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CHAPITRE Il

LA PROXÉNIE LITURGIQUE.

Suivant l'opinion admise depuis Bœckh (1), il y aurait eu en Grèce deux sortes de proxènes : {° les proxènes ordinaires, représentants d'une ville étrangère dans leur patrie ; 2° les proxènesmagistrats, fonctionnaires chargés, à Sparte et ailleurs, de donner l'hospitalité au nom de l'Etat. Cette hypothèse ne repose que sur une ligne d'Hérodote et les commentaires obscurs de scoliastes mal renseigné (2). L'existence de proxènes-magistrats a été admise sans discussion par Meier, Tissot et les auteurs de manuels (3). Cependant, Bæckh lui-même avait conservé des doutes sur celte question, comme l'attestent les contradictions qu'on observe sur ce point entre les divers chapitres de son grand recueil (4), et, plus encore, de curieux passages de sa correspondance avec Ottf. Müller (5). En fait, les découvertes épigraphi-

(1) Préambule du Recueil des inscriptions de Laconie (Corpus inscr. gr.). Cf. Tissot, p. 20 et suiv.

(2?) Hérodote, VI, 57 et les scoliastes.

(3) Encore par Gilbert, Handbuch der griechischen Staatsalterthümer, p. 64.

(à) Cf. surtout le préambule des Inscriptions de Béotie (De Proxenis Bæotorum); il cherche à y atténuer les affirmations contenues dans le chapitre des inscriptions de Laconie. -

(5) Briefiwechsel zwischen August Bæckh und Karl Ottfriéd Müller (Teubner, 1883). Eu voici des extraits :

P. 216. — Lettre écrite de Gôttingen par Otif. Müller, le 6 mars 1827 : « Zu p. 11. so — Warum soll der zpétevos in Sparta ein eingentlicher Magistratus sein? » Mir scheinen sie xpétevor fremder Staateu, die diese aber nicht nach belieben » erwählen, sonder von den Kônigen nehmen mussten, weil der Fremden- » Verkehr unter aufsicht der Staates stand, mehr als in andern Orten. Für » Herod., VI, 37, schr. VI, 57. »

P. 218. — Réponse de Bœckh, 11 mars : « Auf die Spartanischen Proxenoi » komme ich bei den Büotischen Inschriften zurück, wo ich sie dann quodam-

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ques n'ont pas confirmé l'hypothèse de Bæckh. Il importe d'’élucider cette question , si l’on veut bien comprendre le caractère et l'histoire de la proxénie.

I est certain que l'hospitalité publique était souvent donnée à des étrangers au nom de l'Etat. Les grandes fêtes attiraient une foule nombreuse; les prêtres et les magistrats logeaient alors les visiteurs sous des tentes ou dans des auberges provisoires installées près du temple (1). A Delphes, le portique des Pelerins servait de lieu de réunion aux étrangers ; et dans la grande fête qui se célébrait tous les neuf ans, à la fin de la période sacrée, on distribuait de la farine et des légumes à tous ceux qui sè présentaient (2). Apollon Pythien était considéré comme le patron de nombreuses colonies grecques. A ce titre, les Delphiens avaient le droit, en certaines villes, d’être traités comme des hôtes : « Les Magnètes du fleuve Méandre, consacrés au dieu, colons de Delphes, fournissent à ceux d’entre les Delphiens qui voyagent à Magnésie le toit, le sel, l'huile, le vinaigre, puis une lampe, un lit, des couvertures, des tables (3). » Aux Delphiens qui venaient à Délos, les Déliens donnaient «le sel, le vinaigre , l'huile, le bois, les couvertures (4). » Rien ne laisse supposer que le soin d'accueillir ces pèlerins ou ces citoyens d’une métropole, ne fût pas confié aux prêtres ou aux magistrats ordinaires.

