PAPES FAILLIBLES DANS LES FAITS
C'est ce que dit le même saint Grégoire à des personnes qui s'étonnaient de ce qu'un autre pape s'était laissé tromper. « Pourquoi admirez-vous, dit-il, 1. 1, a c. 4, Dial., que nous soyons trompés, nous qui « sommes des hommes? N'avez- vous pas vu que Da- « vid , ce roi qui avait Fesprit de prophétie , ayant « donné créance aux impostures de Siba , rendit un « jugement injuste contre le fils de Jonathas ? Qui « trouvera donc étrange que des imposteurs nous sura prennent quelquefois , nous qui ne sommes point « prophètes? La foule des affaires nous accable; et « notre esprit , qui , étant partagé en tant de choses , « s'applique moins à chacune en particulier, en est « plus aisément trompé en une. » En vérité , mon père, je crois que les papes savent mieux que vous s'ils peuvent être surpris ou non. Ils nous déclarent eux-mêmes que les papes et que les plus grands rois sont plus exposés à être trompés que les personnes qui ont moins d'occupations importantes. Il les en faut croire. Et il est bien aisé de s'imaginer par quelle voiet)n arrive à les surpendre. Saint Bernard en fait la description dans la lettre qu'il écrivit à Innocent II, en cette sorte : a Ce n'est pas une chose étonnante, « ni nouvelle, que l'esprit de l'homme puisse tromper t et être trompé. Des religieux sont venus à vous dans < un esprit de mensonge et d'illusion; ils vous ont « parlé contre un évêque qu'ils haïssent , et dont la « vie a été exemplaire. Ces personnes mordent comme « des chiens , et veulent faire passer le bien pour le « mal. Cependant, très-saint-père , vous vous mettez « en colère contre votre fils. Pourquoi avez - vous « donné un sujet de joie à ses adversaires? Ne croyez
« pas a tout esprit, mais éprouvez si les esprits sont « de Dieu. J'espère que , quand vous aurez connu la « vérité, tout ce qui a été fondé sur un faux rapport « sera dissipé. Je prie l'esprit de vérité de vous don- « ner la grâce de séparer la lumière des ténèbres, et « de réprouver le mal pour favoriser le bien. » Vous voyez donc , mon père , que le degré éminent oii sont les papes ne les exempte pas de surprise, et qu'il ne fait autre chose que rendre leurs surprises plus dangereuses et plus importantes. C*est ce que saint Bernard représente au pape Eugène, De consid.y lib, 2, c. ult. ; « Il y a un autre défaut si général, que je n'ai « vu personne des grands du monde qui l'évite. C'est, « saint-père, la trop grande crédulité d'où naissent « tant de désordres : car c'est de là que viennent les « persécutions violentes contre les innocents, les pré- « jugés injustes contre les absents , et les colères ter- « ribtes pour des choses de néant , pro nihilo. Voilà, « saint-père , un mal universel ; duquel si vous êtes « exempt , je dirai que vous êtes le seul qui ayez cet « avantage entre tous vos confrères. »
Je m'imagine, mon père, que cela commence à vous persuader que les papes sont exposés à être surpris. Âlais , pour vous le montrer parfaitement , je vous ferai seulement ressouvenir Vies exemples que vousmême rapportez dans votre livre , de papes et d'empereurs que des hérétiques ont surpris effectivement. Car vous dites qu'Apollinaire surprit le pape Damase, de même que Célestius surprît Zozime. Vous dites encore qu'un nommé Alhanase trompa l'empereur Héraclius,et le porta à persécuter les catholiques ; el qu'enfin Scrgius obtint d'Honorius ce décret qui fut
brûlé au sixième concile , en faisant , ditçs-vous , h bon valet auprès de ce pape.
