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Les quatre âges de la vie

.Lu vie de l'homme est un voyage dans un monde qui lui est totalement inconnu lorsqu'il y arrive :

il est chargé par la nature de la modifier et de l'embellir; destiné à y paraître peu dinstans , il s'y plaît et s'y attache comme s'il devait y rester toujours.

C'est un pays d'illusions qu il prend pour des vérités , il n'y

voit point les objets comme ils sont , mais comme il les sent.

Après une course dont la durée est incertaine et ne peut jamais être longue, ?pres beaucoup de fatigues , d'ennui , de douleur , et quelques instans d'intérêt , de plaisir, d'ivresse, il quitte pour jamais cette île flottante au milieu des airs , et se jette dans un abîme sans bornes , pour y recommencer peut-être d'autres voyages , et parcourir d'autres globes qui n'ont probablement rien de semblable à celui où il a vécu.

Commeon croit cependant qu'il doit rendre compte au créateur

des mondes de l'apparition qu'il a faite sur celui-ci , il est de notre intérêt d'examiner ce qu'il y fait , ce qu'il devrait y faire pour rendre à la fois ce passage plus doux et ce compte moins pénible.

Semblable au paladin du Tasse qui porte ses pas dans une forêt enchantée , l'homme armé de courage par le ciel, trouve à chaque instant sur la terre des ennemis à combattre et des pièges à éviter; mille prestiges séduisans l'éloignent de sa route.

Les plaisirs sous mille formes attrayantes l'entourent, le pressent, l'entraînent dans des pré-

cipices par une pente fleurie , sur laquelle la vertu fait souvent de vains efforts pour l'arrêter.

Une foule innombrable de feux follets trompe sa vue , et l'empêche de distinguer la lueur salutaire du flambeau de la raison ; le bonheur est le but auquel il veut atteindre; à chaque pas, sous mille aspects divers, des fantômes légers le séduisent, l'effraient, l'égarent, précipitent sa course et triomphent en riant de sa chute.

Deux génies bienfaisans , la religion et la philosophie, cherchent constamment à redresser sa marche en lui montrant la

route lumineuse qui conduit au repos sur ce globe, et à la félicité dans les sphères célestes; il est éloigné deux par des spectres trompeurs , qui prennent leur apparence , leur langage , et ce n'est souvent qu'à la fin de sa marche pénible qu'il voit ses illusions se dissiper, ses prestiges s'évanouir, lorsquaccablé de fatigues et d'années , son corps courbé vers la terre ne peut plus lever les yeux pour fixer cette vérité sévère qui lui ordonne de s'embarquer.

On peut distinguer quatre époques différentes dans ce voyage si

6 LES QUATRE AGES , etc.

court et si périlleux : chacune d'elles a ses plaisirs , ses douleurs, ses dangers; elles offrent toutes à ses regards le monde, le bonheur , la vérité sous des points de Mie différens, car à ses yeux tout paraît toujours changer sur ce globe qui tourne sans cesse.

Suivons-le dans ces quatre parties de son voyage, et puisse un rayon de sagesse descendre sur nous pour lui servir de fanal et pour l'éclairer !

L'enfance est, comme îe dit le ehantre de l'Imagination ,

La vie encor naissante, et l'ame encore en fleur.

L'homme est ou se croit le roi de la terre; mais qui pourrait prédire cette grandeur dans sa première enfance , et deviner ce trône dans son berceau !

L'homme enfant, jeté par le ciel sur la terre, s'y montre d'abord

8 l'enfance.

nu, faible, sans armes, sans intelligence; son premier cri est un gémissement, son premier accent est m*e plainte , sa première sensation une douleur.

Tout ce qui l'entoure le frappe à la fois, il ne peut rien distinguer, les rayons du jour blessent ses yeux sans l'éclairer. Mille sons qui heurtent son oreille ne sont pour lui qu'un bruit confus ; ses pieds ne peuvent le porter, ses mains ne savent rien saisir, sa peau délicate ne sent l'approche des objets extérieurs que par le choc douloureux qu ils lui font éprouver. L'air même, qui l'enve-

L ENFANCE. g

loppe et qu'il respire, le pénètre d'un froid glacial.

Tel paraît cet être si faible aujourd'hui, et demain si orgueilleux.

Sorti naguère d'une existence dont il n'a pas le plus léger souvenir, il est lancé sans défense au milieu des tourbillons d'un monde qui ne lui semble d'abord qu'un brouillard épais , qu'une mer orageuse et glacée , où gronde une horrible tempête; alors pour lui tout est chaos. Mais il porte en son sein une flamme éthérée, un esprit céleste ; bientôt cet esprit perçant les voiles qui l'entourent,

les nuages qui l'environnent , va dérouler à ses regards , les merveilles d'un monde organisé.

Le besoin est son premier guide, il s'attache au sein maternel ; là il a puisé la vie , là il cherche et trouve le premier moyen de la conserver. Mais pendant longtemps son ame paraît encore endormie, c'est matériellement qu'il souffre ou qu'il jouit.

Ses sensations ne sont ni complètes, ni comparées, ni jugées par son intelligence ; ses organes sont des instrumens dont il ignore l'usage.

M. de Buftbn remarque que ce

n'est qu'au bout de quarante jours que î'enfant voit distinctement, rit et pleure. Une caresse de sa mère est son premier plaisir, l'éloignement de cette mère est son premier chagrin. La reconnaissance et l'amour filial sont ses premiers sentimens, et il commence alors véritablement à vivre, car il aime et veut être aimé.

Dès que le jeune voyageur a percé les ténèbres , a débrouillé le chaos qui lui cachait ce monde nouveau qu'il vient habiter, tout le charme, tout l'étonné, tout le ravit ; une foule innombrable de vives sensations , de doux plaisirs

pénètrent dans son ame par les cinq portes que le ciel a placées artistement autour d'elle pour les y conduire.

Tout est découverte pour lui , chaque essai de ses forces lui donne une jouissance : l'univers en mouvement étale à ses yeux surpris le mélange des couleurs les plus riches et les plus variées.

L'action des corps qui s'agitent et qui se rencontrent, frappe son oreille d'une harmonie composée de mille tons différens.

L'air embaumé par les fleurs porte à son jeune cerveau l'encens de leurs parfums.

l'enfance. i5

Le tissu léger qui tapisse ses lèvres et l'intérieur de sa bouche, lui fait goûter, par les premiers alimens qu'on lui présente , une saveur pareille à celle de ce nectar et de cette ambroisie dont les dieux, dit-on, se nourrissent.

Tout son corps délicat, doué d'un tact fin et léger, sent délicieusement la mollesse des langes qui l'entourent, de la plume qui le porte , qui le réchauffe , et les caresses dune tendre mère font éprouver à tout son être la plus pure des voluptés.

Enfin, enivré de tant de sensations nouvelles, déjà fatigué de

i4 l'enfance.

son bonheur, sa vie a besoin de trêve , et la nature lui fait trouver une autre félicité dans une cessation apparente d'existence, dans le doux repos du sommeil.

Il se réveille; tour à tour on l'entend crier, on le voit sourire; il a connu le plaisir, il a senti la douleur; il va constamment chercher l'un , fuir l'autre , c'est déjà l'homme presque tout entier, car sans s'en douter, il a connu tout le secret de la vie.

Bientôt il étudie les lois de l'équilibre, il se traîne, il se lève, il chancelle , il trébuche , il se redresse, il marche, il saute, il

L ENFANCE. l5

court, il mesure, il connaît les distances, il cherche , il atteint ce qu'il désire. Le toucher corrige l'erreur de sa vue et lui révèle les formes des corps ; il distingue leur mollesse, leur dureté; tous ses jeux sont d'activés et de profondes études. Chacun de ses mouvemens est un effort utile, chacun de ses pas est un progrès.

Scn geste d'abord , sa voix ensuite indique ses besoins, ses désirs ; peu à peu il imite ce qu'il entend , il articule , enfin la parole s'échappe de ses lèvres, cette parole mère des talens , des arts , des sciences , cette parole qui lie

i6 l'enfance.

tous les hommes entre eux, et qui commande à la nature en donnant des ailes à la pensée.

Les premiers mots qu'il prononce sont ceux de père et de mère — mots charmans, qui expriment , qui inspirent le plus pur amour; ces premiers accens paient le sein maternel de toutes ses douleurs , et font naître dans le cœur d'un père les plus \ives et les plus joyeuses espérances.

Ah ! que l'enfant alors a d'attraits pour tout ce qui reçoit ainsi les prémices de son ame.

Ce qui nous frappe au premier regard dans l'enfance, c'est sa

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faiblesse; elle nous inspire une tendre pitié ; eh bien ! cette faiblesse fait toute sa force ; elle lui donne sur ce qui l'entoure, un empire que l'ambition des hommes voudrait vainement obtenir.

La nature a doué cette faiblesse d'un charme séduisant , d'une grâce irrésistible; l'enfant porte sur son front ingénu l'empreinte de la candeur, de la tendresse, de la confiance , de la vérité , de toutes les qualités qui attirent et qui attachent le cœur.

Sans défiance, sans soupçon , sans détour, sa parole est le portrait fidèle de sa pensée ; ses

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accens ont quelque chose de tendre et de céleste; tous ses mouvemens , sans gêne , sans apprêt , ont une grâce que l'art ne saurait imiter.

Son sourire vous déride , ses larmes vous touchent , ses prières vous commandent.

La douce magie de cet âge aimable, de ce printemps d'existence, de cette aurore de la vie, a tant de pouvoir sur notre imagination , qu'elle peint sous ses traits , tout ce qui lui rappelle la pureté , la grâce et le bonheur.

Si nous voulons nous faire une image de ce messager du prin-

temps, de ce vent gracieux qui se parfume en caressant les fleurs; nous nous le représentons sous la forme d'un enfant ailé , et mille zéphirs légers parcourent alors les airs en voltigeant.

Les âmes tendres et pieuses qui cherchent dans le ciel une douce protection , invoquent la médiation des enfans célestes , et le ciel retentit de la voix harmonieuse des anges.

Nous leur créons même une image sur la terre , et l'homme faible" ou coupable espère apaiser la Divinité , lorsqu'en entrant dans les temples il entend les doux

concerts de ces chœurs d'enfans vêtus de lin , dont la voix innocente et argentine porte ses prières jusqu'au trône de l'Eternel.

Et quand les mortels, occupés d'autres pensées , veulent peindre ce sentiment doux et impérieux, qui peuple et qui gouverne le monde, qui inspire tant de grandes actions et tant de crimes, qui donne à l'ame tant de force et tant de faiblesse, qui console de tant de chagrins , qui promet tant de bonheur et qui cause tant de peine ; que font-ils ? ils créent un Dieu , enfant maître du ciel et de la terre; ils le

représentent ailé, aveugle , armé , le sourire sur les lèvres, la malice dans les yeux , nourri par la beauté , bercé par les grâces.

Ainsi cet amour si puissant, qui fut y qui est ou qui sera notre rnaîPre a ne se montre à notre imagination que revêtu et paré des charmes de l'enfance.

Et quel cœur assez dur pourrait conserver sa force contre les pleurs ou contre le sourire de l'innocence !

Les plus grands hommes ont reconnu son aimable ascendant.

Le roi de la sévère Lacédémone , Agésilas, n'était point honteux

qu'on le surprît à cheval sur un bâton, et jouant avec ses enfans.

Le bon Henri se glorifiait d'un pareil jeu, et disait à un ambassadeur qui le voyait porter son jeune fils sur ses épaules : Ceci ne doit pas vous surprendre si vous êtes père. Thémistocle disait , en montrant son enfant :

Voilà le plus puissant des Grecs ; Athènes commande à la Grèce , je commande aux Athéniens, ma femme me commande , et cet enfant la gouverne.

