SCENE XIII Caroline, Tournesol, Van Folmeseli, les Odalisques
Caroline
Enfin, les voilà partis !
Tournesol
Crédié, j'ai eu chaud !
\'an Folmesch
Parions qu'ils auront tout bu?
Caroline
Et ils ont même emporté les flacons.
Tournesol
Ah ! ^Mademoiselle Caroline, vous avez été notre sauveur !
\'an Folmesch
Notre Providence !... Mais j'étouffe et ils ont emporté les bouteilles !
Les Odalisques, couchées sur les tapis et coussins
Au loin on n'entend plus de bruit, Le ciel a cache ses étoiles, La lune se couvre de voiles, Mystérieuse et sombre nuit !
(Sur la musique qui continue.)
Ça ne peut pas durer ainsi. N'y aura-t-il pas un moyen de hâter la fin de ce siège? Si seulement les Français pouvaient s'emparer de la poterne que commande ce vieil ivrogne !
Van Folmesch
Pour cela, il faudrait les prévenir.
Tournesol
Oui, mais comment?
Van Folmesch
Sans compter c{ue la porte doit être solidement barricadée.
Tournesol
Le mieux serait de les faire pénétrer dans cette maison pendant qu'ils sont tous ivres-morts.
CaroHue
Cela me paraît difficile, et votre enjambée de quatre-vingts pieds plutôt emblématique !
Tournesol
Vous croyez?... Pourtant si on trouvait une corde pour atteindre en bas du rempart?
Caroline
Une corde de quatre-vingts pieds?
Van Folmesch
J'ai bien un morceau de corde de pendu dans mon portemonnaie.
Imbécile ! de quatre-vingts pieds, on vous dit.
Que feriez-vous alors?
Tournesol
Ce que je ferais?... Mais un de nous se dévouerait pour aller prévenir nos camarades français, et avec cette corde on remonterait une échelle, voilà tout !
Caroline
Je comprends... mais où la trouver? Toutes nos écharpes réunies ne feraient pas la moitié de cette hauteur.
Tournesol
Attendez ! un trait de lumière, bien que ce soit la nuit qui me l'inspire.
Caroline Qu'est-ce que vous faites?
Tournesol, retirant son pantalon mameluk, sous lequel est son pantalon européen Vous le voyez, je me déculotte...
Caroline
Hein? Devant moi?
Tournesol
Té, faites-en autant, Caroline.
Caroline
Vous êtes pompette, sans doute.
Van Folniesek
Nous n'avons pourtant rien bu...
Faites comme moi, Monsieur Van Folmesch.
Van Foliiiesch
Que je... comme ça, devant tout le monde ! Oh ! Oh ! je ne saurais...
Tournesol
Pensez- vous que je consentisse à porter plus longtemps cette livrée déshonorante?
, Van Folmeseh, retirant sa culotte turque Vous avez raison, ^Monsieur Marins, déculottons-nous.
Tournesol, avec emphase
Et maintenant, ô belles éplorées, grâce à cette nuit sombre, que vos pudeurs ne s'effarouchent pas. Tressez-moi une corde de vos écharpes, de vos turbans et s'il le faut de vos chemises même, et permettez-moi d'aller ainsi chercher ces poètes amoureux que vous appelez dans vos chants depuis de longs jours ! Ces héros, ces Français, qui vous parleront de l'amour! Caroline, dites-leur ça en turc.
CaroUne
Eh bien, soit, mais tenez-vous à l'écart... et soyez discrets.
TRIO ET ENSEMBLE Caroline, nnx Odalisques
Avez-vous compris son discours, Il vous faut quitter vos atours.
Allons, allons, mesdemoiselles, Donnez écharpes et jupons; Nous en construirons des échelles.
(A une odalisque.) Allons, Mademoiselle, allons.
Les Odalisques
Quoi, pour plaire au beau militaire.
Devrons-nous aller jusqu'au bout?
Caroline
Voulez-vous pas les satisfaire?
Les Odalisques
Soit, s'il faut, nous donnerons tout.
{Elles commencent à se déshabiller. Sélika et des négresses attachent les vêtements les uns à la suite des autres.)
Tournesol, à Van Folmeseh
Mon cher, quelle belle peinture !
Où trouver un pareil tableau?
Plus merveilleux ! plus vrai ! plus beau !
Pour le peintre de la nature?
Voyez les superbes contours
Que nous révèle de chacune.
Lorsqu'elle quitte ses atours,
L^n indiscret rayon de lune.
Caroline, après avoir regardé sur le rempart Mais pour atteindre jusqu'en bas, 11 manque encore quelques coudées.
Les Odalisques
Toutes nos jupes sont données...
Eh bien ! alors, donnez vos bas.
Les Odalisques
Nos écharpes sont attachées.
Et des bas... nous n'en avons pas.
Caroline
Alors, donnez votre chemise, On va les nouer bout à bout.
{La lune disparaît un instant pour reparaiire.)
Van Folmesch
Oh ! mon ami, quelle heure exquise !
Tournesol, désappointé Mais l'on ne voit plus rien du tout.
Van Folmesch
Ah ! l'ineffable rayon de lune.
Qui nous révèle les contours.
De l'odalisque blonde ou brune.
Lorsqu'elle quitte ses atours.
(La lune éclaire ce tableau.)
(Sélika, aidée d'autres esclaves, fait passer la corde par dessus le rempart, et on en attache l'extrémité à un créneau.)
Caroline, à Tournesol et à Van Folmesch
Et maintenant, sur la corde glissante, Qui de vous deux va quérir nos soldats? ...Vous hésitez?... Je suis compatissante. J'irai, Messieurs, ne bougez pas...
Tournesol et Van Folmesch Eh quoi ! sublime Caroline, Vous iriez chercher nos soldats, Pour nous sauver, noble héroïne. Vous allez braver le trépas.
Tournesol
Un homme de ma pétulance.
C'est vrai, s'y briserait les os.
Et l'on a vu la Providence Qui laissait périr des héros.
Van Folmesch
Moi qui n'ai pas sa pétulance.
Rien ne garantirait mes os.
(A Caroline.) Vous êtes notre Providence,
Nous ne sommes pas des héros.
Tournesol et Van Folmesch, ensemble Sur ce rempart, noble liéroïne.
Tous les deux nous vous attendrons, De cœur, sublime Caroline, De cœur là-bas nous vous suivrons.
Caroline
Je vais tenter la délivrance, Si la corde rompait, hélas !
Mes chers amis, ne pleurez pas.
Si je tombe... c'est pour la France.
Tournesol et Van Folmesch, avec une émotin exagérée Avant, sublime Caroline, D'aller prévenir nos soldats.
Embrassez-nous, chère héroïne.
Et nos vœux vous suivront en bas.
{Elle les embrasse, puis enjambe le parapet et prenant la corde, disparait. La niusique continue.)