LA CHAMBRE DE SA MAJESTÉ HENR III AU LOUVRE
Dans cette grande chambre du Louvre, où déjà tant de fois nos lecteurs sont entrés avec nous et où nous avons vu le pauvre roi Henri III dépenser de si longues et de si cruelles heures, nous allons le retrouver encore une fois, non plus roi, non plus maître, mais abattu, pâle, inquiet et livré sans réserve à la persécution de toutes les ombres que son souvenir évoque incessamment sous ces voûtes illustres.
Henri était bien changé depuis cette mort fatale de ses amis que nous avons racontée ailleurs : ce deuil avait passé sur sa tête comme un ouragan dévastateur, et le pauvre roi, qui, se souvenant sans cesse qu'il était un homme, n'avait mis sa force et sa confiance que dans les affections privées, s'était vu dépouiller, par la mort jalouse, de toute confiance et de toute force, anticipant ainsi sur le moment tei
rible où les rois vont à Dieu, seuls, sans amis, sans garde et sans couronne.
Henri III avait été cruellement frappé : tout ce qu'il aimait était successivement tombé autour de lui. Après Schomberg, Quélus et Maugiron, tués en duel par Livarot et Antraguet, Saint-Mégrin avait été assassiné par M. de Mayenne : les plaies étaient restées vives et saignantes... L'affection qu'il portait à ges nouveaux favoris, d'Épernon et Joyeuse, ressemblait à celle qu'un père qui a perdu ses meilleurs enfants reporte sur ceux qui lui restent : tout en connaissant* parfaitement les défauts de ceux-ci, il les aime, il les ménage, il les garde pour ne donner sur eux aucune prise à la mort.
Il avait comblé de biens d'Épernon, et cependant il n'aimait d'Épernon que par soubresauts et par caprice ; en de certains moments môme il le haïssait. C'est alors que Catherine, cette impitoyable conseillère en qui veillait toujours la pensée, comme la lampe dans le tabernacle ; c'est alors que Catherine, incapable de folies même dans sa jeunesse, prenait la voix du peuple pour fronder les affections du roi.
Jamais elle ne lui eût dit, quand il vidait le trésor pour ériger en duché la terre de La Valette et l'agrandir royalement, jamais elle ne lui eût dit :
— Sire, haïssez ces hommes qui ne vous aiment pas, ou, ce qui est bien pis, qui ne vous aiment que pour eux.
Mais voyait-elle le sourcil du roi se froncer, l'entendaitelle, dans un moment de lassitude, accuser d'Épernon d'avarice ou de couardise, elle trouvait aussitôt le mot inflexible qui résumait tous les griefs du peuple et de la royauté contre d'Épernon-, et qui causait un nouveau sillon dans la haine royale.
D'Épernon, Gascon incomplet, avait pris, avec sa finesse et sa perversité natives, la mesure de la faiblesse royale ; il savait cacher son ambition, ambition vague, et dont le but lui était encore inconnu à lui-môme ; seulement son avidité lui
tenait lieu de boussole pour se diriger vers le monde lointain et ignoré que lui cachaient encore les horizons de l'avenir, et c'était d'après cette avidité seule qu'il ae gouvernait
Le trésor ée trouvait-il par hasard un peu garni, on voyait surgir et s'approcher d'Épernon, le bras arrondi et le visage riant; le trésor était-il vide, il disparaissait, la lèvre dédaigneuse et le sourcil froncé, pour s'enfermer, soit dans son hôtel, soit dans quelqu'un de ses châteaux où il pleurait misère jusqu'à ce qu'il eût pris le pauvre roi par la faiblesse du cœur et tiré de lui quelque don nouveau. \
Par lui le favoritisme avait été érigé en métier, métier dont il exploitait habilement tous les revenus possibles. D'abord il ne passait pas au roi le moindre retard à payer aux échéances; puis, lorsqu'il devint plus tard courtisan et que les bises capricieuses de la faveur royale furent revenues assez fréquentes pour solidifier sa cervelle gasconne; plus tard, disons-nous, il consentit à se donner une part du travail, c'est-à-dire à coopérer à la rentrée des fonds dont il voulait faire sa proie.
Cette nécessité, il le sentait bien, l'entraînait à devenir, de courtisan paresseux, ce qui est le meilleur de tous les états, courtisan actif, ce qui est la pire de toutes les conditions. Il déplora bien amèrement alors les doux loisirs de Quélus, de Schombcrg et de Maugiron, qui, eux, n'avaient de leur vie parlé affaires publiques ni privées, et qui convertissaient si facilement la faveur en argent et l'argent en plaisirs ; mais les temps avaient changé : l'âge de fer avait succédé à l'âge d'or; l'argent ne venait plus comme autrefois : il fallait aller à l'argent , fouiller, pour le prendre, dans les vjnes du peuple, comme dans une mine à moitié tarie. D'Épernon se résigna et se lança en affamé dans les inextricables ronces de l'administration, dévastant çà. et là sur son passage, et pressurant sans tenir compte des malédictions, chaque fois que le bruit des écus d'or couvrait la voix des plaignants.
L'esquisse rapide et bien incomplète que nous avons tracée du caractère de Joyeuse peut montrer au lecteur quelle différence il y avait entre les deux favoris qui se partageaient, nous ne dirons pas l'amitié, mais cette large portion d'influence que Henri laissait toujours prendre sur te France et sur lui-môme à ceux qui l'entouraient. Joyeuse, coût naturellement et sans y réfléchir, avait suivi la trace et adopté la tradition des Quélus, des Schomberg, des Maugiron et des Saint-Mégrin : il aimait le roi et se laissait insoucieusement aimer par lui; seulement, tous ces bruits étranges qui avaient couru sur la merveilleuse amitié que le roi portait aux prédécesseurs de Joyeuse, étaient morts avec cette amitié; aucune tache infâme ne souillait cette affection presque paternelle de Henri pour Joyeuse. D'une famille de gens illustres et honnêtes, Joyeuse avait du moins en public le respect de la royauté, et sa familiarité ne dépassait jamais certaines bornes. Dans le milieu de la vie morale, Joyeuse était un ami véritable pour Henri; mais ce milieu ne se présentait guère. Anne était jeune, emporté, amoureux, et quand il était amoureux, égoïste; c'était peu pour lui d'être heureux par le roi et de faire remonter le bonheur vers sa source ; c'était tout pour lui d'être heureux de quelque façon qu'il le fût. Brave, beau, riche, il brillait de ce triple reflet qui fait aux jeunes fronts une auréole d'amour. La nature avait trop fait pour Joyeuse, et Henri maudissait quelquefois la nature, qui lui avait laissé, à lui roi, si peu de chose h faire pour son ami.
Henri connaissait bien ces deux hommes, et les aimait 8 ans doute à cause du contraste. Sous son enveloppe sceptique et superstitieuse, Henri cachait un fonds de philosophie qui, sans Catherine, se fût développé dans un sens d'utilité remarquable.
Trahi souvent, Henri ne fut jamais trompé.
" C'est donc avec cette parfaite intelligence du caractère de jes amis, avec cette profonde connaissance de leurs défauts
et de leurs qualités, qu'éloigné d'eux, isolé, triste, dans cette chambre sombre, il pensait à eux, à lui, à sa vie, et regardait dans l'ombre ces funèbres horizons déjà dessinés dans l'avenir pour beaucoup de regards moins clairvoyants que les siens.
Cette affaire de Salcéde l'avait fort assombri. Seul entre deux femmes dans un pareil moment, Henri avait senti son dénûment : la faiblesse de Louise l'attristait; la force de Catherine l'épouvantait. Henri sentait enfin en lui cette vague et éternelle terreur qu'éprouvent les rois marqués par la fatalité, pour qu'une race s'éteigne en eux et avec eux.
S'apercevoir en effet que, quoique élevé au-dessus de tous les hommes, cette grandeur n'a pas de base solide ; sentir qu'on est la statue qu'on encense, l'idole qu'on adore ; mais que les prêtres et le peuple, les adorateurs et les ministres, vous inclinent ou vous relèvent selon leur intérêt, vous font osciller selon leur caprice, c'est, pour un esprit altier, la plus cruelle des disgrâces. Henri le sentait et s'irritait de le sentir.
Et cependant, de temps en temps, il se reprenait à l'énergie de sa jeunesse, éteinte en lui bien avant la fin de cette jeunesse.
