II. — Arabes et turcs
La lutte entre les Arabes et les Turcs a un caractère tout différent de celle contre les Egyp-
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tiens. La Turquie n'use plus des mêmes armes ; elle emploie surtout ce qui lui a réussi souvent, la ruse et la duplicité.
Fayssal laissait deux fils : Abdallah, très cruel et sectaire, et Séoud, d'un caractère libéral. Ces deux princes se disputèrent le pouvoir. Abdallah se retira à Haye! et appela les Turcs à son secours. L'intolérance d'Abdallah lui avait aliéné la sympathie de plusieurs grandes tribus et avait facilité ainsi les menées secrètes de la Porte. Séoud resta à Riad et s'appuya sur la tribu des Aneyzeh.
Le valy turc de Bagdad, Midhat-pacha, lança alors une proclamation dans laquelle il revendiquait la suzeraineté du Sultan sur le Nedjed, et nomma Abdallah gouverneur de cette province.
Pour aller installer son candidat, et malgré l'opposition de l'Angleterre, il fit débarquer à Katif une armée de 5 000 hommes sous les ordres du maréchal Nafiz-pacha.
Séoud marcha contre eux et les défit complètement en 1871. A la suite de ces événements, Abdallah se retira dans Koweyt jusqu'à la mort de Séoud (1874).
En 1872, Reouf-pacha, successeur de Midhat à Bagdad, ouvrit des négociations avec Séoud qui
envoya en parlementaire son jeune frère, Abdel- Rahman. Celui-ci fut retenu prisonnier par le gouverneur turc.
A la mort de Séoud (1874), Abdallah se rendit à Riad sans négocier avec les Turcs et gouverna en prince indépendant. Réouf-pacha, pour provoquer une lutte intestine favorable aux projets du Sultan, remit en liberté Abdel-Rahman. Mais ce dernier, au lieu de faire le jeu des Turcs, alla dans THassa, souleva les Arabes contre eux et chassa la garnison turque qui s'était établie à Hofhouf en 1875. De là il gagna Er-Riad où son frère le reçut avec empressement et partagea le pouvoir avec lui.
Furieux de cet échec et voulant sauver tout au moins les apparences vis-à-vis de Constantinople, le valy de Bagdad, prenant pour prétexte une prétendue pétition des habitants du Nedjed, proclama la famille des Séoud déchue du gouvernement des Aneyzeh. Nafiz-pacha fut nommé gouverneur du Nedjed, mais ne rejoignit jamais son poste.
En même temps, le valy de Bagdad comblait de largesses Témir Nacer, chef de la tribu des Monteficks, et Télevait au grade de vizir. Il le
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nomma valy de Bassorah et lui fournit des subsides et des armes pour soumettre à son autorité les Chammars et les Chehabs et battre ainsi, avec leur concours, les Aneyzeh.
Grisé plus encore par l'ambition de se substituer aux Séoud que par les avances perfides de la Porte, Nacer-pacha marcha contre les deux tribus désignées plus haut, les vainquit, et étendit en peu de temps ses conquêtes jusqu'au delà de Koweyt, dans THassa et le Katif . Inquiet de ces succès, le Sultan Tinvita à se rendre à Constantinople où il le retint prisonnier (1876).
Les Turcs, aussitôt après cette trahison, placèrent un des leurs à la tête du vilayet de Bassorah et organisèrent en province ottomane tous les pays conquis par Nacer.
Phélah-pacha, fils de Nacer, mécontent de ces procédés, s'insurgea en 1882. Vaincu, il prit la fuite.
Profitant des querelles intestines qui s'étaient renouvelées entre les Séoud, et tandis que les intrigues des Turcs ensanglantaient la vallée de l'Euphrate, les émirats de l'Oman, du Kasim, du Schomer, cessèrent de payer tribut aux Aneyzeh et se proclamèrent indépendants.
