PILLAGES. INCENDIES, RÉQUISITION
ennemis se sont aperçus à temps — pour eux — de la présence de cette force imposante et ont pris la fuite dans diverses directions, mais toujours du côté des routes suivies par Tarmée prussienne, et que je vous ai tracées tout à l'heure.
D'autres dragons ont poussé une pointe jusqu'au Châtelet. Ils ont tout brisé dans la gare du chemin de fer, dont ils ont enlevé les rails et démonté le télégraphe.
Ce matin, on a réparé ces dégâts. Espérons que ce ne sera pas à recommencer.
Les Prussiens ont de ce côté un moyen d'information excellent. Je répondrais volontiers que dans cette partie de la Champagne, il n'y a pas une fabrique dans laquelle avant la guerre n'aient travaillé un ou deux sujets prussiens.
Ces hommes ont été rappelés et incorporés dans les régiments de dragons et de uhlans qui servent d'éclaireurs. Ils connaissent le pays dans ses moindres détails, et y conduisent leurs camarades avec une sûreté qui manque même à nos généraux, obligés de demander des renseignements aux paysans.
J'ai parlé de ce malheureux lancier prussien qui, à Ars-sur-Moselle, demandait des nouvelles du caissier, M. Picard, une minute avant de recevoir une balle dans la tête. Le même fait vient de se passer ici. Un des dragons souhaitait le bonjour à un des ouvriers de la fabrique, au moment où la décharge des volontaires l'a atteint. Mais la distance était trop grande pour que les blessures fussent graves.
Reims, 4 septembre.
En terminant mon récit de la bataille de Mouzon, je disais : L'ennemi sera ce soir à Reims. J'avoue que je ne croyais pas si bien prédire. Les Prussiens ont pris possession de la grande cité industrielle de la Champagne ce matin, presque avantraube.
On avait tant parlé de la reddition honteuse d'Épernay et de Châlons, que je tenais à rester à Reims pour pouvoir opposer à ces tristes tableaux la physionomie d'une ville qui résiste avec énergie aux envahisseurs...
J'étais fortifié dans cette idée par la lecture de la proclamation que, samedi matin, le général marquis de Linières adressait aux habitants. Il les appelait aux ai'nies, leur disant que la victoire définitive ne pouvait résulter que de Taccord pai'fait, de la solidarité du peuple et de Tarmée.
Le jour même, quatre mille fusils étaient distribué»
à l'hôtel-de-ville, par ordre du général, aux gardes nationaux enthousiasmés.
On ne leur avait pas donné de cartouches, c'est vrai; mais avec les fusils, ils pouvaient du moins faire l'exercice et se former à la manœuvre.
En outre de cette force, Reims possédait samedi une garnison de douze mille hommes, placée sous le commandement des généraux de Linières et d'Exea. On avait percé de créneaux les murailles, qui se développent autour de la ville, sur une longueur de plus de quatre kilomètres. On avait fait des ouvrages avancés en terre, sur les routes menacées par Tennemi. La résistance enfin était organisée, et je pensais, comme tout le monde, que le corps évalué de dix à quinze mille hommes, occupant Rethel, allait avoir du fil à retordre.
Mais la nuit dernière, je fus réveillé par un bruit étrange.
A 2 heures et demie du matin, les officiers d'étatmajor et de gendarmerie montaient à cheval et partaient au galop. Je me levai. Dans les rues sombres on entendait des bruits de marche, des pas de chevaux. Au coin de la place de THôtel-de- Ville,- je fus presque renversé par deux cavahers qui- venaient des camps français de la Promenade et se dirigeaient vers la route de Rethel. C'étaient deux hussards prussiens !
Le corps ennemi avançait. Les généraux, en ayant prévenu le maire, annonçaient en même temps qu'ils levaient le camp et partaient pour Soissons. On allait
m LES PRUSSIENS EN FRANGE
voyager par la route et par le chemin de fer, dont la gare devait être absolument vidée. Puis on couperait derrière soi les ponts et autres ouvrages d'art, pour rendre la voie ferrée impraticable aux Prussiens.