— Après tout, se disait-il, pourquoi m'inquiéterais-je ? Je n'ai plus de guerres à subir; Guise est à Nancy, Henri à Pau : Vun est obligé de renfermer son ambition en luimôme, l'autre n'en a jamais eu. Les esprits se calment, nul Français n'a sérieusement envisagé cette entreprise impossible de détrôner son roi; cette troisième couronne promise par les ciseaux d'or de madame de Montpensier n'est qu'un propos de femme blessée dans son amour-propre; ma mère seule rêve toujours à son fantôme d'usurpation, sans pouvoir sérieusement me montrer l'usurpateur; mais moi qui suis un homme, moi qui suis un cerveau jeune encore malgré mes chagrins, je sais à quoi m'en tenir su?
les prétendants qu'elle redoute. Je rendrai Henri de Navarre ridicule, Guise odieux, eUje dissiperai, l'épée à la main, les ligues étrangères. Par la mordieu t je ne valais pas mieux que je ne vaux aujourd'hui, à Jaraac et à Moucontour. Oui, continuait Henri en laissant retomber sa tête sur sa poitrine; oui, mais, en attendant, je m'ennuie, et c'est mortel de s'ennuyer. EhJ voilà mon seul, mon véritable conspirateur, l'ennui ! et ma mère ne me parle jamais de celui-là. Voyez, s'il me viendra quelqu'un ce soir l Joyeuse avait tant promis d'être ici de bonne heure : il s'amuse, lui ; mais comment diable fait-il pour s'amuser? D'Épernon? ah! celui-là, il ne s'amuse pas, il boude : il n'a pas encore touché sa traite de vingt-cinq mille écus sur les pieds fourchus ; eh bien, ma foi ! qu'il boude tout à son aise.
— Sire, dit la voix de l'huissier, monsieur le duc d'Épernon !
Tous ceux qui connaissent les ennuis de l'attente, les récriminations qu'elle suggère contre les personnes attendues, Ja facilité avec laquelle se dissipe le nuage lorsque la personne parait, comprendront l'empressement que mit le roi à ordonner que l'on avançât un pliant pour le duc.
— Ah! bonsoir, duc, dit-il; je suis enchanté de vous voir.
D'Épernon s'inclina respectueusement.
— Pourquoi donc n'ôtes-vous point venu voir écarteler ce coquin d'Espagnol? Vous saviez bien que vous aviez une place dans ma loge, puisque je vous l'avais fait dire.
— Sire, je n'ai pas pu.
— Vous n'avez pas pu?
— Non, sire, j'avais affaire.
—7 Ne dirait-on pas, en vérité, qu'il est mon ministre avec sa mine d'une coudée, et qu'il vient m'annoncer qu'un subside n'a pas été payé, dit Henri en levant les épaules.
— Ma foi, sire, dit d'Épernon prenant au bond la balle, Votre Majesté est dans le vrai : le subside n'a pas été payé, et je suis sans un écu.
— Bon, fit Henri impatient,
— Mais, reprit d'Épernon, ce n'est point de cela qu'il s'agit, et je me hâte de le dire à Votre Majesté, car elle pourrait croire que ce sont là les affaires dont je me suis occupé.
— Voyons ces affaires, duc.
— Votre Majesté sait ce qui s'est passé au supplice de Salcède?
— Parbleu ! puisque j'y étais.
— On a tenté d'enlever le condamné.
— Je n'ai pas vu cela.
— C'est le bruit qui court par la ville, cependant.
— Bruit sans cause et sans résultat : on n'a pas remué.
— Je crois que Votre Majesté est dans l'erreur.
— Et sur quoi bases-tu ta croyance ?
— Sur ce que Salcôde a démenti devant le peuple ce qu'il avait dit devant les juges.
— Ah ! vous savez déjà cela, vous?
— Je tâche de savoir tout ce qui intéresse Votre Majesté.
— Merci ; mais où voulez-vous en venir avec ce préambule?
— A ceci : un homme qui meurt comme Salcède est mort en bien bon serviteur, sire.
— Eh bien 1 après ?
— Le maître qui a de tels serviteurs est bien heureux : voilà tout.
— Et tu veux dire que je n'ai pas de tels serviteurs, moi, ou plutôt que je n'en ai plus? Tu as raison, si c'est cela que tu veux dire.
— Ce n'est pas cela que je veux dire. Votre Majesté trouverait dans l'occasion, et je puis en répondre mieux que
personne, des serviteurs aussi fidèles qu'en a trouvé le maître de Salcède.
— Le maître de Salcède, le maître de Salcède ! nommez donc une fois les choses par leur nom, vous tous qui m'entourez. Cornaient s'appelle-t-il, ce maître ?
— Votre Majesté doit le savoir mieux que moi, elle qui s'occupe de politique.
— Je sais ce que je sais. Dites-moi ce que vous savez, vous.
— Moi, je ne sais rien; seulement je me doute de beaucoup de choses. «
— Bon ! dit Henri ennuyé, vous venez ici pour m'effrayer et me dire des choses désagréables, n'est-ce pas? Merci, duc, je vous reconnais bien là.
— Allons, voilà que Votre Majesté me maltraite, dit d'Épernon.
— C'est assez juste, je crois.
— Non pas , sire. L'avertissement d'un homme dévoué peut tomber à faux ; mais cet homme n'en fait pas moins son devoir en donnant cet avertissement.
— Ce sont mes affaires
— Ah ! du moment que Votre Majesté le prend ainsi, vous avez raison, sire ; n'en parlons donc plus.
Ici, il se fit un silence que le roi rompit le premier.
— Voyons l dit-il, ne m'assombris pas, duc. Je suis déjà lugubre comme un Pharaon d'Egypte en sa pyramide. Égayemoi.
— Ah 1 sire, la joie ne se commande point.
Le roi frappa la table de son poing avec colère.
— Vous êtes un entêté, un mauvais ami, duc I s'écria-t-il. Hélas! hélas! je ne croyais pas avoir tout perdu en perdant mes serviteurs d'autrefois.
-7- Oserais-je faire remarquer à Votre Majesté qu'elle n'encourage guère les nouveaux ?
Ici le roi fit une nouvelle pause pendant laquelle, pour
trjite réponse, il regarda cet homme, dont il avait fait la fefcute fortune, avec une expression des plus significatives.
D'Épernon comprit.
. — Votre Majesté me reproche ses bienfaits, dit-il du ton d'un Gascon achevé. Moi, je ne lui reproche pas mon dévouement.
Et le duc, qui ne s'était pas encore assis, prit le pliant que le roi avait fait préparer pour lui.
— La Valette, La Valette, dit Henri avec tristesse, tu me navres le cœur, toi qui as tantd'esprit, toi qui pourrais, par ta bonne humeur me faire gai et joyeux I Dieu m'est témoin que je n'ai point entendu parler de Quélus, si brave; de Schomberg, si bon ; de Maugiron, si chatouilleux sur le point de mon honneur. Non, il y avait même en ce tempslà Bussy, Bussy, qui n'était point à moi si tu veux, mais que je me fusse acquis, si je n'avais craint de donner de l'ombrage aux autres; Bussy, qui est la cause involontaire de leur mort, hélas ! Où en suis-je venu, que je regrette même mes ennemis I Certes, tous quatre étaient de braves gens. Eh l mon Dieu ! ne te fâche point de ce que je te dis là. Que veux-tu, La Valette, ce n'est point ton tempérament de donner à chaque heure du jour de grands coups de rapière sur tout venant; mais enfin, cher ami, si tu n'es pas aventureux et haut à la main, tu es facétieux, fin, de bon conseil parfois. Tu connais toutes mes affaires, comme cet autre ami plus humble avec lequel je n'éprouvai jamais un seul moment d'ennui.
— De qui Votre Majesté veut-elle parler? demanda le duc.
— Tu devrais lui ressembler, d'Épernon.
— Mais encore faut-il que je sache qui Votre Majesté regrette.
— Oh 1 pauvre Chicot, où es-tu ?
D'Épernon se leva tout piqué.
— Eh bien ! que fais-tu? dit le roi.
fôô LES QUARANTE-CINQ-
— Il paraît, sire, que Votre Majesté est en mémoire, aujourd'hui; mais, eu vérité, ce n'est pas heureux pour tout le monde.
— Et pourquoi cela?
— C'est que Votre Majesté, sans y songer peut-être, me compare à messire Chicot, et que je me sens assez peu flatté de la comparaison-
— Tu as tort, d'Épernon. Je ne puis comparer à Chicot qu'un homme que j'aime et qui m'aime. C'était un solide et ingénieux serviteur que celui-là.
Et Henri poussa un profond soupir.
— Ce n'est pas pour ressembler à 1 maître Chicot, je présume, que Votre Majest&m'ait fait duc et pair, dit d'Épernon.
— Allons, ne récriminons pas, dit le roi avec un si malicieux sourire, que le Gascon, si fin et si impudent qu'il fût à la fois, se trouva plus mal à l'aise devant ce sarcasme timi # de qu'il ne l'eût été devant un reproche flagrant,
— Chicot m'aimait, continua Henri, et il me manque; voilà tout ce que je puis dire. Oh ! quand je songe qu'à cette même place où tu es ont passé tous ces jeunes hommes, beaux, braves et fidèles; que là-bas, sur le fauteuil où tu as posé* ton chapeau, Chicot s'est endormi plus de cent foisl
— Peut-être était-ce fort spirituel, interrompit d'Épernon; mais, en tous cas, c'était peu respectueux.
