BUFFON
ce qu'elles pouvaient contenir de réel. Mais il oublie trop Aristote et ne s'attache en réalité qu'aux assertions de Pline. Rapprochant ce que ce dernier rapporte des expéditions annuelles des Pygmées de quelques traits de mœurs attribués aux singes, il voit en ces derniers les hommes nains si célèbres chez les anciens. On sait, dit-il, que les singes, qui vont en grande troupes dans la plupart des régions de l'Afrique et de l'Inde, font une guerre continuelle aux oiseaux; ils cherchent à surprendre leurs nichées et ne cessent de leur dresser des embûches. Les grues, à leur arrivée, trouvent ces ennemis, peut-être rassemblés en grand nombre, pour attaquer cette nouvelle et riche proie avec plus d'avantage; les grues, assez sûres de leurs propres forces, exercées même entre elles aux combats et naturellement assez disposées à la lutte. . . se défendent vivement. Mais les singes, acharnés à enlever les œufs et les petits, reviennent sans cesse et en troupes au combat; et, comme, par leurs stratagèmesjeurs mines et leurs postures, ils semblent imiter les actions humaines, ils parurent être une troupe de petits hommes à des gens peu instruits... Voilà l'origine et l'histoire de ces fables1. »
Cette interprétation de l'antique légende est simple et naturelle; elle a dû se présenter à bien
1 Œuvres complètes de Buffon, édition revue par M. A. Richard, t. XIX. p. 537.
des esprits1. Etayée de l'autorité de notre grand naturaliste, elle a été généralement adoptée. Peutêtre doit-on la regarder encore comme ayant quelque chose de vrai. Il se peut bien que, sous l'empire de croyances générales, des voyageurs aient réellement pris quelque bande de singes pour une tribu de véritables Pygmées.
Mais l'homme lui-même n'a-t-il pas fourni sa part de données, vraies au fond et seulement dénaturées, à ces légendes que l'on se transmet depuis Homère. Bien des hommes de science ont répondu affirmativement à cette question, et proposé des solutions fort diverses. Un savant que tout le monde a aimé pour son caractère autant qu'on l'estimait pour son savoir si varié et si sûr, Roulin, avait adopté sur ce point les opinions d'Olaus Magnus et de Paul Jove \ Malheureusement les notes tracées par lui en marge d'un exemplaire de Pline, qui fait partie de la bibliotèque de l'Institut, sont évidemment de date fort ancienne. Elles ont été écrites, selon toute apparence, bien avant les découvertes dont j'aurai à parler plus loin3. Les renseignements les plus importants, les plus précis, ne nous sont même parvenus que depuis la mort de mon confrère4.
1 Scaliger, Aldrovande, Cardan, Albert le Grand, etc., avaient déjà proposé l'interprétation à laquelle s'est arrêté Buffon.
2 Voir le Mémoire de l'abbé Banier.
3 Ces notes sont écrites au crayon. Les caractères en sont très fatigués et parfois presque effacés.
4 Roulin est mort en 1873.