Il est donc constant par vous-même que ceux , mon père , qui en usent ainsi auprès des rois^ et des pape î les engagent quelquefois artificieusement à persécuter ceux qui défendent la vérité de la foi , en pensant persécuticr des hérésies. Et de là vient que les papes, qui n'ont rie* tant en horreur que ces surprises , ont fait d'une lettre d'Alexandre III une loi ecclésiastique , insérée dans le droit canonique , pour permettre de suspendre Texécution de leurs bulles et de leurs décrets , quand on croit qu'ils ont été trompés. « Si quel- « quefois (dit ce pape à l'archevêque de Ravenne) a nous envoyons à votre fraternité des décrets qui choc quent vos sentiments , ne vous en inquiétez pas. Car « ou vous les exécuterez avec révérence , ou vous nous « manderez la raison que vous croyez avoir de ne le « pas faire ; parce que nous trouverons bon que vous « n'exécutiez pas un décret qu'on aurait tiré de nous « par surprise et par artifice. » C'est ainsi qu'agissent les papes , qui ne cherchent qu'à éclaircir les différends des chrétiens , et non pas à suivre les passions de ceux qui veulent y jeter le trouble. Ils n'usent pas de domination, comme disent saint Pierre et saint Paul après Jésus-Christ ; mais l'esprit qui paraît en toute leur conduite est celui de paix et de vérité. Ce qui fait qu'ils mettent ordinairement dans leurs lettres cette clause , qui est sous-entendue en toutes : Si ita est y si precesveritate nitantur : « Si la^bose est comme « on nous la fait entendre, si les faits sont véritables. » D'où il se voit que , puisque les papes ne donnent de force à leurs bulles qu'à mesure qu'elles sont appuyées
sur des faits véritables, ce ne sont pas les bulles seules qui prouvent la vérité des faits ; mais qu'au contraire, selon les canonistes mêmes , c'est la vérité des faits qui rend les bulles recevables.
D'où apprendrons-nous donc la vérité des faits? Ce sera des yeux, mon père, qui en sont les légitimes juges , comme la raison Test des choses naturelles et intelligibles , et la foi des choses surnaturelles et révélées. Car, puisque vous m'y obligez, mon père, je vous dirai que, selon les sentiments de deux des plus grands docteurs de l'Église , saint Augustin et saint Thomas , ces trois principes de nos connaissances, les sens , la raison et la foi , ont chacun leurs objets séparés , et leur certitude dans cette étendue. Et comme Diea a voulu se servir de l'entremise des sens pour donner entrée à la foi , fides ex atiditu , tant s'en faut que la foi détruise la certitude des sens , que ce serait au contraire détruire la foi , que de vouloir révoquer en doute le rapport fidèle des sens. C'est pourquoi saint Thomas remarque expressément que Dieu a voulu que les accidents sensibles subsistassent dans Tencharistie , afin que les sens , qui ne jugent que de ces accidents, ne fussent pas trompés : ut sensus a deceptione reddantur immunes.
Concluons donc de là que, quelque proposition qu'on nous présente à examiner, il en faut d'abord reconnaître la nature pour voir auquel de ces trois principes nous devons nous en rapporter. S'il s'agit d'une chose surnaturelle , nous n'en jugerons oi par les sens , ni par la raison , mais par l'Écriture et par les décisions de l'Église. S'il s'agit d'une proposition non révélée, et proportionnée à la raison naturelle, elle en
sera le propre juge. Et s'il s agit enfin d'un point de fait , nous en croirons les sens, auxquels il appartient naturellement d'en connaître.
Cette règle est si générale, que, selon saint Augustin et saint Thomas , quand l'Écriture même nous présente quelque passage dont le premier sens littéral se trouve contraire à ce que les sens ou la raison recon-^ naissent avec certitude , il ne faut pas entreprendre de les désavouer en cette rencontre, pour les soumettre à l'autorité de ce sens apparent de l'Écriture ; mais il faut interpréter l'Écriture , et y chercher un autre sens qui s'accorde avec cette vérité sensible : parce que , ]a parole de Dieu étant infaillible dans les faits mêmes, et le rapport des sens et de la raison agissant dans leur étendue étant certain aussi , il faut que ces deux vérités s'accordent : et comme l'Écriture se peut interpréter eu différentes manières ,.au lieu que le rapport des sens est unique , on doit , en ces matières, prendre pour la véritable interprétation de l'Écriture celle qui convient au rapport fidèle des sens. « Il faut , dit saint a Thomas, 1" p., q. 68, a. 1, observer deux choses, « selon saint Augustin : l'une , que l'Écriture a toua jours un sens véritable; l'autre, que comme elle .€ peut recevoir plusieurs sens , quand on en trouve « un que la raison convainc certainement de fausseté, « il ne faut pas s'obstiner à dire que c'en soit le sens <K naturel , mais en chercher un autre qui s'y accorde.»