— Hélas 1 continua Henri, ce cher ami n'a pas plus d'esprit que de corps aujourd'hui.
Et il agita tristement son chapelet de têtes de morts, qui fit entendre un cliquetis lugubre comme s'il eût été fait d'ossements réels.
— Eh 1 qu'est-il donc devenu, votre Chicot ? demanda in* soucieusement d'Épernon.
— Il est mort ! répondu Henri, mort comme tout ce qui m'a aimé I
LES QUARANTE-CINQ, itl
^— Eh bien! sire, reprit le duc, je crois en vérité qu'il a bien fait de mourir ; il vieillissait; beaucoup moins cependant que ses plaisanteries, et Ton m'a dit que la sobriété n'était pa sa vertu favorite. De quoi est mort le pauvre diable, éire?... d'indigestion?
— Chicot est mort de chagrin, mauvais cœur, répliqua aigrement le roi. ,
— il l'aura dit pour vous faire rire une dernière fois.
— Voilà qui te trompe : c'est qu'il n'a pas même voulu m'attrister par l'annonce de sa maladie. C'est qu'il savait combien je regrette mes amis, lui qui tant de fois m'a vu les pleurer.
— Alors c'est son ombre qui est revenue?
— Plût à Dieu que je le revisse, môme en ombre! Non, c'est son ami, le digne prieur Gorenflot, qui m'a écrit cette triste nouvelle.
— Gorenflot ! qu'est-ce que cela?
— Un saint homme que j'ai fait prieur, des Jacobins, et qui habite ce beau couvent hors de la porte Saint-Antoine, en face de la croix Faubin, près de Bel-Esbat.
— Fort bien l quelque mauvais prêcheur à qui Votre Majesté aura donné un prieuré de trente mille livres et à qui elle se garde bien de le reprocher.
— Vas-tu devenir impie à présent?
— Si cela pouvait désennuyer Votre Majesté, j'essayerais,
— Veux-tu te taire, duc : tu offenses Dieu ! '
— Chicot Tétait bien impie, lui, et il me semble qu'on là lui pardonnait.
— Chicot est venu dans un temps où je pouvais encore rire de quelque chose.
— Alors Votre Majesté a tort de le regretter
— Pourquoi cela?
— Si elle ne peut plus rire de rien, Chicot, gi gai qu'il fût, ne lui serait pas d'un grand secours.
— L'homme était bon à tout, et ce n'est pas seulement à. cause de son esprit que je le regrette.
— Et à cause de quoi ? Ce n'est point à cause de son visage, je présume, car il était fort laid, mons Chicot.
— 11 avait des conseils sages.
— Allons! je vois que s'il vivait, Votre Majesté en ferait un garde des sceaux, comme elle a fait un prieur de ce frocard.
— Allez, duc, ne riez pas, je vous prie, de ceux qui m'ont témoigné de l'affection et pour qui j'en ai eu moi-même. Chicot, depuis qu'il est mort, m'est sacré comme un ami sérieux, et quand je n'ai point envie de rire, j'entends que personne ne rie.
— Ohl soit, sire; je n'ai pas plus envie de rire que Votre Majesté. Ce que j'en disais, c'est que tout à l'heure vous regrettiez Chicot pour sa belle humeur; c'est que tout à Theure vous me demandiez de vous égayer, tandis que maintenant vous désirez que je vous attriste... Parfandious!... Ohl pardon, sire, ce maudit juron m'échappe toujours.
— Bien, bien, maintenant je suis refroidi; maintenant je suis au point où tu voulais me voir quand tu as commencé la conversation par de sinistres propos. Dis-moi donc tes mauvaises nouvelles, d'Épernon; il y a toujours chez le roi la force d'un homme.
— Je n'en doute pas, sire.
— Et c'est heureux, car, mal gardé comme je le suis, si je ne me gardais point moi-môme, je serais mort dix fois le
jour.
— Ce qui ne déplairait pas à de certaines gens que je connais.
— Contre ceux-là, duc, j'ai les hallebardes de mes Suisses. ' — C'est bien impuissant à atteindre de loin.
— Contre ceux qu'il faut atteindre de loin, j'ai les mousquets de mes arquebusiers.
— C'est gênant pour frapper de près : pour défendre une poitrine royale, ce qui vaut mieux que des hallebardes et des mousquets, ce sont de bonnes poitrines. >
— Hélas! dit Henri, voilà ce que j'avais autrefois, et dans ces poitrines de nobles cœurs. Jamais on ne fût arrivé à moi du temps de ces vivants remparts qu'on appelait Quélus, Schomberg, Saint-Luc, Maugiron et Saint4îégrin.
— Voilà donc ce que Votre Majesté regrette? demanda d'Épernon, comptant saisir sa revanche en prenant le roi en flagrant délit d'égoïsme.
— Je regrette les cœurs qui battaient dans ces poitrines, avant toutes choses, dit Henri.
— Sire, dit d'Épernon, si j'osais, je ferais remarquer à Votre Majesté que je suis Gascon, c'est-à-dire prévoyant et industrieux; que je tâche de suppléer par l'esprit aux qua-. lités que m'a refusées la nature; en un mot, que je fais tout ce que je puis, c'est-à-dire tout ce que je dois, et que par conséquent j'ai le droit de dire : Advienne que pourra.
— Ah! voilà comme tu t'en tires, toi; tu viens me faire grand étalage des dangers vrais ou faux que je cours, et quand tu es parvenu à m'effrayer, tu te résumes par ces mots : Advienne que pourra!... Bien obligé, duc'.
— Votre Majesté veut donc bien croire un peu à des dangers?
— Soit : j'y croirai si tu me prouves que tu peux les combattre.
— Je crois que je le puis. "
— Tu le peux ?
— Oui, sire.
— Je sais bien. Tu as tes ressources, tes petits moyens, renard que tu es !
— Pas si petits.
— Voyons, alors.
— Votre Majesté consent-elle à se lever?
— Pour quoi faire ?
— Pour venir avec moi jusqu'aux anciens bâtiments du Louvre.
— Du côté de la rue de l'Astruce ?
— Précisément à l'endroit où Ton s'occupait de bâtir un garde-meubles, projet qui a été abandonné depuis que Votre Majesté ne veut plus d'autres meubles que des prie-Dieu et des chapelets de têtes de morts.
— A cette heure ? •
— Dix heures sonnent à l'horloge du Louvre; ce n'est pas si tard, il me semble.
— Que verrai-je dans ces bâtiments ?
— Ah ! dame ! si je vous le dis, c'est le moyen que vous né veniez pas.
— C'est bien loin, duc.
— Par les galeries, on y va en cinq minutes, sire.
— D'Épernon, d'Épernon...
— Eh bien, sire?
— Si ce que tu veux me faire voir n'est pas très-curieux prends garde.
— - Je vous réponds, sire, que ce sera curieux.
— Allons donc, fit le roi en se soulevant avec un effort. Le duc prit son manteau et présenta au roi son épéej
puis, prenant un flambeau de cire, il se mit à précéder dans la galerie Sa Majesté très-chrétienne, qui le suivit d'un pas traînant*
tB DORTOIR*
Quoiqu'il ne fût encore que dix heures, comme l'avait dit d'Épernon, un silence de mort envahissait déjà le Louvre; à peine, tant le vent soufflait avec rage, entendait-on le pas alourdi des sentinelles et le grincement des ponts-levisr
En moins de cin^ minutes, en effet, les deux promeneurs arrivèrent aux bâtiments de la rue de l'Astruce, qui avaient conservé ce nom, môme depuis l'édification de Saint-Gcrmain-1'Auxerrois.
Le duc tira une clef de son aumônière, descendit quelques marches, traversa une petite cour, ouvrit une porte cintrée enfermée sous des ronces jaunissantes, et dont le bas s'embarrassait encore dans de longues herbes:
Il suivit pendant dix pas une route sombre, au" bout de laquelle il se trouva dans une cour intérieure que dominait à l'un de ses angles un escalier de pierre.
Cet escalier aboutissait à une vaste chambre, ou plutôt à un immense corridor.
D'Épernon avait aussi la clef de ce corridor.
Il en ouvrit doucement la porte, et fit remarquera Henri l'étrange aménagement qui, cette porte ouverte, frappait tout d'abord, les yeux.
Quarante-cinq lits le garnissaient : chacun de ces lits était occupé par un dormeur.
Le roi regarda tous ces lits, tous ces dormeurs, puis se retournant du côté du duc avec une curiosité inquiète :
— • Eh bien ! lui demanda-t-il, quels sont tous ces gens qui dorment?
— Des gens qui dorment encore ce soir, mais qui dès demain ne dormiront plus, qu'à leur tour, s'entend.
— Et pourquoi ne dormiront-ils pas?