Est-il rien de plus heureux quece premier âge. La tendre en-

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fance , entourée d'appuis , de caresses , de bienveillance , ne connaît ni le soupçon , ni la haine , ni l'ingratitude, ni l'envie; elle ne voit autour d'elle qu'intérêt et qu'amitié, l'entrée de sa vie est semée de fleurs , chacun s'empresse d'en écarter les épines ; elle ignore le joug des lois, les caprices de la fortune, la honte de la pauvreté, le prix de l'or, les querelles d'opinions , l'ambition du pouvoir , l'humiliation de la dépendance, l'orgueil des rangs, les horreurs de la mort, l'incertitude de l'avenir : tout brille à ses regards de joie et

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d'espérance, et lorsque tous les hommes ont rêvé un âge d'or, ils se souvenaient sans doute des jours si doux et si courts de leur première enfance.

Mais le bonheur humain n'est qu'un éclair, il semble ne briller que pour annoncer l'orage. L'enfant grandit et ne peut rester l'enfant de la nature ; la société le réclame , il doit devenir homme , et déjà l'homme qui s'annonce en lui, exige qu'on éclaire ses jeunes vertus, qu'on corrige ses vices naissans ; ce jeune sauvageon doit être cultivé, on émonde ses fleurs pour qu'il donne des fruits.

Adieu l'âge d'or I adieu le paradis terrestre ! les songes du berceau s'évanouissent; d'autres illusions commencent; l'enfant va connaître des devoirs , des leçons , des lois, des peines, des châtimens, des maîtres, et peut-être même des tyrans, car les pédans sont ceux de l'enfance.

L'enfant, dit Plutarque, est formé par la nature, par la raison , par l'exercice, La nature donne le fond, la raison les préceptes , l3 exercice la pratique j de même qu'il faut au blé bonne terre , grain choisi .

et laboureur entendu.

L'éducation ne peut que modifier la nature, mais cette modification ressemble souvent à un changement total, et ce n'est pas sans sujet qu'on a nommé l'habitude qui en est le fruit, une seconde nature.

Il est aussi rare de trouver un bon instituteur pour conduire les enfans , qu'un bon prince pour gouverner les hommes.

On cherche plutôt des savans que des sages , et pourtant comme l'enfant est imitateur , l'exemple fait plus que la leçon. La cire molle est susceptible de toutes les impressions produites par cr

L ENFANCE. -a~

qui la touche, l'enfance, plus flexible encore , prend toutes les formes des objets qui frappent ses regards.

Souvent les talens et l'esprit sont tardifs; niais le caractère est presque toujours précoce, et c'est en ce sens qu'on appelle avec raison l'enfant un petit homme. Il annonce de bonne heure non ce qu'il saura , mais ce qu'il sera.

Le jeune Cyrus donnait des leçons de tempérance et de gravité à son oncle , le roi des Mèdes.

Le jeune Achille à la vue d'une épée, jetant son déguisement féminin , montrait aux Grecs le

vainqueur d'Hector. Quand Rome tremblait devant Sylla , Caton d'Utique , enfant, demandait à son gouverneur un glaive pour tuer le tyran. Duguesclin battait , commandait, dominait ses compagnons d'étude. Henri, au sortir du berceau, riait, buvait, se battait, et déjà savait se faire aimer et craindre.

Il est difficile de deviner dans la société des hommes leurs différens caractères, ils portent tant de masques; les enfans, au contraire, sont sans voile et nous montrent à nu leurs petits vices et

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leurs petites vertus; c'est là, dit l'abbé Delille,

C'est là que l'homme est lui, que nul artnedéguu- De ses premiers penchansla naïve franchise. L'un docile et tra'.table après le châtiment, Laisse apaiser d'un mot son court ressentiment. Il essuie en riant une dernière larme ; Un affront l'irritait, un souris le désarme , Et de son cœur facile obtient un prompt retour. L'autre , ferme en sa haine; , ainsi qu'en son amour, Tient baissé vers la terre un œil triste et farouche; Prières, doux propos , présens, rien ne le touche; Il repousse les dons d'une odieuse main , Et garde obstinément un silence mutin.

Tel, décelant déjà son ame magnanime, Jadis Caton enfant, fut un boudeur sublime.

Heureux celui qui loin de défricher un terrain ingrat ne cultive que le sol doux et fécond

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de lame d'un enfant bien né :

selon Piutarque , ce mot bien n t a deux sens, la vanité entend parlà, né de parens nobles , et la raison l'explique ainsi, né de parens honnêtes. Ce même Piutarque me semble trop sévère lorsqu'il dit autre part que les vices et la bassesse d'un père et d'une mère se transmettent à l'enfant. Les races des hommes ne sont pas distinctes comme celles des animaux, et quoique l'exemple soit contagieux, il effraie aussi souvent qu'il séduit.

Je conviens, avec Racine, que ie crime d'une mère est un pesant

L ENFANCE. 5l

fardeau; mais si l'exemple est toujours une leçon, cette leçon est aussi fréquemment utile que nuisible, tout dépend de la direction qu'on donne au sentiment qu'elle produit. Ce qui arrive même le plus ordinairement, c'est que l'enfant , frappé des défauts de son père, tombe dans le défaut opposé. Le fils d'un avare est prodigue; celui d'un cagot, incrédule; la fille d'une femme trop galante est quelquefois disposée à la pruderie; les héritiers des conquérans portent souvent l'amour de la paix jusqu'à la faiblesse ; et c'est moins comme père

que comme instituteur, que le vicieux ou le méchant devient dangereux pour l'enfance.

On cite la parole de Diogène , qui dit à un jeune homme débauché : mon ami, ton père t'a engendré étant ivre. Ce propos du cynique n'est que plaisant; il serait trop décourageant s'il était juste. A quoi servirait de s'occuper d'éducation, si les vertus et les vices se transmettaient avec le sang, et se donnaient par héritage.

L'histoire prouve le contraire; on n'y voit point de lignées de héros, de gens de bien, ni de

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méchans. On y trouve , au contraire, à chaque page, des Commode succédant aux Marc-Aurèle, des Domitien aux Vespasien, des Charles vin aux Louis xi, et si vous en exceptez Àlexandre-le- Grand et Théodose, vous voyez peu de rois célèbres dont les pères aient inscrit leurs noms dans les fastes de la gloire.

Les héros sont comme les grands fleuves; leur source est petite, ils grandissent en marchant.

C'est l'éducation , et non la naissance , qui fait tout. L'homme est créé par son père , il est formé

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par son instituteur; l'un nous fait naître, et l'autre nous façonne.

Aussi , malgré la grande habileté et la grande renommée de son père , le conquérant de l'Asie avouait qu'il devait plus à Aristote qu'à Philippe.

Les hommes qui de tout temps ont disputé sur tout , sans s'accorder sur rien, ne se sont pas encore mieux entendus sur la meilleure méthode d'éducation que sur le meilleur système de gouvernement : sur les matières ks plus importantes, le monde, quoique bien vieux, en est encore aux essais.

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Les pauvres enfans ont, comme les malades , à craindre une foule de charlatans qui font sur eux l'expérience de leurs systèmes. Et en cela, comme en toute autre chose, le grand défaut qui paraît inhérent à la nature humaine, est d'aimer ce qui est tranchant, de donner dans les extrêmes , de se plaire dans l'excès , et de fuir cette modération et ce juste milieu, où se trouvent cependant la vérité, la justice et la sagesse.

Entrez dans ce logis, vous y voyez l'enfance contrainte, triste, opprimée par un sévère précepteur ; l'orgueil et l'humeur rident

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son front , son regard menace , sa voix gronde, sa main est armée de férule et de verges; loin de penser comme Sénèque , qu'on ne doit pas violenter la nature, et quil faut proportionner le travail, non aux, forces, mais à la faiblesse de l'enfant; il hérisse son jeune cerveau de mots barbares, charge sa mémoire de sons qu'il ne comprend pas, son esprit de paroles , au lieu d'idées , de maximes , au lieu de sentimens ; punit la fatigue comme paresse, prescrit le silence dans le repos, la gêne dans l'amusement; châtie comme crime le

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moindre murmure , et marchant à rebours de son but , vrai tyran de l'innocence , grave dans cette jeune ame , en traits ineffaçables , l'effroi des leçons , la haine du travail , et un penchant invincible pour la dissipation.

Dans cette autre maison, une femme commande : son amour, comme presque tous les amours , est aveugle ; son enfant est son idole; soumise à tous ses petits caprices, elle craint pour lui le péril d'une lutte, les dangers d'une course , la fatigue du travail , l'ennui de l'étude ; les variations même de l'air l'épouvantent; elle

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gâte son humeur par sa complaisance; énerve son corps par ses précautions : avant d'apprendre à penser, il décide et juge; avant de savoir obéir , il commande ; ce jeune maître insensé gronde et gourmande les domestiques ; son gouverneur, salarié et tremblant, n'ose le contrarier, la crainte d'un jeune délateur lui impose silence.

Il loue servilement les défauts qu'il devrait corriger , et partage en soupirant la molle oisiveté de l'enfant gâté dont il subit la fantasque tyrannie.

Ailleurs , vous croyez entrer dans un monastère, il n'y manque

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à l'enfance que la discipline et le cilice, et à cet âge tendre où le ciel n'exige rien de l'homme que la reconnaissance, au lieu de faire connaître à l'enfant un Dieu de paix et d'amour, on l'effraie d'une Divinité vengeresse ; on le fatigue par des prières , on le contrarie par des jeûnes, on l'ennuie par des sermons ; enfin , on lui fait craindre ce qu'on devrait lui faire aimer.

Dans cet autre endroit , au contraire , on ne le forme qu'à la grâce; on ne l'occupe que de parures, il ne lit que pour s'amuser; son travail est d'apprendre à

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plaire , son étude est dans le salon , son école au théâtre , le bal est le champ de ses exercices; jamais on ne prit tant de soin pour former Périclès à l'éloquence, Platon à la sagesse , que pour mouler ce jeune sybarite à la mollesse et à la fatuité.

Ici le système de l'éducation publique domine exclusivement; et comme Lycurgue viola les lois de la nature , en ôtant les enfans à leurs parens pour les donner à l'Etat, quelques hommes inflexibles dans leurs opinions , voudraient priver un père du droit le plus doux quand il peut l'exer-

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cer, celui de former à la vertu letre auquel il a donné la naissance, et de répandre la lumière dans l'esprit de l'enfant qui lui doit le jour.

D'autres , gouvernés par des préjugés gothiques et par un orgueil incurable , craignent que le rejeton de leur noble race ne se ternisse en se frottant aux plébéiens ; l'éducation privée leur paraît la seule propre à maintenir dans leur élève la dignité de sa race et la pureté de ses opinions; les écoles publiques se présentent à leur imagination avec tous les périls des doctrines libérales; il

peut y entendre les mots dangereux de patrie , de liberté , d'égalité; les leçons et l'exemple pourraient l'y corrompre , en lui apprenant que les principes éclairent, que les préjugés égarent, que les peuples ont des droits, les princes des devoirs; que le mérite vaut mieux que la naissance, et que la noblesse, ne faisant que mettre l'homme en lumière , est une décoration qui rend la vertu plus éclatante et le vice plus scandaleux.

En effet tout ne serait-il pas perdu , si par malheur , dans ces écoles qui ressemblent à de petites

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républiques, le noble élève entendait répéter autour de lui ce mot de Montaigne, qui cependant était gentilhomme , et je crois même du bon vieux temps : Un jeune enfant qui ne souhaite pas la gloire > qui ne préfère pas (a science a%ix> puérils amusemens , et qui n'attache pas plus de pria) à un combat qu'à un bal; fût-il fils de duc, faitesle pâtissier dans quelque bonne ville , car il faut cclloquer les enfans , non selon les facultés de leurs pères, mais selon celles de leur ame.

