POUR LES STANCES
La Liberté , l'Égalité, sous l’emblème d’une double colonne, malgré l’effort du tems et des tempêtes, toujours ferme, inébranlable, avec cette inscription:
Toujours rhomme eut des droits sacrés inaltérables.
Original from
UNIVERSITYOF CHICAGO
ou
La colonne du Vrai, ornée des attributs de la Liberté, demeurant toujours, malgré l’effort du tems et des tempêtes, ferme, immobile, avec cette devise:
L’Erreur fuit , maie le vrai demeure inébranlable.
Le concours du nouveau Palinod, qui s'ouvrit à Caen le 13 messidor de la deuxième année républicaine (1 er juillet 1794), répondit aux efforts de l'administration et du corps enseignant, et, grâce aux poésies des citoyens Audet et Picquot, il ne fut pas sans quelque retentissement.
L’annonce renferme, comme les anciens programmes, une invitation aux poètes et un poème résumant, avec plus ou moins d’exactitude, le plan d’éducation des citoyens projeté par le Comité d’instruction publique de la Convention nationale.
Ces deux pièces, correctement écrites, sont de Gabriel-Antoine-Nicolas Audet. L’invitation aux poètes sur la Révolution du 31 mai (vieux style) ou sur le triomphe de la Montagne est l’œuvre du citoyen Langrais, instituteur, surveillant des classes et études du collège du Mont.
En voici quelques strophes :
Original from
UNIVERSITYOF CHICAGO
Peuple, la République est une, indivisible.
Ainsi l’ont établi les plus sages décrets.
La France va marcher, triomphante, invincible.
De succès en succès.
Bientôt on la verra, pareille à Rome antique.
Imprimer le respect à ses plus fiers voisins.
Et, des bords de la Seine à la mer Atlantique ,
Étendre ses confins.
Par ses élémens purs la sublime Montagne A déjà du Marais dissipé les vapeurs;
Un air vivifiant s’étend sur la campagne Et la pare de fleurs.
Tel, au temps du Chaos , temps des masses funèbres,
Je crois voir l’Étemel s’élancer dans la nuit Il commande... et du sein des profondes ténèbres La lumière jaillit
Le monde naît, tressaille, et l’homme enfin respire; Des plus riches parfums la terre épand l’odeur:
Le miracle est complet et tout semble sourire A son divin auteur.
AhI faut-il qu’endurcis, tes fiers enfants des hommes , Dans leur frivole orgueil, se lèvent contre lui:
Comme s’il existoit, pour tous, tant que nous sommes, Un plus solide appui 1
Mais au centre imposant de la voûte étoilée,
Dieu se montre, et déjà les Titans ne sont plus...
La Montagne a parlé; les cris de la vallée Sont des cris superflus.
Original from
UNIVERSITY OF CHICAGO
Oh! qui de cette époque, à toujours mémorable, Chantera dignement les résultats heureux?
Qu'ils passent, au moyen d’un bronze impérissable,
A nos derniers neveux.
Élevez jusqu’au Ciel, Harmonieux Orphées ,
Le Comité qui veille au salut des Fronçais;
Offrez-lui dans vos vers un groupe de trophées Qui subsiste à jamais.
Du dernier des Tyrans qui régnoient sur la France
Retracez les forfaits, célébrez le trépas;
Développez les droits d’une juste défense . Contre leurs attentats.
De nos jeunes héros éternisez la gloire,
Arrondissons pour eux le chêne, le laurier:
C’est au peintre, à sa toile, au burin de l’histoire Qu’on doit le vrai guerrier.
Nous possédons sur ce concours les renseignements les plus complets. Les deux lauréats ont pris soin d’imprimer à part leurs productions, et nous avons le procès-verbal de l’examen auquel elles furent soumises.
Gabriel Audet obtint les trois prix de poésie latine pour son ode saphique In libertateni ac paritatem restitutas ; pour son ode alcaïque sur La mort glorieuse de Barra , et pour l’épigramme sur La lumière bienfaisante de la Raison.
Original from
UNIVERSITYOF CHICAGO
Voici le jugement porté par les commissaires sur cette dernière poésie:
« Le prix de l’épigramme latine a été décerné à la pièce qui a pour épigraphe : « Nihil est a cœlo homini datum ratione prœstantius ».
C’est véritablement la Raison chantée par le délire, mais par ce délire poétique si digne de la célébrer. Aux beautés d’une latinité pure, l’auteur de cette pièce a réuni toutes les grâces de la poésie. On y admire surtout l’harmonie des vers, la grandeur des pensées, la sublimité des images et, plus encore, cette fécondité rare qui sait multiplier ses idées et varier agréablement ses tours ».