Au temps de l'empire romain, on voit mentionnés parfois, dans les cités grecques , des personnages analogues à ce qu’auraient été plus anciennement les proxènes-magistats. Ce sont les Eevoëdxor et les népoyor où Eevorapoyo. Les xénodoques sont cités dans des inscriptions mutilées de Thessalie (5) et dans un opuscule du recueil de Lucien : « Arrivé à Hiérapolis (de Syrie), il loge chez

» modo magistraius nennen will; denn als vom Staate gesetzte émipéintras, etc. » (1) Élien, V. H., IV, 9. Schol. ad Pind. O!., XI, 51, 55. Platon, Legg., XII, p- 952. Lucien, Amor., 12. Thucydide, III, 68. (2) Plutarque, Quæst. græc., 12.

(3) « Méyvntes ol éri t@ Matévôpuw motaug xatorxouvtec, lepoi Toù Oeoù, 4e2-

pv &roixot, rapéyouar trois ÉmiËnpoüds atéynv, &hac, Ékauov, BEoc, Etr Aüxvov, xhivas, otpouata, tparétac. » (Athénée, IV, p. 173 E).

(4) « Asgoic napayevouévox els Afhov néperyov Añlot &dac ai 6Eoc uai Elaiov xai E6ha xai otpouata. » (Ibid.).

(S) Heuzey, Mont Olympe, p. 33, 467 et suiv., n° 4. Mitth. des deutsch. Instit.. 1883, p. 125 et suiv. : « 6 xotvèç Esvoëéxoc. » C’est un nom propre assez commun en Thessalie. Nous l'avons trouvé sur une épitaphe que nous avons copiée, en juillet 1882, au pied de la vieille acropole homérique d’Halos (Bull. de corr. hellén., VII, p. 61).

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un hôte qui ne le connaît pas: il y alà, en effet, des hôtes publics constitués pour chaque ville et qui recoivent chacun suivant son pays. Les Assyriens les appellent &iôtoxæko, parce qu'ils donnent toutes les instructions nécessaires (1). » Ces personnages avaient évidemment pour mission de recevoir les étrangers, mais les textes sont trop mutilés pour qu'on puisse déterminer le vrai caractère de cette institution.

On se rend mieux compte de ce qu'étaient les répoyor ou Ecvondpoyot des cités grecques à l’époque impériale. Ils devaient, à tour de rôle, accueillir les personnages qui voyageaient avec une mission officielle, surtout les magistrats romains (2). Quand Horace accompagne Mécène à Brindes, les parochi leur fournissent le bois et le sel, comme ils le doivent :

Proxima campano ponti quæ villula, tectum Præbuit. et parochi,'quæ debent , ligna salemque (3).

Cicéron, dans sa correspondance, parle plusieurs fois de ces parochi des municipes. Il nous apprend que leurs devoirs étaient déterminés par une lex Julia (4). Le Digeste range ces personnages parmi les fonctionnaires municipaux (5).

Il s'agit bien ici d'une hospitalité publique donnée, au nom d’une ville, par des magistrats. Mais tous les témoignages connus sur les répoyor se rapportent à une époque où la proxénie grecque avait complètement disparu. Cette institution des parochi fut imaginée précisément pour remplacer, tant bien que mal, l’ancienne organisation de l'hospitalité publique. Elle n'’a° qu’un rapport bien lointain avec la proxénie de la Grèce indépendante.

Jusqu'ici aucun texte d'auteur ancien, aucune inscription ne

(1) Œuvres de Lucien : Déesse syrienne , 56.

(2) Cicéron, Verrines, 1, 25, 65 : « Ostendit (Philodamus) munus illud suum non esse : se, cum suæ partes essent hospitum recipiendorum, thm ipsos tamen prætores et consules, non legatorum asseclas recipere solere. »

(3) Horace, Satires, I, 5, 45. .

(4) Cicéron, Ad Attic., V, 10 : « Adhuc-sumptus nec in me aut publice aut privatim, nec in quemquam comitum. Nihil accipitur lege Julia , nihil ab hospite. » — «u Scito non modù nos fœnum, aut quod Jege Julia dari solet, non accipere, sed ne ligna quidem ; nec, præter quatuor lectos et tectum, quemquam accipere quidquam, multis locis ne tectum quidem. » -— « Ariarathes, Ariobarzani filius, Romam venit... Omnind eum Sestius noster parochus publicus occupavit. » (Ad Attic., XIII, 2).

