SUR UNE NOUVELLE PROPRIETE DE L'AIR
Par m. COdLlER,
Professeur au Val-de-Grâce»
Journal de Pliarmacie et de Chimie, 1875^ t. XXII, p. i65 à 17^ et p. 254.
On sait que, lorsqu'une certaine quantité d'air saturé de vapeur
d'eau est raréfiée brusquement, une partie de celte vapeur se précipite
sous forme de brouillard, par suite de rabaissement de température.
... I.e phénomène de la précipitation de la vapeur d'eau dans une
atmosphère que Fon raréfie présente une particularité qui permet de
l'étudier plus facilement. On peut, pour le produire, provoquer
dans l'air saturé une compression momentanée qui ne dure qu'un
instant très court. Le brouillard se produit immédiatement au moment
«le la dërompression. L'appareil suivant est fort commode pour ce
^^re d'expérieneea. II se compose d'un tlacooi de 1^ à 2^ à troisi
ï^fculures (jA, /ig, i) Pour faire l'expérience, il suffit, lorsque lea
'^iMoets sont fermés, de prest^er brusquement avec la main la poire ea ^^ouichouc et de la laisser revenir sur elle-même. Au mouteni d« la décompres&ion, W flac^o se remplit de brouillard.
IIO COULIKR.
Lorsqu'on regarde la flamme d'une bougie ou toute autre
source lumineuse peu étendue en surface à travers ce brouillard, on voit celui-ci s'illuminer de couleurs disposées en anneaux dont la source lumineuse est le centre. Les couleurs varient avec la compression. On peut fort bien projeter ces anneaux sur un écran dont le centre est percé de manière à laisser passer le faisceau lumineux étroit qui vient de traverser le flacon rempli de nébulosités. Ces anneaux sont dus au phénomène des couronnes, étudié par Young et Delezenne, et bien connu des physiciens.
Jusqu'ici on a expliqué la formation de ces nuées par la précipitation de l'eau due au refroidissement, et celle explication a cours aujourd'hui dans la Science. Voici cependant une expérience qui * montre qu'elle n'est pas exacte. Si l'on abandonne le flacon à luimême pendant quelque temps, le phénomène ne se reproduit plus. L'air reste parfaitement transparent dans des circonstances identiquement semblables en apparence à celles dans lesquelles il devenait nébuleux. On est obligé d'admettre, pour expliquer ce fait, que cet air a changé de composition et perdu un élément qui lui donnait la propriété de se troubler par décompression. Cet élément paraît soluble dans Teau, car, si l'on vient à agiter vivement pendant quelques minutes un flacon rempli d'air actif, cet air devient inactif. Le même eflet s'observe si l'on aspire plusieurs fois dans les poumons l'air du flacon.
.... C'est alors que j'eus l'idée de faire une expérience qui me mit sur la bonne voie pour expliquer ces faits. Si, dans le tube E, on place du coton modérément tassé, on peut filtrer l'air qui s'introduit dans le flacon. Pour cela, on presse la poire en caoutchouc en ouvrant le robinet B. Une certaine quantité d'air sort du flacon. On le laisse rentrer en abandonnant la poire à elle-même, et en manœuvrant les robinets de manière à ce qu'il soit obligé de passer par le tube contenant du coton.
Dans ces circonstances, l'air introduit reste inactif, La filtration lui a enlevé la propriété de produire des nébulosités.
11 m'a paru que la seule manière d'expliquer cette action remarquable du filtre était d'admettre que l'air à l'état normal renferme de fines particules d'un corps solide de nature inconnue et bien plus ténues que la poussière qu'un rayon de soleil fait apercevoir dans nos appartements. En admettant cette hypothèse, les faits s'expliquent avec facilité.
Si l'on introduit dans le flacon une petite proportion de fumée
NOTE Sl'R UNE NOl'VELLK PROPRIKTK DE l'AIR. III
de tabac ou autre analogue, bien que cette fumée, en raison de sa faible quantité, ne trouble pas sensiblement l'air du flacon, elle le rend extraordinaire ment actif.
Enfin, pour in'assurer que les poussières de l'air étaient bien la cause du phénomène, je puisai de l'air bien surchaufTé dans une flamme non fuligineuse comme celle de Talcool et brûlant avec excès d'air. Dans ma pensée, toutes les poussières devaient être brûlées, et l'air devait être inaclif ; mais il n'en fut pas ainsi. L'air préparé de la sorte était, au contraire, bien plus actif que l'air ordinaire.
.... M. Mascart, qui a bien voulu répéter ces expériences et m'aider de ses conseils, a reconnu que des liquides autres que Teau, tels que l'alcool, la benzine, etc., produisaient des efTets semblables.
Enfin, il a démontré que l'air fortement ozonisé dans un appareil
de M. Paul Tliénard, devenait très actif, et, dans ce cas, le filtre en
colon reste impuissant à le priver de cette propriété.
Cet effet produit par l'air ozonisé ne peut s'expliquer actuellement.
' Il démontre que des conditions diverses peuvent rendre l'air actif, et
[ que cette activité, bien que due le plus souvent à l'action mécanique
k de corpuscules tenus en suspension, peut néanmoins se produire sous
Tinlluence d'autres causes.
.... Depuis la publication de ma dernière Note, j'ai fait quelques expériences qu'il me parait utile de faire connaître :
1** Si l'on introduit dans le flacon {Jig^ i, p. 109) un fil fin de platine convenablement disposé, il suffit de le faire rougir pendant un instant très court, pour que l'air du flacon devienne actif.
2* La flamme de l'hydrogène rend l'air actif. J'avais d'abord attribué celte propriété à la présence d'arsenic, d'antimoine ou de charbon, accidentellement introduit dans ce gaz; mais, en me servant de une et d'acide suifurique purs, et en lavant le gaz dans des solutions debichlorure de mercure, d'acétate de plomb et de nitrate d'argent, je n'ai pu enlever à la flamme qu'il produit la propriété de rendre *3ir actif. La nébulosité qui prend naissance dans le flacon m'a paru être aussi forte, dans ce cas, que lorsqu'on se sert d'une flamme carbonée.
3" Lorsque l'on fait passer de l'air inactif dans un tube de verre entouré de clinquant (comme celui qui sert à dégager le gaz de l'appareil de Marth) et chauffé modérément, cet air devient actif.
4" L'oxygène, l'azote (préparé par le phosphore) et l'hydrogène deviennent actifs lorsqu'on les chauffe. Toutefois, pour ce dernier Jaz, tout l'appareil doit être purgé d'air pour éviter les explosions,
fl!i COULIBR. — NOTE SUR l'NE NOUVELLE PROPRIÉTÉ DE l'aIR.
et la nébulosilé disparaît presque aussitôt qu'elle est produite, tandis que, pour Tair et ses composants, elle persiste assez longtemps.
5" Lorsqu'un gaz a été rendu actif, comme dans les expériences 4, 3 et 4, sa filtration sur du coton lui enlève cette propriété.
Dans ma précédente Note, j'avais cru pouvoir attribuer l'activité de Tair à la présence des corps solides, et il m'avait semblé que le seul corps solide qui pût s'échapper d'une llamme carbonée ne pouvait être que du carbone. C'est l'expérience remarquable et facile à reproduire de la iiltration de l'air sur du coton qui m'avait conduit à faire cette hypothèse que les expériences relatées plus haut infirment. L'explication de ces phénomènes reste donc à trouver.