‹ Les pygméesChapitre 80 sur 139 · SUPERSTITIONS DIVERSES · texte numérisé non relu

SUPERSTITIONS DIVERSES

dant son sommeil et en songe que l’okopaïad exerce son pouvoir. C'est alors qu’il jouit de la seconde vue, communique avec les puissances du bien et du mal, converse avec les esprits et exerce une influence mystérieuse sur les biens, la santé et la vie même de ceux qui l'entourent. Aussi est-il extrêmement redoute et habituellement comblé de présents. Aucune cérémonie, aucune initiation spéciale ne confère la qualité d'okopaiad. Un rêve remarquable, suivi d’un événement imprévu présentant quelque rapport avec ce rêve, suffit pour faire regarder même un enfant comme doué des facultés exceptionnelles, nécessaires pour pénétrer dans le monde supérieur.

Indépendamment de ces superstitions, qui se rattachent plus ou moins directement à leurs croyances religieuses,les Mincopies en ont d’autres sans relation avec les précédentes et dont il serait difficile d'expliquer l’origine. Je me borne à en signaler deux. La rencontre ou le chant de certains oiseaux sont pour ces insulaires autant de présages, les uns bons, les autres mauvais. L'éternuement est de bon augure et indique que l’on occupe la pensée d’un ami absent... On sait que des idées analogues ont prévalu et règnent encore aujourd’hui dans les classes peu éclairées des nations les plus civilisées.

Observations generales. — Les Mincopies sont au nombre des populations sauvages les mieux connues. Au lieu de ces espèces de monstres dont

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on parlait dès avant Marco Polo, on a trouvé de petits hommes à teint noir, à cheveux laineux, mais qui, grâce à leurstraits relativement réguliers, à leur prognathisme peu prononcé ou nul, à leurs lèvres à peine plus épaisses que les nôtres, sont bien supérieurs à la très grande majorité des races nègres.

Au point de vue des manifestations intellectuelles nous venons de voir que ces insulaires sont tantôt inférieurs, tantôt supérieurs aux autres populations du globe qui mènent un genre de vie analogue au leur. L'expérience a prouvé d’ailleurs que, si l'intelligence est comme endormie chez eux, elle s’éveille facilement et qu’elle apparaît alors comme à peu près égale à celle des races européennes elles-mêmes. Toutes les observations recueillies chez ceux des Mincopies qui n'avaient pas subi le contact des Blancs et des bandits introduits aux Andaman par les établissements pénitentiaires ont mis hors de doute qu'au point de vue de la moralité ces Négritos supportent sans désavantage la comparaison avec nos propres populations.

Enfin il est, à mes yeux, impossible de ne pas regarder comme ayant une véritable religion des hommes croyant à une divinité suprême, incréée, omnisciente, qui a tout créé, sauf les puissances malfaisantes. Cette exception semble poser des limites à la puissance du Dieu; mais n’a-t-elle pas sa raison d'être? Toutes les grandes religions, pour employer l'expression de Burnouf, ont voulu ren-

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dre compte de l'existence simultanée du bien et du mal en ce monde. Les Mincopies ont résolu le problème à leur manière. Sciemment ou inconsciemment, ils semblent n'avoir pu admettre que celui dont ils se disent les fils et de qui ils declarent tenir tous leurs biens terrestres, fût directement ou indirectement l’auteur de leurs maux. N'était-ce pas aussi la pensée de Zoroastre? |

Ces rapprochements mêmes soulèvent un problème qui s’est déjà pose bien souvent et en bien des lieux. Les notions élevées dont M. Man a constate l'existence chez les Mincopies appartiennent-elles en propre à ces insulaires? Sont-elles le produit spontane de leurs instincts et de leur intelligence? Ou bien leur sont-elles venues du dehors? Ont-elles été apportées aux Andaman par quelque sectateur des grandes religions de l'Orient? L'islamisme en particulier n'est-il pas, pour une part, dans cette conception d’un Dieu suprême et à peu près pur esprit, qui jure si étrangement avec les superstitions bizarres qui | accompagnent?

C’est précisément laquestion que se posa Logan, lorsque, 4 sa grande surprise *, il découvrit chez les Binouas, jusque-là regardés par lui comme athées ?, ce qu'il appelle wne théologie simple et jus-

1 My surprise was therefore great when I discovered, etc. (The Orang- Binua of Johore, by J. R. Logan. Journal of the Indian Archipelago, vol. [, 1847, p. 275.)

