Dans le Nain Jaune, où ces Médaillons ont déjà . paru
désirent entrer dans cette bonne maison des Débats, désirent encore plus fort entrer à l'Académie. C'est le salon, et c'est l'antichambre qui y mène, que l'Académie et le Journal des Débats !
Enfin, une autre grande raison encore de la solidité de la gloire de M. Villemain, c'est la position toute-puissante qu'il eut si longtemps dans l'Univeisité. Mère Gigogne de professeurs, qui en a tant pondu à tous les degrés de la hiérarchie universitaire, M. Villemain a appris à ces gens-là, qui stylent nos enfants depuis tant d'années, que M. Villemain est le brillant et spirituel M. Villemain. L'épilhète-momie est restée à poste fixe sur le bec de tant de perroquets ! M. Villemain, tout à l'heure, est à sa troisième génération de perroquets. Mais ù la quatrième, ce sera fini probablement. M. Villemain ne vivra pas comme Mathusalem, et alors l'histoire littéraire le jugera comme il le mérite, c'est-à-dire indigne d'être lu.
Encore un romantique à l'Académie î cette contradiction à laquelle je ne me ferai jamais. M. Prosper Mérimée est un romantique de la première heure, un des plus vaillants, un des plus marquants. Talent brillant et noir comme l'Espagne qu'il a peinte, et d'un raffiné qui va jusqu'à la scélératesse. Il y a du Goya dans M. Mérimée. Son meilleur ouvrage est encore le théâtre de Clara Gazul. Très supérieur, selon moi, à Colomba, beaucoup plus vantée ; car dans
ce pays tempéré, si peu fait pour les arts, ce qu'on aime le plus, c'est la manière adoucie d'un homme, — ce n'est pas sa manière acharnée, qui prouve son génie.
M. Mérimée procède d'un homme beaucoup plus fort que lui. C'est Stendhal, l'auteur du Rouge et Noir. Il est son diminutif et presque son disciple. Cependant, il faut être juste, Stendhal, malgré son immense talent, n'aurait pas fait le théâtre de Clara Gazul.
C'est par l'invention que Stendhal domine M. Mérimée. i\Iais jSI. Mérimée est UQ exécutant plus habile, un virtuose plus profond. Tous les deux ont pour défauts extrêmes la sécheresse, la maigreur, la concentration recuite. Violents dans la sobriété, ils veulent faire, avant tout, les positifs, et ils finissent par devenir disgracieux et faux. Comme Stendhal, i\I. Mérimée est un athée discret, un Fontenelle sinistre. Il n'aurait jamais, lui, au café de la Régence, les colères contre Dieu de M. Sainte-Beuve.
Homme d'esprit politique, qui sait diriger les relations de sa vie. Du fond de son épicuréisme, il prend, comme Stendhal, des décisions nettes, rapides, presque militaires. Gens qui seraient de première force, si les principes moraux étaient des plaisanteries ! Comme Stendhal encore, M. Mérimée a le mépris le plus honorable pour tout ce qui est vulgaire ; mais c'est un mépris gouverné, qui ne l'a pas empêché d'entrer dans une Compagnie où les grands talents, par le fait qu'ils y sont, y sont déplacés.
Est-ce Empis-Picard?... Est-ce Empis- Mennechet ?.,. Est-ce Empis-Cournol ?...
Est-ce Empis-Mazères?.., car ce diable de M. Empis, qu'aucuns appellent : « Tant pis ! » a-t-il jamais été to.ut seul M. Empis ? Il faut qu'il soit deux pour avoir l'esprit d'un seul, et souvent de personne ! Tous ces gens à collaboration me font l'effet du veau à deux têtes, ce vieux phénomène 1 Seulement, eux, ils n'en sont point un. De têtes, M. Empis en a quatre pour son compte, sans compter la sienne. C'est l'idole assyrienne de l'Académie,
comme M. de Pongerville en est la momie égyptienne. La seule différence qu'il y ait entre eux, c'est qu'on sait nettement ce qu'a fait M. de Pongerville ; c'est qu'on se rend très bien compte de cet énorme effort de la traduction de Lucrèce, qui l'a crevé... Mais on n'a jamais su, on ne sait jamais ce qu'a fait M. Empis ! On voit jouer une pièce qui peut être de tout le monde et qui en est. On vous dit que c'est de M. Empis, et vous en êtes bien aise pour l'idée que vous vous faites de ce brave homme, mais quand vous reverrez cette pièce, il vous sera impossible de vous rappeler que c'est de M. Empis. Quel talent pour se graver dans la mémoire ! Ah ! l'Académie n'oublie jamais les hommes de cette puissance d'impression. Elle se reconnaît en eux et elle leur ouvre ses portes. M. Empis académicien ! Mais comment ? il est né de l'Académie ! Si tous les Quarante étaient des Empis, je dirais tant mieux 1 ce serait l'Idéal de l'institution ! ! !