— Pour que Votre Majesté puisse dormir, elle.
— Explique-toi; tous ces gens-là sont donc tes amis?
— Choisis par moi, sire, triés comme le grain dans l'aire ; des gardes intrépides qui ne quitteront pas Votre Majesté plus que son ombre, et qui, gentilshommes tous, ayant le droit d'aller partout où Votre Majesté ira, ne laisseront personne approcher de vous à la longueur d'une épée.
— C'est toi qui as inventé cela, d'Épernon ?
— Eh ! mon Dieu, oui, moi tout seul, sire.
— On en rira.
— Non pas, on en aura peur.
— Ils sont donc bien terribles, tes gentilshommes?
— Sire, c'est une meute que vous lancerez sur tel gibier qu'il vous plaira, et qui, ne connaissant que vous, n'ayant de relations qu'avec Votre Majesté, ne s'adresseront qu'à vous pour avoir la lumière, la chaleur, la vie.
— Mais cela va me ruiner.
— Est-ce qu'un roi se ruine jamais ?
— Je ne puis déjà point payer les Suisses.
— Regardez bien ces nouveaux venus, sire, et dites-moi s'ils vous paraissent gens de grande dépense?
Le roi jeta un regard sur ce long dortoir qui présentait un aspect assez digne d'attention, môme pour un roi accoutumé aux belles divisions architecturales.
Cette salle longue était coupée, dans toute sa longueur, par une cloison sur laquelle le constructeur avait pris quarante- cinq alcôves, placées comme autant de chapelles à côté les unes des autres, et donnant sur le passage à
Tune des extrémités duquel se tenaient le roi et d'Épernon.
Une porte, percée dans chacune de ces alcôves, donnait accès dans une sorte de logement voisin.
Il résultait de cette distribution ingénieuse que chaque gentilhomme avait sa vie publique et sa vie murée.
Au public, il apparaissait par l'alcôve.
En famille, il se cachait dans sa petite loge.
La porte de chacune de ces petites loges donnait sur un balcon,, courant dans4outela longueur du bâtiment.
Le roi ne comprit pas tout d'abord ces subtiles distinctions.
— Pourquoi me les faites-vous voir tous ainsi dormant dans leurs lits? demanda le roi.
— Parce que, sire, j'ai pensé qu'ainsi l'inspection serait plus facile à faire pour Votre Majesté; puis ces alcôves, qui portent chacune un numéro, ont un avantage, c'est de transmettre ce numéro à leur locataire : ainsi chacun de ces locataires sera, selon le besoin, un homme ou un chiffre.
— C'est assez bien imaginé, dit le roi, surtout si nous seuls conservons la clef de toute cette arithmétique. Mais les malheureux étoufferont à toujours vivre dans ce bouge?
— Votre Majesté va faire un tour avec moi si elle le désire, et entrer dans les logements de chacun d'eux.
— Tudieu I quel garde-meubles tu viens de me faire, d'Épernon I dit le roi, jetant les yeux sur les chaises chargées de la défroque des dormeurs. Si j'y renferme les loques de ces gaillards-là, Paris rira beaucoup.
— Il est de fait, sire, répondit le duc, que mes quarantecinq ne sont pas très-somptueusement vêtus; mais, sire, s'ils eussent été tous ducs et pairs...
— Oui, je comprends, dit en souriant le roi, ils me coûteraient plus cher qu'ils ne vont me coûter.
— Eh bien l c'est cela même, sire.
— Combien me coûteront-ils, voyons? Cela me décidera
m LES QUARANTE-CINQ.
peut-être ; car en vérité, d'Épernon, la mine n'est pas appétissante.
— Sire, je sais bien qu'ils sont un peu maigris et hâlés par le soleil qu'il fait dans nos provinces du sud, mais j'étais maigre et hâlé comme eux lorsque je vins à Paris : ils engraisseront et blanchiront comme moi.
— Hum I fit Henri en jetant un regard oblique sur d'Épernon.
Puis, après une pause :
— Sais-tu qu'ils ronflent comme des chantres, tes gentilshommes? dit le roi.
— Sire, il ne faut pas les juger sur cet aperçu, ils ont très-bien dîné ce soir, voyez-vous.
— Tiens, en voici un qui rêve tout haut, dit le roi en tendant l'oreille avec curiosité.
— Vraiment?
— Oui; que dit-il donc? écoute.
En effet, un des gentilshommes, la tête et les bras pendants hors du lit, la bouche demi-close, soupirait quelques mois avec un mélancolique sourire.
Le roi s'approcha de lui sur la pointe du pied.
*- Si vous êtes une femme, disait-il, fuyes! fuyez I
«*- Ahi ahl dit Henri, il est galant celui-là.
— Qu'en dites-vous, sire ?
— Son visage me revient asses.
D'Épernon approcha son flambeau de l'alcôve.
— Puis il a les mains blanches, et la barbe bien peignée.
— C'est le sire Ernauton de Carmainges, un joli garçon, et qui ira loin.
— Il a laissé là-bas quelque amour ébauché, pauvre diable !
— Pour n'avoir plus d'autre amour que celui de son roi, sire ; nous lui tiendrons compte du sacrifice.
— Ohl oh! voilà une bicarré figure qui rient après ton sire... comment donc l'appelles-tu déjà?
*- Ernauton de Carmainges.
— Ah oui! Peste 1 quelle chemise a le numéro 311 on dirait d'un sac de pénitent.
— Celui-là, c'est M. def Chalabre : s'il ruine Votre Majesté, lui, ce ne sera pas, je vous en réponds, sans s'enrichir un peu.
— Et cet autre visage sombre, et qui n'a pas l'air de rêver d'amour?
— Quel numéro, sire?
— Numéro 12»
— Fine lame, cœur de bronze, homme de ressources, M. de Sainte-Malinc, sire.
— Ah çàl mais, j'y réfléchis; sais-tu que tu as eu là une idée, La Valette?
— Je le crois bien; jugez donc un peu, sire, quel effet vont produire ces nouveaux chiens de garde, qui ne quitteront pas plus Votre Majesté que l'ombre le corps; ces molosses qu'on n'a jamais vus nulle part, et qui, à la première occasion, vont se montrer d'une façon qui nous fera honneur à tous.
— Oui, oui, tu as raison, c'est une idée* Mais attends donc
— Quoi ?
— Ils ne vont pas me suivre comme mon ombre dans cet équipage-là, je présume? Mon corps a bonne façon, et je ne veux pas que son ombre, ou plutôt que ses ombres le déshonorent.
— Ah! nous en revenons, sire, à la question du chiffre,
— Comptais-tu l'éluder?
— Non pas, au contraire, c'est en toutes choses la question fondamentale; mais, à l'endroit de ce chiffre, j'ai encore eu une idée.
— D'Épernon ! d'Épernon! dit le roi,
— Que voulez-vous, sire, le *désir de plaire à Votre Majesté double mon imagination.
-^ Allons, voyons, dis cette idée.
136 LES QUÀRÀNTE-CINQ.
— Eh bien ! si cela dépendait de moi, chacun de ces gentilshommes trouverait demain matin, sur le tabouret qui porte ses guenilles, une bourse de mille écus pour le payement du premier semestre,
— Mille écus pour le premier semestre, six mille livres par an! allons donc! vous êtes fou, duc; un régiment tout entier ne coûterait point cela.
— Vous oubliez, sire, qu'ils sont destinés à être les ombres de Votre Majesté; et, vous l'avez dit vous-même, vous désirez que vos ombres soient décemment habillées. Chacun aura donc à prendre sur ses mille écus pour se vêtir et s'armer de manière à vous faire honneur; et sur le mot honneur, laissez la longe un peu lâche aux Gascons. Or, en mettant quinze cents livres pour l'équipement, ce serait donc quatre mille cinq cents livres pour la première année, trois mille pour la seconde et les autres.
— C'est plus acceptable.
— Et Votre Majesté accepte?
— Il n'y a qu'une, difficulté, duc
— Laquelle ?
— Le manque d'argent.
— Le manque d'argent?
— Dame ! tu dois savoir mieux que personne que ce n'est point une mauvaise raison que je te donne là, toi qui n'as pas encore pu te faire payer ta traite.
— Sire, j'ai trouvé un moyen.
— De me faire avoir de l'argent?
•— Pour votre garde, oui, sire.
— Quelque tour de pince-maille, pensa le roi en régardant d'Épernon de côté.
Puis tout haut :
— Voyons ce moyen, dit-il.
— On a enregistré, il y a eu six mois aujourd'hui même, un édit sur les droits de gibfer et de poisson.
— C'est possible.
— Le payement du premier semestre a donné soixantecinq mille écus que le trésorier de l'épargne allait encaisser ce matin, lorsque je l'ai prévenu de n'en rien faire ; de sorte qu'au lie* de verser au trésor, il tient à la disposition de Votre Majesté l'argent de la taxe.
