‹ Les provinciales ou Lettres écritsChapitre 29 sur 83 · DES SORCIERS · texte numérisé non relu

DES SORCIERS

« posuit ut arte diaboli id sciret, il faut qu'il resti- « tue; mais s*il en a pris la peine, il n*y est point « obligé. » Et d'où vient cela, mon père? Ne Tentendez-vous pas? me dit-il. C'est parce qu'on peut bien deviner par l'art du diable, au lieu que Tastrologie est un moyen faux. Mais, mon père, si Je diable ne répond pas la vérité, car il n*est guère plus véritable que l'astrologie, il faudra donc que le devin restitue, par la même raison? Non pas toujours, me dit-il. DistinguOy dit Sanchez sur cela : « car si le devin est « ignorant en Fart diabolique, sisit artis diabolicœ a ignarusy il est obligé à restituer : mais s'il est ha- « bile sorcier, et qu'il ait fait ce qui est en lui pour « savoir la vérité, il n'y est point obligé; car alors a la diligence d'un tel sorcier peut être estimée pour c de l'argent : diligentia a mago apposita est pretio a œstimabilis. » Cela est de bon sens, mon père, lui dis-je ; car voilà le moyen d'engager les sorciers à se rendre savants et experts en leur art , par l'espérance de gagner du bien légitimement, selon vos maximes, en servant fidèlement le public. Je crois que vous raillez , dit le père ; cela n'est pas bien : car si vous parliez ainsi en des lieux où vous ne fussiez pas connu, il pourrait se trouver des gens qui prendraient mal vos discours , et qui vous reprocheraient de tourner les choses de la religion en raillerie. Je me défendrais facilement de ce reproche, mon père ; car je crois que si on prend la peine d'examiner le véritable sens de mes paroles , on n'en trouvera aucune qui ne marque parfaitement le contraire; et peut-être s'offrira-t-il un jour, dans nos entreliens, l'occasion de le faire amplement paraître. Uol ho ! dit le père, vous ne riez pljis.

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-''e vous confesse, lui dis-je, que ce soupçon que je me voulusse railler des choses saintes me serait bien sensible, comme il serait bien injuste. Je ne le disafis pas tout de bon, repartit le père; mais parlons plus sérieusement. J'y suis tout disposé, si vous le voulez, mon père ; cela dépend de vous. Mais je vous avoue que j'ai été surpris de voir que vos pères ont tellement étendu leurs soins à toutes sortes de conditions , qu'ils ont voulu même régler le gain légitime des sorciers. On ne saurait , dit le père , écrire pour trop de monde , ni particulariser trop les cas , ni répéter trop souvent les mêmes choses en différents livres. Vous le verrez bien par ce passage d'un des plus graves de nos pères. Vous le pouvez juger, puisqu'il est aujourd'hui notre père provincial. C'est le révérend père Cellot , en son liv. 8, De la hiérarchie, c. 46, § 2. « Nous savons, a dit- il, qu'une personne qui portait une grande « somme d'argent pour la restituer par ordre de son « confesseur, s' étant arrêtée en chemin chez un libraire « et lui ayantdemandé s'il n'y avait rien de nouveau, a num quid novi ? il lui montra un nouveau livre de « théologie morale , et que , le feuilletant avec négli- « gence et sans penser k rien , il tomba sur son cas, « et y apprit qu'il n'était pas obligé à restituer : de « sorte que, s'étant déchargé du fardeau de son scru- « pule, et demeurant toujours chargé du poids de son « argent , il s*en retourna bien plus léger en sa mai- « son : abjecta scrupuli sarcina , retento auri pon^ * dere , levior domum repetiit, »

Eh bien ! dites^moi , après cela, s'il est utile de savoir nos maximes 1 En rirez-vous maintenant , et ne ferez-vous pas plutôt , avec le père Cellot ^ cette pieuse

