‹ Les quarante eingChapitre 23 sur 25 · SAINTE-MALINS · texte numérisé non relu

SAINTE-MALINS

Ernauton ne s'était point trompé, l'homme désigné était bien Chicot.

Il avait, de son côté, bonne vue et bonne oreille; U avait vu et entendu les cavaliers de fort loin. ^

Il s'était douté que c'était à lui qu'ils avaient affaire, de sorte qu'il les attendait.

Quand il n'eut plus aucun doute à cet égard, et qu'il eut vu que les deux cavaliers se dirigeaient bien vers lui, il posa sans affectation sa main sur la poignée de sa longue épée, comme pour prendre une attitude noble.

Ernauton et Sainte-Maline se regardèrent tous deux une seconde, muets tous deux.

— A vous, Monsieur, si vous le voulez bien, dit en s'inclinant Ernauton à son adversaire; car, en cette circonstance, le mot adversaire est plus convenable que celui de compagnon.

Sainte-Maline fut suffoqué; la surprise de cette courtoisie lui serrait la gorge, il ne répondit qu'en baissant la ttMe.

Ernauton vit qu'il gardait le silence, et prit alors la parole.

— Monsieur, dit-il à Chicot, nous sommes, Monsieur et moi, vos serviteurs*

€hicot' salua avec son plus gracieux sourire.

— Serait-il indiscret, continua le jeune homme, de vous demander votre nom?

— Je m'appelle l'Ombre, Monsieur, répondit Ch* jot. -r Vous attendez quelque chose?

— Oui, Monsieur.

-— Vous serez assez bon, n'est-ce pas, pour nous dire ce que vous attendez?

— J'attends une lettre.

— Vous comprenez notre curiosité, Monsieur, et e/Ie n'a rien d'offensant pour vous.

Chicot s'inclina toujours, et avec un sourire de plus en plus gracieux.

— De quel endroit attendez-vous cette lettre? continua Ernautoit.

— Ou Louvre. '

— Scellée de quel sceau?

— Du sceau royal.

Ernauton mit sa main dans sa poitrine.

— Vous reconnaîtriez sans doute cette lettre? dit-il.

— Oui, si je la voyais.

Krnauton tira la lettre de sa poitrine.

— La voici, dit Chicot, et, pour plus grande sûreté, vous savez, n'est-ce pas, que je dois vous donner quelque chose en échange?

— ■ Un reçu?

— C'est cela.

— Monsieur, reprit Ernauton, j'étais chargé par le roi de vous porter cette lettre; mais c'est Monsieur que voici qui est chargé de vous la remettre.

Et il tendit la lettre à Sainte-Maline, qui la prit et la déposa aux mains de Chicot.

— Merci, Messieurs, dit ce dernier.

— Vous vo^ez, ajouta Ernauton, que nous avons fidèlement rempli notre mission. 11 n'y a personne sur la route,

personne ne nous a donc tus vous parier ou vous donner la lettre. *

— C'est juste, Monsieur, je le reconnais, et j'en ferai foi au besoin. Maintenant, à mon tour.

— Le reçu/ dirent ensemble les jeunes gens.

— Auquel des deux dois-je le remettre?

— Le roi ne l'a point ditl s'écria Sainte-Maline en regardant son compagnon d'un air menaçant

— Faites le reçu par duplicata,. Monsieur, reprit Ernauton, et donnez- en un à chacun de nous; il y a loin d'ici au Louvre, et sur la route il peut arriver malheur à moi ou à Monsieur.

Et en disant ces mots, les yeux d'Ernauton s'illuminaient à leur tour d'un éclair.

— Vous êtes un homme sage, Monsieur, dit Chicot à Ernauton.

Et il tira des tablettes de sa poche, en déchira deux pages, et sur chacune d'elles il écrivit :

« Reçu, des mains de M. René de Sainte-Maline, la lettre apportée par M. Ernauton de Carmainges.

« l'Ombre. »

— Adieu, Monsieur! dit Sainte-Maline en s'emparant de son reçu.

— Adieu, Monsieur, et bon voyage! ajouta Ernauton. Avez-*ous autre chose à transmettre au Louvre ?

— Absolument rien, Messieurs; grand merci, dit Chicot. Ernauton et Sainte-Maline tournèrent la tête de leurs

chevaux vers Paris, et Chicot s'éloigna d'un pas que le meilleur mulet eût envié.

Lorsque Chicot eut disparu, Ernauton, qui avait fait cent pas à peine, arrêta court son cheval, et v adressant à Sainte-

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— Maintenant, Monsieur, dit-il, pied à terre, ai tous le voulez bien.

— Et pourquoi cela, Monsieur t fit Sainte-Maliae avec ttonnement.

— Notre tâche est accomplie, et nous avons à causer*. L'endroit me parait excellent pour une conversation du genre de la notre.

— A votre aise, Monsieur, dit Sainte-Malin* en descendant de cheval comme l'avait déjà fait son compagnon.