C'est ce qu'il explique par l'exemple du passage de la Genèse où il est écrit que c Dieu créa deux grands < luminaires , le soleil et la lune , et aussi les étoiles ; » par où l'Écriture semble dire que la lune est plus grande aue toutes les étoiles ; mais parce qu'il est con-
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stant , par des démoostratioDs indubitables , qoe cela est faux» on ne doit pas, dit ce saint, s'opiniâtrer à défendre ce sens littéral ; mais il faut en chercher un autre conforme à cette vérité de fait ; comme en disant c que le mot de grand luminaire ne marque que la c grandeur de la lumière de la lune h notre égard , et c non pas la grandeur de son corps en lui-même. »
Que si Ton voulait en user autrement , ce ne serait pas rendre l'Écriture vénérable , mais ce serait au contraire Texposer au mépris des infidèles, t Parce , c comme dit saint Augustin , que , quand ils auraient f connu que nous croyons dans TÉcriture des choses f qu'ils savent certainement être fausses, ils se riraient « de notre crédulité dans les autres choses qui sont « plus cachées , comme la résurrection des morts , et c la vie éternelle.» Et ainsi , ajoute saint Thomas, c ce « serait leur rendre notre religion méprisable , et même € leur en fermer l'entrée. »
Et ce serait aussi , mon père, le moyen d'en fermer l'entrée aux hérétiques , et de leur rendre l'autorité du pape méprisable, que de refuser de tenir pour catholiques ceux qui ne croiraient pas que des paroles sont dans un livre où elles ne se trouvent point , parce qu'un pape l'aurait déclaré par surprise : car ce n'est, que l'examen d'un livre qui peut faire savoir que des paroles y sont. Les choses de fait ne se prouvent que par les sens. Si ce que vous soutenez est véritable , montrez-le ; sinon , ne sollicitez personne pour le faire croire , ce serait inutilement. Toutes les puissances du monde ne peuvent par autorité persuader un point de fait , non plus que le changer ; car il n'y a rien qui puisse faire que ce qui est ne soit pas.
C'est en vain , par exemple , que des religieux de Ratisbonne obtinrent du pape saint Léon IX un décret ^lennel , par lequel il déclara que le corps de saint Denis , premier évêque de Paris , qu'on tient communément être l'aréopagite , avait été enlevé de France et porté dans l'église de leur monastère. Cela n'empêche pas que le corps de ce saint n'ait toujours été et ne soit encore dans la célèbre abbaye qui porte son nom, dans laquelle vous auriez peine à faire recevoir cette bulle, quoique ce pape y témoigne avoir c exaf miné la chose avec toute la diligence possible , dili- « gentissime , et avec le conseil de plusieurs évêques c et prélats : » de sorte qu'il c oblige étroitement tous f les Français , districte prœcipientes , de reC/Onnattre c et de confesser qu'ils n'ont plus ces saintes reliques. » £t néanmoins les Français, qui savaient la fausseté de ce fait par leurs propres yeux , et qui , ayant ouvert la châsse , y trouvèrent toutes ces reliques entières , comme le témoignent les historiens de ce temps-là, crurent alors , comme on Ta toujours cru depuis , le contraire de ce que ce saint pape leur avait enjoint de croire , sachant bien que même les saints et les prophètes sont sujets à être surpris.
Ce fut aussi en vain que vous obtîntes contre Galilée un décret de Rome , qui condamnait son opinion touchant le niouvement de la terre (1 ). Ce ne sera pas cela qui prouvera qu'elle demeure en repos ; et , si l'on
(1) L'n jésuite mathématicien, du collège de ces pères à Rome, disait h un ami de Galilée, alors prisonnier de Tinquisition, ces propres paroles : c Que no se tenait-il bien avec nous, avec nos pères, il vivrait glorieux et honoré, et il aurait pu écrire comme il Taurait entendu sur toute espèce de sujets, voire sur les mouvements de la terre.» Cette anecdote, que uous empruntons à M. Sainte-Beuve, Port-Roj/al, t. III, p. 78, est extraite d'une lettre de Galilée tirée des manuscrits dePriresc$ et publiée au t. IV de VUistoîre des sciences... de lU. Libri, p. iï.0.
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avait des ooservations constantes qui prouvassent que c'est elle qui tourne , tous les hommes ensemble ne l'empêcheraient pas de tourner, et ne s'empêcheraient pas de tourner aussi avec elle. Ne vous imaginez pas de même que les lettres du pape Zacharie pour Texcommunication de saint Virgile, sur ce qu il tenait qu'il y avait des antipodes , aient anéanti ce nouveau monde; et qu'encore qu'il eût déclaré que cette opinion était une erreur bien dangereuse , le roi d'Espagne ne se soit pas bien trouvé d'en avoir plutôt cru Christophe Colomb qui en venait, que le jugement de ce pape qui n'y avait pas été ; et que l'Église n'en ait pas reçu un grand avantage, puisque cela a procuré la connaissance de l'Évangile à tant de peuples qui fussent péris dans leur infidélité.