L'émir du Schomer, Abdallah-ibn-Erraschid, installé par Fayssal, était mort en 1847. Son fils Telal, qui lui succéda^ se suicida en 1867. Le second frère de Telal, Metaab, prit le pouvoir et moimit en 1870. Mohamed, troisième fils d' Abdallah-ibn-Erraschid, s'empara du gouvernement et assassina ses deux neveux, Bender et Badr, fils de Telal, qui lui portaient ombrage. Seul, le jeune Naif, troisième fils de Telal, né en 1862, fut épargné à cause de son jeune âge et gardé à Hayel. A sa majorité il refusa l'amitié de son oncle et sa succession qui lui était offerte s'il renonçait à venger ses frères, et se réfugia auprès des Séoud à Riad.
En prenant le pouvoir, Mohamed s'était associé avec son cousin Hamid, fils d'Obeyd, le frère d'Abdallah-ibn-Erraschid. Pendant les luttes fratricides des Séoud en 1874, il se déclara indépendant comme nous l'avons dit plus haut, et soumit à son autorité tout le Kasim, le Woschem, les Amarats. En 1880, il eut le Hauran, la Transjourdanie, s'allia aux Druses, et arriva même aux portes de Damas qu'il menaça.
L'ancien empire de Séoud était donc partagé en trois grands émirats rivaux : le Schomer, le
Nedjed, et les Monteficks de la Mésopotamie.
Cette rivalité profita aux Turcs qui eurent ainsi toute liberté pour pénétrer dans le Hedjaz où un valy put s'installer à Taïf dans le but de se substituer auchérif de la Mecque. De même, ils organisèrent le Yémen en province turque (1880-1885).
En peu d'années, grâce à cette lutte intérieure et aussi à l'habileté des pachas ottomans, l'Arabie centrale fut cernée de trois côtés à la fois : la Syrie, le Hedjaz et le Yémen, et la Mésopotamie.
Les luttes suscitées par le valy de Bagdad entre les Monteficks, les Chammars et les Chehabs, d'ime part, la défaite de Phélah-pacha, d'autre part, avaient affaibli ces tribus et fortifié d'autant le sixième corps d'armée ottoman de Bagdad. En même temps, de Bassorah et du Yémen les Turcs essayaient de s'insinuer sur les bords du golfe Persique et de Tocéan Indien. A cet effet, le sultan Abdul-Hamid combla de bienfaits et de largesses le cheïk de Koweyt Mobarak-Essabah et éleva au grade de vizir le seyed Fadl, émir de THadramaut. Les mêmes honneurs étaient prodigués sans mesure à Mohamed-ibn-Erraschid, qui mourut en 1895 sans héritiers, et à son neveu, Abdel-Aziz, fils de Hamid, qui lui succéda. A ce
dernier, le padischah envoya en 1901, au moment de Tentreprise du chemin de fer de Damas à la Mecque, trois femmes circassiennes prises dans son propre harem ; il lui décerna le grade de Mouchir et la décoration de Tlmtiaz en brillants.
La pénétration turque parmi les tribus indépendantes de toute l'Arabie se poursuivait lentement et presque sans obstacles sérieux. Les révoltes isolées des Druses du Hauran et de Timan Hamed- Eddin, au Yémen (1892), n'avaient eu aucim résultat. A la suite de l'insurrection du Hauran, la Porte avait même réussi à enlever à Ibn-Erraschid toute la Transjourdanie dont elle fit le Moutessarifat actuel de Rerak (1893).
Rien ne semblait plus devoir arrêter les Turcs. Abdul-Hamid pouvait déjà espérer avoir bientôt sous ses ordres les millions de soldats intrépides que lui fourniraient les tribus arabes, et donner ainsi corps à son rêve panislamique. Il avait compté sans les Aneyzeh, sans la lignée énergique des Séoud, sans l'amour de l'indépendance des Arabes et leur haine de l'étranger et du Turc, et sans l'esprit nouveau des jeunes Arabes instruits dans nos écoles et au courant de l'histoire moderne.
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m. — La guerre nationale et la révolution ARABE (1904-1905-190...).
Nous arrivons aux temps présents, à la révolte générale des Arabes contre les Turcs, au réveil de Tesprit national dans toute la Syrie. C'est l'histoire d'aujourd'hui, c'est aussi celle de demain, et il est indispensable d'apporter dans l'exposé des faits une précision absolue.