Lorsqu'il eut mis pied à terre, Ernauton s'approcha et lui dit :

— Vous savez, Monsieur, que, sans appel de ma pas* et sans mesure de la vôtre, sans cause aucune, enfin s vous m'avez, durant toute la route; offensé grièvement. Il y a plus : vous avez vot^a me faire mettre Fépée à la main dans un moment inopportun, et j'ai refusé. Mais à cette heure, le moment est devenu bon, et je suis votre homme.

Sainte-Maline écouta ces mots d'un visage sombre et avec les sourcils froncés; mais, chose étrange l Sainte-Maline n'était plus dans ce courant de colère qui l'avait entraîné au delà de toutes les bornes, Sainte-Maline ne voulait plus se battre; la réflexion lui avait rendu le bon sens; il jugeait toute l'infériorité de sa position.

— Monsieur, répondit-il après un instant de silence,, vous m'avez, quand je vous insultai, répondu par des services; je ne saurais donc maintenant voua tenir le langage que je tous tenais tout à l'heure;

Ernauton fronça le sourcil.

— - Non, Monsieur, mais vous pensez encore maintenant ce que vous disiez tantôt

— Qui vous dit cela ?

— Parce que toutes vos paroles étaient dictées par la haine et par l'envie, et que, depuis deux heures que vous les avez prononcées, cette haine et cette envie ne peuvent être éteintes dans votre eœur-

Sainte-Maline rougit, mais ne répondit point» Ernauton attendit un instant et reprit :

— Si le roi m'a préféré à tous, c!est parce que ^a figure lui revient plus que la vôtre; si je ne me suis pas jeté dans la Bièvre, c'est que je monte mieux à cheval que vous; si je n'ai pas accepté votre défi au moment où il vous a plu de le faire, c'est que j'ai plus de sagesse; si je ne me suis pas fait mordre par le chien de l'homme, c'est que j'ai plus de sagacité; enfin si je vous somme à cette heure de me rendre raison et de tirer l'épée, c'est que j'ai plus de réel honneur, et prenez garde, si vous hésitez, je vais -dire plus de courage.

Sainte-Maline frissonnait, et ses yeux lançaient des éclairs; toutes les passions mauvaises que signalait Ernauton avaient tour à tour imprimé leurs stigmates sur sa figure livide; au dernier mot du jeune homme, il tira son épée comme un furieux.

Ernauton avait déjà la sienne à la main.

— Tenez, Monsieur, dit Sainte-Maline, retirez le dernier mot que vous avez dit; il est de trop, vous l'avouerez, vous qui me connaissez parfaitement, puisque, comme vous l'avez dit, nous demeurons à deux lieues l'un de l'autre; retirez-le ; vous devez avoir assez de mon humiliation, ne me déshonorez pas.

— Monsieur, dit Ernauton, comme je ne me mets jamais en colère, je ne dis jamais que ce que je veux dire; par conséquent je ne retirerai rien du tout. Je suis susceptible aussi, moi, et, nouveau à la cour, je ne veux donc pas avoir à roujgir chaque fois que je vous rencontrerai. Un coup d'épée, s'il vous plaît, Monsieur, c'est pour ma satisfaction autant que pour la vôtre.

— Ob! Monsieur, je me suis battu onze fois, dit Sainte- Maline avec un sombre sourire, et sur mes onze adversaires deux sont morts. Vous savez encore cela, je présume?

— Et moi, Monsieur, je ne me suis jamais battu, repli-

qua Ernauton, car l'occasion ne s'en est jamais présentée ; je la trouve à ma guise, venant à moi quand je n'allais pas à elle, et je la saisis aux cheveux. J'attends votre bon plaisir, Monsieur.

— Tenez, dit Sainte -Mâtine en secouant la tête, nous sommes compatriotes, nous sommes au service du roi, ne nous querellons plus; je vous tiens pour un brave homme, je vous offrirais môme la main, si cela ne m'était pas presque impossible. Que voulez-vous, je me montre à vous comme je suis, ulcéré jusqu'au fond du cœur, ce n'est point ma faute. Je suis envieux, que voulez-vous que j'y fasse? la nature m'a créé dans un mauvais jour. M. de Chalabre, ou M. de Montcrabeau, ou M. de Pincorney ne m'eussent point mis en colère, c'est votre mérite qui cause mon chagrin; consolez-vous-en, puisque mon envie ne peut rien contre vous, et qu'à mon grand regret votre mérite vous reste. Ainsi nous en demeurons là, n'est-ce pas, Monsieur? Je souffrirais trop, en vérité, quand vous diriez le motif de notre querelle.

— Notre querelle, personne ne la saura, Monsieur.

— Personne?

— Non, Monsieur; attendu que si nous nous battons, je vous tuerai ou me ferai tuer. Je ne suis pas de ceux qui font peu de cas de la vie; au contraire, j'y tiens fort. J'ai vingttrois ans, un beau nom, je ne suis pas tout à fait pauvre; j'espère en moi et dans l'avenir, et, soyez tranquille, je me défendrai comme un lion.

