‹ Les Quarante médaillons de l'AcadémieChapitre 22 sur 22 · M. DUFAURE · texte numérisé non relu

M. DUFAURE

Les avoués le disent bon juriste, mais ennuyeux, et vous pouvez vous demander ce que doit être un ennui senti par des avoués ! On dit qu'il a des velléités philosophiques dans la tête... mais elles n'en sont jamais sorties. En littérature, comme MM. Dupin et Berryer, c'est un avocat. Il a été mêlé à de la politique. Il était du Centre-Gauche, de ce pauvre petit parti, plus bas que la gauche, qui faisait les appoints à la Chambre et qui tournait sur pivot au commandement de

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M. Thiers, — le vent de ces girouettes soufflant de Grandvaux ! Comme homme politique, c'est encore un avocat, et, comme avocat, c'est un nez qui a de la logique, comme une tabatière suisse a de la musique. Mais ce n'est ni comme homme politique, ni comme littérateur, ni comme avocat, ni comme nez logicien, qu'il est entré à l'Académie, C'est comme ministre des d'Orléans, en morceaux. On sait qu'on en fait le recollage à l'Académie. J'ai dit plus haut (médaillon GUIZOT) comment il y a été reçu, en attelage avec M. de Carné.

M. SAINTE-BELVE

Certes ! c'est un homme d'esprit, et même c'est ce que j'en puis dire de mieux. Je m'obstine à soutenir qu'il a eu un jour du génie — du génie malade, il est vrai, — dans Joseph Delorme, mais il n'a recommencé jamais. Depuis ce jour, unique dans sa vie, il a eu beaucoup de talent, noyé dans un bavardage inondant; — car il a dans la plume ce prurit albumineux que M, Thiers a sur la langue. C'est un romantique de la première heure, resté romanlique por-Jcs-

SOUS, — on ne guérit pas, heureusement ! de ce bon mal-là. — C'est un causeur amusant, bien plus amusant au coin de son feu ou de sa table, portes fermées, qu'au coin du Constitutionnel, où il commence de rabâcher. Enfin, c'est, à ce qu'il semble, tout le contraire d'un académicien, du moins d'un académicien de nos jours, tel que la mort a fait ce vieux môme. Eh bien, cependant, M. Sainte-Beuve est aussi académicien que pas un des Quarante, et il sied à l'Acamie ! Contraste et mélange singuliers ! La nature de M. Sainte-Beuve est très complexe. Il était du Globe. Il était des réunions Hugo. Il a toujours aimé les coteries, qu'il appelle des cénacles. Son dernier cénacle est l'Académie. Il vous en dira du mal, mais il s'y plaît I Professeur échoué sous le vent des sifflets, mais professeur en diable, aimant le professorant, parce que, le temps qu'il professe, on ne le contredit pas, et que cet homme d'esprit, à colères de dindon, ne peut souflVir d'objection quelconque; let-

tré, d'ailleurs, comme un mandarin de première classe, M. Sainte-Beuve aime cette Suinte-Périne de professeurs qu'on appelle l'Académie, et il y va, tous les jours de séance, pour y pédantiser un peu... et pour y chercher provision de commérages et de petits scandales qu'il saura distiller plus tard.

C'est donc un académicien par goût et par nature, que M. Sainte-Beuve. On ne peut pas dire de lui comme d'Alfred de Vigny, comme de M. Mérimée, comme de M. de Lamartine, qu'il est déplacé à l'Académie. Autrefois, quand le pédantisme du professorat ne le tenait pas à la gorge, il aurait eu la tête plus haute que le dossier de son fauteuil ; maintenant, il l'a plus bas.

C'est Balzac qui prit un jour M. Sainte- Beuve dans ses mains redoutables, et qui le fit danser jusqu'au ciel, lequel, ce jour-lù, ne fut pas pour M. Suinle-Beuve un para-

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dis... On crut voir le géant Pantagruel jouer avec un Polichinelle de quatre sous. Mais Balzac, tout génie qu'il était, a élé injuste. M. Sainte-Beuve a bien des défauts... et même plus; mais il n'est pas ennuyeux, comme le dit Balzac. Il est vrai que l'ennui est une sensation relative... Ma sensation, à moi, c'est, au contraire, qu'il est amusant. Malsain, oui!... comme bien des choses amusantes. Entortillé, précieux, oui ! encore... mais amusant. Ce n'est pas d'agrément qu'il manque, mais de netteté, de trempe et de solidité d'esprit. Ceci est plus grave que de manquer d'agrément.