L’ode saphique et l'ode ïambique ne sont pas moins favorablement appréciées, bien que les juges reconnaissent que le citoyen Audet n’a pas absolument tout le mérite d’Horace ou de Pindare. On est surtout fâché, écrivent-ils à propos de la mort du jeune Barra, de ne point y retrouver cette harmonie délicieuse qui fait le charme de la poésie d’Horace, ni ces élans du génie qui caractérisent celle de Pindare et qu’appelait la grandeur du sujet. On regrette encore de n’y point voir ces images sublimes qu’on admire dans le Qualem ministrum fulminis alitent du chantre de Falerne, quoique
Original from
UNIVERSITYOF CHICAGO
le sujet soit à peu près le môme et que le poète qui a remporté la palme eût en sa faveur la supériorité du héros.
Malgré ces réserves, la supériorité de ces poésies latines couronnées fut universellement reconnue, et un citoyen, J. Dupont, éditeur du Recueil des Lauréats (1) et auteur lui-même d’une ode sur La reprise de Toulon, traduisit en vers français et l’ode saphique -sur La Liberté et l'Égalité et l’ode alcaïque sur La mort de Barra.
Audet n’eut pas le même succès dans la poésie française; ses stances sur L’Amitié n’eurent que les honneurs de la lecture ; il en fut de même de son Èpitre aux enfants et aux adolescents . Deux autres pièces, une idylle à la façon de Berquin, Le vieillard donnant à son petit-fils Vexemple de la bienfaisance , et l’ode sur L'union nécessaire des talens et des vertus pour le bonheur de la société , ne furent l’objet d’aucune distinction. Il n’y a point à s’en étonner: dans ces diverses compositions, Audet reste d’une fadeur désespérante, et ses poésies palinodiques ne sont guère supérieures aux compliments qu’il adresse aux représen-
(1) Poésie% latines et françaises qui ont obtenu des prix ou mentions honorables au nouveau concours du Palinod de Caen, le 18 * messidor, 2 e année de la République . Caen, G. Le Boy, an II.
Original from
UNIVERSITYOF CHICAGO
tante du peuple Lindet, Oudot, Bouret, Frémanger, Fouché, lors de leur visite à sa maison d'éducation, à ses quatrains aux généraux Vialle et de Tilly,et aux couplets officiels qu’il écrivit, à la demande des autorités, pour la fête des Français et pour la fête du Genre humain.
Le citoyen Picquot obtint un succès plus complet et plus bruyant. Trois de ses poésies françaises furent couronnées et reçurent du public l’accueil le plus chaleureux.
La première était une idylle intitulée Ce berceau républicain. Les juges commissaires lui avaient décerné l’éloge suivant: « On y admire un naturel assaisonné, une naïveté piquante, des images choisies, des sentiments doux et tendres, des vers aisés et coulants. Les expressions en sont simples, quelquefois riches, toujours vraies; le lieu de la scène y est bien établi, l’action parfaitement soutenue, la vraisemblance admirablement gardée, l’ordre régulièrement observé. On y retrouve même quelque chose de la simplicité de Théocri te, de la délicatesse de Virgile, de la finesse de Moschus, de la spiritualité de Bion ».
Voici maintenant le début et la fin de cette idylle extraordinaire:
Original from
UNIVERSITYOF CHICAGO
Le berceau républicain.
Dans un silencieux bocage J’errais à l’aventure, en fuyant le malheur:
Un spectacle touchant fait taire ma douleur,
Je m’arrête attendri... Sous un épais ombrage J’aperçois un berceau paré de mille fleurs.
Faiblement agité par les mains d’une femme;
Dans ses beaux yeux se peint son Ame,
Ils me semblent mouillés des plus sensibles pleurs.
AhI ce n’est point le mercenaire Que trop souvent l’oubli d’un devoir si sacré Charge de cette tâche, aussi douce que chère;
Aux sentimens dont il est pénétré Je connais le cœur d’une mère.
Voyez-la de son fils surveiller le sommeil;
Dans lui chercher les traits de l’objet qu’elle adore. Le baiser doucement, puis le baiser encore Dans l’attente de son réveil.
Après une tirade philosophique, dans laquelle l’auteur s’efforce de peindre les malheurs sans nombre qui sont le lot ordinaire de l’humanité, l’idylle continue ainsi:
Ah, calme tes chagrins, mère sensible et tendre!
J*oubliais que ton fils, né sous le règne heureux Des loix et des vertus, des mœurs républicaines, Goûtera les plaisirs sans connaître les peines.
Jouis de l’avenir le plus délicieux.
