SCÈNE V Ali, Bajazet
Ali, abasourdi Prendre mes femmes!!! Elle est forte, celle-là... Ils ont une fiére audace, ces Messieurs, avec leurs bonnets à poils. Bajazet? Tu veilleras à ce que toutes les portes soient bien fermées, tu
m'entends... N'oublie pas que que tu es le gardien de mon sérail. (A part.) Dire que j'en suis arrivé là ! à ne plus pouvoir me séparer d'elles...
* Bajazet Hélas !
Ali Tu dis?
Bajazet Rien , . .
Ali Si seulement... le lieutenant Julien était de retour, il me protégerait, lui qui est la bravoure même, contre ces ours menaçants. (A Bajazet.) On n'a pas de nouvelles du lieutenant Julien?
Bajazet
Non, la malle-poste n"est pas encore arrivée.
Je suis anxieux de le revoir, ce cher ami ! Comme il est rapidement monté en grade ! Le voilà aujourd'hui officier, en raison de sa brillante conduite devant Boukaril où, paraît-il, il s'est conduit en héros.
Bajazet
Oui, il voulait même m'étrangler lorsqu'il découvrit la retraite où j'avais conduit Mademoiselle Irma.
AU
Charmant garçon!... D'ailleurs, je lui suis très obligé d'avoir bien voulu, en allant à Paris, solliciter de son ministre l'autorisation d'épouser mon ancienne esclave...
Bajazet, à part Mademoiselle Irma !
Ali
Se charger de porter à ma fille un excellent pot de confitures de roses.
Bajazet, riant, à part
Le restant du pot!... (Haut.) Qu'est-ce cpie vous lui donnerez pour sa peine?
Ali Imbécile ! crois-tu que ce jeune homme accepterait comme toi un batchich. A propos, t'es-tu seulement informé, comme je te l'avais ordonné?...
Bajazet Oui, seigneur.
Ali Eh bien?
Bajazet Je n'ai rien découvert.
Tu n'as rien découvert ! Je ne la retrouverai donc jamais, cette femme ! cette femme exquise qui, durant cette nuit fameuse de la prise de-Boukaril, me fit passer un moment si agréable !.
Bajazet, à part Ah ! Ah !
Ali
^Malheureusement, dans la bagarre, elle disparut subitement, et jamais depuis je n'ai pu la reconnaître parmi les femmes de mon harem ! Pourquoi ne s'est-cUe jamais rappelée à mon souvenir?
Bajazet
Oh ! oui, pourquoi?
Ali
Quelle est-elle? Où est-elle? Voilà le secret de mes tourments. Voilà pourquoi, moi c(ui autrefois aurais tout tenté pour m'en défaire, je suis devenu jaloux de toutes mes femmes !...
Bajazet, à part Ça rend bête, l'amour !
Ali
Et pourtant ne lui laissé-je point prendre une mèche de mes cheveux à cette adorable créature ! {I\Iontrant son crâne à Bajazet.) Dis-moi, Bajazet, regarde un peu mon Mahomet, est-ce qu'ils repoussent?
Bajazet, examinant
Un, deux, trois... je n'en vois que trois !
Ali
Pas un de plus?
Attendez. (// examine avec attention et frappe violemment de la main sur la tête d'Ali.)
Ali Aïe ! (Furieux.) Qu'est-ce que tu as fait Bajazet?,
Bajazet, souriant C'était une puce !...
AU
Avais-tu besoin de frapper si fort? animal !
Bajazet
C'était pour ne pas la manquer...
Ali, avec expansion Ah ! je donnerais tout à l'heure mon coffret de bois de santal avec dix-mille sequins d'or dedans...
Bajazet
Pas possible !... à moi.
Ali
A toi! vilain singe? à celle qui me fit connaître les joies du Paradis !...
Bajazet Et si je la découvre?
Ali Si tu la découvres ?
Ali
Si tu la découvres?... Eh bien... je te donnerai... une de mes vieilles pipes !
Grand merci... je ne fume pas. Et d'ailleurs, comme vous n'avez aucun indice...
Ali
Pas d'indice? Tu plaisantes? J'ai mieux qu'un indice. J'ai une preuve.
Bajazet Une preuve ?
Ali Deux mots que cette femme me dit dans la plus stricte intimité.
Bajazet
Quels mots, seigneur?
Ali
Gros malin ! Si je te les disais, tu t'entendrais avec une de ces coquines pour les lui faire répéter et partager avec elle mes sequins. Tu me crois aussi bête que toi, Bajazet?
Bajazet
Oh ! seigneur !... si l'on peut dire !...
Ali
Non, mon ami, amène-moi une femme qui prononce la phrase sacramentelle, et alors nous verrons; sinon, je la découvrirai moimême.
Bajazet Oh ! Oh !
Ali
Parfaitement... Dussê-je passer en revue tout mon harem... Dussè-je y mettre dix ans.
Il vous faudra bien ce temps-là !
Ali ;