Vous voyez donc , mon père , quelle est la nature des choses de fait , et par quel principe on en doit juger : d'où il est aisé de conclure , sur notre sujet , que si les cinq propositions ne sont point de Jansénius , il est impossible qu'elles en aient été extraites ; et que le seul moyen d'en bien juger et d'en persuader le monde, est d'examiner ce livre en une conférence réglée , comme on vous le demande depuis si longtemps. Jusque-là , vous n'avez aucun droit d'appeler vos adversaires opiniâtres : car ils seront sans blâme sur ce point de fait , comme ils sont sans erreur sur les points de foi; catholiques sur le droit, raisonnables sur le fait , et innocents en l'un et en l'autre.
Qui ne s'étonnera donc , mon père, en voyant d'un côté une justification si pleine, îe voir de l'autre des accusations si violentes? Qui penserait qu'il n'est question entre vous que d'un fait de nulle importance ,
qu'on veut faire croire sans le montrer? et qui oserait s'imaginer qu'on fit par toute l'Ëglise tant de bruit pour rien , pro nihilo, mon père , comme le dit saint Bernard? Mais c'est cela même qui est le principal artifice de votre conduite , de faire croire qu'il y va de tout en une affaire qui n'est de rien ; et de donner à entendre aux personnes puissantes qui vous écoutent qu'il s'agit dans vos disputes des erreurs les plus pernicieuses de Calvin , et des principes les plus importants de la foi; afin que, dans cette persuasion, ils emploient tout Jeur zèle et toute leur autorité contre ceux que vous combattez , comme si le salut de la religion catholique en dépendait : au lieu que , s'ils venaient à connaître qu'il n'est question que de ce petit point de fait, ils n'en seraient nullement touchés, et ils auraient au contraire bien du regret d'avoir fait tant d'efforts pour suivre vos passions particulières en une affaire qui n'est d'aucune conséquence pour l'Église.
Car enfin , pour prendre les choses au pis , quand même il serait véritable que Jansénius aurait tenu ces propositions, quel malheur arriverait-il de ce que quelques personnes en douteraient, pourvu qu elles les détestent, comme elles le font publiquement? N'est-ce pas assez qu'elles soient condamnées par tout le monde sans exception , au sens même où vous avez expliqué que vous voulez qu'on les condamne? En se-^ raient-elles plus censurées , quand on dirait que Jansénius les a tenues? A quoi servirait donc d'exiger cette reconnaissance , sinon à décrier un docteur et un évêque qui est mort dans la communion de l'Église? Je ne vois pas que ce soit là un si grand bien qu'il
faille Tacheter par laut de troubles. Quel intérêt y a l'Etal, le pape, les évêques , les docteurs et toute TÉglise? Cela ne les touche en aucune sorte, mon père; et il n y a que votre seule société qui recevrait véritablement quelque plaisir de cette diffamation d'un auteur qui vous a fait quelque tort. Cependant tout se remue , parce que vous faites entendre que tout est menacé. C'est la cause secrète qui donne le branle à tous ces grands mouvements , qui cesseraient aussitôt qu*on aurait su le véritable état de vos disputes. £t c'est pourquoi , comme le repos de l'Ëglise dépend de cet éclaircissement , il était d'une extrême importance de le donner, afin que, tous vos déguisements étant découverts , il paraisse k tout le monde que vos accusations sont sans fondement , vos adversaires sans erreurs , et l'Église sans hérésie.
Voilk, mon père, le bien que j'ai eu pour objet de procurer, qui me semble si considérable pour toute la religion , que j'ai de la peine à comprendre comment ceux à qui vous donnez tant de sujet de parler peuvent demeurer dans le silence. Quand les injures que vous leur faites ne les toucheraient pas , celles que l'Église souffre devraient , ce me semble , les porter à s'en plaindre : outre que je doute que des ecclésiastiques puissent abandonner leur réputation à la calomnie , surtout en matière de foi. Cependant ils vous laissent dire tout ce qu'il vous plait ; de sorte que , sans l'occasion que vous m'en avez donnée par hasard» peut-être que rien ne se serait opposé aux impressions scandaleuses que vous semez de tous côtés. Ainsi leur patience m'étpnne , et d'autant plus qu'elle ne peut m'être suspecte ni de timidité,. ni d'impuissance, sa-
FBÂGMENT D UNE DIX-NEUVfÈME LETTRE , etc. 587 chant bien qu'ils ne manquent ni de raisons pour leur justification , ni de zèle pour la vérité. Je les vois néanmoins si religieux à se taire , que je crains qu'il n'y ait en cela de l'excès. Pour moi , mou père , je ne crois pas pouvoir le faire. Laissez l'Église en paix , et je vous y laisserai de bon cœur. Mais , pendant que vous ne travaillerez qu'à y entretenir le trouble , ne doutez pas qu'il ne se trouve des enfants de la paix qui se croiront obligés d'employer tous leurs efforts pour y conserver la tranquillité.