LETTRE AU P. ANNAT
exemple, quiconque dit que rattrition, telle que Ta décrite le sacré concile de Trente, est mauvaise, et qu'elle est péché , il est hérétique ; mais si quelqu'un doutait que cette proposition condamnée fût dans Luther ou Calvin , il ne serait pas pour cela hérétique. De même, celui qui soutiendrait comme catholiques les cinq propositions condamnées par le pape , serait hérétique ; mais qu'elles soient dans Jansénius on non, ce n'est point matière de foi , quoiqu'il ne faille pas pour cela se diviser ni faire schisme. Ajoutons , mon révérend père , que vos adversaires ont déclaré qu'ils ne se mettaient pas en peine si ces propositions étaient * ou n'étaient pas dans Jansénius, et qu'en quelque livre qu'elles soient, ils les condamnent. Où est donc leur hérésie , pour dire et répéter avec tant de hardiesse qu'ils sont hérétiques !
Ne me répondez pas , je vous prie, que , le pape et les évêques disant qu'elles sont dans Jansénius , c*est hérésie de le nier. Car je maintiens que ce peut bien être péché de le nier, si Toh n'est assuré du contraire : je dis plus , ce serait schisme de se diviser d'avec eux pour ce sujet ; mais ce ne peut jamais être hérésie.Que si quelqu'un qui a des yeux pour lire ne les y a point trouvées , il peut dire : Je ne les y ai pas lues, sans que pour cela on puisse l'appeler hérétique.
Que direz-vous donc, mon révérend père, pour prouver que vos adversaires sont hérétiques? Vous direz , sans doute , que M. Arnauld en sa seconde lettre a renouvelé une des cinq propositions ; mais qui le dit? quelques docteurs de la faculté divisés sur cela d'avec leurs frères ; et sur quoi se sont-ils fondés pour le dire? non pas sur ses paroles, car elles
sont de saint Chrysostôme et de saint Augustin , mais sur un sens qu'ils prétendent avoir été dans Tesprit de M. Arnauld, et que M. Arnauld nie avoir jamais eu. Or je crois que la charité oblige tout le monde à croire un prêtre et un docteur qui rend raison de ce qui est caché dans son esprit , et qui n'est connu que de Dieu. Mais d'ailleurs, mon révérend père, la faculté, non pas divisée, mais unie, a si souvent condamné vos auteurs , et même votre société tout entière , que vous avez trop d'intérêt de ne pas vouloir qu'on regarde*comme des hérétiques tous ceux qu'elle condamne.
Je ne trouve donc point en quoi et comment ces personnes que vous appelez jansénistes sont hérétiques. Cependant , mon révérend père , si dire à son frère qu'il est fou c*est se rendre coupable de la géhenne du feu, selon le témoignage de Jésus-Christ dans son Évangile, lui dire sans preuve et sans raison qu'il est hérétique est bien un plus grand crime , et qui mérite de plus grands châtiments. Toutes ces accusations d'hérésie , qui ne vous coûtent rien qu'à les avancer hardiment , ne sont bonnes qu'à faire peur aux ignorants et à étonner des femmes ; mais sachez que des hommes d'esprit veulent savoir où est cette hérésie. Quoi ! mon révérend père, Lessius sera à couvert quand il aura pour auteur et pour garant de ce qu'il dit Victoria et Navarre , et M. Arnauld ne le sera pas quand il parlera comme ont parlé saint Augustin , saint Chrysostôme, saint Hilaire, saint Thomas et toute son école I et depuis quel temps l'anti* quité est-elle devenue criminelle? quand la foi de nos pères a- t-elle changé?
416 LKTTRE AU P. ANNAT
Vous faites tout ce que vous pouvez pour montrer que messieurs de Port-Royal ont le caractère et Tes- Kit des hérétiques : mais, avant que d'en venir ià , il audrait avoir montré qa'ils le sont, et c'est ce que vous ne pouvez faire ; et je veux faire voir clairement qu'ils n'en ont ni la forme ni la marque.
Quand TÉglise a combattu les ariens, elle les a accusés de nier la consubstantialité du Fils avec le Père éternel : les ariens ont-ils renoncé à cette proposition? ont-ils déclaré qu'ils admettaient l'égalité et la consubstantialité entre le Père et le Fils? Jamais ils ne l'ont fait , et c'est pourquoi ils étaient hérétiques. Vous accusez vos adversaires de dire que les préceptes sont impossibles , ils nient qu'ils l'aient dit; ils avouent que c'est hérésie de le dire ; ils soutiennent que , ni avant , ni après la constitution du pape, ils ne l'ont point dit ; ils déclarent avec vous hérétiques ceux qui le disent : ils ne sont donc point hérétiques.
Quand les saints Pères ont déclaré Nestorius héré- 'tique , parce qu'il niait l'union hypostatique du Verbe avec l'humanité sainte, et qu'il mettait deux personnes en Jésus-Christ, les nestoriens de ce temps-lk, et ceux qui ont continué depuis dans l'Orient , ont-ils renoncé à ce dont on les accusait? n'ont-ils pas dit : Il est vrai que nous admettons deux personnes en Jésus-Christ , mais nous soutenons que ce n'est point hérésie? voilà leur langage : et c'est pourquoi ils étaient hérétiques, et le sont encore. Mais quand vous dites que messieurs de Port-Royal soutiennent que Von ne résiste point à la grâce intérieure , ils le nient, et, confessant avec vous que c'est une hérésie , ils en détestent la propo*
sîlion ; tout au contraire des autres, qui admettent la proposition , et nient que ce soit hérésie : ils ne sont donc pas hérétiques.