Nous allons chercher à le faire avec le plus de netteté possible.
En 1884, Abdel-Rahman-ibn-Esséoud réussit à se débarrasser de son frère Abdallah, si antipathique à tous. Abdallah se réfugia à Constantinople où il devint pacha à deux queues et membre du Conseil d'Etat.
Libre, Ibn-Esséoud prépara sagement et silencieusement la reconstitution de l'empire de son père et aussi sa vengeance contre les Turcs qui avaient si outrageusement décapité son ancêtre Abdallah à Constantinople. En Arabie, on n'oublie rien.
Ibn-Esséoud se rapprocha de Mobarak-Essabah, sultan de Koweyt, et contracta avec lui une
alliance. Il put de la sorte s'approvisionner d'armes par les ports de Koweyt et d'El-Katif. Il fit également une propagande très active parmi les tribus de la Mésopotamie et leur communiqua sa haine contre les Turcs. Il agit de même auprès des tribus du Kasim et du Schomer, leur représenta Abdel-Aziz comme l'agent du sultan turc dont l'intention était de les asservir et de les soumettre à la conscription. Il s'entendit avec les émirs de l'Assyr et du Yémen pour provoquer un soulèvement simultané contre le joug ottoman.
Grâce à cette politique prudente et sage, Abdel- Rahman-ibn-Esséoud se trouva, dès le début de 1904, suffisamment armé pour attaquer Hayel qu'il prit d'assaut après avoir infligé une défaite complète à Abdel-Aziz qui se réfugia à Bagdad. Il installa à sa place Naïf-ibn-Erraschid, le troisième fils de Telal, qui était à Riad, comme nous l'avons vu plus haut.
A l'annonce de ces événements, les Turcs prirent fait et cause pour leur protégé. Le maréchal du 6® corps d'armée, Feizi-pacha (actuellement au Yémen) partit contre Riad à la tête de trente bataillons de réguliers. Il fut complètement battu (mai-juin-juillet 1904).
Pendant que ces faits se passaient dans le centre de l'Arabie et dans la Mésopotanie, Timan Mahmoud-Yahia, fils de Hamed-Eddin, se soulevait dans le Yémen et assiégeait Sanaa. D'autres tribus du Yémen bloquaient en même temps toutes les villes situées sur leurs territoires respectifs et contenant une garnison turque.
Enfin, au commencement de cette même année 1904, un parti national arabe était fondé en Syrie et des comités s'organisaient rapidement en Palestine, en Syrie et en Mésopotamie en vue de soustraire ces pays au joug ottoman.
En décembre 1904, ce parti national lançait des proclamations à tous les Arabes de la Turquie, les appelant à la révolte contre les Turcs et recommandant aux soldats de race arabe de ne plus combattre contre leurs frères du Yémen et du Nedjed. Ce document conseillait toutefois aux habitants des villes de Syrie de rester calmes et de ne se livrer à aucun acte séditieux.
En janvier 1905, une autre proclamation où le comité national arabe exposait ses projets et promettait de respecter les intérêts européens engagés en Syrie, était envoyé aux puissances étrangères. Il sollicitait la bienveillante neutralité de tous
dans la lutte qui allait s'engager entre le pouvoir turc et le peuple arabe.
En février 1905, paraissait à Paris un livre du plus grand intérêt sur cette question nouvelle pour tous. Dans le Réveil de la nation arabe dans FAsie turqtie, le programme du parti était nettement et clairemenl exposé. L'auteur, M. Negib- Azoury-bey est d'ailleurs le chef et le créateur du mouvement arabe en Syrie.
En mai 1903, les troupes arabes de Syrie, commandées par le maréchal Riza-pacha, et envoyées dans le Yémen, passaient du côté des insurgés avec armes et bagages (22 000 fusils, 4 000 chameaux chargés de munitions, 14 canons). Grâce à cet appoint précieux les Arabes s'emparaient de Sanaa et de toutes les autres villes de la province. La reprise de Sanaa par les Turcs, sî>ns qu'il ait été opposé de résistance, a été une erreur des Turcs et le maréchal Feizi-pacha, entraîné à la poursuite d'ennemis insaisissables, a perdu presque toute son armée.