? À diverses reprises, les Malais avaient affirmé à Logan que les Binouas n'avaient aucune croyance religieuse et que leurs sorciers

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qu'à un certain point, rationnelle *. Ces Binouas font partie d’un groupe de populations qui représentent, dans la presqu'ile de Malacca, les Dravidiens de l’Inde*. Bien qu'ayant été en contact avec les Malais depuis le x11° siècle, peut-être depuis le 1x°, ils ont conservé leur indépendance, leurs, mœurs, leurs coutumes dans l’intérieur de la péninsule, dont les conquérants n'occupent à proprement parler que les régions côtières. Ils habitent de simples huttes, ne connaissent qu'une agriculture toute rudimentaire, et se nourrissent essentiellement des produits de la chasse, de la pêche ou. des fruits de la forêt. Ils rentrent par conséquent pleinement dans la catégorie des peuples que nous appelons sauvages, quelques que soient d’ailleurs leurs qualités morales *. Or, chez ces Binouas, on

(poyang) n'agissaient en bien ou en mal que par l’intermédiaire d’esprits dont ils s'étaient rendus maitres. (Logan, p. 277.)

1 They bave a simple and, to a certain extent, rational theology.(Id.)

? A l’époque où Logan écrivait, ces tribus étaient encore très peu connues, et l’éminent ethnologiste n’a pu distinguer les éléments divers dont la fusion et le mélange a produit l’état de choses actuel. Les documents récents, surtout les photographies rapportées par MM. de Saint-Pol Lias et de La Croix, nous ont pleinement renseignés à cet égard, comme on l'a vu plus haut, Les Binouas, les Udais,. les Manthras, les Sakays... ont tous un fond négrito plus ou moirs. altéré par des mélanges divers. Dans le sud de la presqu'île, l’élément malais parait dominer fortement; mais là même s’accuse l'irtervention d’un type fort différent. Ce n’est pas le sang malais qui. aurait pu donner à certains Binouas de Johore un visage ovale, un menton bien fait et un nez aquilin. Ces traits ne peuvent être dus qu'a un croisement avec des Blancs aryans ou allophyles.

3 À cet égard et par bien des traits de caractères et de mœurs,

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croit à un Dieu nommé Pirman, qui a créé le monde, et dont la volonté seule maintient l’existence de toutes choses, qui est invisible et demeure au-dessus du ciel. Au-dessous de lui sont des esprits (ji1), dont le plus puissant est l'esprit de la terre, Jin Bumi. Celui-ci joue le rôle du mauvais ange ; c'est à lui que sont dues les maladies et la mort; mais tout son pouvoir lui vient de Pirman.

À côté de ces croyances spiritualistes se rencontrent d’ailleurs des superstitions de diverses sortes qu'il est inutile d’énumérer ici. A vrai dire, les. Binouas n'ont ni prêtres ni culte; mais leurs sorciers, ou mieux leurs chamans, qu'ils appellent poyang, jouent parfois le rôle des premiers et président à des cérémonies que l’on pourrait appeler religieuses. [ls communiquent avec le Dieu suprême par l'intermédiaire d’une divinité inférieure, /ewajewa, qui habite dans le ciel et peut seul approcher de Pirman. Pour se rendre favorable cette espèce d'intercesseur, ils lui adressent des invocations et brûlent du benjoin, dont le parfum flatte son odorat. Les poyang peuvent guérir les maladies; ils peuvent aussi les donner et causer la mort. Ils doivent leurs pouvoirs surnaturels aux esprits ou génies auxquels ilscommandent et qui lesinspirent.

En définitive, aux yeux de Logan, l’ensemble

les Binouas se rapprochent des Mincopies. Mais, contrairement à ce que nous avons vu se passer chez ces derniers, il paraît que la guerre entre tribus est inconnue chez eux et chez les autres populations de même origine, (Logan, p. 273.)