Au reste, quelque méthode

44 l'enfance.

qu'on adopte , il faut toujours en venir à ce point, c'est qu'on doit apprendre à l'enfant voyageur l'histoire, les lois^ les règles, les mœurs , les usages du monde qu'il habite , afin qu'il puisse éprouver le plus de bonheur et le moins de peine possible sur la terre qui le porte , et dans l'autre séjour qui l'attend.

L'éducation qui forme son caractère, l'instruction qui éclaire son esprit , varient suivant les diverses positions dans lesquelles le hasard de la naissance et la fortune l'ont placé. Mais dans toutes, il est un but commun

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qu'on ne doit jamais perdre de vue, c'est de le rendre juste et bon.

Chaque condition de la vie humaine exige différens degrés de lumière , mais la morale est également nécessaire à tous. Les fils du roi, du laboureur, du guerrier , du marchand , des grands et des petits, des riches et des pauvres , doivent également savoir que, malgré tous les paradoxes de l'erreur, le vice conduit au malheur, la vertu à la félicité; car une loi éternelle, qui maintient l'ordre de l'univers, veut que les mondes n'existent, ne marchent

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et ne se conservent qu'en s'atti-

rant, et les hommes en s'aimant.

Nous tendons constamment tous à chercher le bien-être, à fuir le mal -être; mais dans les plaisirs que l'injustice et le vice nous donnent aux dépens d'autrui, il n'est point de vrai bonheur. On tombe dans le désordre, qui est la douleur et la mort morale, dès qu'on fait aux autres ce qu'on ne voudrait pas qu'ils nous fissent.

Tout vice porte sa peine , toute vertu sa récompense : l'un produit haine et mépris; l'autre, estime et amour.

l'enfance. 47

Quand la vertu, la bonté, la sagesse , ne seraient pas de grands devoirs, elles seraient encore de bons calculs, car le mal est inséparable de l'erreur, comme le bien de la vérité.

L'égoïste est un triste fou , qui se trompe ; il s'isole , se prive d'appui, et s'égare, sans compagnon, sans guide, dans le labyrinthe de la vie.

L'éternel précepteur des hommes, ie temps j ne prouve que trop ces vérités; il ne moissonne que trop vite les faux plaisirs d'un moment , payés par un long malheur; mais il ne faut pas attendre

48 l'bnfance.

ses lentes leçons , c'est à la raison

à faire d'avance son ouvrage.

Ce qui fait que chez nous, trop souvent, les moralistes ne jettent que de la semence perdue, c'est qu'ils donnent leurs vérités comme de dures règles, comme de froids préceptes, comme d'impérieux devoirs ; au lieu de les présenter au jeune voyageur qui s'avance sur la terre comme les seuls moyens d'y trouver bon gîte et bon visage d'hôte, comme la seule monnaie avec laquelle on puisse acheter le vrai plaisir et le vrai bonheur.

Dans cette étude du cœur hu-

main, comme dans celle des sciences et des lettres , n'oubliez pas la délicatesse de l'enfant, qui ne peut suivre vos grandes enjambées qu'à pas courts et précipités, comme Ascagne suivait Énée en sortant de Troie.

Développez, et n'usez pas sa force; ne mettez pas cette plante en serre chaude , elle ne vous donnerait que des fruits imparfaits et sans saveur. Croyez Confucius j, il vous dit de laisser à la jeune fleur le temps de s'épanouir, et de ne la pas flétrir pour toujours > en V échauffant imprudemment dans votre sein.

Il étudie vos leçons; vous, étudiez son caractère, vous y découvrirez les germes de tous les sentimens honnêtes, profitez-en; Sénèque vous avertit avec raison que les bons avis développent ces germes heureux j comme un souffle léger étend les feux d'une étineciie.

Vous trouverez un auxiliaire dont l'aide ne vous manquera jamais; c'est ce sentiment, source de grands biens et de grands maux, c'est l'amour- propre, le plus puissant, le plus utile, le plus dangereux des ressorts moraux; il marche dans l'enfant plu-

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vite que ses années, et croît plus rapidement que son corps.

Mais nul amour o'a plus besoin d'être contenu et dirigé; il paraît, suivant le conducteur, ou comme le rayon qui éclaire , ou comme la foudre qui consume.

Lâchez -lui la bride lorsqu'il s'exerce sur les qualités du cœur et de l'esprit; mais retenez-le avec prudence lorsqu'il se tourne sur les avantages corporels. Préservez l'enfant de ce fol orgueil qu'inspire la beauté : cette beauté que Piaton appelle un privilège de nature, et S ocra te > plus sagement, une courte tyrannie.

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Si vous le voyez prêt à tirer trop de vanité de ses jeunes talens , songez à lui en montrer les inconvéniens à côté de l'utilité, faites-lui remarquer, avec le philosophe chinois , que le talent de la parole fait perdre au perroquet sa liberté ; qu'on ouvre i 'huître pour en tirer des perles ; et qu on chasse l 'éléphant pour lui arracher son ivoire.

En l'empêchant de s'emporter sous l'aiguillon de l'amour-propre, ne le laissez pas s endormir sous les rideaux de la paresse; apprenez-lui que dans son voyage

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il ne peut rien acquérir sans peine , même la vertu.

Le travail est sa destinée; et, comme le dit Phocylide , ie laborieux paie sa vie , ie paresseux la vole.

Vous avez à combattre des adversaires adroits etpuissans. L'enfant, semblable déjà à un jeune roi , entouré de courtisans trompeurs , se voit environné de vices séduisans et flatteurs , qui lui tendent tous différens pièges , qui lui offrent tous de dangereux appas.

Il faut que la vertu leur oppose aussi quelques promesses et quel-

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que profit. Sénèque observe trèsjustement qu'il n'y a point de vice qui n'offre un salaire ; l'avarice fait brilter" l'argent; la paresse attire en montrant le repos ; la débauche promet le plaisir , l'ambition le pouvoir ; ne veuillez donc pas que la justice et la vérité prétendent être servies gratuitement 9 et pour faire aimer chaque vertu , prouvez qu'elle paie aussi une solde et donne une récompense.

Vous direz vrai , et votre élève suivra la prudence , pour trouver la sûreté; la justice, pour obtenir

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i estime; le courage, pour mériter la louange; la tempérance, pour prolonger le plaisir , pour conserver la santé ; la bonté , pour attirer l'amour.

L'homme , destiné à créer, commence par imiter; craignez que cette imitation ne devienne trop habitude : cerui qui traduit toujours n'est jamais traduit.

Montaigne a raison, qui suit toujours un autre , ne cherche rien > et ne trouve rien. Ce n'est pas tout qu'il apprenne vos préceptes > il faut qu'il sadie se les approprier ; (es abeilles piilotentde cà^de là, les fleurs;

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mais elles en font après le miel qui est tout leur. Ce n'est plus ni thym ni marjolaine.

Il faut faire aimer le précepte et le précepteur; on ne retient à soi que ce qu'on a reçu avec plaisir. On n'écoute docilement que celui qui amuse et n'effraie pas; sur un jeune cœur élastique quoique faible, la rigueur rebondit et manque son coup. La douceur seule y pénètre.

Comme Montaigne , je n'aimerais à grossir ce cœur que d'ingénuités et de franchise , et je n'ai guère vu d'autre effet aux verges j, sinon de rendre

l'enfance. 57

tes âmes plus lâches > ou plus malicieusement opiniâtres ; on doit ensucrer les viandes satubres à l'enfant * et enfiéler celles qui lui sont nuisibles.

Ce qui est difficile à l'homme , et cependant bien nécessaire , c'est de se rabaisser à la taille de son élève; peu savent imiter le prophète qui se raccourcissait à la mesure de l'enfant pour lui rendre la chaleur et la vie.

On a fait de nos jours une découverte qui sera presque aussi grande en ses effets que celle de l'imprimerie; c'est la découverte de X enseignement mutuel ? les

58 l'enfance.

enfans se servent de maîtres les

uns aux autres.

Ces naissantes intelligences connaissent chacune naturellement leur portée. Elles expliquent la leçon comme elles l'ont conçue; elles font facilement comprendre ce qu'elles ont compris; elles connaissent mieux que les grandes personnes les petites issues par lesquelles la pensée peut entrer dans leur cerveau.

L'enfance a son langage propre, que l'âge mûr oublie ; tout est clair et rapide dans cet échange de lumières. L'émulation y est sans cesse entretenue , excitée .

l'enfance. 5g

sans pouvoir se changer en envie , car là, rien n'est arbitraire, on est jugé par ses pairs. La supériorité ou l'infériorité sont évidentes ; la prééminence est décidée et assignée par les petits rivaux qui se la disputent : les petites dignités de ce jeune état sont de courte durée , chacun y parvient tour à tour, et l'espérance y entretient ie courage.

Le travail y présente l'intérêt d'une lutte, l'activité d'une course, le charme d'un spectacle, et l'étude y devient un jeu.

Tl n'est pas étonnant de voir le

60 l'enfance.

fanatisme et le despotisme tonner contre ces établissemens, que tout sage gouvernement protège. La lumière s'y répand trop vite, et certaines gens ont tant d'intérêt à prolonger la nuit ! l'orgueil et l'ignorance ne conservent leur empire que dans les ténèbres; les hommes ne se laissent plus traîner à leur suite dès qu'ils voient assez clair pour connaître leurs droits, leurs devoirs, leurs vrais intérêts, et pour distinguer les chaînes avec lesquelles on les conduisait si facilement a la faveur de l'obscurité.

i'enfance. 61

Grâce à la marche du siècle et aux progrès de la raison, l'enfant qui commence son voyage ne gémit plus emmaillotté dans les liens qui s'opposaient à sa force et à sa croissance; on n'entoure plus son berceau de fables absurdes , de fantômes trompeurs, de spectres effrayans; les instrumens de torture, le fouet, la férule, les verges , le martinet , n'énervent plus son ame en flagellant son corps.

Il n'enfonce plus ses pas timides dans la poussière des bancs de l'école, on ne l'égaré plus dans le dédale érudit d'Aristote , dans

6s l'enfance.

les fausses voies des cathégories, dans le labyrinthe des subtilités scolastiques et sorboniques. Le chemin de l'étude s'offre à lui applani , éclairé. La douce et lumineuse morale de Fénélon dirige le gouvernement des enfans , comme le génie de Montesquieu celui des hommes.

En arrivant aux limites qui séparent l'enfance de la jeunesse, l'adolescent n'a point perdu ses premières journées; son travail n'a point excédé ses forces ; ses plaisirs n'ont point amolli son ame ; les préjugés n'ont point ré-

l'enfance. 63

tréci son esprit; son instruction n'est point, comme ci- devant, une ignorance acquise.

Il a appris des choses et non des mots; on a gravé des principes dans sa pensée , des faits dans sa mémoire, des sentimens dans son cœur.

Il sait que son bonheur ne peut exister que dans l'accomplissement de ses devoirs. Il sait que la Divinité doit trouver en lui une créature reconnaissante , les hommes un frère, le gouvernement un sujet soumis , mais libre ; la patrie un défenseur courageux, un citoyen utile.

64 l'enfance.

Il va continuer sa marche dans cette route étroite que lui trace la justice entre les excès : il n'ignore pas que chaque vertu est un milieu entre deux vices; la piété , entre la superstition et l'incrédulité ; la prudence comme le courage , entre la peur et la témérité ; la liberté , entre la servitude et la licence; la justice, entre la rigueur et la faiblesse.