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réflexion sur le bonheur de cette rencontre : t Les ren- « contres de cette sorte sont, en Dieu , l'effet de sa e providence ; en Fange gardien, l'effet de sa conduite ; t et en ceux à qui elles arrivent , l'effet de leur pré-

< destination. Dieu , de toute éternité , a voulu que la « chaîne d'or de leur salut dépendît d'un tel auteur,

< et non pas de cent autres qui disent la même chose , € parce qu'il n'arrive pas qu'ils les rencontrent. Si € celui-lk n'avait écrit, celui-ci ne serait pas sauvé, c Conjurons donc , par les entrailles de Jésus-dhrist , c ceux qui blâment la multitude de nos auteurs , de « ne pas leur envier les livres que Téleclion éternelle c de Dieu et le sang de Jésus-Christ leur a acquis. » Voilà de belles paroles , par lesquelles ce savant homme prouve si solidement cette proposition qu'il avait avancée : c Combien il est utile qu'il y ait un grand nom-

< bre d'auteurs qui écrivent de la théologie morale :

< qtuim utile sit de theologia morali multos scribere. » Mon père, lui dis-je, je remettrai à une autre fois

à vous déclarer mon sentiment sur ce passage ; et je ne vous dirai présentement autre chose , sinon que , puisque vos maximes sont si utiles , et qu'il est si important de les publier, vous devez continuer à m'en instruire, car je vous assure que celui à qui je les envoie les fait voir à bien des gens. Ce n'est pas que nous ayons autrement l'intention de nous en servir ; mais c'est qu'en effet nous pensons qu'il sera utile que le monde en soit bien informé. Aussi , me dit-il , vous voyez que je ne les cache pas ; et , pour continuer, je pourrai bien vous parler, .la première fois , des douceurs et des commodités de la vie que nos pères permettent pour rendre le salut aisé et la dévotion &-

cile, afin qu'après avoir appris jusqu'ici ce qui touche les condilioos particulières , vous appreniez ce qui est général pour toutes , et qu'ainsi il ne vous manque rien pour une parfaite instruction. Après que ce père m'eut parlé de la sorte , il me quitta.

Je suis , etc.

P. S, J'ai toujours oublié à vous dire qu'il y a des Escobar de différentes impressions. Si vous en achetez , prenez de ceux de Lyon , où à l'entrée il y a une image d*un agneau qui est sur un livre scellé de sept sceaux, ou de ceux de Bruxelles de 4654. Comme ceux-là sont les derniers , ils sont meilleurs et plus amples que ceux des éditions précédentes de Lyon des années 1644 et 4646.

« Depuis tout ceci on a fait une nouvelle édition à Paris, chez « Pi^et, plus exacte que toutes les autres. Mais on peut encore < bien mieux apprendre les sentiments d'Escobar dans là grande « Théologie morale imprimée à Lyon. » (1)

(1) Ce mAlin post-scriptum, dans son espèce d*inquiétud«, et sons son a!r de bibliographie drconstanciée, ne oooronne-tril pas toutes lesvrai6«w}blances, snrtoat pour ceux qui n'acbèteront jamais Escobar, mais qui sont flattés de savoir qu'ils le pourraient certainement acheter ? La huitième Lettre avait besoin de cette maUce finale, car elle est un peu surchargée de textes et vraiment lourde entre les autres. On a trouvé dans les papiers de Pascal une phrase ébauchée : a Après ma huitième, Je croyais avoir assez répondu. > 11 a bien fait de rayer cette phrase-lë, il aurait eu tort de «'arrêter nr cette lettre huitième. Sainte-Beave, Port-Royal» tom. III, p. 80-51.

DE LA FAUSSE DÉVOTION. m

De la fausse dévotion à la sainte Vierge que les jésuites ont introduite. •— Diverses facilités quMls ont inventées pour se sauver sans peine et parmi les douceurs et les commodités de la vie.. — Leurs maximes sur Tambition , Tenvie , la gourmandise f les équivoques , les restrictions mentales , les libertés qui sont permises aux filles, les habits des femmes, le jeu, le précepte d'entendre la messe.