Quand les Pères ont condamné Eutychès , parce qu'il ne croyait qu'une nature en Jésus-Christ , a-t-il dit que non , et qu'il en croyait deux? S'il Tavait dit, il n aurait pas été condamné : mais il disait qu'il n'y avait qu'une nature, et prétendait que de le dire ce n'était point hérésie : et jc'est pourquoi il était hérétique. Quand vous dites que messieurs de Port-Royal € tiennent que Jésus-Christ n'est pas mort pour tout « le mondé, ou pour tous les hommes , et qu il n'a ré- « pandu son sang que pour le salut des prédestinés , > que répondent-ils? disent-ils qu'il est vrai qu'ils sont de ce sentiment? Tout au contraire , ne déclarent-ils pas qu'ils tiennent ce sentiment pour hérétique; qu'ils ne l'ont jamais dit, et ne le diront jamais? Et ils déclarent qu'ils croient, au contraire, qu'il est faux que Jésus-Christ n'ait répandu son sang que pour le sa^ lut des prédestinés; qu'il l'a aussi répandu pour les réprouvés , qui résistent à sa grâce. Et enfin ils croient qu'il est mort pour tous les hommes , comme saint Augustin l'a cru , comme saint Thomas l'a enseigné , et comme le concile de Trente l'a défini. Cela, mon révérend père , ne vaut-il pas pour le moins autant que de dire qu'on le croit comme les jésuites le croient, et comme Molina l'explique? Ils ne sont donc pas hérétiques.
Quand on a soutenu contre les monothélites deux volontés et deux opérations en Jésus-Christ , Cyrus d'Alexandrie et Sergius de Constantiuople , et les autres , ont-ils dit qu'on leur imposait? ont-ils déclaré
418 LETTRE AÏJ P. ANNAT
qu'ils admettaieut deux volontés et deux opérations en Notre-Seigneur Jésus-Christ? non, ils ne l'ont pas fait : c*est pourquoi ils étaient hérétiques. Quand vous opposez à messieurs de Port-Royal qu'en cet état de la nature corrompue « ils n'excluent et ne rejettent « aucune nécessité de l'action méritoire ou déméri- « toire sinon la nécessité de contrainte, » ils le nient, et enseignent, ku contraire, que nous avons toujours en cette vie, dans toutes les actions par lesquelles nous méritons et déméritons, l'indifférence d'agir ou de ne pas agir, même avec la grâce efficace qui ne nous nécessite pas , quoiqu'elle nous fasse infailliblement faire le bien , comme l'enseignent tous les thomistes. Ils ne sont donc pas hérétiques.
Enfin , mon révérend père , quand l'Ëglise a repris Luther et Calvin de ce qu'ils niaient nos sacrements , et de ce qu'ils ne croyaient pas la transsubstantiation , et n'obéissaient pas au pape , ces hérésiarques , auxquels vous comparez si souvent vos adversaires , se sont-ils plaints de ce qu'on leur imposait ce qu'ils ne disaient pas? n'ont-ils pas soutenu et ne soutiennentils pas encore ces propositions? et c'est pourquoi ils sont hérétiques. Quand vous dites à messieurs de Port- Royal qu'ils a ne reconnaissent pas le pape , » qu'ils a ne reçoivent pas le concile de Trente , » etc., ils se servent , comme ils doivent , du Mentiris impudentissiME ; c*est-à-dire que vous en avez menti, mon révérend père : car dans les matières de cette importance il est permis et même nécessaire de donner un démenti. Ils ne sont donc pas hérétiques; ou, s'ils le sont , ils n'en ont ni le génie ni le caractère : nous n'en avons pas encore vu de cette sorte dans l'Église ;
et il est plus aisé de montrer dans leurs adversaires la marque et Tesprit de calomniateurs et d'imposteurs, qu'eu eux le caractère d'hérétiques.
Je trouve bien , mon révérend père , que les héréliques ont souvent imposé aux catholiques des hérésies : les pélagieus ont dit que saint Augustin niait le franc arbitre, les eulychiens ont dit que les catholiques niaient Tunion substantielle de Dieu et de l'homme en Jésus-Christ, les monothélites accusaient les catholiques de mettre une division et line contrariété entre la volonté divine et Thumaine de Jésus-Christ : les iconoclastes ont dit que nous adorions les images du culte qui n'est dû qu'à Dieu seul ; les luthériens et les calvinistes nous appellent j^opoîd^rcs, et disent que le pape est Y Antéchrist : nous disons que toutes ces propositions sont hérétiques , et nous les détestons eu même temps; et c'est pourquoi nous ne sommes pas hérétiques. Ainsi je crains , mon révérend père, que l'on ne dise que vous avez plutôt le caractère des hérétiques cjue ceux que vous accusez d'hérésie: car les propositions moliniennes qu'ils vous objectent , vous les avouez ; mais vous dites que ce ne sont pas des hérésies : celles que vous leur objectez, ils les rejettent, disant que ce sont des hérésies, et par là ils font comme ont toujours fait les catholiques. Et vous , mon révérend père , vous faites comme ont toujours fait les hérétiques.
Mais quand vous vous servez de leur piété et de leur zèle pour la morale chrétienne comme d'uoe marque de leur hérésie , c'est le dernier de vos excès. Si vous aviez démontré qu'ils sont hérétiques , il vous serait permis d'appeler tout cela hypocrisie et dissi-