En même temps, la révolution s'est étendue avec succès dans l'Assyr et dans le Hedjaz et l'au* torité des gouverneurs turcs ne dépasse guère les murs de leurs maisons. Toutes les tribus nomades
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de Palestine et de Syrie ont refusé de payer la dîme aux Turcs et se sont déclarées indépendantes. De même, les tribus de la Mésopotamie ont reconnu la suzeraineté dlbn-Esséoud.
La Turquie est dans l'impossibilité d'arrêter tous ces mouvements, étant donné surtout Tétat d'esprit des soldats de race arabe qui forment les deux tiers de son armée et qui se refusent à marcher contre leurs frères arabes. Le fait vient de se produire de nouveau à propos de la révolte des Druses du Hauran.
En juillet 1905, un iradé impérial établissait un nouvel impôt personnel en Syrie et une taxe sur le bétail. Devant les manifestations nationalistes de Damas, cet iradé fut rapporté. Mais, en octobre, on voulut l'appliquer de nouveau. Dans le Hauran, au village de Ahra, les percepteurs ayant molesté des habitants, furent battus et chassés. Une compagnie de gendarmes fut reçue à coups de fusils et les Druses se soulevèrent. Le gouverneur du Hauran, impuissant à réprimer les désordres et à percevoir l'impôt, fît appel à l'armée régulière. Un bataillon de Damas, réquisitionné, refusa de marcher.
Les Druses qui, après la révolte de 1893, avaient
obtenu une certaine indépendance, n'ont pas admis la nouvelle ingérence de la Porte et ont refusé de payer toute dîme.
Admirablement armés de fusils à tir rapide, ils constituent une force sérieuse contre laquelle le gouvernement ottoman demeure désarmé.
La Révolte du Yémen et de VHedjaz.
Il est utile et même indispensable de s'étendre plus longuement sur les événements qui se sont passés et qui se passent dans les provinces turques du littoral de la mer Rouge.
Le soulèvement armé de toute la partie de la péninsule arabique que baigne la mer Rouge n'est pas Tœuvre d'un seul homme, ainsi qu'on serait tenté de le croire en voyant chaque jour dans les dépêches le nom de Mahmoud- Yahia. Ce chef, sage et vaillant, des insurgés du Yémen, n'est ni un conquérant avide de batailles, ni un envahisseur insatiable brûlant de soumettre toutes les provinces de l'Arabie. Il a désiré et il désire seulement diriger l'effort simultané de tous ses compatriotes contre les Turcs, leurs oppresseurs, que tous détestent. En récompense du service rendu.
toutes les tribus de rYémen Tout reconnu comme leur chef religieux.
Mais comment cette révolte a-t-elle éclaté? De quelle façon a-t-elle pu s'étendre aussi rapidement partout à la fois ? Pourquoi Mahmoud- Yahia n'at-il pas eu besoin de se déplacer ni de faire marcher son armée ?
Pour le comprendre, il convient de connaître le pays, sa configuration, la manière dont il est occupé par les Turcs et la tactique des chefs des rebelles.
De la jonction des montagnes de Moab et de Judée avec le massif du Sinaï au golfe d'Akaba se détache une longue chaîne qui court du nord au sud, parallèlement à la mer Rouge jusqu'à Tocéan Indien. Cette chaîne a 2 700 kilomètres de long et elle possède des sommets assez élevés : le djebel Makla (2 000 m.), sur le golfe d'Akaba; le djebel Schann (2 7o0 m.), dans laMadiana; le djebel Redwan (1800 m.), près de Yambo; le djebel El-Kora (880 m.), à côté de Taïf; la montagne de Sanaa (2 500 m.), le massif de Taëz (2800 m.) et celui de Kattaba (2 500), d'où part la chaîne de THadramaut.
Du côté de la mer, cette chaîne est abrupte et
très escarpée, tandis que sur le versant oriental elle glisse en pente très douce vers le plateau de r Arabie centrale.