Dô Paris , ce 3 Juillet i CSC.

Monsieur,

Je ne vous ferai pas plus de compliment que le bon père m'en fit la dernière fois que je le vis. Aussitôt qu'il m'aperçut, il vint k moi , et me dit , en regardant (|ans un livre qu*il tenait à la main : c Qui vous out vrirait le paradis, ne vous obligerait-il pas parfaite- € ment? Ne donneriez-vous pas des millions d'or pour 1 en avoir une clef, et entrer dedans quand bon vous f semblerait? Il ne faut point entrer en de si grands e frais : en voici une , voire cent à meilleur compte.» Je ne savais si le bon père lisait ou s'il parlait de luimême. Mais il m'ôta de peine en disant : Ce sont les premières paroles d'un beau livre du père Barry, de notre. société ; car je ne dis jamais rien de moi-même. Quel livre, lui dis-je, mon père? En voici le titre, dit-il : e Le Paradis ouvert à Philagie par cent dévot tiens à la mère de Dieu , aisées à pratiquer. » Eh quoi 1 mon père , chacune de ces dévotions aisées suffit pour ouvrir le ciel? Oui, dit-il; voyez-le encore dan^. la suite des paroles que vous avez ouïes : t Tout

(i) Le plan de cette lettre fut fourni b H. PascaJ par H. Nicole.

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c autant de dévotions à la mère de Diea que vous trouc verezence livre, sont autant de clefs du ciel qui e vous ouvriront le paradis tout entier, pourvu que « vous les pratiquiez ; » et c'est pourquoi il dit dans la conclusion , qu'il est < content si on en pratique

< une seule * .

^ Apprenez-m*en donc quelqu'une des plus faciles , mon père. Elles le sont toutes , répondit-il : par exemple , c saluer la sainte Vierge au rencontre de ses imae ges ; dire le petit chapelet des dix plaisirs de la Vierf ge ; prononcer souvent le nom de Marie ; donner c commission aux anges de lui faire la révérence de c notre part; souhaiter de lui bâtir plus d'églises que c n'ont fait tous les monarques ensemble; lui donner c tous les matins le bonjour, et sur le tard le bonsoir ;

< dire tous les jours Y Ave Maria en l'honneur du cœur c de Marie. » Et il dit que cette dévotion-Ik assure, de plus, d'obtenir le cœur de la Vierge. Mais, mon père , lui dis-je, c'est pourvu qu'on lui donne aussi le sien? Cela n'est pas nécessaire, dit-il, quand on est trop attaché au monde. Écoutez-le : « Cœur pour cœur c ce serait bien ce qu'il faut ; mais le vôtre est un peu c trop attaché et tient un peu trop aux créatures : ce e qui fait que je n'ose vous inviter k offrir aujourc d'hui ce petit esclave que vous appelez votre cœur. > Et ainsi il se contente de VAve Maria qu'il avait demandé. Ce sont les dévotions des pages 33, 59, 445, 156, 172, 258 et 420 de la première édition. Cela est tout à fait commode, lui dis-je, et je crois qu'il n'y aura personne de damné après cela. Hélas ! dit le père, je vois bien que vous ne savez pas jusqu'où va la dureté du cœur de certaines gens ! Il y en a qui ne s'at-