Le maire, M. Dauphinot, réunit son conseil municipal. On décide que toute résistance est impossible, puisque l'ennemi est signalé aux portes de la ville. L'armée, en partant, a oublié toutefois cinq voitures de poudre dans la caserne. Le maire a pu en faire arriver trois à temps au chemin de fer, et jeter les deux autres dans le canal.
Les pompiers et les agents de police vont changer leurs costumes contre des vêtements civils. Le gardien de la Promenade prend même la précaution d'enlever de sa boutonnière le ruban de la Légion d'honneur pour ne pas être reconnu.
A la porte de Dieu-Lumière, à 7 heures, cinq hussards prussiens se sont présentés. La foule menaçante ferme les grilles, et les hussards jugent sage de ne pas insister.
Le maire se rend, vers 10 heures, à la porte de Berthemy, où un escadron de cavalerie est signalé. Il demande à parler à l'ofRcier qui le commandait, le baron Waertz. Gelui-rci le reçoit très-courtoisement.
M. Dauphinot exprime chaleureusement le désir d'épargner à la ville de Reims l'affront d'être violée par une patrouille ennemie. Il fait comprendre au baron Waertz que les habitants feraient un mauvais parti à cette patrouille, et que, dans l'intérêt des Prussiens
même, il vaut mieux n'entrer dans Reims qu'avec une armée à laquelle la population ouvrière, très-nombreuse, n'opposera aucune résistance.
— J'y consens, dit roiïîcier. J'attendrai ici mon général. Mais engagez-vous, de votre côté, à faire tous vos efforts pour décider le peuple à la soumission.
M. Dauphinot, assisté de son conseil, rédige alors une proclamation dont voici le texte :
Aux habitants de Reims.
A la nouvelle de Thorrible malheur qui nous frappe, les autorités militaires et administratives, obéissant aux ordres reçus, se sont retirées, accompagnant les troupes groupées autour de la ville.
Nous sommes désormais sans défense, et il serait insensé d'essayer une résistance impossible qui exposerait la population aux plus grands dangers.
Nous venons donc, la mort dans le cœur, vous supplier de rester calmes, de contenir les sentiments qui nous oppressent, et d'accepter avec une douloureuse résignation, — • en ce qui nous concerne », ce que nous ne pouvons plus empêcher.
Le maire et les conseillers municipaux,
A midi vingt-cinq minutes, quatre cavaliers ennemis traversèrent Reims au pas. Ils saluèrent en passant devant Thôtel-de-ville. Arrivés dans la rue Oérès, ils s'arrêtèrent devant la boutique d'un pâtissier.
Sans descendre de cheval, Tun d*eux demanda quatre gâteaux et les paya.
— Vous ne mangerez pas cela!... s'écria un vieillard en saisissant la bride du cheval, et en faisant sauter les gâteaux en Tair.
Le hussard essaya d'éloigner le vieillard à coups de crosse, mais celui-ci s'était littéralement suspendu au mors. Trois fois le cheval tourna sur lui-même. Le hussai'd tira alors un coup de mousqueton qui atteignit le vieillard à la nuque, le blessa et lui fît lâcher prise.
Les cavaliers partirent tous quatre au galop, dans la direction du faubourg Cérès.
Mais tout à coup un jeune homme, armé d'un pistolet| saisit un des chevaux à la bride, et tira sur le hussard, qui fut blessé au côté et repartit au galop sans riposter.
J'étais sur le perron de l'hôtel-de-ville, quand, à trois heures de l'après-midi, trois hussards arrivèrent au galop, en grand'gardes. Derrière parut bientôt le baron Waertz, à la tête de son escadron.
*— Nous voici, monsieur, dit-il au maire. On a tiré sur nous, dans un faubourg. J'ai même été atteint là, à la tête. Mais cela n'est rien. Je viens vous demander les clefs de la ville.
— La ville n'a pas de clefs, répondit le maire.
— Soit. C'est le terme usité. Remettez-moi alors la ville officiellement.
— Je vous la remets.