Le bonheur est au bout de ce chemin; les abîmes du malheur en bordent les deux côtés ; les passions, comme des syrènes, l'y attirent sans cesse. Elles parlent bien haut , et la raison, qui lui

l'enfance. 65

conseille , comme à Ulysse, de se boucher les oreilles pour ne les pas entendre, parle toujours un peu bas , et souvent un peu tard.

Puisse le jeune voyageur, que nous allons suivre dans cette seconde époque de sa vie , être doué de la vertu qui seule protège toutes les autres , de la force ; l'esprit ne fait que montrer la route, c'est le caractère qui la suit ; les passi ons sont des tyrans, et pour résister à ceux-là, comme aux autres , le vouloir n'est rien sans la fermeté.

Plutarque dit que les peuples

66 l'enfance.

d'Asie n'étaient depuis si longtemps soumis au despotisme s que parce qu'Us ne savaient pas bien prononcer cette seule syllabe s non ?

LÀ JEUNESSE. 6n

L'enfance s'est écoulée doucement à l'ombre de ses premiers appuis , semblable à un ruisseau faible encore, qui se promène mollement au milieu dune prairie émaillée de fleurs. Peu à peu il s'est gr-oori des sources abondantes que la nature et l'éducation ont versé dans son sein. Mais

ses eaux ont été constamment dirigées et contenues par des barrières placées avec prudence ^ entretenues avec une vigilante activité; enfin le moment arrive où il sort de ses limites ; il va se précipiter sur la terre comme un torrent.

Les premiers obstacles qu'il rencontre , les premiers écueils qui veulent l'arrêter, ne font qu'accélérer sa course : son sort dépend de la direction que lui donnent mille accidens divers.

Entraînant tout sur son passage , il peut se perdre dans les marais fangeux, dans les cavernes

profondes, ou dans les sables arides qui sont sur sa route ; heureux si rencontrant une pente plus douce, et la protection d'arbres salutaires , ou de bords élevés et conservateurs, il ralentit et règle sa marche ; alors ce torrent dévastateur devient un fleuve tranquille et fertilisant, qui poursuit paisiblement son cours, jusqu'au moment où il se mêle et se confond avec les eaux de l'immense Océan.

Telle est l'image de la jeunesse, L'enfant n'est plus ; il cesse de se voir renfermer sous l'abri protecteur de la maison paternelle , il

aperçoit un monde vaste et nouveau. Dégagé de ses liens , le jeune homme s'élance avec ardeur dans ce monde , où 1 attendent tant de plaisirs et tant de chagrins.

C'est alors, ditLacépède, quêtes passions commencent à exercer sur lui leur empire orageux ± c'est alors que les désirs régnent sans opposition sur son ame.

rien ne la remue faiblement comme dans son enfance , tout la secoue violemment. Le jeune homme ne vit que d'élans et de transports .

Jusque-là. entouré d'amis et de

défenseurs, il n'avait point aperçu de péril , il n'avait presque point connu de résistance. Maintenant, fier de ses forces qui croissent et se développent sans cesse, plein d'une vie presque surabondante , ses facultés lui semblent sans bornes comme ses désirs.

Dédaignant tout obstacle, méprisant tout danger; presque honteux des liens qui avaient retenu son enfance ; impatient de jouir de sa liberté , il écarte tout souvenir de son ancien esclavage ; semblable au jeune Ascagne , aucun espace ne lui paraît assec vaste, aucun coursier assez ra-

pide, aucune entreprise assez hardie ; il bondit en triomphe sur la terre, qu'il parcourt à son gré.

La délicatesse , les grâces , la candeur de l'enfance ont disparu; la force est empreinte dans ses muscles; le feu circule dans son sang ; la fierté règne dans ses regards ; il se plaît à soulever de lourds fardeaux, à franchir de larges fossés, à gravir des rocs escarpés; il poursuit le cerf agile, le lièvre timide , le sanglier féroce.

Sans avoir encore à combattre d'ennemis, il saisit, il agite ses armes; ses vagues désirs sont sans

but , ses travaux sans règle ; mais la difficulté le tente, le péril l'attire, chaque essai de sa vigueur lui paraît un triomphe :

ce n'est plus l'amour enfant , couché sur des fleurs au milieu des ris et des jeux ; c'est Achille brûlant de renverser Troie , c'est Hercule impatient de dompter des monstres.

Moment d'ivresse ! époque enchantée! âge des prestiges! tous les biens , tous les avantages , tous les charmes de la vie s'offrent à la fois à nos regards; ils s'emparent de nos sens , de notre esprit , de notre cœur; ils offrent à Fima-

gination une félicité sans bornes , un avenir sans terme.

Les désirs, les plaisirs se pressant en foule devant nous, dérobent à nos yeux les regrets , les repentirs et les chagrins qui les suivent.

Tout sourit dans la nature au jeune homme qui apparaît sur la terre : enivré de son existence , il comprend a peine qu'on puisse s'affliger et mourir.

Dans sa vague ardeur, voulant essayer à la fois toutes les jouissances de la vie, son désir inquiet n'a rien de fixe; il embrasse tout sans rien étreindre , jouit de tout

sans rien goûter; et léger comme la nymphe que peint Virgile , ses pas rapides glissent sur l'herbe et sur les fleurs sans les courber.

Il n'emploie pas ses forces, il les prodigue; s'il joue, ce n'est point l'argent, c'est l'émotion qu'il cherche ; s'il se livre au plaisir, ce n'est point l'amante, c'est l'amour qu'il aime; s'il combat, ce n'est point l'ennemi , c'est le danger qu'il poursuit; on dirait qu'il a hâte de dépenser sa vie.

Rêve trop court ! heures d'illusions 1 l'éclair passe moins vite que vous ! le temps du péril approche, le moment des mécomptes

arrive ; bientôt Narcisse voit qu'il n'adore qu'une vaine image; Ta ntaie, qu'il poursuit une onde qui s'échappe ; Ixion , qu'il n'embrasse qu'une nuée.

Le jeune homme , naguère si vif, si joyeux, si ardent, devient triste, pensif, languissant; tout a frappé, fatigué ses sens; rien encore n'a pénétré son cœur et satisfait son ame; tout au-dehors est encore plein de charmes, mais le vide est au-dedans de lui.

Son indépendance le fatigue ; il tourne avec regret ses regards sur cet esclavage de l'enfance , sur ces douces chaînes qu'il avait

LÀ JEUNESSE. yj

rompues avec tant d'impatience.

Là il était le centre des affections , il se voyait protégé, environné d'êtres aimans; ici quelle différence, il est abandonné à luimême, entouré d'indifféren s, de rivaux, ou d'ennemis.

Autrefois ses premiers succès étaient un triomphe de famille; aujourd'hui tous ses compagnons lui disputent le prix de la beauté, de la force, de l'adresse, des talens, du courage; ils sont envieux de ses plaisirs , froids pour ses chagrins , ils s'irritent de ses avantages , et rient de ses revers.

Il ne tarde pas à s'apercevoir

que beaucoup de caresses sont des trahisons, beaucoup de louanges, des pièges ; que plusieurs visages ne sont que des masques; que la plupart des promesses sont des mensonges, et qu'ainsi que le dit un ancien, on amuse les hommes avec des sermens , comme (es en fans avec des osselets.

Une surprise encore plus triste vient ajouter aux peines de son ame, au trouble de son esprit; les leçons du monde lui semblent en contradiction perpétuelle avec celles qu'il a reçues de ses maîtres.

Ils lui ont toujours représenté

le bonheur suivant la sagesse, le malheur attaché à la folie , la vertu couronnée d'estime , le vice puni par le mépris; il voit au contraire à chaque pas l'orgueil dominant, la modestie délaissée , la méchanceté triomphante , la bonté ridiculisée, la folie en honneur, la sagesse exilée avec la justice et la vérité, et la fortune ouvrant à l'intrigue, à la sottise, à la friponnerie l'entrée de son temple , dont le mérite assiège vainement la porte.

Le jeune voyageur tombe alors dans un doute funeste; il craint que ses guides ne l'aient égaré

dans ce monde inconnu; il ne voit pas que ces triomphes de l'erreur, que ces malheurs de la vertu ne sont qu'apparens. Il apprendra plus tard que le temps et l'opinion remettent tout dans l'ordre , et font justice à tous, tandis qu'au-dedans de chacun la conscience exerce cette justice avec plus de promptitude et de sévérité.

Cependant lorsqu'il flotte dans cette incertitude, cherchant au hasard une lumière et un appui, mille passions l'attendent et dressent sur son passage mille pièges dangereux : hélas ! il en est peu

LA JEUNESSE. 8l

qui leur échappent et qui résistent à leur voix séduisante.

L'un , entraîné par la vanité , corrompu par la flatterie, rougit de ses anciens principes, fait parade de ses vices, s'enorgueillit de sa frivolité , et devenant un héros et un esclave de la mode, passe, tombe et disparaît comme les atours et les hochets de cette fantasque divinité.

L'autre , croyant que l'or gouverne le monde, suit en aveugle le char de la fortune , et perd au jeu ses biens et sa réputation.

Celui-là , ne voyant de bonheur que dans la puissance , se soumet

aux chaînes de l'ambition ; entre dans le sentier tortueux de l'intrigue , s'abaisse pour se grandir, rampe pour s'élever , perd sa vie en tourmens hoi :eux, et trouve, au bout d'une longue marche, une vaine fumée et une lourde chute.

Un plus grand nombre , épris des voluptés , courent en riant à une vieillesse prématurée, paient de courts plaisirs par de longs remords, et au lieu du bonheur qu'ils cherchaient, ne trouvent, dans les corbeilles de fleurs et de fruits qui les entourent , que l'aspic de Cléopâtre.

Ils sentent trop tard combien Plutarque avait raison de dire que le vice est un parfait ouvrier de malheur. Les autres tyrans y ajoute-t-il j paient des bourreaux , inventent des fers chauds , des tenailles ? des tortures. Mais le vice, sans aide et sans appareil d'outils * sitôt qu'il s'attache à l'ame, la brise?

V accable et la ruine ; il remplit l'homme de douleurs ? de lamentations , de rancunes ? de regrets et de repentance.

Quand même, échappant au naufrage , et n'ayant cédé que peu de temps au courant des passions ,

84 Ml jeunesse.

on parvient à les bannir de son ame, on en souffre encore longuement. On s'aperçoit, dit madame de Lambert, qu'elles y ont demeuré y elles y font payer chèrement leur séjour.

Le terrain où l'erreur vous conduit est bourbeux; on y entre facilement; on en sort avec peine.

Horace vous le rappelle.

Trop faible pour sortir de la fange du vice , Vous dégagez un pied , niais soudain l'autre glisse.

Et c'est bien pis , lorsque la passion vous a conduit jusqu'au crime , le même Horace prononce cet arrêt juste et sévère :

La laine ne blanchit jamais Dès que la pourpre la colore.

De même quand un crime a terni la vertu , Elle ne renaît point dans un cœur corrompu.

Heureux celui que le tourbillon du monde n'a point assez étourdi pour le détourner du premier chemin qu'on lui a tracé ; heureux lorsque son aine pure conserve l'empreinte des principes que la prudence d'un père , la tendresse d'une mère , la prévoyance d'un sage instituteur y ont gravés , comme un vase précieux retient l'odeur du nectar dont on l'a rempli.

Mais ce bonheur est rare; un

jeune esprit est trop ouvert aux plaisirs pour garder les souvenirs de la sagesse. Cette voix lointaine est bien faible pour le retenir sur une pente rapide ; le sentiment seul peut l'y arrêter. C'est le secours qu'il veut , c'est le soutien qu'il cherche , c'est le besoin de son ame.