Au milieu d’un peuple de frères,
Sous l’aile de l’égalité.
Original from
Méprisant de l’orgueil les trompeuses chimères,
Il vivra pour la gloire et pour la liberté.
U s’éveille... ô naturel ô charme de la vie!
Que ne puis-je exprimer vos doux élancemens!
Il est donc un bonheurl oui, mon âme flétrie L’éprouve à la douceur de leurs embrassemens.
Nous passerons légèrement sur l’ode intitulée Les crimes de VAngleterre. Nous n’en voulons retenir que la première et la dernière strophes: l’une, parce qu’elle fut l’objet d’un éloge sans restriction et sans mesure; l’autre, parce qu’elle contient une prédiction que l’avenir ne s’est guère chargé de réaliser:
Muse, qui du divin Tyrthée Inspiras les sublimes chants.
Embrase mon âme agitée De tes feux les plus dévorans!
Qu’à ma voix, les Tyrans frémissent!
Que leurs satellites pâlissent!
Puisse-t-elle, ainsi que la foudre,
Réduisant leurs trônes en poudre,
Planer sur leurs sanglans débris.
C’en est fait, superbe rivale, Tremble, trop coupable Albion!
Elle a sonné, l’heure fatale, L’heure de ta destruction.
Déjà les ondes écumantes Ont vu nos flottes triomphantes
O riginal from
UNIVERSITY OF CHICAGO
T'arracher un sceptre usurpé...
Tu vas tomber, vile Carthage :
On cherchera sur ton rivage Par quel peuple il fut occupé.
« Cette ode, nous disent les commissaires, est pleine de verve. Le début en est hardi, frappant, magnifique, pompeux même; partout le poète lyrique s’y montre par l’élévation des pensées, le sublime des sentiments, l’énergie des expressions, le charme d’une harmonie délicieuse et soutenue ; dans le ton qu’il prend et la fureur prophétique qui le possède, on reconnaît la chaleur de son âme et l’enthousiasme du patriotisme dont il est animé ».
Mais le grand succès du jour fut L’épitre aux Sans-Culottes y qui, après un long examen, dont le procès-verbal porte la trace, fut définitivement préférée au Bonheur de Venfance, du citoyen Audet. « C’est une épître familière, dans le genre de la satire, sur le ridicule de nos faux patriotes. C’est un sans-culotte qui, après avoir expliqué à ses semblables les causes et les effets de notre étonnante Révolution, entreprend de démasquer les hommes à moustache et de prévenir ses frères contre ces dangereux intrigants ». Et, plus loin: « Le caractère de nouveauté qui règne dans Uépître aux S ans-Culottes, la censure instructive
Original from
UNIVERSITYOF CHICAGO
qu’elle renferme, la finesse et la vérité de ses portraits, les couleurs intéressantes sous lesquelles elle se présente ont déterminé les commissaires juges du Palinod à lui décerner la .. »
Voici les passages les plus saillants de ce factum, où les examinateurs signalaient encore un enjouement aimable, des saillies fines et piquantes et un badinage léger.
Quelques vers suffisent au poète pour caractériser l’ancien régime et la Révolution:
Il fallut inventer pour mieux river la chaîne Le ridicule amas des superstilions,
Un grimoire de lois et les prétentions.
On vit paraître alors la troupe sotte et vaine D’Empereurs, Rois, Marquis, Comtes, Ducs et Barons Et de tous leurs suppôts la longue kyrielle;
L’homme tyrannisé par toute la séquelle,
Par des systèmes faux sans cesse perverti,
Devint un animal sous le joug abruti.
Les vertus lentement préparaient ta défaite, Tourbe d’usurpateurs I L’explosion s’est faite, Les Tyrans ont péri! l’Auguste Humanité Reprend son attitude avec la Liberté.
O Plébéiens français, qui pourrait contenter Vos courageux efforts, votre mâle énergie!
A la corruption, qui sut mieux résister?
Sacrifices nombreux, abandon de la vie,
Original from
UNIVER5ITYOF CHICAGO
Vous avez tout souffert; rien ne peut vous coûter;
Pour vous seuls, en un mot, il est une patrie.
Le passage relatif aux aristocrates et aux faux républicains avait plus d'actualité et, à ce titre, attira plus vivement l’attention. En le lisant avec soin, peut-être serait-il possible d’y reconnaître, sous la violence de la forme, quelques tendances girondines:
Les restes dégoûtants de l’Aristocratie,
Les gens à parchemin, le riche ambitieux En vain autour de vous semaient la défiance, Inventaient la disette au sein de l’abondance, Conspiraient, conspiraient; leurs complots odieux Se sont anéantis devant votre prudence.