— Bien. Mais, comme je ne dois pas descendre de
cheval pour écrire un acte, donnez-moi une poignée de main pour déclarer la convention faite.
Et Tofflcier tendit sa main gauche que le maire serra.
Tout à coup, apparut un singulier personnage. Celuilà était aussi grossier, aussi brutal, que le baron Waertz était courtois et distingué.
— On a tiré sur nous, s'écria-t-il en roulant de gros yeux aussi féroces que bêtes. On brûlera la ville!
Et brandissant son pistolet, il cria à tue-tête :
— Je vous jure qu'on la brûlera.
Le baron, son supérieur, l'arrêta d'un geste et dit au maire :
— Maintenant, monsieur, il convient qu'avec vos adjoints vous veniez à la porte de Witry-Rethel recevoir Son Excellence le général Tumpling, commandant l'armée de Sa Majesté. Au nom de Son Excellence, je vous somme d'y venir avec moi.
Le maire parti, les cavaliers firent évacuer la place. Des détachements parcoururent les rues de façon à faire le passage libre à l'armée qui s'avançait.
— On a tiré sur nos soldats, monsieur, dit le général au maire après avoir procédé à la même cérémonie que le baron Waertz, et nos soldats, en ripostant, ont tué un habitant innocent, car il était aveugle. Tout cela est déplorable, et je dois faire respecter notre loi militaire. Maintenant que vous m'avez remis la ville, je vous annonce que je la ferai brûler, à mon grand regret, car elle est belle et industrieuse, si un pareil fait se renouvelle. C'est la loi à laquelle j'obéis.
Là-dessus le général Tumpling se rendit à Thôtel du Lion d'Or, où il établit son quartier général, tandis que le major et divers officiers allaient à l'hôtel-de-ville pour traiter diverses affaires avec le conseil municipal.
Le défilé commença. Jamais je ne vis spectacle plus lugubre. Les soldats, en bon ordre, marchaient d'un pas lourd et régulier. Les habitants pleuraient de rage. Les femmes — dans la rue Golbert, — souriaient aux
ennemis !
Je vis beaucoup d*infanterie et une artillerie formidable, de ces hideux canons d'acier, coulés sur le modèle du canon Krupp de l'exposition de 1867. Il n'y avait que peu de cavaliers. En tout vingt-cinq mille hommes.
Cette armée campa aussitôt autour de Reims, aux endroits même que, le matin, occupaient nos soldats.
Dans la salle du conseil municipal, où j'entrai, les officiers, déployant des cartes de Reims, donnaient des ordres pour le campement et les avant-postes. Puis ils remirent au maire, pour le faire afficher, ordre aux habitants d'apporter sous peine de mort, dans le délai de vingt-quatre heures, les armes de toute nature sur la place de l'Hôtel-de-Ville.
Un officier, parlant français, me demanda quelques renseignements. A mon tour, je lui parlai des lois prussiennes et de leur sévérité.
— C'est ce qui fait notre force, me dit-il. Ainsi, tout homme qui serait vu prenant des renseignements sur ce qui se fait ici pour le dire aux Français serait mis à
mort sans jugement. Voilà comme nous savons garder les secrets de notre armée.
— Vous avez raison, lui répondis-je. Mais les journalistes ?
— Oh ! ceux-là, s'ils sont curieux, tant pis pour eux, car nous avons pris des mesures pom* qu'ils n'échappent pas.
Je changeai de conversation. Il s'abandonna alors avec confiance, et me dit que l'armée du général Tumpling n'avait d'autre mission que d'installer l'autorité royale dans toutes les villes et villages de la route de Paris, afin d'assurer le chemin libre et les vivres à la grande armée du prince royal.
— Un autre corps comme le nôtre, ajouta cet intelligent jeune homme, préparera la route de la vallée de la Loire...
— Vous avez raison de vous garder des espions, lui dis-je en manière de congé.
Et je partis de l'hôtel-de-vilie, sans que l'obhgeant officier ait douté un seul instant de sa perspicacité...
Pour une fois, c'est drôle, mais vrai, je ne recommencerai plus!...
XLYII