DE LA FAUSSE DÉVOTION. iSS

tacheraient jamais à dire tous les jours ces deux paroles , bonjour, bonsoir, parce que cela ne se peut faire sans quelque application de mémoire. Et ainsi il a fallu que le père Barry leur ait fourni des pratiques plus faciles , comme d'avoir c jour et nuit un cha- € pelet au bras en forme de bracelet , » ou de e porter t sur soi un rosaire ou bien une image de la Vierge. » Ce sont Ik les dévotions des pages \ 4, 326 et 447. c£t € puis dites que je ne vous fournis pas des dévotions € faciles pour acquérir les bonnes grâces de Marie 1 * comme dit le père Barry, p. 4 06. Voilà, mon père , lui dis-je , l'extrême facilité. Aussi , dit-il , c'est tout ce qu'on a pu faire , et je crois que cela suffira ; car il faudrait être bien misérable pour ne vouloir pas prendre un moment en toute sa vie pour mettre un chapelet k son bras , ou un rosaire dans sa poche, et assurer par Ik son salut avec tant de certitude , que ceux qui en font l'épreuve n'y ont jamais été trompés, de quelque manière qu'ils aient vécu , quoique nous conseillions de ne laisser pas de bien vivre. Je ne vous en rapporterai que l'exemple de la page 34 , d'une femme qui , pratiquant tous les jours la dévotion de saluer les images de la Vierge, vécut toute sa vie en péché mortel, et mourut enfin en cet état, et qui ne laissa pas d'être sauvée par le mérite de cette dévotion. Et comment celaf m'écriai-je. C'est, dit-il, queNotre- Seigneur la fit ressusciter exprès. Tant il est sûr qu'on ne peut périr quand on pratique quelqu'une de ces dévotions (1). I

(1) Qui tte reconnaîtrait anjonrd'hui qne ces fecèties badines, ces Jolies gaietés de la neuvième Provinciale sur la déTotion galante des pères Barry et le Hoine, et ■nr les gracieusetés du premier envers lo bonne Vierge, s'attaquent bien moins en

En vérité, mon père, je ss^tque les dévotions à la Yierge sont un puissant moyen» pour le salut, et que les moindres sont d'un grai^ mérite quand elles parlent d'un mouvement de foi et de charité , comme dans les saints qui les ont pratiquées. Mais de faire accroire à ceux qui en usent sans changer leur mauvaise vie qu'ils se convertiront à la mort , ou que Dieu les ressuscitera , c'est ce que je trouve bien plus propre k entretenir les pécheurs dans leurs désordres , par la fausse paix que cette confiance téméraire apporte, qu'à les en retirer par une véritable conversion que la grâce seule peut produire, t Qu'importe, dit le père, c par où nous entrions dans le paradis , moyennant e que nous y entrions? > comme dit sur un semblable sujet notre célèbre Binet , qui a été notre provincial , en son excellent livre de la Marque de prédestination, n. 31 , p. 130 de la 15® édition. * Soit de bond ou de € volée , que nous en chaut-il , pourvu que nous pree nions la ville de gloire? » comme dit encore ce père au même lieu. J'avoue , lui dis-je , que cela n'importe; mais la question est de savoir si on y entrera. La Vierge , dit-il , en répond. Voyez-le dans les dernières lignes du livre du père Barry : « S'il arrivait qu'à la € mort l'ennemi eût quelque prétention sur vous , et € qu'il y eût du trouble dans la petite république de

réalité à la théologie elle-même qu'à un reste de mauvais goût en belle humeur dont le digne évéque de Belley, tout k cété de saint Françoîa de Sales, nous a offert maint exemple? Pascal, à ces endroits-là, fait de la critique littéraire sans en avoir l'air. L'historiette de cette femme qui, pratiquant tous les jours la dévotion de saluer les images de la Vierge, vécut toute sa vie en péché mortel et fut pourtant sauvée (car Notre-Seigneur la fit ressusciter exprès)^ loin d'être particulière au pauvre jésuite, n'est qu'une transformation et une transmission dernière de quelque vieux conte dévot du moyen &ge, qu'on peut retrouver à sa source chez Barbazan ou char Le Grand d'Aussy. Sainte»Beuve, Port-Royal, t. lil, p. 61.— M. Sainte-Beuve indique dans une note le conte auquel il fait ici allusion. C'est celui de la Sacristtnep dans les Fabliaux de Le Grand d'Aussy, édit. de 4829, tom. V, pag. 81.

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