M. Sainte-Beuve est fin; mais on l'a dit de M. de Rémusat. 11 est cauteleux, conséquence de sa finesse, et il embrouille et embarbouille son talent de réserves, de sousentendus, d'insinuations prudentes ou perfides, de précautions chattemites ou traîtresses. Il a inventé les peut-être, les il me semble, les on pourrait dire, les me serait-il permis de penser, etc., locutions abomina-

bles, qui sont la petite vérole de son style... Ah ! cela ne m'étonne pas, qu'athéisme à part (qu'il ne met jamais à part), il aime M. Renan. M. Renan lui renvoie son image. Il se reconnaît en le regardant, et il se fait à lui-même des politesses, quand il le loue. M. Renan, comme M. Sainte-Beuve, s'enveloppe de peut-être, et ils sont tous deux des Locustes au miel. Seulement, M. Renan est un Sainte-Beuve plus froid... froid comme l'impénitence finale, comme le prêtre qui a perdu la foi et dont le châtiment terrible est de ne jamais la retrouver ; tandis qu'il n'est pas dit du tout que le violent M. Sainte-Beuve — car il est violent, malgré ses précautions et ses finesses, — ne mourra pas repentant et confessé. J'espère bien que nous le confesserons !

Voilà pour la netteté de l'esprit de M. Sainte-Beuve. Mais pour sa solidité, c'est bien pis I Le poète et le romancier se sont assoupis de bonne heure en lui, et le

critique, qui s'était éveillé simultanément avec le romancier et le poète, a pris les proportions de sa vie entière. C'est par la Critique que M. Sainte-Beuve a la prétention de prendre rang dans l'histoire littéraire. Eh bien, la critique de M. Sainte-Beuve, cette critique à coups d'épingle ou à coups de bistouri plus ou moins adroitement appliqués, n'est qu'un empirisme incertain. Je ne parle pas de principes à M. Sainte- Beuve; je sais qu'il n'en a pas et qu'il se glorifie de n'en pas avoir. Il fait la théorie de son indigence... Mais comme intuition, mais comme divination de facultés et de talent, quel cas, franchement, peut-on faire de la solidité du jugement d'un critique qui nous a donné, sur sa tête, M. Feydeau comme un homme de génie ! le romancier des temps modernes ! le lord Byron français en prose I qui avait (vous alliez voir!) cinquante chefs-d'œuvre étages dans la tête ! ! ! Quel cas peut-on faire de la solidité d'une critique qui se laisse prendre par positivisme aux

vers de M. Liltré et qui le proclame poète, à la mesure de Lucrèce? et enfin qui, dans ce moment, souffle, comme on souffle une bouteille qui vous ciève dans les mains et vous coupe les doigts, la gloire deM. Renan, celte gloire ridicule dont M. Sainte-Beuve ne partagera que 1 epithèle !

Tel M. Sainte-Beuve. Il a fait du joli et du petit, et même il en a trop fait, mais du grand et du fort, jamais ! il n'a pas les qualités premières. Il n'a pas, comme critique, l'impassibilité, la conscience, la justice. Il est toujours entre un engouement et un ressentiment... Ce n'est qu'un système nerveux doublé d'un amour-propre en littérature, mais une âme, non ! Que lui importe! du reste. Il n'y croit pas, à l'àme! Esprit sans magnanimité, pointilleux, vulnérable, susceptible, cherchez le critique dans ce buisson de pointes et dans le sang de ses propres égratignures, et trouvez-le si vous pouvez ! A Torigine, il était doué pourtant, M. Sainte-Beuve. Mais il a ren-

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versé sur son imagination naturelle, qu'il avait poétique, toute une chiffonnière de littérature, laquelle a tout couvert, tout englouti et tout éteint ! L'esprit professeur et académique l'a envahi. 11 n'a plus été alors qu'un professeur, un anecdotier, un discoureur littéraire en son privé nom, — puisqu'il ne croit pas ù un Absolu, à une Vérité ! Je l'ai gardé pour le dernier de ces Médaillons, comme un salutaire exemple.

11 est bon que la jeunesse prenne le dégoût des Académies et de leur esprit, en voyant comme elles ratatinent le talent — des hommes de talent !

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