La largeur de la plaine entre la mer et la montagne varie entre 80 et 80 kilomètres ; mais au sud, vers Taëz, il n'y a presque aucune séparation entre le littoral et les contreforts du massif.
Tout ce territoire de 2 700 kilomètres de long est divisé en deux gouvernements généraux turcs, ou vilayets : celui du Hedjaz, qui commence au golfe d'Akaba et se termine à 20 kilomètres au sud de Taïf, et celui du Yémen, qui part de ce point jusqu'à Tocéan Indien. La largeur des possessions turques est d'environ 100 à 150 kilomètres.
Les Arabes ont adopté trois divisions : le Yémen qui s'arrête à Loheia, l'Assir qui aboutit à Taïf, et l'Hedjaz. Le Yémen (en arabe : à droite) s'appelle ainsi parce qu'il est situé à la droite du spectateur qui, de la Mecque, regarde le soleil levant; l'Assir veut dire en arabe : difficile, à cause de ses hautes montagnes et de ses impraticables défilés ; le Hedjaz veut dire : le pays des pèlerinages. Du nord au sud, depuis Akaba jusqu'à Aden, les montagnes sont généralement
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déboisées, excepté une légère partie de TAssir et du Yémen central, c'est-à-dire autour de Sanaa. Ce déboisement est cause de Tabsence totale de rivières permanentes; par contre les sources d'eau limpide et fraîche abondent dans les vallées des trois provinces.
Toute cette partie ouest de l'Arabie est dépourvue de routes, et c'est à peine si le sentier qui met en communication Hodeidah avec Sanaa est assez large pour permettre à trois cavaliers de le parcourir de front. La partie montagneuse est coupée de gorges étroites et profondes, inaccessibles à une armée régulière. La plaine, sablonneuse, ne possède aucun chemin tracé.
Pendant l'été, dans les vallées du littoral, la chaleur est intense (SO degrés centigrades le jour et 40 la nuit) ; dans la montagne et sur les hauts plateaux, on a à peine 25 le joun et 15 à 18 la nuit. En hiver (décembre à avril), il gèle quelquefois à Sanaa et à Taïf (avec — 8 degrés centigrades) ; sur la côte la température se maintient entre 25 et 30.
Le Yémen et l'Assir, formant un vilayet turc, sont gouvernés par un valy ou gouverneur général. Ce vilayet est divisé en quatre moutessarifats (préfectures), situées à Taëz, Sanaa, l'Assir (capi-
taie Ibhat), et Hodeidah. Le valy du Yémen remplit les fonctions de préfet de Sanaa.
Le moutessarifat de Taëz comprend cinq cazas (sous-préfectures) ayant à leur tête des caïmacans (sous-préfets). Ce sont : Ib, Oudein, Hodjeirieh, Moka et Kattaba.
Le moutessarifat de Sanaa compte huit cazas : Djebel-Hizaz, dont le chef-lieu est Menacha, Kaukaban^ Anis, Hidjeh, Zamar, Yerim, Rodâa et Amran.
L' Assir, dont la capitale est Ibhat, a cinq cazas : Mihaïl, Rejal-Elma, Confunda, Temina et Gamed-Ezzahran avec Ragdan comme chef-lieu.
Le district d'Hodeidah a huit cazas : Zébid, Loheïa, Zeidieh, Djebel-Rina, Hadjour, Beit-el- Fakih, Bagel et Abou-Arisch.
Le Hedjaz forme également un vilayet dont le gouverneur général réside à Taïf ; il est subdivisé en deux moutessarifats, Djeddah et Médine; le second seulement comprend un caza, celui de Yambo.
Le Yémen a été occupé par les Turcs en 1872, grâce, non pas à la valeur des troupes du Sultan, mais aux intrigues du colonel Eschref-bey et du général Moktar-pacha. Ils ont profité des dissen-
sions des imans d'Abou-Arisch, de Sanaa et de TAssir, pour leur offrir simultanément leur concours et s'installer dans le pays.
