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CHAPITRE VI

L’Apollon de Délos, comme l’Apollon de Delphes, avait ses hôtes qui s’appelaient officiellement « proxènes du temple et des » Déliens. » Les nombreux documents de proxénie qui ont été trouvés dans les ruines du temple d’Apollon appartiennent tous à l'époque où l’île était indépendante. D’après les principes du droit public grec, il est vraisemblable qu'au temps où le sanctuaire était administré par une commission de délégués athéniens, Délos sujette n'avait pas d'hôtes publics (1). On ne sait si la proxénie existait dans l’île au cinquième siècle, avant la conquête. L’'institution apparaît à la fin du quatrième siècle et se développe largement pendant tout le troisième. L'organisation de l'hospitalité publique à Délos résulte d’un compromis entre le système athénien et celui de Delphes. Apollon Délien prit pour modèle Apollon Pythien. Unfait consigné par les auteurs confirme la témoignage des marbres : les citoyens de Delphes étaient à Délos considérés et traités comme des hôtes (2).

Comme Delphes, Délos nommait des théorodoques (à). Des villes étrangères se faisaient représenter dans l’île par des proxènes. Enfin le temple et la communauté des Déliens avaient des agents dans les principales cités grecques. On en connaît aujourd'hui un grand nombre (4).

(1) Homolle (Bull. corr. hell., I, p. 226) cite un décret délien de proxénie qu'il croit du temps de la domination athénienne. Le fait ne nous semble pas démontré.

(2) Athénée, IV, p. 173 E.

(4) C. I. G., 2267, 2268. Bull. corr. hell., I, 219-282; 11, 329-331 ; 12; III, 313: IV, 328-346, 349-351; VIII, 81-89; VI, 164-165. Ann. de la Fac. de Bordeaux, 1879. Décrets inédits (que nous a communiqués Salomon Reinach).

$ 1. — Proxénes d'Apollon Délien dans les divers pays grecs.

Le temple de Délos avait des représentants à Lacédémone, à Chalcis d'Eubée, en Réotie, à Stiris de Phocide, à Œnos et Ægæ de Thrace, à Lampsaque, à Byzance, à Panticapée. Au ‘temps de la domination athénienne, les relations avaient été naturellement très actives entre l'ile et l’Attique. Les inventaires amphictyoniques du temps mentionnent de nombreuses offrandes à Apollon consacrées par des Athéniens ; les plus célèbres hommes d'Etat, Nicias, Callias, avaient conduit la théorie à l’île sainte (1). Pendant la période suivante, presque aucun ex-voto athénien u’est enregistré dans les inventaires. Evidemment une sourde rancune éloignait d’Apollon Délien les anciens dominateurs de l’île. On ne peut citer jusqu'ici de représentant du temple à Athènes.

« Jadis il y avait à Délos, » dit Thucydide (2), « une grande assem- » blée des Ioniens et des insulaires du voisinage. Ils s'y rendaient » avec leurs femmes et leurs enfants, comme aujourd’hui les » Ioniens aux fêtes d'Ephèse. On y donnait des combats gymni- » ques et des concours de musique, pour lesquels les villes four- » nissaient des chœurs. C’est ce qu'on peut conclure de ces vers » d'Homère tirésdel' Hymne à Apollon : « D'autres fois, Ô Phébus, » c’est Délos qui fait tes délices. C'est là que les Ioniens aux tuni- » ques flottantes se réunissent dans tes fêtes avec leurs femmes » et leurs enfants. C'est là que par le pugilat, par la danse et par » le chant, ils te célèbrent dans leur assemblée. » Les Ioniens et les insulaires continuèrent à envoyer à l’île sainte des théores ou des chœurs de jeunes filles chargés d'’offrandes pour le dieu. C'est des villes d'Asie Mineure et de la mer Egée que le temple tirait ses principaux revenus. Aussi est-ce là que les Déliens normmaient le plus d'agents. Ils avaient des proxènes dans la plupart des Cyclades, à Ténos, Naxos, Andros, Siphnos, Céos, Sériphos, Paros, Syros et Théra; sur la côte d'Asie, à Chalcédoine, Cyzique, Kyme, Clazomène, Téos, Milet, Cnide, Halicarnasse, Stratonicée; dans les îles voisines de la côte, à Ios, Chios, Samos, Mitylène, Rhodes et Cos (3). De vieilles traditions religieuses unissaient Délos à la Crête, où avait séjourné naguère Apollon. Souvent les cités

(1) Bœckh, Staatshaus., II, p. 318. Plutarque, Nicias, 3. Bull, corr. hell., VI, 149. | (2) Thucydide, III, 104.