— Je le destinais aux guerres, duc.
— Eh bien, justement, sire. La première condition de la guerre, c'est d'avoir des hommes; le premier intérêt du royaume, c'est la défense et la sûreté du roi; en soldant la garde du roi, on remplit toutes ces conditions.
— La raison n'est pas mauvaise ; mais, à ton compte, je ne vois que quarante-cinq mille écus employés ; il va donc m'en rester vingt-mille pour «mes régiments.
— Pardon, sire, j'ai disposé, sauf le plaisir de Votre Majesté, de ces vingt mille écus.
— ■ Ah I tu -en as disposé?
— Oui, sire, ce sera un à-compte sur ma traite,
— J'en étais sûr, dit le roi; tu me donnes une garde pour rentrer dans ton argent.
— Oh l par exemple, sire!
— Mais pourquoi juste ce compte de quarante-cinq? demanda le roi, passant à une autre idée.
— Voilà, sire. Le nombre trois est primordial et divin ; de plus, il est commode. Par exemple, quand un cavalier a trois chevaux, jamais il n'est à pied : le second remplace le premier qui est las ; et puis il en reste un troisième pour suppléer au second, en cas de blessure ou de maladie. Vous aurez donc toujours trois fois quinze gentilshommes : quinze de service, trente qui se reposeront. Chaque service durera douze heures ; et pendant ces douze heures, vous en aurez toujours cinq à droite, cinq à gauche, deux devant et trois derrière. Que l'on vienne un peu»vous attaquer avec une pareille garde !
— Par la mordieu l c'est habilement combiné, duc, et je te fais mon compliment.
— Regardez-les, sire; en vérité ils font très-bon effet,
— Oui, habillés, ils ne seront pas mal.
— Croyez-vous maintenant que j'aie le droit de parler des dangers qui vous menacent, sireî
— Je ne dis pas.
— J'avais» donc raison?
— Soit.
— Ce n'est pas M. de Joyeuse qui aurait eu cette idée-là.
— D'Épernon ! d'Épernon ! il n'est point charitable de dire du mal des absents.
— Parfandious l vous dites bien du mal des présents, sire.
— Ah ! Joyeuse m'accompagne toujours. Il était avec moi $l la Grève aujourd'hui, lui, Joyeuse.
— Eh bien! moi j'étais ici, sire, et Votre Majesté voit que je n'y perdais pas mon temps.
— Merci, La Valette.
/ — a' propos, Sire, fit d'Épernon, après un silence d'un instant, j'avais une chose à demander à Votre Majesté.
— Cela m'étonnait beaucoup, en effet, duc, que tu ne me demandasses rien.
— Votre Majesté est amère aujourd'hui, sire.
— Eh ! non, tu ne comprends pas , mon ami, dit le roi dont la raillerie avait satisfait la vengeance, ou plutôt tu me comprends mal : je disais que, m'ayant rendu service, tu avais droit à me demander quelque chose; demande donc.
— C'est différent, sire. D'ailleurs, ce que je demande à Votre Majesté, c'est une charge.
— Une charge ! toi, colonel général de l'infanterie, tu veux encore une charge ; mais elle t'écrasera I
— Je suis fort comme Samson pour le service de Votre Majesté; pour le service de Votre Majesté, je porterais le ciel et la terre.
— Demande alors, dit le roi en soupirant*
— Je désire que Votre Majesté me donne le commandement de ces quarante-cinq gentilshommes.
— Comment I dit le roi stupéfait, tu veux marchei devant moi, derrière moi? tu veux te dévouer à ce point? tu veux être capitaine des gardes ?
— Non pas, non pas, sire.
— A la bonne heure ; que veux-tu donc, alors? parle.
— Je veux que ces gardes, mes compatriotes, comprennent mieux mon commandement que celui de tout autre ; maïs je ne les précéderai ni ne les suivrai : j'aurai un second moi-même.
— Il y a encore quelque chose là-dessous, pensa Henri en secouant la tête; ce diable d'homme donne toujours pour avoir.
Puis tout haut :
— Eh bien, soit; tu auras ton commandement.
— Secret?
— Oui. Mais qui donc sera officiellement le chef de mes quarante-cinq? -. ,
— Le petit Loignac
— Ah ! tant mieux l
— Il agrée à Votre Majesté?
— Parfaitement.
— Est-ce arrêté ainsi, sire?
— Oui, mais...
— Mais?...
— Quel rôle joue-t-il près de toi, ce Loignac? '«— 11 est mon d'Épernon, sire.
— 11 te coûte cher alors, grommela le roi.
— Votre Majesté dit?...
— Je dis que j'accepte.
— Sire, je vais chez le trésorier de l'épargne chercher les quarante-cinq bourses.
— Ce soir? *
— Ne faut-il pas que nos hommes les trouvent demain sur leurs chaises?
— C'est juste. Va ; moi, je rentre chez moi.
k — Content, sire? v
— Assez.
— • Bien gardé, dans tous les cas.
— Oui, par des gens qui dorment les poings fermés.
— Ils veilleront demain, sire.
D'Épernon reconduisit .Henri jusqu'à la porte de la galerie, et le quitta en se disant :
- Si je ne suis pas roi, j'ai des gardes comme un roi, et qui ne me coûtent rien, parfandious I
l'ombre de chicot»
Le roi, nous l'avons dit il n'y a qu'un instant, n'avait jamais de déceptions sur le compte de ses amis. Il connaissait leurs défauts et leurs qualités, et il lisait, roi de la terre, aussi exactement dans le plus profond de leur cœur que pouvait le faire le roi du ciel.
IL avait compris tout de suite où voulait en venir d'Épernon; mais comme il s'attendait à ne rien recevoir en échange de ce qu'il donnerait, et qu'il recevait, au contraire, quarante-cinq estafiers en échange de soixante-cinq mille écus, l'idée du GaScon lui parut une trouvaille.
Et puis c'était une nouveauté. Un pauvre roi de France n'est pas toujours grassement fourni de cette marchandise,
si rare môme pour des sujets, le roi Henri III surtout qui, lorsqu'il avait fait ses processions, peigné ses chiens, aligné ses têtes de morts et poussé sa quantité voulue de soupirs, n'avait plus rien à faire.
La garde instituée par d'Épernon plut donc au roi, surtout parce qu'on en parlerait, et qu'il pourrait en conséquence lire sur les physionomies autre chose que ce qu'il y voyait tous les jours depuis dix ans qu'il était revenu de Pologne.
Peu à peu et à mesure qu'il se rapprochait de sa chambre où l'attendait l'huissier, assez intrigué de cette excursion nocturne et insolite, Henri se développait à lui-môme les avantages de l'institution des quarante-cinq, et, comme tous les esprits faibles ou affaiblis, il entrevoyait, s'éclaircissant, . les idées que d'Épernon avait mises en lumière dans la conversation qu'il venait d'avoir avec lui.
— Au fait, pensa le roi, ces gens-là seront sans doute fort braves et seront peut-être fort dévoués ; quelques-uns ont des figures prévenantes, d'autres des faces rébarbatives : il y en aura, Dieu merci! pour tout le monde... et puis c'est beau, un cortège de quarante-cinq épées toujours prêtes à sortir du fourreau !
Ce dernier chaînon de sa pensée, se soudant au souvenir de ces autres épées si dévouées qu'il regrettait si amèrement tout haut et plus amèrement encore tout bas, amena Henri à cette tristesse profonde dans laquelle il tombait si souvent à l'époque où nous sommes parvenus, qu'on eût pu dire que c'était son état habituel. Les temps si durs, les hommes si méchants, les couronnes si chancelantes au front des rois, lui imprimèrent une seconde fois cet immense besoin de mourir ou de s'égayer, pour sortir un instant de cette maladie que déjà, à cette époque, les Anglais, nos maîtres en mélancolie, avaient baptisé du nom de spleen.
11 chercha des yeux Joyeuse, puis ne l'apercevant nulle part, il le demanda.
— Monsieur le duc n'est point encore revenu, dit l'huissier.
— C'est bien. Appelez mes valets de chambre et retirezvous.
— Sire, la chambre de Votre Majesté est prête, et Sa Majesté la reine a fait demander les ordres du roi.
Henri fit la sourde oreille.
— Doit-on faire dire à Sa Majesté, hasarda l'huissier, de mettre le chevet?
~- Non pas, dit Henri, non pas. J'ai mes dévotions, j'ai mes travaux; et puis je suis souffrant, je dormirai seul.
L'huissier s'inclina.
— • A propos, dit Henri se rappelant, portez à la reine ces confitures d'Orient qui font dormir.
Et il remit son drageoir à l'huissier.
Le roi entra dans sa chambre, que les valets avaient en effet préparée.
Une fois là, Henri jeta un coup d'œil sur tous les accès* soires si recherchés, si -minutieux de ces toilettes extravagantes qu'il faisait naguère pour être le plus bel homme de la chrétienté, ne pouvant pas en êtra le plus grand roi.