C'est une femme de lettres, et pas des meilleures encore ! Un jour, pour les besoins d'une collaboration qui a été publique, M. Sandeau échangea son sexe contre celui de madame Sand; mais, pour mon compte, je n'ai jamais su ce qu'il lui a pris et ce qu'il lui a donné ! C'est un romancier, — un oncle de M. Octave Feuillet. Il a cette moralité de sceptique qui n'est sûr de rien, cette mondanité morale chère aux mêmes petites mamans qui veu-
lent que les enfants aient des collerettes blanches, n'ayant pas plus que M. Feuillet une idée de morale solide appuyée sur un principe dans sa tête mûre, terriblement plus mûre que celle du neveu Feuillet, et n'ayant pas, comme M. Feuillet, la prétention au raffinement prise à respirer ce flacon de senteur qu'on appelle Alfred de Musset... Comme peintre, M. Sandeau est un cataplasme assez doux pour les porteurs de visières vertes. Aussi a-t-il publié chez Buloz un grand nombre de ses romans.
L'autre nombre le fut chez Pitre-Chevalier, au Musée des Familles. Puis, de Buloz en Pitre, il est entré à l'Académie ; à l'Académie qui veut des romanciers, la charmante moderne qu'elle est ! — qui ne voulut pas de Balzac, il est vrai, mais qui prend des Sandeau tant qu'il y en a, et laisse là Léon Gozlan... Léon Gozian, un esprit chaud, coloré, condensé, aiguisé, vivant et vibrant, plein d'invention, un maître qui fait d'abord le diamant et qui après le taille.
et quand il n'a pas de diamant, qui prend un bouchon de liège et en fait sortir le feu du diamant par une incroyable magie î... Mais savent-ils même, à l'Académie, qu'il existe un Léon Gozlan ?...
Que pense M. Sandeau en philosophie, en histoire, en législation, en politique, en religion, la question suprême ? On sait tout cela d'un grand romancier. Je le dirai de Daniel de Foë, de Walter Scott, quand on voudra. Mais M. Sandeau n'est pas un grand romancier. C'est un petit conteur de contrebande, rompu au métier, qui a grapillé dans la vigne à Goldsmilh et à Walter Scott, et qui nous a souvent gâté le raisin qu'il y a volé. D'essence et d'élégance naturelle, c'est, ou plutôt c'était, un clerc de notaire. Je l'ai vu — autrefois — faire le dandy, en loge, avec une grosse chevalière à pierre brillante par-dessus un gant beurre frais, qui n'était pas très frais. Il a eu les mêmes goûts et les mêmes malheurs qu'Alfred de Musset, et il disait, montrant sa
tête chauve : « Elle m'a pris mon dernier cheveu et ma dernière illusion. » Mais, comme Alfred de Musset, il n'a pas fait son saut de Leucade dans l'absinthe. Il a piqué dans le solide : les huîtres, le pûté de foie gras et les côtelettes. Guéri de passions, marié d'ailleurs, il est devenu un ventre rondelet et tranquille; qui emplit très bien son fauteuil d'Académie. M. de Pontmartin s'est longtemps dévoué à sa gloire; mais lui, l'ingrat, pourquoi ne s'occupe-t-il pas un peu plus de faire entrer à l'Académie M. de Pontmartin?...
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C'est la Politique, — c'est-à-dire ce qui devrait être interdit à l'Académie, et ce qui, scandaleusement, y règne, — c'est la Politique, non la Littérature, qui a fait de M. Berryer un académicien. 11 n'y pensait même pas. Mais on le voulait... pour avoir la grande voix légitimiste dans le concert contre l'Empire, et il se laissa faire ! Et, comme les enfants gâtés qui se sentent des enfants gâtés et vont devenir des enfants terribles, il déploya, le jour même de sa ré-