(3) Bull. corr. hell, VI, 164-165.

288 LES PROXÉNIES GRECQUES.

crétoises déposaient leurs archives ou une copie des documents dans le temple de Délos. On connaît des proxènes des Délions à Polyrrhénion et à Gnosse (1).

Comme Delphes, Délos avait des correspondants sur les côtes de la Méditerranée orientale ; à Aspendos de Pamphylie, à Salamis de Cypre, à Arados, Tyr et Sidon, à Antioche, à Alexandrie d'Egypte, à Naucratis, à Cyrène (2). Apollon Délien était moins populaire en Occident que son confrère de Delphes : il était représenté pourtant à Syracuse, à Marseille (3), à Canusium, à Frégelles et à Rome.

Apollon Délien vivait des offrandes des fidèles et des bénéfices de sa banque. Aussi est-ce dans les riches cités commerciales que ses agents étaient en plus grand nombre. Les marchés les plus considérables de l'Orient étaient, au troisième siècle, Rhodes, Cos et Alexandrie. Quoique ces villes, doriennes ou cosmopolites, ne fussent pas originairement dans la clientèle du dieu, ce sont elles qui, pendant le cours du troisième siècle, envoient le plus régulièrement des théories, des chœurs de déliades et des présents ; rien n'est plus instructif à cet égard que la lecture des inventaires dressés par les prêtres. Aussi connaissons-nous plusieurs proxènes déliens à Cos, six à Rhodes et au moins six à Alexandrie. Les relations de Délos avec Rhodes restèrent fort amicales jusqu’au temps des guerres de Macédoine ; mais, en 169, Rome brouilla Apollon et ses fidèles en créant un port franc à Délos pour ruiner le commerce de Rhodes. |

L'ile et le temple de Délos eurent successivement pour protecteurs les princes des dynasties macédoniennes qui dominèrent tour à tour la mer Egée. L'étude comparée des inventaires du temple et des décrets permet de reconstituer avec précision l'histoire de ces patronages (4). Les suzerains du temple se signalent l’un après l’autre par la régularité et la richesse de leurs offrandes. C’est ainsi que l’on voit dominer successivement à Délos les rois d'Egypte, puis les rois de Syrie, puis les rois de Macédoine, puis une seconde fois les rois d'Egypte. Apollon gagne à toutes les révolutions politiques, chaque prince voulant éclipser à Délos son rival vaincu. Les proxènes déliens à Alexandrie, en Syrie,

(1) Bull. corr. hell., III, 290 ; IV, 350; VI, 165.

(2) 1bid., VI, 164-165.

(3) Ce proxène de Délos, à Marseille, est mentionné dans une inscription inédite qui nous a été communiquée par S. Reinach.

(4) Bull, corr. hell., VI, 144, 159, etc.

en Macédoine, défendaient les intérêts du temple dans les cours d'Orient et encourageaient la pieuse générosité des princes. Par exemple , le proxène de Délos dans la Cyrénaïque, qui dépendait alors de l'Egypte, était Dicæos, un officier des Ptolémées (1). Ces agents rendaient aux administrateurs du temple des services importants. Au commencement du troisième siècle, le roi d'Egypte et le roi de Sidon, Philoclès, proxène de Délos, interviennent: pour faire rembourser au temple de l'argent prêté à la confédération des Cyclades (2). Au milieu du quatrième siècle, Pnytagoras, roi de Salamine en Cypre, est à la fois proxène d'Apollon Délien et un des généreux donateurs du temple (3). Par la force des choses, dans ce siècle troublé où les prêtres-banquiers ne pouvaient se passer de puissants protecteurs, la proxénie devint souvent à Délos, comme à Delphes, une sorte de patronat.

Au milieu du troisième siècle, les marchands romains commencent à s'établir dans l’île. Bientôt un Romain est nommé proxène du temple et des Déliens. Des Italiotes de Canusium, de Frégelles obtiennent le même titre (4). Dès lors, toute la politique de Délos se résume en une étroite alliance avec Rome. Le sénat accorde la franchise au port de Délos, qui devient le plus grand entrepôt de l'Orient. Les magistrats romains honorent à l'envi Apollon Délien ; pour les gouverneurs de la province d'Asie, ce fut comme une tradition de rendre visite au temple de Délos. Ces personnages devenaient de puissants patrons dans le sénat de Rome.

$ 2. — Organisation de la proxénie délienne.