Mais rien ne lui parlait plus en faveur de ce travail forcé auquel autrefois il s'assujettissait si bravement. Tout ce qu'il y avait autrefois de la femme dans cette organisation hermaphrodite avait disparu. Henri était comme ces vieilles coquettes qui ont changé leur miroir contre un livre de messe : il avait presque horreur des objets qu'il avait le plus chéris.
Gants parfumés et onctueux, masques "de toile fine imprégnés de pâtes, combinaisons chimiques - pour friser les cheveux, noircir la barbe, rougir l'oreille et faire briller les yeux, il négligea tout cela encore comme il le faisait déjà depuis longtemps.
— Mon lit I dit-il avec un soupir.
Deux serviteurs le déshabillèrent, lui passèrent un cale*
LES QUÀRÀNTE-CINQ. 143
çon de fine laine de Frise, et, le soulevant avec précaution, ils le glissèrent entre ses draps.
— Le lecteur de Sa Majesté 1 cria une voix*
Car Henri, l'homme aux longues et cruelles insomnies, se faisait quelquefois endormir avec une lecture, et encore fallait-il maintenant du polonais pour accomplir le miracle, tandis qu'autrefois, c'est-à-dire primitivement, le français lui suffisait.
— Non, personne, dit Henri, pas de lecteur, ou qu'il lise des prières chez lui à mon intention. Seulement, si M. de Joyeuse sentre, amenes-le-moL
— Mais s'il rentre tard, sire?
— Hélas ! dit Henri, il rentre toujours tard ; mais à quelque heure qu'il rentre, vous entende*, amenez-le.
Les serviteurs éteignirent les cires, allumèrent près du feu une lampe d'essences qui donnaient des flammes pâles et bleuâtres, sorte de récréation fantasmagorique dont le roi se montrait fort épris depuis le retour de ses idées sépulcrales, puis ils quittèrent sur la pointe des pieds sa chambre silencieuse.
Henri, brave en face d'un danger véritable, avait toutes les craintes, toutes les faiblesses des enfants et des femmes. Il craignait les apparitions, il avait peur des fantômes, et cependant ce sentiment l'occupait. Ayant peur, il s'ennuyait* moins, semblable en cela à ce prisonnier qui, ennuyé de l'oisiveté d'une longue détention, répondait à ceux qui lui annonçaient qu'il allait subir la question :
— Bon 1 cela me fera toujours passer un instant* Cepondant, tout en suivant les reflets de sa lampe sur les
murailles, tout en sondant du regard les angles les plus obscurs de sa chambre, tout en essayant de saisir les moin* dres bruits qui eussent pu dénoncer la mystérieuse entrée d'une ombre, les yeux de Henri, fatigués du spectacle de 1? journée el de la course du soir, se voilèrent, et bientôt il s'endormit ou plutôt s'engourcut dans ce calme et cette solitude»
Mais les repos de Henri n'étaient pas longs. Miné par cette fièvre sourde qui usait la vie en lui pendant le sommeil comme pendant la veille, il' crut entendre du bruit dans sa chambre et se réveilla.
— Joyeuse, demanda-t-il, est-ce toi?
Personne ne répondit.
Les flammes de la lampe bleue s'étaient affaiblies; elles ne renvoyaient plus au plafond de chêne sculpté qu'un cercle blafard qui verdissait l'or des caissons.
— Seul 1 seul encore, murmura le roi. Ah I le prophète a raison : Majesté devrait toujours soupirer. Il eût mieux fait de dire : Elle soupire toujours.
Puis, après une pause d'un instant :
— Mon Dieu 1 marmotta-t-il en forme de prière, donnezmoi la force d'être toujours seul pendant ma vie, comme .seul je serai après ma'mortl
— Eh 1 eh ! seul après ta mort, ce n'est pas sûr, répondit une voix stridente qui vibra comme une percussion métallique à quelques pas du lit; et les vers, pour qui les prends-tu?
Le roi, effaré, se souleva sur son séant, interrogeant avec anxiété chaque meuble de la chambre.
— Oh 1 je connais cette voix, murmura-t-il.
— C'est heureux, répliqua la voix.
Une sueur froide passa sur le front du roi.
— On dirait la voix de Chicot, soupira-t-il.
— Tu brûles, Henri, tu "brûles, répondit la voix.
Alors Henri, jetant une jambe hors du lit, aperçut à quelque distance de la cheminée, dans ce-même fauteuil qu'il avait désigné une heure auparavant à d'Épernon, Une tête sur laquelle le feu attachait un de ces reflets fauves qui seuls, dans les fonds de Rembrandt, illuminent un personnage qu'au premier coup d'oeil on a peine à apercevoir.
Ce reflet descendait sur le bras du fauteuil, où était appuyé le bras du personnage, puis sur son genoux osseux et
•aillant, puis sur un coude-pied formant angle droit avec une jambe nerveuse, maigre et longue outre mesure.
— Que Dieu mè protège ! s'écria Henri, c'est l'ombre de Chicot!
— Ahl mon pauvre Henriquet, dit la voix, tu es donc toujours aussi niais?
— Qu'est-ce à dire?
— Les ombres ne parlent pas, imbécile, puisqu'elles n'ont pas de corps, et par conséquent pas de langue, reprit la figure assise daps le fauteuil.
— Tu es bien Chicot, alors? s'écria le roi ivre de joie.
— Je ne veux rien décider à cet égard; nous verrons plus tard ce que je suis, nous verrons.
— Comment 1 tu n'es donc pas mort, mon pauvre Chicot?
— Allons, boni voilà que tu cries comme un aigle; si fait, au contraire, je suis mort, cent fois mort !
— Chicot, mon seul ami !
— Au moins tu as cet avantage sur moi, de dire toujours la même chose. Tu n'es pas changé, peste l
— Mais toi, toi, dit tristement le roi, es-tu changé, Chicot?
— Je l'espère bien.
— Chicot, mon ami, dit le roi en posant ses deux pieds sur le parquet, pourquoi m'as-tu quitté, dis?
— Parce que je suis mort.
— Mais tu disais tout à l'heure que tu ne l'étais pas?
— Et je le répète.
— Que veut dire cette contradiction?
— Cette contradiction veut dire, Henri, que je suis mort pour les uns et vivant pour les autres.
— Et pour moi, qu'es-tu ?
— PoHr toi je suis mort.
— Pourquoi mort pour moi?
— C'est facile à comprendre : écoute bien.
— Oui.
— Tu n'es pas le maître chez toi.
— Comment?
— Tu ne peux rien pour ceux qui te servent
— Mons Chicot!
— Ne nous fâchons pis, *ra je me fâchel
— Oui, tu as raison, dit le roi, tremblant que l'ombre de Chicot ne s'évanouit; parle, mon ami, ^parle.
— Eh bien! donc, j'avais une.petfte affaire à vida: avec M. de Mayenne, ta te le rappelles?
— Parfaitement.
— Je la vide, bien; je rosse ce capitaine sans pareil, trèsbien; il me fait chercher pour me pendre, et toi, sur qui je comptais pour me défendre contre ce feéros, tu m'abandonnes; au lieu de l'achever, tu te raccommodes avec lui. Qu'ai-je fait alors? je me suis déclare mort et enterré par l'intermédiaire de mon ami Gorenfiot; de sorte que depuis ce temps M. de Mayenne, qui me cherchait, ne me cherche plus.
— Affreux courage que tu as eu Ul, Chicot! ne savais-tu pas la douleur que me causerait ta mort, dis?
— Oui, c'est courageux, mais ce n'est pas affreux du tout. Je n'ai jamais vécu si tranquille que depuis que tout le monde est persuadé que je ne vis plus.
— Chicot ! Chicot ! mon ami, s'écria le roi, ta m'épouvantes, ma tête se perd.
— Ah bah! c'est d'aujourd'hui que tu t'aperçois de cela, toi?
— Je ne sais que croire.
— Dame ! il faut pourtant t'arrôter à quelque chose : que crois-tu, voyons?
— Eh bien! je crois que tu es mort et que tu reviens.
— Alors, je mens : tu es poli.
— Tu me caches une partie de la vérité, du moins; mais tout à l'heure, comme ces spectres 4e l'antiquité, tu vas me dire des choses terribles.
— Ah! quant à cela, je ne dis pas non. Apprête4oi donc, pauvre roi!
— Oui, oui, continua Henri, avoue que tu es une ombre suscitée par le Seigneur.
— J'avouerai ce que tu voudras.
— Sans cela, enfla, comment serais-tu venu ici par ces corridors gardés? comment ie trouverais-tu là, dans ma chambre, près de moi? Le premier venu entre donc au Louvre, maintenant? c'est donc comme cela qu'on garde le noit
Et Henri, s'ajjandonnant tout «ntier à la terreur imaginaire qui venait de le saisir, se rejeta dans son lit, prût à se Gonvrir la tête iavec fies drapa.