Depuis, la Porte a dû y envoyer le septième corps d'armée pour soutenir ses agents administratifs. Ce corps, qui n'existe plus aujourd'hui, était recruté dans le 5* corps (Damas) et dans le 6® (Bagdad). Ces deux corps pouvaient, en effet, se passer d'une partie de leurs contingents actifs, la Syrie et la Mésopotamie ayant été jusqu'ici des provinces très calmes.
Le corps d'armée du Yémen comprenait trois divisions, celles de Sanaa, de Hodeidah et de Médine (Hedjaz). Rappelons à ce propos que les Arabes du Hedjaz sont, comme ceux du Yémen, réfractaires à toute conscription.
Il y avait en permanence à Sanaa 3000 à 4 000 hommes de troupes, à Taëz, 1 000, autant à Hodeidah et à Ibhat (ou Manadir)dans l'Assir. Chaque caza possédait une garnison de 100 à 200 hommes, comme Moka, Confunda, Kattaba, etc. Cheik-Saïd était gardé par im bataillon de 300 hommes pour le protéger contre un coup de main de la tribu des Achmis-Eddourin amie de la France. Bagel et Menacha, qui commandent
les défilés par où passe la route de Hodeidah à Sanaa, avaient chacune 500 hommes.
Examinons maintenant le côté arabe. La population totale du Yémen et de TAssir dépasse un million d'hommes dans les seules régions où les Turcs ont un semblant d'autorité. Elle est formée, comme nous l'avons vu plus haut, de tribus nomades vivant sous la tente.
Grâce aux discordes violentes dont nous avons déjà parlé, les Turcs ont pu prendre pied dans le Yémen ; mais, après l'occupation, les tribus ont vécu indépendantes. En vain, chaque année, les troupes ottomanes partaient-elles en expédition pour percevoir l'impôt ; elles rentraient toujours les mains vides, souvent après une défaite. Les agents du Sultan n'étaient réellement maîtres que dans l'enceinte des villes peuplées d'artisans et de commerçants faisant partie des tribus avoisinantes.
Cette occupation turque, plutôt militaire, était par conséquent très coûteuse pour la Porte. A peine les recettes de l'impôt foncier des villes et celles des douanes de Hodeidah (considérables à cause du café) pouvaient-elles suffire à payer cinq mois d'appointements à la moitié des employés. Ces derniers, composés généralement de Circas-
siens et de Bosniaques ignorants et avides, pressuraient les Arabes des cités afin de pouvoir vivre. De leur côté, les soldats, mal nourris et jamais payés, volaient ce qu'ils trouvaient.
Après trente années de ce régime, le mécontentement devint général. Les chefs arabes abandonnèrent leurs petites querelles et se groupèrent autour de Témir Mahmoud- Yahia, fils de Tancien iman de Sanaa, le seïd Hamed-Eddin.
Cet homme de trente-cinq ans prit le parti suivant, très simple mais très sûr. Il enjoignit à chaque tribu de chasser les soldats turcs de la ville qui lui appartenait autrefois et de gouverner à leur place. Il leur recommanda, comme étant le meilleur moyen d'assiéger les villes, d'isoler celles-ci en demeurant à une certaine distance, de façon à prendre les soldats par la faim. Il eut la sagesse de n'imposer aucune condition à ses alliés; il leur demanda simplement de le reconnaître pour leur suzerain et de lui envoyer la dixième partie de leur récolte jusqu'à la fin de la guerre, et la vingtième partie seulement après la paix.
Mahmoud-Yahia donna l'exemple en assiégeant Sanaa avec les tribus des Zohaïr (à laquelle
il appartient), des Beni-Djabir et Beni-Bahloul .
Au même moment, les Beni-SIiman, joints aux Benî-Shaïb, investissaient Taëz et Kattaba, tandis que les Beni-Kaulan, les Beni-Ismaël et les Beni- Mattar cernaient Menacha et Bagel.
C'est ainsi que toutes les places occupées par les Turcs furent isolées et tombèrent systématiquement les unes après les autres.