(5) « Vel Xenoparochi, ut in quibusdam civitatibus. » s (Dig., 50, 4, 18, 8 10). Cf. Varron, ap. Nonium, I, 239 : « Idem sacerdos, prætor, parochus. »

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permet de supposer qu'il ait existé, dans les cités grecques , des magistrats chargés, sous le nom de proxènes, de. veiller sur les étrangers. Les prétendus proxènes-magistrats de Pétilia sont des hôtes publics ordinaires, témoins d’un testament (1). On avait conclu, d'un passage d’Antigonos Carystios (2), que cette organisation avait existé à Crannon de Thessalie; mais le texte a été corrigé et l'argument disparaît par là même. Quant à la Crète, on a affirmé vaguement que l'institution des proxènes-magistrats avait pu y être adoptée ; mais personne n’en a même proposé une preuve.

Reste Sparte, qui a été le point de départ de toute la théorie. Hérodote dit simplement : « Les rois ont encore le droit de désigner comme proxènes ceux des citoyens qu'ils veulent (3). » On est parti de ce texte pour affirmer qu’à Sparte la proxénie avait eu une forme toute particulière, que l’hospitalité publique y était donnée régulièrement par des magistrats nommés proxènes.

Or de nombreux documents ont été trouvés, depuis Bœckbh, en Laconie. On connaît des représentants de Sparte dans les cités étrangères et des cités étrangères à Sparte. L'histoire et l’organisation de la proxénie laconienne seront, plus loin, exposées en - détail (4). L'institution présente là les mêmes traits essentiels que partout. Ce qu’on à pris pour la règle à Sparte n’était, là comme ailleurs, qu’une exception. Deux documents de Delphes et de l'Etolie jettent une vive lumière sur le texte d'Hérodote.

La ville de Sardes envoie des ambassadeurs à Delphes pour offrir un sacrifice à Apollon. D’après le droit sacré des anciens Grecs, les cérémonies préliminaires devaient être accomplies par le proxène. Or la ville de Sardes n'avait pas à Delphes d’hôte public. La cité de Delphes, pour tirer d’embarras les ambassadeurs, se déclare, par un décret solennel, proxène de Sardes. À ce titre, les magistrats delphiens remplissent devant le dieu, en faveur de Sardes, les fonctions ordinaires de l’hôte public (5).

Un roi de Pergame sollicita un jour des Etoliens la reconnaissance des jeux qu'il venait de fonder et leur participation à la fête. Les Etoliens y consentent. D'après les usages helléniques,

(2) Antig. Caryst., Hist. mém., XV : « éni tüv xpokeviwvy (et non rpotévov) &va- Yeapomévwv, etc.

(3) Hérodote, VI, 57 : « xal mpoEelvous &nobeixvévar robtotor mpooxeïoar Touc dv édélwot Tv &otüv, xal Iublous aipéeoôar 860 Exdrapoy. »

(4) Livre ITJ, chap. 11, 8 (.

(5) Bull. de corr. hellén., V. 400.

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des théores de Pergame viendront, avant chaque fête, porter l'invitation aux Etoliens. Comme Pergame n'a pas de représen- .tants partout, l'assemblée fédérale des Etoliens décide que chacune des cités de l’alliance désignera d'office, parmi ses citoyens, des hôtes des théores (1). |

En Etolie comme à Delphes, il s’agit de mesures d'exception. La rédaction même des documents prouve qu’on y à recours à défaut de la proxénie ordinaire. Enfin, dans aucun des cas, ne sont mentionnés des magistrats du nom de proxènes. Tout ce qu'on peut conclure de ces exemples, c'est que :

1e Dans une ville liée à une autre cité par une convention de proxénie (2), les fonctions de proxènes étaient remplies, à l'égard de la ville étrangère , par les magistrats ordinaires ;

2° Un Etat imposait parfois à quelques-uns de ses citoyens riches l'obligation de recevoir, en son nom, les envoyés officiels : d’une ville étrangère qui n'avait pas elle-même de proxène.