— Eh bien ! moi, tout au contraire de vous, Monsieur, j'ai déjà trente ans et suis assez dégoûté de la vie, car je ne crois ni en l'avenir ni en moi; mais tout dégoûté de la vie, tout incrédule au bonheur que je suis, j'aime mieux ne pas me battre avec vous.

— Alors, vous m'allez faire des excuses? dit Ernauton.

— Non, j'en ai assez fait et assez dit. Si vous n'êtes pas content, tant mieux; alors vous cesserez de m'ôtre supérieur.

294 LES QUÀÏtÀNTR-CINQ.

— Je tous rappellerai, Monsieur, que l'on ne termine point • ainsi une querelle sans s'exposer à faire rire, quand on est Gascons l'un et l'autre.

— Voilà précisément ce que j'attends, dit Sainte-Maline.

— Vous attendez ?..

— Un rieur. Qhl l'excellent moment que celuklà me fera passer.

— Vous refusée donc le combat ?

— Je dësiise ne $as jne battra, jwbc tous, s'entend.

— Après m'avoir pwmqBêï — » J'en convient.

— Mais enfin, Monsieur, si la patienoe jn'échappe et que je tous charge à grands coups d'épée ?

Sainte-Maline aerra convulsivement les ^poings.

— Alors, dit-il, ^ant.Âûeux, je jetterai .mon'épée à dix pas.

— Prenezgarde, Monsieur, car cn.ee cas je ne vous frapperai pas de la pointe.

— Bien , car alors j'aurai une raison de vous haïr, et je vous haïrai mortellement ; puis un jour, un jour de faiblesse de votre part, je vous rattraperai comme vous venez de le faire, et je vous tuerai, désespéré.

Ërnauton remit son épée au fourreau.

— Vous êtes un .homme étrange, ditril* et je vous plains du plus profond de joaon cœur.

— Vous me plaignez ?

— Oui, car vous devez horriblement .souffrit.

— Horriblement

— Vous ne dercez Jamais Aimer.

— Jamais.

— -Jiais vous avez des passions, au moin&

— Une seule.

— La jalousie, vous me l'avez dit.

— Oui, ce qui fait que je les ai toutes à un degré de honte <et de malheur indicible: j'adore une femme dès qu'elle aime

un autre que moi; j'aime l'or quand c'est une autre «nain qui le touche; je suis orgueilleux toujours par comparaison; je bois pour échauffer en moi la colère, c'est-à-dire pour la rendre aiguë quand elle n'est pas chronique, c'est-à-dire pour la faire éclater et brûler comme un tonnerre. Qhl oui, oui, yous l'avez dit, monsieur de Carmainges, je suis malheureux.

— Vous n'avez jamais essayé de devenir bon? demanda Ernauton.

— Je n'ai pas réussi.

— Qu~'espérez~vous ? que comptea-rous faire jatorsî

— Que fait la plante vénéneuse ? Elle a des fleurs comme les autres, et certaines gens savent en tirer une utiEté.Que font l'ours et l'oiseau de proie? Ils mordent ; mais certains éleveurs savent les dresser à la chasse ; voilà ce que je suis et ce que je serai probablement entre les mains de M. d'Épernon et de M. de Loignac jusqu'au jour où l'on dira : Cette plante est nuisible, arrachons-la; cette bote est enragée, tuons-la.

Ernauton s'était calmé un peu.

Sainte-Maline n'était plus pour lui un objet de colère, mais d'étude; il ressentait presque de la pitié pour cet homme que les circonstances avaient entraîné à lui faire de si singuliers aveux.

— Une grande fortune., et vous pouvez la faire ayant de grandes qualités, vous guérira, dit-il; développez-vous dans le sens de vos instincts, monsieur de Sainte-Maline, et vous réussirez à la guerre ou dans l'intrigue; alors, pouvant do*

-miner, vous haïrez moins.

— Si haut que je m'élève, si profondément que je prenne racine, il y aura toujours au-dessus de moi des fortunes su* périeures qui me blesseront; au-dessous, des rires sardoniques qui me déchireront les oreilles.

— Je vous plains, répéta Ernauton.

Et ce fut tout.

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Ernauton alla à son cheval, qu'il avait attaché à un arbre-, et, le détachant, il se remit en selle. ^

Sainte-Maline n'avait pas quitté la bride du sien.

Tous deux reprirent la route de Paris, l'un muet et sombre de ce qu'il avait entendu, l'autre de ce qu'il avait dit.

Tout à coup Ernauton tendit la main à Sainte-Maline.

— Voulez-vous que* j'essaye de vous guérir, lui dit-il , voyons?

— Pas un mot de plus, Monsieur, dit Sainte-Maline ; non,, ne tentez pas cela, vous y échoueriez. Haïssez-moi, au contraire, et ce sera le moyen que je vous admire.

— Encore une fois, je vous plains, Monsieur, dit Ernauton. Une heure après, les deux cavaliers rentraient au Louyi^

et se dirigeaient vers le lqgis des quarante-cinq. v

Le roi était sorti et ne devait rentrer que le soir.

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