Mais là se trouve encore le péril à côté du salut, le poison à côté du remède; l'amour et l'amitié s'offrent à lui pour le sauver ou pour le perdre ; ici tout dépend du choix, mais le danger devient extrême; ce n'est plus les sens et l'imagination seulement, c'est

lame qu'on va éclairer ou séduire :

tous les traits, tous les coups porteront au cœur.

Dans ce moment où lame, lasse detre libre, veut se soumettre, où le plus grand besoin du cœur est de se donner, l'amour, avec un trait semblable à une baguette magique, change tout à nos regards, tout autre prestige disparaît ; les désirs remplacent les projets , les sentimens les idées ; il s'empare de notre imagination comme de nos sens ; il n'est plus pour nous d'autre gloire que de plaire , d'autre bonheur que d'aimer.

L'amour nous fait un monde nouveau, peuplé de deux personnes ; un seul être est pour nous l'univers ; nous ne prisons que pour lui notre fortune, nos talens, nos vertus mêmes; on ne croit avoir d'autre mérite que celui qui lui plaît ; le temps nous semble se traîner dans son absence ; il vole quand nous gommes près de lui; on éprouve ce que dit madame de Lambert, qiï on a trop peu de toutes ses heures pour les donner à ce qu'on aime.

Et quel est l'objet qui change ainsi soudain toute l'existence du jeune voyageur ? Quel génie a

subjugué sa volonté, adouci sa fierté , désarmé sa force , triomphé de son indépendance? Est-ce un être plus éclairé, plus intelligent, plus vertueux ; plus puissant que lui ? Non , c'est presque un enfant , c'est une jeune femme.

Elle n'a d'armes que ses regards, de force que sa grâce; mais elle est belle, et la jeunesse croit trouver toutes les perfections là ou elle voit la beauté.

La sagesse même cède en rougissant à son empire, et il échappe au sage La Bruyère de s'écrier :

qu'un beau visage est le plus beau de tous les spectacles , et

yO LÀ JEUNESSE.

que l'harmonie la plus douce est le son de la voicc de celle qu'on aime.

C'en est fait, la vérité s'est voilée , la raison a disparu , la gloire même a cédé. Renaud est aux pieds d'Jrmide.

Cet enchantement est court comme toute autre ivresse , et le réveil en est plus triste, car ce n'est pas le corps , c'est l'ame qu'il rend malade. La gloire et la vertu ne viennent pas toujours vous apporter, comme à Renaud > un miroir salutaire. Mais le temps ne se charge que trop de cet office.

LA JEUNESSE. qi

Bientôt le jeune homme, rassasié de voluptés , cherche un autre charme et ne le trouve pas; il se donne , et on ne fait que se prêter à lui; il avait besoin de confiance, il ne rencontre que de la légèreté ; il aimait exclusivement et ne voit qu'un objet qui veut plaire à tous, li espérait un guide, un ajmui, et n'aperçoit qu'un maître capricieux; il croyait admirer l'élévation d'âme, et c'est un orgueil puéril qui l'a subjugué.

Il découvre trop tard qu'il a pris le plaisir pour le bonheur; dès qu'il est soumis, sa conquête

g2 LA JEUNESSE.

ne satisfait plus la mobile vanité de son vainqueur; on désire de nouveaux sujets . on lui donne des rivaux; File enchantée disparaît, l'antre des enfers la remplace; une furie en sort couronnée de serpens, armée d'un poignard:

c'est la sœur de la pâle mort; c'est la mère de la haine et de la vengeance; c'est la hideuse jalousie.

Le jeune voyageur ne ressemble plus alors à Rena ud; c'est A (ride consumé par la robe de Nessuê; égaré, furieux, il ne songe plus qu'à punir l'ingrate . qu'a se venger de l'infidèle ; il blasphème

contre son idole , il s'élance pour la renverser.

Une foule joyeuse d'anciens compagnons de ses plaisirs, comme lui souvent trahis , mais avant lui détrompés, l'entraînent en riant loin du crime qu'il méditait. « La » raison , lui disent-ils , aurait dé- » trait la jalousie si elle était in- » juste ; le mépris doit la guérir » puisqu'elle est fondée.

» Crois nos conseils ; toutes les » femmes sont légères et perfides ; » venge-toi d'elles en les imitant :

» mille plaisirs réels vont te payer » la perte d'un bonheur idéal.

» Ne cherche plus la félicité dans

» cette île d'amour , où la beauté »ne fait que des esclaves et des » dupes , romps pour toujours » ces dangereux filets : la chasse, »le vin, le jeu et mille voluptés » t'appellent, elles t'attendent :ar>- » prends par notre exemple que »tout l'art de vivre consiste dans » l'art de jouir. Ne prends donc i pour maître qu'Épicure, et pour « Dieu que la volupté. »

A l'âge des entraînemens , on est aussi facilement dupe de la fausse amitié que du faux amour; on se défie de celui qui vous arrête, on se confie à celui qui vous pousse sur le chemin doux et

glissant des plaisirs , et tandis qu'on n'a que des complices, on se croit des amis.

Voilà le jeune voyageur de nouveau métamorphosé ; c'est Alcibiade remplissant Athènes du bruit de ses brillantes folies , cherchant la gloire dans les excès, le bonheur dans les égaremens , surpassant les courtisanes en perfidie, les plus hardis sophistes en audace, les plus riches citoyens en luxe, les plus intrépides buveurs en orgies , les plus aventureux soldats en témérité.

La fortune n'est ni plus sincère

ni plus constante que Vénus; son jeune favori éprouve bientôt ses rigueurs, ses amis s'éloignent, sa cour disparaît ; la multitude cesse de l'admirer; les éclatantes illu-

sions qui enivraient et remplissaient son ame se dissipent comme une vapeur légère , et n'y laissent qu'un vide sombre et douloureux.

L'ambition le trahit comme l'amour et la fortune; il est accusé par ceux qu'il avait servi , dominé par des rivaux qu'il méprisait, le peuple qui l'idolâtrait l'exile. Il va peut-être dans son courroux , imitant son séduisant modèle .

oublier le plus saint de ses devoirs , combattre sa patrie ingrate, et s'avilir pour se venger.

Heureux s'il rencontre enfin un ami à la fois sage et indulgent comme Socratel Si dans son naufrage il s'attache à cette branche d'olivier , elle peut encore le sauver et ramener la paix dans son cœur.

Appelé par la voix ferme et consolante de cet ami , il s'arrête, l'écoute, le suit, et croit entendre retentir de nouveau dans son ame ces accens paternels, dont ses longues erreurs, ses passions

violentes , ses bruyans plaisirs avaient presque effacé la trace.

Son ami, sans l'effrayer, est pour lui comme une glace fidèle; il lui fait voir sans voile sa propre image ; le jeune homme se regarde avec honte , et il a fait déjà le premier pas vers la sagesse, dès qu'il a reconnu sa folie.

Nouveau Télémaque , il se laisse timidement guider par Mentor.

Cependant ce jeune homme , naguère si bouillant, se montre lent , froid , mélancolique , circonspect ; son amitié a l'air de la crainte; il n'ose lever ses regards

sur la vertu , et quand son sage ami est devant lui , on dirait qu'il est en face de sa conscience.

Son guide l'encourage et le fortifie. « Ne rougissez pas de votre «tristesse , lui dit-il, elle est à la «fois de bon augure et de bon » exemple , elle annonce une heu- » reuse métamorphose en vous , » et en produira peut-être de pa- > reilles chez d'autres; ce qui emo pèche le mieux d'imiter ceux qui •> se sont laissés séduire par la « folie , ou entraîner par le vice , » c'est de les voir; car ils sont pres- » que toujours mécontens de leur »rt.

ÎOO LA JECNESSE.

» Les maladies du corps ont au «moins un avantage, elles nous » forcent au repos ; celles de l'âme, » au contraire , nous ôtent toute «tranquillité.

» Pi iOus allons commencer la y> guerre contre vos passions; mais • avant de vous y engager, sachez i bien que cette guerre doit être » perpétuelle ; si en combattant » les vices , vous leur accordez «quelque trêve, vous serez battu » par eux , ils sont toujours sous » les armes,

» Commençons par attaquer la »plus triste erreur, celle qui vous a tourmente le plus ; c'est la haine

LÀ JEUNESSE. lOl

«que vous inspirent des jaloux, »des rivaux, des ingrats; d'abord » vous conviendrez qu'il est dou- » teux que cette haine fasse à votre » ennemi le mal que vous lui sou- » haitez. Ce qui est seulement certain, c'est le mal qu'elle fait à

* vous-même.

» Je vous dirai bien plus, et je «vous apprendrai, avec Plutar- »que, que les ennemis ont leur

* utilité; Us vous montrent vos

* fautes ; Us vous disent des » vérités; ce sont des maîtres » qu'on ne paie pas. Si vous avez » quelque imperfection cachée, » l'envie les éclairera, elle n'en

» laissera aucune dans l'ombre :

» elle vous rendra un éminent ser- *\ice, en vous prouvant que pour » forcer les autres à vous accorder n leur estime , vous devez d'abord i mériter la vôtre. Xénophon di- * sait que les borVs ménagers font » profit de tout > de leurs enne- » mis comme de leurs amis.

3 Moi je dis plus , c'est que ces » ennemis peuvent faire jouir vo- » tre amour-propre du plus grand «plaisir qu'on puisse lui donner.

» Pardonnez à ceux qui vous haïssent; rendez-leur le bien pour »le mal; montrez leur injustice a en prouvant vos vertus ; forcez-

» les ainsi à l'admiration, à la » reconnaissance , et vous aurez » remporté le plus beau triomphe » qu'une ame généreuse puisse » souhaiter. »

Le jeune homme écoule avec autant de surprise que de plaisir cet avis si nouveau pour lui; on est toujours las de haïr : son ami dégage son ame d'un lourd fardeau. Tout germe de méchanceté s'éloigne avec la haine, et tout sentiment de bonté revient dès qu'on aime ses semblables.

Celui qui a rencontré un véritable ami a trouvé un rare trésor; il devient bientôt riche de vertus;

Jo4 l'A JEUNESSE.

avec son aide, commence cette seconde éducation, qui grave ce que la première n'avait que dessiné.

Fort de cet appui, il tourne ses regards en arrière, réfléchit sur sa vie si follement écoulée, et passe en revue les divers prestiges qui l'avaient séduit.

Hérodote lui peint sa jeunesse «quittant avec la robe de l'en- » lance toutes craintes salutaires, » ainsi que les femmes en dépouillant leurs tuniques dépouillent » la honte. »

Il sent qu'il existe une peur utile , la peur des reproches ; et

LÀ JEUNESSE. lo5

que celle-là doit toujours se conserver. Elle rend prudent contre les séductions, et hardi contre le danger.

Eclairé par de sages entretiens, par de solides et intéressantes lectures, il revoit avec dégoût ses anciens compagnons de débauche, leurs couronnes de fleurs, de pampres , de lierre, ne le charment plus. Il ne se laisse plus étourdir par leurs chansons bachiques et joyeuses; il se souvient des indiscrétions, des folies, des querelles qui suivent l'ivresse ; il comprend ce qui avait déterminé Pittacus à punir doublement les

fautes commises par un homme ivre ; il sent la justesse de cette réponse d'un roi de Sparte, auquel on demandait pourquoi les Spartiates ne buvaient pas de vin i « c'est afin , dit-il , que les » autres ne délibèrent de nous , r> mais nous des autres. »

Pour l'éprouver, son ami le rapproche des filets qu'on lui a autrefois tendus, et où il est si souvent tombé : à la porte de l'un de ces temples de la fortune , ou plutôt de l'infortune, de l'une de ces maisons de jeu où l'avarice expose sur une carte légère, au souffle du sort , l'honneur , le

bonheur et la vie, il frémit en voyant la honte, les remords, le désespoir empreints sur les traits des victimes de cette funeste passion.