En se retirant de Délos, les Athéniens y avaient laissé leur langue, leurs usages, leurs institutions. Les décrets des Déliens sont presque la transcription des décrets analogues d'Athènes. La procédure n'offre pas de différence essentielle ; seulement, on gravait deux fois le décret de proxénie, dans la salla des séances du sénat par les soins du secrétaire, dans le temple sous la surveillance des hiéropes, comme pour marquer le double caraetbre, à la fois politique et sacerdotal, de la proxénie délienne (5).

(2) Bull. corr. hell., IV, 328. (3) Inventaire de Démarés, ligne 13. Inventaire d’Hypsoclés, ligne 88. Cf. Le Bas- Fouc., Pélop., 122, et Monuments grecs, 1878, p. 51. (4) Bull. corr. hell., VIII, 81-89.

(5) « tv pèv Houañv év Bouksurnply, tobc 8ù lspoxorodc slç Tè ispév » (C. I. G.,

Comme à Athènes, on transcrivait d'ordinaire le décret sur une stèle de proxénie, et, plus tard, s’il y avait lieu, on ajoutait au bas les honneurs rendus au proxène ; telle est une stèle en l’honneur d'un Marseillais (1). Comme à Athènes , le proxène recevait en même temps le titre de bienfaileur. Les privilèges ‘essentiels accordés à tous les hôtes sont le droit de se présenter à l’assemblée , la garantie contre les saisies , la préséance dans les jeux, le droit de propriété, parfois l’exemption de tous les impôts dans l’île (2). Une seule fois, le droit de cité est joint à la proxénie (3).

Pour quelques détails d'organisation, les Déliens prirent modèle sur Delphes. La théorodoquie existait à Délos à côté de la proxénie (4). On conférait le titre d'hôte sur le rapport des messagers sacrés qui allaient annoncer les jeux (5). On couronnait le proxène de feuilles d'olivier cueillies sur l'arbre du dieu (6). Les honneurs rendus étaient proclamés par le héraut sacré à la fête des Apollonies, au moment où les chœurs d'enfants se rangeaient sur le théâtre (7). Enfin, comme à Delphes, on donnait la proxénie aux poètes qui avaient chanté le sanctuaire et rajeuni les mythes locaux (8).

8 3. — Les candidats à la proxénie délienne.

Comme à Delphes, on obtenait à Délos le titre d’hôte en rendant au temple quelque service signalé. C'était la récompense des généreux donateurs, des théores qui apportaient à Délos les présents des rois ou des villes, des princes ou de leurs officiers qui se faisaient remarquer par la richesse de leurs dons ou prenaient en main les intérêts du temple. Ce qu'appréciait surtout Apollon, c'était l'appui qu’on prêtait à sa banque. Le proxène Philoclès de Sidon avait forcé les habitants des Cyclades à rembourser

2267. Ann. de la Faculté de Bordeaux, septembre 1879. Bull. de corr. hellén., I, 279; III, 313).

(1) Inscription inédite : « 09 xai à rpokevia aûroù ävayéyparta. »

(2) « &téderuv év Añhw » (Bull. de corr. hellén., 1, 282).

(3) Inscription inédite : u drépyev BE adrois xai nokrelav èv Afñkp. » Toutes les îles voisines joignaient souvent le droit de cité à la proxénie (Livre III, ch. 11,

(6) Bull. de corr. hellén., II, p. 331; IV, 351, etc.

(7) Ann. de la Faculté de Bordeaux, septembre 1879.

(8) « al coùc pôBous rodc érixwplous yéypupev » (Bull. de corr. hellén., LV, 346).

des sommes dues au temple (1). Timon de Syracuse, riche banquier, était hôte du temple de Délos, et en même temps de la confédération des Cyclades, qu'il avait aidée de son argent (2). Tout service rendu au temple ou aux Déliens était un titre sérieux. Le médecin Archippos de Céos devint hôte d’Apollon pour avoir soi- . gné avec un zèle désintéressé beaucoup de citoyens (3). Comme à Delphes, on compte parmi les proxènes de Délos des écrivains et des poètes ; l’un d'eux, Démotélès d'Andros, avait mis en vers les vieilles légendes du pays (4). Par bien des côtés, la proxénie délienne est comme une reproduction en raccourci de la proxénie delphique.

(1) Bull. de corr. hellén., IV, 378.

(2) Ibid, VIII, p. 89. Cf. C. 1. G., 2334 (3) Ibid., LV, 349.

(4) Ibid., IV, 346.

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