— La, la, la ! dit Chicot avec un accent qvi cachait quelque pitié et beaucoup de sympathie, la! ne t'écbaufte pas, tu n'as qu'à me toucher pour te convaincre.
~~ Tu n'es donc pas on messager de vengeance?
— Ventre de biche J est-ce que j'ai des cornes connue Sa*- , tan ou une épée flamboyante comme l'archange Michel.?
— Alors, oommeet es4u entré?
— Tu y reviens?
— Sans doute.
— Eh bien! comprends ♦donc que j'ai toujours ma clef, celle que tu me donnas et que je me pendis au cou pour faire enrager les gentilshommes de ta chambre, qui n'avaient que le droit de se la pendre au derrière; eh bien ! avec cette clef on entre, et je suis entré.
— Par la porte secrète, alors?
— Eh! sans doute.
— Mais pourquoi es-tu entré aujourd'hui plutôt qu'hier? —i Ah! c'est vrai, voilà la question; eh bien! tu vas le
savoir.
Henri abaissâmes draps, et avec le môme accent de naïveté qu'eût pris un enfant :
— Ne me dis rien de désagréable, Chicot, reprit-il, je tîe
prie; oh! si tu savais quel plaisir me fait éprouver ta voixl
— Moi, je te dirai la vérité, voilà tout : tant pis si la vérité est désagréable.
— Ce n'est pas sérieux, n'est-ce pas, dit le roi, ta crainte de M. de Mayenne?
— C'est très-sérieux, au contraire* Tu comprends : M. de Mayenne m'a fait donner cinquante coups de bâton, j'ai pris ma revanche et lui ai rendu cent coups de fourreau d'épée; suppose que deux coups de fourreau d'épée valent un coup de bâton, et nous sommes manche à manche; gare la belle , Suppose qu'un coup de fourreau d'épée vaille un coup de bâton, ce peut être l'avis de M. de Mayenne, alors il me redoit cinquante coups de bâton ou de fourreau d'épée : or je ne crains rien tant que les débiteurs de ce genre, et je ne fusse -pas même venu ici, quelque besoin que tu eusses de moi, si je n'eusse pas su M. de Mayenne à Soissons.
— Eh bien ! Chicot, cela étant, puisque c'est pour moi que tu es revenu, je te prends sous ma protection, et je veux...
— Que veux-tu? Prends garde, Henriquet; toutes les fois que tu prononces les mots : je veux, tu es prêt à dire quelque sottise*
— r i Je veux que tu ressuscites, que tu sortes en plein jour*
— La! je le disais bien.
— Je te défendrai*
— Bon.
— Chicot, je t'engage ma parole royale.
— Bast! j'ai mieux que cela.
— Qu'as-tu?
— J'ai mon trou, et j'y reste*
— Je te défendrai, te dis-jel s'écria énergiquement le roi en se -dressant sur la marche de son lit*
— Henri, dit Chïeot, tu vas t'enrhumer; recouche-toi, je t'en supplie. '
— Tuas raison; mais c'est qu'aussi tu m'exaspères, dit
le roi en so rengainant entre ses draps. Comment, quand moi, Henri de Valois, roi de France, je me trouve assez de Suisses, d'Écossais,' de gardes françaises et de gentilshommes pour ma défense, monsieur Chicot ne se trouve point content et en sûreté !
— Écoute, voyons : comment as-tu dit cela? Tu as les Suisses?...
— Oui, commandés par Tocquenot.
*— Bien. Tu as les Écossais?...
— Oui, commandés par Larchant
— Très-bien. Tu as les gardes françaises?..,
— Commandées par Crillon.
— A merveille. Et puis après?
— Et puis après? Je ne sais si je devrais te dire cela.
— Ne le dis pas : qui te le demande?
— Et puis après, une nouveauté, Chicot.
— Une nouveauté? *
— Oui, figure-toi quarante-cinq braves gentilshommes.
— Quarante-cinq! comment dis-tu cela?
— Quarante-cinq gentilshommes.
— Où les as-tu trouvés? ce n'est pas à Paris, en tout cas? ■s- Non, mais ilsy sont arrivés aujourd'hui, à Paris.
— Oui-da! oui-dal dit Chicot, illuminé d'une idée subite; je les connais, tes gentilshommes.
— Vraiment l
— Quarante-cinq gueux auxquels il ne manque que la besace.
— Je ne dis pas.
— Des figures à mourir de rire !
— Chicot, il y a parmi eux des hommes superbes.
— Des Gascons enfin, comme le colonel général de ton infanterie.
— Et comme toi, Chicot.
— Oh! mais, moi, Henri, c'est bien différent; je m suis plus Gascon depuis que j'ai quitté la Gascogne.
— Tandis qu'eux?...
— C'est tout le contraire : ils n'étaient pas Gascons en Gascogne, et ils sont doubles Gascons ici.
— N'importe, j'ai quarante-cinq redoutables épées,
-" Commandées par cette quarante-sixième redoutable épée qu'on- appelle d'Épernon?
— Pas précisément.
— Et par qui?
— Par Loignac.
— Peuh !
— Ne vas-tu pas déprécier Loignac, à présent ?
— Je m'en garderais fort, c'est mon cousin an vingt-sep* tième degré.
— Vous êtes tous parents, vous antres Gascons.
— C'est tout le contraire de vous autres Valois, qui ne l'êtes jamais.
— Enfin, répondras-tu?
— A quoi?
— A mes quarante-cinq.
— Et c'est avec cela que tu comptes te détendre?
— Oui, par lamordieul oni, s'écria Henri irrité. Chkot, ou son ombre, car n'étant pas mieux renseigné
que le roi la-dessus, nous sommes obligé de laisser nos lecteurs dans le doute; Chicot, disons-nous, se laissa glisser dans le fauteuil, tout en appuyant ses talons au rebord de ce même fauteuil, de sorte que ses genoux formaient le sommet d'un angle plus élevé que sa tête.
— Eh bien! moi, dit-il, j'ai plus de troupes que toi*
— Des troupes? tu as des troupes?
— Tiens ! pourquoi pas?
— Et quelles troupes?
— Tu vas voir. J'ai d'abord toute l'armée que MM. de Guise se font en Lorraine.
— EsHufou?
— - Non pas, une vraie armée, six mille hommes au moins*
LES QUÀRÀNTE-CINQ. 15i
— Mais à quel propos, voyons, toi qui as si peur de M. de Mayenne, irais-tu te faire défendre précisément par les soldats de M. de Guise?
— Parce que je suis mort.
— Encore cette plaisanterie!
— Or, c'était à Chicot que M. de Mayenne en voulait. J'ai donc profité de cette mort pour changer de corps, de nom et de position sociale.
— Alors tu n'es plus Chicot? dit le roi.
— Non.
— Qu'es^tu donc?
— Je suis Robert Briquet, ancien négociant et ligueur.
— Toi, ligueur, Chicot?
— Enragé; ce qui fait, vois-tu, qu'à la condition de ne pas voir de trop près M. de Mayenne, j'ai pour ma défense personnelle, à moi Briquet, membre de la sainte Union, d'à bord l'armée des Lorrains, ci: six mille hommes; retiens bien les chiffres..
— J'y suis.
— Ensuite cent mille Parisiens à peu près.
— Fameux soldats !
— Assez fameux pour te gêner fort, mon prince. Donc, cent mille et six mille, cent six mille; ensuite le parlement, le pape, les Espagnols, M. le cardinal de Bourbon, les Flamands, Henri de Navarre, le duc d'Anjou.
— Commences-tu à épuiser la liste? dit Henri impatienté.
— Allons doncl il me reste encore trois sortes de gens.
— Dis.
— Lesquels t'en veulent beaucoup.
— Dis.
— Les catholiques d'ahord.
— Ah ! oui, parce que je n'ai exterminé qu'aux trois quarts lès huguenots.
— Puis les huguenots, parce que tu les as aux trois quarts exterminés.
.SMS. - -jesm^hk— k
m LES QUARANTE-CINQ.
«-«Ah! oui; et les troisièmes?
— Que dis-tu des politiques, Henri?
— Ah! oui, ceux qui ne veulent ni de moi, ni de mon frère, ni de M. de Guise.
— Mais qui veulent bien de ton beau-frère de Navarre.
— Pourvu qu'il abjure.
— Belle affaire ! et comme la chose rembarrasse, n'est-ce pas?
— Ah ça ! mais les gens dont tu me parles là..*
— Eh bien?
— C'est toute la France?
— Justement : voilà mes troupes, à moi qui suis ligueur. Allons, allons! additionne et compare.
— Nous plaisantons, n'est-ce pas, Chicot? dit Henri, sen^ tant certains frissonnements courir dans ses veines.