« Eh bien ! lui dit son Mentor, » Erasme , qui s'est amusé à parer » l'austère sagesse des atours de la » folie, avait-il tort de comparer » une maison de jeu à cet écueil i> nommé Matée y qu'on trouvait » sur les côtes de Laconie, écueil » si dangereux qu'il avait donné » lieu à ce proverbe : Quand tu » navigues devant Malée , dis » adieu à ta fortune et à ta fa- » mille. » Mais cette malheureuse

passion est si violente quelle résiste souvent à tous les conseils de la philosophie , et même à ceux d'une cruelle expérience.

Aucune n'a fait verser plus de larmes dans les familles; on se souvient de la touchante leçon qu'une femme sensible sut donner avec autant de grâce que de délicatesse à son mari , possédé de l'amour du jeu.

La marquise de la V*** avait deux filles charmantes ; leur père imprudent exposait chaque jour aux chances du sort, leur dot, leur avenir. Dans ce temps où il était devenu impossible de porter

sur soi assez d'or pour payer ses pertes, l'usage setait établi de jouer avec des fiches; chaque joueur avait les siennes.

Le jour de l'an , la marquise offre en silence , pour étrennes à son époux , une boîte de fiches ; il l'ouvre , la vide , et voit au fond les portraits de ses^eux enfans?

Cette muette et pathétique éloquence retentit au fond de son cœur. Il versa des larmes , et s'arrêta , dit-on , sur le précipice où il était près d'engloutir les plus chers objets de sa tendresse.

Il semblait plus difficile pour le jeune voyageur de l'éloigner

des égaremens où l'avait jeté son amour-propre. Cet amour-propre , au dire d'Érasme , est le frère de la folie , elle le prône et le recommande à la dévotion de tous ses adorateurs ; en vivant ,, leur dit-elle ., sous sa protection > vous êtes charmés de votufk mérite , vous êtes ravis de vos belles qualités ^ et dès-lors vous avez le bonheur d'être parvenus à la plus haute folie; avec la flatterie vous ne cajolez que les autres ^mais par l3 amour-propre vous vous cajolez vous-mêmes.

Ce qui guérira le plus promp-

tement notre jeune homme de la fatuité, ce sera la rencontre d'un fat, il comprendra bientôt la vérité du portrait qu'en fait La Bruyère. Le fat, dit-il, est entre {'impertinent et {e sot, il est composé de {'un et de Vautre.

Le roi d'Ithaque, quoique inspiré par Minerve , ne put garantir tous ses compagnons de la séduction des sirènes , ni des pièges de Circé; le Mentor du jeune voyageur craint encore pour lui les artifices de la coquetterie et la magie de la beauté ; il se trompe:

l'humiliation d'avoir été dupe , l'indignation de s'être vu sacrifié .

ont déchiré les voiles de l'illusion; l'ivresse des sens passe vite quand elle n'a pas gagné le cœur.

Le faux amour n'est point immortel comme le véritable. Son flambeau s'éteint avec celui du désir; nous oublions ses trompeuses douceurs, et nous ne gardons que le souvenir des chagrins cruels qu'il nous a causés.

« Ne redoutez plus pour moi la » volupté, dit le jeune homme à » son ami ; avant de vous entendre > j'étais guéri ; avant de lire Charbon, j'avais trop éprouvé que » cette volupté est à la fois vio- » lente et pipperesse : plus elle

LA JEUNESSE. Il5

t>nous mignarde 9 plus dêfions- » nous-en ^ car elle nous veut » embrasser pour nous estran- » gler, elle nous appas te de mielj *pour nous saouler de fiel.

«Défendez -moi plutôt contre » l'ambition , je sens qu'un fol » amour de gloire fait encore bat- » tre fortement mon cœur. Je puis » sans peine renoncer à tous les » plaisirs qui consument le temps » d'une jeunesse insensée; mais je » ne puis renoncer au désir, à l'es- » poir de briller parmi mes conci- » toyens , et de rendre mon nom

«célèbre; la raison me dit vaine-

11 4 IA JEUNDSSE.

» nient que c'est encore une illu- • sion qui me séduit, que c'est » toujours l'amour - propre qui ) m'égare , que si la fatuité est » l'orgueil rapetissé , l'ambition » n'est que de la vanité grandie.

» Tout mon sang bouillonne à »la vue d'un guerrier couronné » du laurier de la victoire , et de » l'orateur qui remporte la palme » de l'éloquence.

» Je me garderai bien , répond » son ami, de détruire en vous ce • germe heureux, cet aiguillon «utile de tous les beaux talens , « de toutes les bonnes et grandes

» actions , je n'arrêterai point votre «marche, je ne ferai que la mo- » dérer. Visez au but le plus élevé, » j'y consens ; mais comme on «l'atteint rarement, sachez vous » contenter d'en approcher.

» Au lieu de satisfaire un vain » désir , remplissez un devoir > » combattez pour défendre votre » pays; parlez, écrivez pour servir, » pour éclairer vos concitoyens.

» On n'est pas certain d'être grand, » on est toujours sûr d'être utile.

» La moitié de ce que vous sou- » haitez dépend de vous: 3a bonne «renommée vient de la vertu, et a la gloire de la fortune; visez à

1 l6 LÀ JEUNESSE.

> l'une comme but, et à l'autre » comme chance.

» Conservez sous l'armure du » soldat les qualités qu'on chérit s dans le citoyen : la douceur , la » modestie, la générosité , la tem- » pérance.

» Selon les différens modèles » qu'il suit , le guerrier devient »le fléau ou l'honneur de l'hu- » manité.

» Les armes de l'éloquence exi- » gent la même sagesse , la même ■ probité dans leur emploi. Cette » éloquence a ses dangers comme » son utilité ; tout dépend de l'u-

2 sage qu'on en fait; c'est le bou-

» clier de l'innocence , l'épée du «courage, ou le poignard de la » calomnie.

» A la tribune comme dans les » camps, soyez l'homme de votre » patrie, et ne devenez celui d'au- » cun parti; l'esprit de parti n'est «qu'un égoïsme un peu étendu, »il rapetisse les pensées, fausse «les idées, corrompt les senti- «mens , et met les intérêts à la «place des vertus; il enfante les «discordes, rompt les liens des «peuples, et cause même le mal- «heur des individus, enchâssant » de leur cœur la modération et «la bienveillance, hors desquelles

» il ne peut exister ni vraie sagesse »ni vrai bonheur.

» Mais l'homme souvent n'évite » un excès que pour se jeter dans » l'autre; en cherchant la modé- » ration, n'allez pas tomber dans lia faiblesse; avec la force vous » n'aurez que vos propres défauts; »la faiblesse vous donnera ceux » de tout ce qui vous entoure.

»Je n'approuve pas non plus » cette aversion excessive que vous «montrez à présent contre tous «les plaisirs. L'austérité n'est pas »la sagesse. Les voluptés ressem- * blent aux maîtresses; tant qu'on »en parle avec trop de dépit, on

» sent encore leur joug , et l'on » est plus près que l'on ne pense » de s'y rattacher.

» C'est; dit Charron, une opi- » nion malade , fantasque et » dénaturée 3 que rejeter et con- » damner généralement tous » désirs et plaisirs. Dieu est le » créateur et l'auteur des plai- » sirs ; ce qu'il faut seulement, » c'est apprendre à s'y bien por- » ter, et ouïr les leçons de sa- » gesse là-dessus.

» Il a raison : vouloir vivre sans «désirer ni jouir, c'est confondre » l'idée de la vie avec celle de la » mort. Ce qui est nécessaire , c'est

» de proportionner ses souhaits à » ses facultés.

» Les désirs modérés donnent » les grands contentemens. L'excès j> seul en tout porte dommage; la «fortune, dit Horace,

Est comme un vêtement,

Qui trop grand embarrasse, et trop petit nous blesse.

» Evitez un écueii commun, tâ- » chez que vos fautes passées ne «vous rendent pas injuste; et » comme l'ingratitude ne doit pas » vous dégoûter de la bienfaisance, » ni vous empêcher de croire aux » cœurs reconnaissans , vous ne » devez pas vous persuader que

l'amitié n'existe point , parce que vde faux amis vous ont trompé,

• et qu'il n'est pas de femmes > sages et constantes, parce que » vous avez été dupe de quelques » coquettes.

» Ne vous faites point ermite » par humeur contre le monde où »vous vous êtes égaré; ne fermez » pas votre cœur parce qu'il a été » blessé.

»Irez-vous, par exemple, imi- » ter la folie qu'Erasme fait parler,

• quand elle appelle le mariage »un licou qui attache l'homme » au chagrin? En ce cas, nous

• nous séparerions, et je vous di-

» rais un triste adieu. Car le ma- » riage est précisément le port où »je voulais vous conduire, c'est- » là seulement , si vous choisissez » bien cet asile , que vous trouve- » rez le bonheur tranquille , et que » vous serez à l'abri des orages de p la vie.

» Vous n'avez connu que la moi- » tié de l'existence quand vous avez «vécu seul; doublez-vous pour la » sentir toute entière, et connais- » sez enfin les charmes d'un senr> timent pur , qui a tout le feu de «l'amour et toute la sagesse de » l'amitié.

» C'est alors que vous serez vrai-

» ment sage ; l'intérêt de cette nou- » relie moitié de vous-même se » joindra au vôtre pour régler vos «désirs, pour vaincre vos pas- » sions , et vous éprouverez que la » persuasion du cœur est bien au- » dessus de celle de l'esprit. »

A ces mots, le jeune voyageur, ému jusqu'au fond de lame, sent que c'est la sagesse même qui lui parle, elle éclaircit tous ses doutes , dissipe toutes ses craintes ; répond à tous ses vœux, à tous les besoins de son cœur. Il suit sans hésiter sa voix, il a secoué le joug de la vanité , ce tyran ridicule et impérieux qui nous

assujétit à toutes sortes de contraintes, et qui, selon Montaigne, nous rend vain aux dépens de nos aises.

Il s'est affranchi des tourmens de la haine , de la honte, de la jalousie.

Les coupables voluptés ont perdu sur lui leur empire , il ne sera plus l'esclave ni l'ennemi des autres passions.

A chacun des biens et des avantages de la vie, sa raison n'attachera plus que leur juste prix; il sait, comme Plutarque, que la noblesse est un beau bien, mais c'est celui de nos ancêtres plutôt

que te nôtre; ta richesse est une chose précieuse qui dépend non de nous , mais de ta fortune; ta gtoire est vénérabte, mais incertaine ; ta beauté désirable , mais de peu de durée; ta santé, un grand bien facite à perdre ; ta force, peu de chose quand on ta compare à cette des tauveaux et des tions. Science et sagesse , sentes quatités divines et immortettes en nous. Aussi, quand Démétrius , après te saccage de Mégare , demanda à Stitipon te Mégarien s Ht avait beaucoup perdu au pittage ;

Non, répond celui-ci, car la guerre ne saurait pilier la vertu.

Plein de ces préceptes , pénétré de ces vérités , le jeune voyageur poursuivra probablement son chemin sans trop s'égarer, car il est sur la route des devoirs; il choisira pour compagne une femme digne de lui; tous deux cueilleront doucement les dernières fleurs de la jeunesse, et il partagera avec elle les plaisirs, les travaux, les périls de la troisième époque de son voyage.

Dans son enfance il avait ap-

pris les fables de la vie ; dans sa jeunesse il en a parcouru le roman ; dans son âge mûr il en va connaître l'histoire.

Ji8 LAGE MtJR.

L enfance n'est qu'un faible crépuscule où l'on voit encore le jour combattre contre la nuit.