Tel est le caractère de ces proxènes spartiates dont parle Héro- " dote. Ils sont désignés d'office par les rois, chefs religieux, pour recevoir les envoyés d’un Etat qui n’est pas représenté à Sparte, ou les dévots qui arrivent en foule à une fête. Dans les Mémorables de Xénophon, Lichas traite les étrangers qui sont venus à Lacédémone pour les Gymnopédies (3).

Si l’on tenait à conserver le terme impropre de proxènes-magistrats pour désigner cette institution exceptionnelle, il faudrait se reporter à la distinction nette que Démosthène établit entreles magistratures véritables, permanentes et fixes, et les magistratures accidentelles (4).Les premières s'appelaient plusspécialement épyal, les autres Auvoupylau. Rien ne prouve jusqu'ici qu'en aucune cité grecque la proxénie ait jamais été une &y%; elle a été parfois une liturgie. On pouvait imposer aux citoyens riches de donner l'hospitalité, comme on leur imposait d'être chorèges ou triérarques , au nom de l'Etat. Aussi, serait-il plus clair d'appeler cette forme accidentelle de l'hospitalité publique, « la proæénie liturgique. » On comprendra bien le caractère de la proxénie liturgique, si l’on songe à la facon dont l'hospitalité est organisée, encore de nos jours, dans les communes de la Grande-Kabylie (5). Mais,

(1) Ibid., V, 372 et suiv.

(2) Par exemple : Agrigente et les Molosses d'Epire (Carapanos, Dodone, p. 52). (3) Mémorables, 1, ch. u, 61. Cf. Plutarque, Cimon, 10.

(4) Démosthène : c'est l'argument principal du discours Pour la couronne.

(5) Nous avons été frappé de cette analogie dans un voyage que nous avons

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en Afrique, cette forme de l'hospitalité est la forme traditionnelle, tandis que dans la Grèce ancienne l'obligation de donner l’hospitalité au nom de l'Etat paraît n'avoir été admise que dans des cas exceptionnels.

Il faut donc renoncer à la distinction proposée par Bœæckh. Rien ne laisse supposer qu'il y ait eu en Grèce des proxènes-magistrats. Quant à la proxénie liturgique, elle n'était appliquée que par accident, à défaut de la proxénie ordinaire.

fait dans la Grande-Kabylie en juin 1884. Nous avons pu y étudier l’institu-"

tion sur les lieux mêmes, en compagnie de M. Sabatier, alors administrateur de Fort-Nat:onal, aujourd’hui notre collègue à l'Ecole des lettres d'Alger, où il fait un cours de coutumes berbères. Les traits essentiels sont nettement marqués dans Hanoteau et Letourneux : La Kabylie et les coutumes kabyles. Paris, imprimerie nationale, 1873, tome IL, chap. x1. De l’Hospitalité (thinoubga). En voici quelques extraits :

P. 46 : « IL y a plusieurs manières de pourvoir aux charges de l'hospitalité ; la plus usitée est celle-ci : les hôtes sont nourris à tour de rôle par les différentes familles du village. Il y a deux tours établis, un pour le couscous et l’autre pour le pain. » — « L'amin et les t’'emman dressent une liste des maisons, en les classant d'après le nombre des personnes qu'elles peuvent nourrir... »

P. 47 : « Pour les hôtes de la première catégorie, on doit fournir la farine de froment, le sel, le poivre, le piment, les fèves, les oignons et tous les condiments. Le village donne la viande, le beurre, le miel, et quelquefois l'huile. »

P. 48 : « Chez les Igaouaouen, l'hospitalité est généralement exercée par l'amin, qui est un véritable kaïd eddiaf (chef des hôtes); on lui abandonne, à cet effet, une partie de l’achour et les récoltes des biens communaux. Si ces provisions ne suffisent pas, il y est suppléé au moyen d'une collecte (thabezert) faite dans le village. » — « Enfin, dans quelques villages, des familles riches se chargent seules des frais de réception, et tiennent table ouverte pour tous les étrangers qui se préseutent. C'est un moyen de se bien poser et de se faire un çof nombreux. »

C’est ce que Thucydide appelle,à Corcyre, un de)ompéksvos (III, 70).

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