La Turquie fit un effort considérable pour reprendre Sanaa et quelques autres places. En septembre 1905, le maréchal Feizi-pacha rentra dans la capitale du Yémen, les Arabes n'ayant pas voulu accepter de bataille rangée ; mais dès que les Turcs furent arrivés à Sanaa, le blocus recommença. Plusieurs . compagnies, envoyées en reconnaissance, furent anéanties.
Cependant, après avoir reçu des renforts considérables, Feizi-pacha voulut se lancer à la poursuite des Arabes.
Uiman Mahmoud-Yahia s'était retranché dans le plateau de la tribu des Beni-Zohair, à Test de Sanaa, afin de concentrer ses forces et attendre le moment propice pour reprendre l'offensive. A l'approche des Turcs il continua sa marche en arrière, éloignant ainsi Feizi-pacha de sa base
d'opérations. Lorsqu'il jugea Tarmée ottomane assez engagée, il envoya un corps de 15 000 Arabes lui couper la retraite et interrompre toutes ses communications avec Sanaa. lin même temps il attaqua avec 50 000 hommes l'armée ottomane forte de 45000 soldats, mais épuisée par les maladies, par la disette, par le découragement. Il la battit complètement.
Feizi-pacha voulut rentrer à Sanaa, mais il se heurta aux 15000 Arabes postés sur sa ligne de retraite. Il prit alors la direction de Amran, village situé plus au nord, qu'il atteignit après avoir subi plusieurs désastres. Son armée était réduite des deux tiers. De Amran il demanda des renforts immédiats au Sultan, pour le débloquer et l'empêcher d'être isolé (octobre 1905 à janvier 1906). Un suprême effort lui a permis de gagner Sanaa où il est bloqué et dans ime situation désespérée.
Ce désastre porte un coup définitif à la domination ottomane au Yémen, dans l'Assir et dans le Hedjaz, et aura un retentissement plus grand que la première prise de Sanaa.
Disons en terminant que le plan de Mahmoud- Yahia, plan si admirablement conçu et si bien exécuté, n'eût été peut-être qu'un simple rêve si
les soldats de la nation arabe^ de Syrie et de Mésopotamie, jusqu'ici les uniques soutiens du pouvoir turc dans l'Arabie Heureuse et dans le Hedjaz, n'avaient fait défection en masse. Ils avaient obéi au signal des comités révolutionnaires qui préparent activement le même mouvement dans leiu^s provinces d'origine, la Syrie et la Mésopotamie ^
1. Voici la traduction de la proclamation adressée en 19d4 aux Arabes par Mahmoud Yahia :
Par le nom de Dieu, Munificent et Munifié.
(Le sceau). Le victorieux par l'assistance de Dieu Selfuddin ibn Hamiduddin, chef des Croyants.
A tous les amoureux de la justice, à tous les suivants et adhérents fidèlement attachés au Livre de Dieu, aux Traditions de son prophète, à toutes les dynasties pures qui sont la sauvegarde de la terre contre tout fléau, grâce à leur pureté, arche de salut; à tous les commentateurs du Livre, à tous les proches, les compagnons inséparables jusqu'au jour de l'insurrection, comme une étoile qui disparaît à l'horizon et dont la disparition est le symptôme de l'apparition d'une autre.
Nous nous trouvons, par la grâce divine, sous la purification et la protection de Dieu, et cela notoirement, avec des preuves probantes, quelles que soient les vaines forfanteries des autres.
La raison de cette proclamation générale est que. lorsqu'une cécité a envahi l'Arabe, lorsque tous les yeux sont devenus aveugles chez les Arabes et lorsque, enfin, les premiers signes d'humiliation, de dégradation et d'extrême misère ont apparu chez nous. Dieu a rempli le devoir qui nous incombait.
Sachez que Dieu éprouve ses serviteurs pour discerner parmi eux celui qui est vrai et celui qui ne suit que sa propre volonté. Car Dieu a dit dans le Coran : « Assurément, nous vous éprouvons pour que nous sachions exactement parmi vous lesquels sont les lutteurs et lesquels sont les patients. » U a dit aussi : « Les hommes s'imaginent-ils qu'on