— Avec cela que c'est l'heure de plaisanter, quand tu es seul contre tout le monde, mon pauvre Henriquet!
Henri prit un air de dignité tout à fait royal.
— Seul je suis, dit-il, mais seul aussi je commande. Tu me fais voir une armée, très-bien. Maintenant, montre-moi un chef. Oh! tu vas me désigner M. de Guise; ne vois-tu pas que je le tiens à Nancy? M. de Mayenne? tu avoues toimême qu'il est à Soissons; le duc d'Anjou? tu sais qu'il est à Bruxelles; le roi de Navarre? il est à Pau; tandis que moi, je suis seul, c'est vrai, mais libre chez moi et voyant venir l'ennemi comme, du milieu d'une plaine, le chasseur voit sortir des bois environnants son gibier, poil ou plume.
Chicot se gratta le nez. Le roi le crut vaincu.
— Qu'as-tu à répondre à cela? demanda Henri.
— Que tu es toujours éloquent, Henri! Il te reste la langue : c'est en vérité plus que je ne croyais, et je t'en fais mon bien sincère compliment; mais je n'attaquerai qu'une chose dans ton discours.
— Laquelle?
— Oh! mon Dieu, rien, presque rien, une figure de rhétorique; j'attaquerai ta comparaison.
LES QUÀRÀNTE-CINQ. 153
— En quoi?
— - En ce que tu prétends que tu es le chasseur attendant le gibier à l'affût, tandis que je dis, moi, que tu es au contraire le gibier que le chasseur traque jusque dans son gîte.
— Chicot i
—Voyons, l'homme à l'embuscade, qui as-tu vu venir, dis?
— Personne, pardieu !
— il est venu quelqu'un cependant.
— Parmi ceux que je t'ai cités?
— Non, pas précisément, mais à peu près.
— Et qui est venu?
— Une femme.
— Ma sœur Margot?
— Non, la duchesse de Montpensier.
— Elle! à Paris?
— Eh ! mon Dieu, oui.
— Eh bienl quand cela serait, depuis quand ai-je peur des femmes?
— C'est vrai, on ne doit avoir peur que des hommes. Attends un peu dors. Elle vient en avant-coureur, entends-tu? elle vient annoncer l'arrivée de son frère.
— L'arrivée de M. de Guise?
— Oui.
— Et tu crois que cela m'embarrasse?
— Oh ! toi, tu n'es embarrassé de rien.
— - Passe-moi l'encre et le papier.
— Pourquoi faire? pour signer l'ordre à M. de Guise de rester à Nancy?
— Justement. L'idée est bonne, puisqu'elle t'est venue en même temps qu'à moi.
— Exécrable! au contraire.
— Pourquoi?
— 11 n'aura pas plus tôt reçu cet ordre-là qu'il devinera que sa présence est urgente à Paris, et qu'il accourra.
iU LES QUARANTE-CINQ.
Le roi sentit la colère lui monter au front* il regarda Chicot de travers»
— Si vous n'êtes revenu que pour me faire des communications comme celle-là, vous pouviez bien vous tenir où vous étiez,
— Que veux-tu, Henri, les fantômes ne sont pas flatteurs» ■— Tu avoues donc que tu es un fantôme?
— Je ne l'ai jamais nié.
— Chicot!
— Allons ! ne te fâche pas, car de myope que tu es, tu deviendrais aveugle. Voyons, ne m'as-tu pas dit que tu retenais ton frère en Flandre?
— Oui, certes, et c'est d'une bonne politique, je le maintiens.
— Maintenant, écoute, et ne nous fâchons pas : dans quel but penses-tu que M. de Guise reste à Nancy?
— Pour y organiser une armée.
— Bienl du calme... A quoi destine-t-il cette armée?
— Ah ! Chicot, vous me fatiguez avec toutes ces questions.
— Fatigue-toi, fatigue-toi, Henri! tu t'en reposeras mieux plus tard, c'est moi qui te le promets. Nous disions donc qu'il destine cette armée?... x
— A combattre les huguenots du nord.
— Ou plutôt à contrarier ton frère d'Anjou, qui s'est fait nommer duc de Brabant, qui tâche de se bâtir un petit trône en Flandre, et qui te demande constamment des secours pour arriver à ce but.
— Secours que je lui promets toujours et que je ne lui enverrai jamais, bien entendu.
— A la grande joie de M* le duc de Guise. Eh bien ! Henri, un conseil.
— Lequel? *
— Si tu feignais une bonne fois d'envoyer ces secours promis, si ce secours s'avançait vers Bruxelles, ne dût-il aller qu'à moitié chemin?
— Ah! oui, s'écria Henri, je comprends : M» de Guise ne bougerait pas de la frontière*
— Et la promesse que nous a faite madame de Montpensier, à nous autres ligueurs, que M. de Guise serait à Paris ayant huit jours?...
— Cette promesse tomberait à l'eau.
— C'est toi qui Tas dit, mon maître, fit Chicot en prenant toutes ses aises. Voyons, que penses-tu du conseil, Henri?
— Je le crois bon.** cependant...
— Quoi encore?
— Tandis que ces deux messieurs seront occupés l'un par l'autre, là-bas, au nord.-
— Ah! oui, le midi, n'est-ce pas? Tu as raison, Henri, c'est du midi que viennent les orages.
— Pendant ce temps-là, mon troisième fléau ne se mettra-t-il pas en branle ? Tu sais ce qu'il fait, le Béarnais?
— Non, le diable m'emporte!
— Il réclame.
■— Quoi?
— Les villes qui forment la dot de sa femme.
— Bah! voves-vous l'insolent, à qui l'honneur d'être allié à la maison de France ne suffit pas, et qui se permet de réclamer ce qui lui appartient!
— Cahors, par exemple, comme si c'était d'un bon poli, tique d'abandonner une pareille ville à un ennenp
— Non, en effet, ce ne serait pas d'un bon politique; mais ce serait d'un honnête homme, par exejnple.
— Monsieur Chicot!
— Prenons que je n'ai rien dit; tu sais que je ne me mêle pas de tes affaires de famille.
— Mais cela ne m'inquiète pas : j'ai mon idée.
— Bon!
— Revenons donc au plus pressé.
— A la Flandre?
— J'y vais donc envoyer quelqu'un, en Flandre, à mon frère... Mais qui enverrai-je? à qui puis-je me fier, mon Dieul pour une mission de cette importance?
— - Dame!...
— Ah l j'y songe.
— Moi aussi.
— Vas-y, toi, Chicot.
— Que j'aille en Flandre, moi?
— Pourquoi pas?
— Un mort aller en Flandre! allons donc!
— Puisque tu n'es plus Chicot, puisque tu es Robert Briquet»
— Bon ! un bourgeois, un ligueur, un ami de M. de Guise, faisant les fonctions d'ambassadeur près de M. le duc d' Anjou j
— C'est-à-dire que tu refuses?
— Pardieu!
— Que tu me désobéis?
— Moi, te désobéir! Est-ce que jeté dois obéissance?
— Tu ne me dois pas obéissance, malheureux !
— M'as-tu jamais rien donné qui m'engage avec toi? Le, peu que j'ai me vient d'héritage. Je suis gueux et obscur. Fais-moi duc et pair, érige en marquisat ma terre de la Chicoterie; dote-moi de cinq cent mille écus, et alors nous causerons ambassade.
Henri allait répondre et trouver une de ces bonnes raisons comme en trouvent toujours les rois quand on leur fait de semblables reproches, lorsqu'on entendit grincer sur sa tringle la massive portière de velours.
— M. le duc de Joyeuse! dit la voix de l'huissier.
— Eh! ventre de biche! voilà ton affaire I s'écria Chicot. Trouve-moi un ambassadeur pour te représenter mieux que ne le fera messire Anne, je t'en défie !
— Au fait, murmura Henri, décidément ce diable d'homme est de meilleur conseil que ne l'a jamais été aucun de mes ministres.
— Ah I tu en conviens donc? dit Chicot,
Et il se renfonça dans son fauteuil en prenant la forme d'une boule, de sorte que le plus habile marin du royaume, accoutumé à distmguer le moindre point des lignes de l'horizon, n'eût pu distinguer une saillie au delà des sculptures du grand fauteuil dans lequel il était enseveli.
M. de Joyeuse avait beau être grand amiral de France, il n'y voyait pas plus qu'un autre.
Le roi poussa un cri de joie en apercevant son jeune favori, et lui tendit la main.
— Assieds-toi, Joyeuse, mon enfant, lui dit-il. Mon Dieu! que tu viens tard î
— Sire, répondit Joyeuse, Votre Majesté est bien obligeante de s'en apercevoir.
Et le duc, s'approchant de l'estrade du lit, s'assit sur les coussins fleurdelisés épars à cet effet sur les marches de cette estrade.
, DE LA, DIFFICULTÉ Qu'à UN KOI DE TROUVER DE BONS