Soyez bien attentifs, maintenant cette ligue N’ayant pu vous réduire a recours à l’intrigue.
Singes de vos vertus, pour mieux vous abuser, Voyez-les, pleins d’ardeur, se sans-culottiser.
Dès lors c’est un torrent que leur patriotisme!
Comme il entraîne tout! Quel feu! quel héroïsme! D’amour du bien public comme ils sont dévorés!
Vous n’ètes auprès d’eux que de froids modérés! Voyez-les s’agiter dans leur brûlant civisme:
L’un montre un maintien grave, un autre le cynisme; Celui-ci sa moustache; ah! qu’elle lui sied bien!
Avec une moustache on est bon citoyen.
Et cet autre, aspirant à plus de confiance,
Censure ses aïeux, se plaint de sa naissance, Patriotiquement court abjurer son nom Et dans l’Antiquité va chercher un patron.
Original from
UNIVER5ITYOF CHICAGO
Je ris de ce Brutus de nouvelle fabrique Qui s’enroue à crier: Vive la République.
Là je vois un Socrate; ailleurs, c’est un Caton. Je t’y retrouve aussi, vertueux Sctplon.
O Monsieur, croyez-moi, le Peuple n’est pas bète Et toujours du bonnet il distingue la tête.
Vous vous parez en vain de ces noms empruntés:
C’est par leurs actions qu’il juge ses semblables. N’a-t-il pas vu Chaumette et d’autres grands coupables Joindre d’antiques noms à leurs noms détestés?
Quitte donc, idiot, ce risible étalage;
Crois-tu que ta moustache ait changé ton visage, Laisse ces noms fameux; car, enfin, te rens-tu Leurs penchants épurés par la seule vertu.
Il est d’autres moyens d’être recommandable,
Sache rendre le tien, s’il se peut, respectable.
Ainsi ces nouveaux Grecs, Spartiates, Romains,
Que sont-ils à vos yeux? d’insipides Pantins.
Ils rampent devant vous, car vous donnez les places,
Ils feraient pour un Roi de pareilles grimaces.
Un autre auteur, dont nous ne connaissons pas le nom, avait présenté une pièce sur LImmortalité de l’âme, dont l’inspiration générale différait sensiblement des productions patriotiques que nous venons de parcourir. Elle fut écartée dédaigneusement, ainsi que nous l’apprend le paragraphe suivant du procès-verbal :
« Les juges du Palinod parleront encore d’une pièce sur L’Immortalité de l’âme , dont
Original from
■ UNIVERSITYOF CHICAGO
la première strophe commence par ces mots :
Voyez cette vile matière. Cette pièce n’est pas absolument sans mérite. On y rencontre des vers heureux et des beautés de détail qui auraient pu mériter les éloges des citoyens; mais on y voit aussi des expressions qui annoncent que la Muse qui a enfanté cette production a été plutôt inspirée par le fanatisme que par le dieu de la poésie. Les Français reconnaissent un être suprême et des sages qui jouissent dans son sein de la récompense due à la vertu, mais ils ne reconnaissent ni ces enfers , ni ces tabernacles éternels, ni ce chœur sacré des anges, êtres chimériques inventés par la superstition et accrédités par l’imposture. On désirerait que l’auteur, dans l’excès de son délire poétique, n’eût pas perdu de vue ces grandes et utiles vérités ».
Cette citation, qui marque si bien le caractère du nouveau Palinod, termine ce que nous avions à en dire. La tentative du 13 messidor n’eut pas de lendemain; conservé pendant, quelque temps, parce que sa constitution le rattachait à l’établissement universitaire, le Palinod disparut à son tour, lorsque les derniers restes de l’ancien état de choses vinrent eux-mêmes à s’écrouler. Le 7 décembre 1792,
Original from
UNIVERSITYOF CHICAGO
c’est encore sous les auspices de l’Université que le concours est organisé; le 12 messidor an II de la République, ce sont les instituteurs réunis, nommés par l’administration, qui jugent du mérite des poésies : dans le premier concours, le nom de la Vierge n’est pas formellement proscrit; dans le second, non seulement il se trouve remplacé par la Liberté et VÉgalité, mais les moindres allusions religieuses sont sévèrement interdites. L’année suivante, le concours lui-même cessa d’avoir lieu, et, malgré quelques velléités de restauration, il ne devait jamais être repris par la suite.
Quant aux médailles promises, nous ne saurions dire si jamais elles ont été exécutées. En tout cas, nous n’avons pu rencontrer aucun exemplaire de ces emblèmes patriotiques.
Original from
UNIVERSITYOF CHICAGO