Tout étonne l'esprit de l'enfant voyageur entrant dans le monde, tout lui semble incertain, vague et confus : on dirait qu'il se trouve alors dans une sorte de rêve entre le sommeil et le réveil.

IAGE MUR. 12g

Les objets , enveloppés d'un nuage , se montrent à ses regards comme de légers fantômes , et passent comme des ombres.

L'aurore de la vie arrive ensuite; l'univers doucement éclairé ne frappe la jeunesse que par le tendre et vif éclat de ses couleurs.

On dirait que le ciel réfléchit l'éclat de la fleur vermeille et humide de rosée, l'air nous rafraîchit à la fois et nous parfume ; l'astre du jour nous éclaire sans nous éblouir, nous échauffe sans nous brûler; des rideaux de verdure adoucissent ses rayons et parent voluptueusement les prés, les

l5o LAGE MUR.

champs et les bois : c'est l'heure des illusions.

Tout sur la terre ressemble au commencement d'un jour de fête ; mais 1 homme, comme le char de la lumière, poursuit sa course; le soleil du haut des cieux répand partout la teinte ardente de l'été; l'homme et la nature sont arrivés à la maturité de leur âge. Cérès et Pomone montent sur le trône de Flore , et la raison austère se saisit à son tour du sceptre de l'imagination.

Une sagesse tendre et vigilante avait soigneusement garanti la plante naissante, faible et fleurie.

de la violence des vents, de la fureur des eaux; depuis elle setait occupée avec le même soin à étayer , à protéger le jeune et vert arbrisseau , à émonder les branches superflues qui s'opposaient à sa croissance ; une greffe habile et prévoyante l'avait préparé à porter des fruits délicieux; mais que peut cette sagesse à présent pour sa conservation? c'est aujourd'hui l'arbre tout entier.

Ses racines sont profondes , son écorce dure ; sa direction semble invariable ; s'il se courbe , qui pourra le redresser? Plus sa tête élevée approche des nues, plus

lv)2 L AGE MUR.

elle est exposée aux orages; qui saura l'en garantir?

Tout l'homme est changé. Sa chevelure noire, sa barbe épaisse, ses traits prononcés, son teint rembruni vous annoncent le complément de sa force. La beauté mâle succède aux grâces ; la gravité à la légèreté; le calcul du bonheur au besoin des plaisirs; il se contentait de briller , il veut éclairer; tout à l'heure il ne se croyait fait que pour jouir, il se sent né pour commander. Son génie audacieux mesure le ciel et la terre; il voudrait pénétrer les secrets de l'un , et donner des lois à l'autre.

L'ambition remplace l'amour, et l'orgueil la vanité; ses désirs ont moins de vivacité, ses passions plus de force ; c'est l'âge des grandes entreprises, des grandes renommées, des grands crimes, des grandes vertus. L'abbé Delille peint ainsi l'homme arrivé au midi de sa journée :

L'âge mûr, à son tour, solstice de la vie , S'arrête , et sur lui-même un instant se replie ; Et tantôt en arrière , et tantôt devant soi , Se tourne sans regret , ou marche sans effroi. Ce n'est plus l'homme en fleurs , nous faisant des

promesses; C'est l'homme en plein rapport, déployant ses

richesses ; Ses esprits ont calmé leurs bouillons trop ardens ; Sa prudence est active, et ses transports prudens ;

i54 l'âge mur.

Ses conseils sont nos biens , sa sagesse est la nôtre ; La moitié de sa vie est la leçon de l'autre ; Et sur le temps passé mesurant l'avenir, Prévoir, pour sa raison , n'est que se souvenir.

Dans cette troisième époque du voyage de l'homme sur la terre, la raison devrait toujours lui servir de guide ; mais hélas I la folie ne prend que trop souvent sa place; pour l'égarer elle ne fait que changer de formes; elle a quitté les hochets frivoles de l'enfance, elle s'est dépouillée des atours légers de la jeunesse, et marche fièrement devant lui , couverte d'or, bardée de plaques, de cordons, revêtue de pourpre ou

l'âge mur. i 55

d'hermine, et couronnée de palmes ou de lauriers.

Sa marotte magique fascine les yeux du voyageur; elle lui cache avec soin les courtes limites de son intelligence, les bornes étroites de sa vie ; elle sait trop avec quelle promptitude il reviendrait à la sagesse , s'il pensait à l'inanité des choses humaines , à la brièveté de l'existence et au but éternel où doit tendre la vie.

Mais en adressant à cette folie de justes reproches , on lui doit aussi quelques grâces. L'agitation et le bruit perpétuel de ses grelots réveillent l'homme , et ne lui

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permettent pas de s'endormir un instant dans les bras de la paresse. Qui pourrait décrire les effets divers et innombrables de l'étonnante activité qu'elle lui donne? La terre métamorphosée par elle, nous offre le plus magnifique spectacle. Ah ! qu'il serait divin s'il était autant réglé que varié; par elle l'herbe se change en moisson, les torrens en canaux, les rochers en palais, les métaux en glaives, en couronnes, en charrue , les forêts en vaisseaux. Comment pourrais -je, dit Bossuet, vous rapporter une telle variété de coutumes et

d'inclinations ? Contemplons (es divers emplois dans lesquels les hommes s'occupent. O Dieu étemel! quel tracas , quel mélange de choses , quelle étrange confusion! je jette les yeucc sur les villes , et je ne sais où arré ter la vue, tant j'y vois de diversité.

La guerre , le cabinet , le gouvernement, la judicature et les lettres , le trafic et l' agriculture, en combien d'ouvrages divers ont-ils divisé les esprits?

Celui-ci s'échauffe dans un barreau, cet autre songe aux affaires publiques ; les autres,

i38 l'âge mur.

dans leurs boutiques , débiten t plus de mensonges que de marchandises : je ne puis considérer sans étonnement tant d'arts et tant de métiers avec leurs ouvrages divers s et cette quantité innombrable de machines et d' instruments que l'on emploie en tant de manières. Cette diversité confond mon esprit ; si V expérience ne me la faisait voir 9 il me serait impossible d'imaginer que l'invention humaine fût si abondante.

D 'autre part , je regarde que la campagne n'est pas moins occupée; personne n'y est de

l'âge mur. 139

loisir : chacun y est en action et en exercice. Qui, à bâtir, qui, à faire remuer la terre, qui, à l'agriculture, qui, dans les jardins; celui-ci y travaille pour l'ornement et pour les délices, celui-là pour la nécessité ou pour le ménage.

La mer même que la nature semblait n'avoir destinée que pour être l'empire des vents et la demeure des poissons, la mer est habitée par les hommes. La terre lui envoie dans des villes flottantes comme des colonies de peuples errans , qui, sans autre rempart qu'un bois fra-

i4o l'âge mur.

gile ; osent se commettre à la fureur des tempêtes sur le plus perfide des éiémens. Et là que ne vois-je pas ? que de divers spectacles , que de durs exercices ; il n'y a point de lieu ou paraissent davantage V audace tout ensemble et l'industrie de l'esprit humain.

Que fera le voyageur que nous suivons au milieu de ce tourbillon étrange? quel essor va-t-il prendre ? dans quelle route va-t-il s'élancer.

L'un l'appelle aux tempêtes de la guerre, aux jeux de la chasse, qui en est l'image; l'autre veut

LAGE MUR. \[\l

que coulant une vie paisible, il jouisse du monde comme d'un spectacle.

Celui-là l'entraîne aux chances hasardeuses de la fortune ; il confie son honneur aux spéculations de la bourse , et ses biens aux caprices de l'Océan.

Celui-ci l'attire dans le dédale de la cour, et lui fait consumer son temps à briguer des humiliations et des faveurs.

S'occupera-t-il péniblement à thésauriser, ou joyeusement à dépenser? se laissera-t-il emporter par de violens amours , par des haines cruelles? peut-être

llfA LAGE MUR.

emploiera- 1- il ses jours et ses nuits à mériter au barreau, à la tribune , au théâtre les applaudissemens d'un peuple ingrat, inconstant et malin.

Ou le verrons-nous, au contraire, enfoncé dans la retraite, faisant de vains efforts pour déchirer le voile de la vérité, s'égarer dans un autre labyrinthe, celui dune métaphysique obscure.

Consacrera-t-il toutes ses forces à la passion de deviner la nature comme philosophe, ou de l'imiter comme artiste ; et qui pourrait prédire le choix qu'il fera? Bossuet le dit encore : cha-

LIGE MUR. l45

eun veut être fol à sa fantaisie; ies i nef inations sont plus dissemblables que les visages , et ia mer n a pas plus de vagues quand elle est agitée par ies vents , qu'il ne naît de pensées différentes de cet abîme sans fond et de ce secret impénétrable du caur de f homme.

Si nous parlions d'un de ces hommes vulgaires qui font foule dans la caravane humaine, dont l'enfance s'est écoulée sans étude, et la jeunesse sans passion, qui marchent en troupeau , sans trop s'inquiéter de savoir qui les guide

l44 LÀGE MUR.

et où ils vont; tournant en aveugles dans le cercle étroit de l'intérêt et du besoin, et paraissant, dit un ancien , n'être venus sur la terre que pour y faire nombre, on ne pourrait attendre que du hasard ce choix de leur direction et de leur destinée; semblables à ces terrains incultes dont le laboureur ne règle pas la fécondité, ils ne doivent qu'aux caprices du vent les diverses semences qu'ils reçoivent, et les plantes variées qu'ils produisent.

Peut-être, au reste, sont -ils plus dignes d'envie que de pitié;

LAGE MUR. l45

-s'ils ne gravissent pas les hauteurs de la vie, ils en éprouvent aussi rarement les grands orages; ils marchent à l'ombre , mais doucement; leurs mœurs suivent les lois; leur sort dépend de leurs guides, et au terme du voyage, ce sont les pasteurs des peuples qui sont chargés de la pesante responsabilité de leur conduite et de leur bonheur.

En effet, tout ce qui est vulgaire dans les diverses classes de la société , et il en est autant dans les cours que dans les villes et dans les villages , tout ce vulgaire, dis-je, est de sa nature imitateur ;

i46 l'âge mur.

il est ce qu'on lui montre , il marche où on le pousse; c'est ce qui fait dans les monarchies que l'exemple des princes est si contagieux pour la multitude ; aussi Frédéric-le-Grand disait :

L'exemple d'un monarque ordonne et se faitsuivre; Quand Auguste buvait, la Pologne était ivre; Lorsque Louis-le-Grand brûla d'un tendre amour, Paris devint Cytbère et tout suivit la cour. Quand il devint dévot, ardent à la prière , Le lâche courtisan marmotta son bréviaire.

Mais l'enfance du voyageur que nous suivons a été cultivée , il est homme par son caractère, par son indépendance; il est homme, parce qu'il veut, parce qu'il agit;

l'âge mur. 147

nous lavons vu naguère avec inquiétude , entraîné par le torrent des plaisirs , livré à la fougue des passions ; le drame de sa vie fixe notre intérêt; il nous a inspiré de justes craintes; mais rassuronsnous ; Thémistocle disait avec raison que les plus rebours et les plus farouches poulains, sont ceux qui, à la fin , deviennent les meilleurs chevaux, quand ils sont domptés , faits et dressés ainsi comme il appartient.

Vous l'avez vu, il est vrai, assiégé par les passions , mais vous savez qu'il est accompagné, surveillé par la sagesse; espérons

i48 l'âge mur.

qu'elle le maintiendra dans le droit chemin où elle est parvenue à le ramener.