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des croyances religieuses des Binouas constitue un mélange très remarquable de théisme et de chamanisme, fort semblable à celui qui existe chez les Dayaks de Bornéo et les Battas de Sumatra. Chez ces peuples on croit aussi à un Dieu suprême, appelé des mêmes noms dans les deuxîles, Diebata, Jubata, et Dewata, en même temps que l’on admet de nombreuses superstitions se rattachant au chamanisme. Les poyang des Binouas et des tribus voisines, les blians des Dayaks, les dato et si basso des Battas, sont à la fois prêtres, sorciers et médecins, c'est-à-dire de vrais chamans.

De cesfaits et de certaines considérations philologiques, Logan conclut qu'à Malacca, comme dans l’Archipel indien, la religion n’est au fond qu'un antique chamanisme, ayant très probablement

régné dans toute l’Asie orientale avant l'apparition

du bouddhisme. Une idée théiste, empruntée, soit aux Malais devenus musulmans, soit aux Indous, se serait juxtaposée aux croyances primitives sans beaucoup les altérer, surtout chez les Binouas. Il regarde d’ailleurs comme très probable que cette espèce d'initiation est venue de l'Inde. « Pas un musulman, dit-il, n’aurait parlé du Dieu unique, sans ajouter que Mahomet est son prophète. »

Telles sont les conclusions de Logan; mais, quelle que puisse être l’autorité de l’éminent ethnologiste, elles ne me paraissent rien moins que justifiées. Elles ont pour point de départ la pensée

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que des barbares ou des sauvages, comme les Dayaks et les Binouas, ne sauraient s’elever par eux-mêmes à la conception d’un Dieu créateur et tout-puissant. Or les faits concordent peu avec cette manière de voir.

Rappelons d’abord que le chamanisme, sous des formes d’ailleurs assez variées, règne encore dans une grande portion de l’Asie et s’étendait naguère jusqu’en Europe. Or, dans toute cette aire, chez toutes les nations sur lesquelles on a pu recueillir des renseignements précis, on a trouvé à côté des divinités secondaires, ou mieux des esprits plus ou moins déifiés, un Dieu suprême, créateur et conservateur de l'univers. C’est le /wbmel des Lapons, le Num des Samovyèdes, le /umman des Votiaks, le Yuma des Tchérémises, l’Arfoyon, Schugotoygon où Zangara des Yakoutes, etc ‘. Toutes ces grandes divinités sont évidemment le Dieu untque et éternel dont Mangou parlait à Rubruquis, bien qu'il fût entouré de chamans dont le chef logeait à côté du grand Khan *. Bien loin d'être incompatible avec une conception religieuse très élevée et très spiritualiste, le chamanisme se montre donc associé avec elle dans les contrées qui lui appartiennent le plus incontestablement. Là, comme sur bien d'autres points du globe, les pra-

1 R. G. Latham, The native races of the Russian empire, passim. 2 L. Dubeux et M. V. Valmont, La Tartarie, p. 335. Rubruquis arriva à la cour de Mangou à la fin de l’année 1253.

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tiques grossières, les superstitions absurdes ou puériles ont trop souvent masqué et fait oublier par les Européens les notions supérieurs existant chez ces populations sauvages.

Nous manquons en général de renseignements sur l'idée que les sectateurs du chamanisme se font de leur divinité suprême et de ses attributs, sur le culte qu’on lui rend. Nous savons pourtant que, tout en lui consacrant de grossières images, les Yakoutes déclarent que leur Tangara est invisible"; nous savons que les Votiaks, les Tchérémises, etc., célebrent des fêtes spéciales en l’honneur de leur orand Dieu et lui adressent des prières qui nousles montrentsous un jour des plus favorables*. Au reste il me semble que le Kalévala nous renseigne suffisamment à ce sujet. Les plus anciens chants de cette épopée multiple remontent, il est vrai, tout au plus au x° siècle *; mais les révélations qu’Antéro Wipunen fait à Waïnamoinen me semblent indiquer clairement que les paroles mises dans la bouche du magicien mort depuis des siècles nous renseignent en réalité sur les plus lointaines traditions de la race relatives à ces difficiles questions *.

1 Latham, loc. cif., p. 180.

2 Dans la prière que cite Latham, les Tchérémises demandent entre autres à Tuma un véritable et fidèle ami. (Loc. cit., p. 88.)

3De Quatrefages, Les Finnois. — Hommes fossiles et Hommes sauvages, XI, 5. Paris, 1884.

4 Le Kalevala, traduit de l’idiome original par L. Léouzon-Leduc, 1867, p. 152.

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