Sa voix à présent doit être plus haute et plus forte, car elle doit avoir à combattre des passions plus profondes, des vices plus robustes : avant , il ne lui fallait , pour ainsi dire, que de la patience et de l'adresse pour faire tomber le masque des faux plaisirs que le dégoût suit sipromptement, et pour déchirer le voile de tant d'illusions , qui disparaissent d'ellesmêmes dès qu'on en approche; mais aujourd'hui , elle doit lutter contre deux colosses, vrais tyrans

l'âge mur. 149

des hommes, Y orgueil et Y intérêt.

L'orgueil , surtout , est d'autant plus difficile à vaincre, qu'il impose à l'esprit par sa grandeur ; il se fait prendre pour l'élévation d'âme, il s'associe même quelquefois à plusieurs vertus qu'il trompe , en se présentant à elles sous les traits d'une noble fierté; son principe même, comme celui de beaucoup d'erreurs , est un bon germe; c'est son excès qui le transforme en vice.

En naissant, il n'était peut-être qu'un juste sentiment de nos forces , un désir de renommée , un

i5o l'âge mur.

besoin de gloire. En grandissant, il s'est revêtu d'injustice , de dédain, d'envie, et comme beaucoup de princes, en le flattant, on l'a poussé à la tyrannie.

Si la sagesse l'attaquait violemment, elle briserait ses armes contre lui : cet orgueil est le roi du monde ,, il faut que la vérité s'approche de lui avec ménagement.

Faites en sorte, et vous le pouvez, qu'il se combatte lui-même; paraissez ne lui montrer qu'un chemin plus court pour arriver à son but. Ce qu'il veut surtout est l'admiration; mo ntrez-lui

IAGE MUR. 131

qu'il est au milieu de rivaux qui la lui disputent; que l'envie élèvera entre lui et cette admiration une barrière insurmontable , tandis que la modestie la ferait tomber.

Mille exemples vous aideront à lui apprendre que cette modestie est le vrai passeport de la gloire.

Bientôt cet orgueil , modéré par son intérêt même, vous servira d'outils pour abattre beaucoup de vices , et entre autres la cupidité et la crainte.

Il verra, comme Cicêron, que i admiration se portant tou-

jours sur les qualités qu'on acquiert avec peine et sur les actions qu'il est difficile d'imiter, on admire surtout celui qui méprise les richesses; vous vouiez, lui dira-t-il, mériter l'admiration, bravez donc les ennemis auxquels cèdent presque tous les autres hommes, ia pauvreté , la douleur et la mort.

Il est étonnant que nous sachions si peu comment mériter l'estime des autres, puisque nous savons si bien à qui nous devons donner la nôtre.

Tout ce que vous craignez c'est le mépris; ne commettez donc

l'âge mur. i55

aucune action honteuse, même pour votre utilité ; croyez l'orateur romain, une longue expérience lui avait appris cette vérité, ïutilité et la honte ne peuvent se trouver ensemble.

Votre fierté ne doit pas même vous permettre le moindre flottement entre ce qui est digne de louange et ce qui peut mériter le blâme. Le même philosophe vous apprend que l'incertitude entre ie vice et la vertu est déjà criminelle, et par conséquent honteuse.

Vous aspirez à la considération; il en est beaucoup d'appa-

rentes et de trompeuses , il n'en est qu'une réelle; les honneurs, les dignités . la fortune, vous donnent de l'entourage et de l'éclat; mais si un vrai mérite ne les accompagne pas, ou si une insolente vanité les gâte, l'hommage rendu dans le salon se change au-dehors en mépris; on rit d'un homme élevé sans vertu, décoré sans mérite, comme d'un diamant faux magnifiquement monté.

Aussi Caton disait : J'aime mieux qu'on demande pourquoi on n'a pas dressé de statue à Caton j, que pourquoi on lui en a dressé.

l'âge mur. i 55

Ce qui paraît le plus choquer l'orgueil c'est l'égalité; et c'est précisément ce qui le rend à la fois si ridicule et si haïssable ; il révolte, par ses superbes et injustes dédains, les vanités de tous les hommes ; et soulève d'innombrables légions d'ennemis contre lui.

Comment pourrait-il dans cette lutte espérer d'atteindre à son but? il a contre lui la pente la plus forte de la nature. Encore que les hommes, dit Bossuet, enflés par (a vanité, tâchent de se séparer les uns des autres s il ne laisse pas d'être véritable

i56 l'âge mur.

que la nature tes a faits égaux , en les formant tous d'une même boue; quelque inégalité qui paraisse entre les conditions , il ne peut pas y avoir grande différence entre de la boue et de la boue; entre pourriture et pourriture , mortalité et mortalité.

Les hommes combattent autant qu'ils peuvent cette égalité , et tâchent d'emporter le dessus et la préséance par les honneurs . par les charges , par les richesses ou par le crédit :

ces choses ont acquis tant d'estime parmi eux, qu elles leur font oublier cette égalité nalu-

l'âge mur. i 57

relie. Ils regardent leurs semblables comme s'ils étaient d'un ordre inférieur au leur ; mais la nature 3 pour conserver ses droits , et pour dompter l'arrogance humaine , a voulu imprimer deux marques par lesquelles tous fussent contraints de reconnaître leur égalité ,, l'une en la naissance^ et l'autre en la mort.

Cet accord de la philosophie et de la religion montre à l'orgueil qu'il doit , pour être satisfait, changer de visée ; il ne doit tendre qu'à la seule supériorité légitime, celle du talent et de la

1 58 l'âge mur.

vertu. Toute autre est illusoire et opiniâtrement contestée.

La masse des hommes ressemble aux princes ; ils n'estiment que ce qui leur est utile : servezles donc si vous voulez en être honoré.

L'intérêt bien entendu conduirait aux bonnes et belles actions comme la vertu, mais moins vivement, car la pensée est plus froide que le sentiment.

Ainsi , l'intérêt de votre orgueil même vous fera défendre avec votre épée , avec votre plume, avec votre éloquence , avec tous vos moyens , le territoire , l'hon-

làge mur. 169

neur et l'indépendance de votre pays; il vous dira qu'étant Français vous participez nécessairement à l'humiliation ou à la gloire de ce nom; aux revers , aux succès , à la prospérité ou à l'infortune de la France : ses lauriers vous décorent, ses chaînes vous blessent; mais avec combien plus d'ardeur encore vous jouiriez, vous souffririez, vous combattriez pour elle , si au lieu de ne suivre que les conseils d'un intérêt bien calculé vous étiez animé par cette passion , par cette vertu qui fait les grands citoyens, les grands hommes, et qui opère les grands

i6o i/age mur.

prodiges par l'amour de la patrie—

Cet amour , suivant les paroles de Y aigle de Meauoa , renferme et réunit en lui tout l'amour qu'on a pour ses amis , pour sa famille et pour soi-même.

Les Cretois avaient une manière délicate d'exprimer le tendre amour qu'on doit avoir pour la terre natale, pour la mère commune. Plutarque dit qu'ils nommaient la patrie, matrie.

Et remarquez que cet amour, qui réunit tous les sentimens, renferme aussi toutes les vertus; car en vous faisant aimer comme

l'âge mur. 161

frères vos concitoyens, il vous rend juste pour tous. A sa voix, l'intérêt privé s'abaisse devant l'intérêt général ; les vertus sont sœurs comme les muses ; aimezen une seule de bonne foi, et vous ne pourrez plus guère être indifférent pour aucune d'elles.

Elles vous apprendront avec Cicéron que la vie est un concert; pour peu que les cordes d'un instrument ne soient pas d'accord , ie vrai musicien s'en aperçoit. Evitons donc avec pins de précision encore toute dissonnance dans ia vie, puisque l'harmonie des actions est de

162 l'âge mur.

toute autre importance que cette des sons.

Les vices, de leur côté, forment une chaîne , dont le premier anneau est Yégoïsme.

En nous tenant les yeux perpétuellement fixés sur notre propre image, il tord notre esprit, dessèche notre ame , fascine notre vue, égare notre jugement; et, en rappetissant tout notre être , grandit notre ombre , et la rend colossale comme elle nous le paraît quand nous tournons le dos au soleil.

L'égoïste, qui s'agite sans cesse dans le cercle le plus étroit, croit

L AGE MUR. l63

en même temps parcourir un horizon immense, et parce qu'il en touche facilement les extrémités, il s'imagine qu'il le remplit.

Lui seul est tout dans le monde, le reste n'est compté pour rien ; tout ce qui convient à ses intérêts, tout ce qui tend à satisfaire ses désirs lui semble légitime; tout ce qui leur est contraire lui paraît injuste. Il déteste ou méprise les vertus qui le gênent, il n'estime que les vices qui le flattent; il ne juge du bien ou du mal des choses que par le contentement ou par le chagrin qu'il

164 LAGE MLR.

en éprouve , que par le profit ou par le dommage qu'il en reçoit.

Supposez-le dans une classe inférieure , il sera bas par crainte, fripon par cupidité, adulateur par ambition, envieux par humeur, ingrat par vanité.

Placez-le sur le trône, il verra tout l'État en lui; il sacrifiera la fortune des peuples au luxe de ses courtisans, leur sang à son ambition , le mérite à ses caprices, la pudeur à ses désirs ; à ses yeux la vérité paraîtra insolence; l'indépendance, crime; la servitude , dévouement ; la flatterie , justice et amour.

l'âge mur. i65

Un sage qui lui dirait comme Blas j, que le pius mauvais des animaux sauvages c'est le tyran, et des animaux privés , le flatteur, ne lui paraîtrait qu'un fou à enfermer , ou un rebelle à punir.

Comment ne tomberait-il pas dans l'abîme des vices et du mépris, lorsque placé sur la pente glissante des passions il se livre sans cesse à tout ce qui lui cède, et ne sait jamais s'appuyer sur ce qui lui résiste.

Voyez, dans les autres conditions et de toutes parts, dans combien de vices et d'erreurs ce

l66 LAGE MUR.

misérable égoïsme entraîne les hommes. Celui-là, banquier ou négociant, dans son comptoir ou dans ses bureaux , aveuglé par le désir d'un gain rapide et par la soif des .plaisirs qu'il lui promet, oublie que l'économie , la probité, la prudence, la bonne foi, inspirent seules la confiance; que les mœurs sont la garantie du crédit, et que plus la maison est simple, plus la caisse est riche.

La témérité guide ses entreprises; la fraude se glisse dans ses transactions, il joue l'argent des autres pour rehausser ses fonds par la baisse de ceux du public.

Ses grands festins, ses fêtes brillantes sont les annonces de sa banqueroute ; et après avoir ruiné ses imprudens amis, emportant avec lui ce qu'il a pu dérober d'or à ses créanciers, il échappe aux lois; mais il trouve enfin, dans le mépris du monde et dans le tourment de sa conscience, un châtiment inévitable.

Celui-ci, à force de mouvement et d'intrigues , est parvenu à l'honneur de représenter ses concitoyens; il monte à la tribune nationale; est-ce l'intérêt de sa patrie qui va occuper son zèle et

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son éloquence? Non, ce sera son intérêt seul ou celui de son parti.

Égaré par l'orgueil, aigri par la vengeance, il attaquera les principes comme erreurs, défendra les préjugés comme principes , décorera de la pourpre de l'honneur la vanité de sa classe, s'efforcera de couvrir la généreuse liberté des couleurs sanglantes du crime ; il prendra les échos d'un petit cercle d'ambitieux pour la voix de l'opinion publique; et, traitant avec mépris la modération de faiblesse, provoquera témérairement l'indignation générale.

Alors , si l'orage éclate , il se vantera d'avoir prédit les tempêtes qu'il aura excitées , et en fûtil écrasé, orgueilleux comme les Titans, vous le verriez encore s'efforcer, par de vaines convulsions, de soulever les monts entassés sur lui.

Cet autre, regardant toute supériorité comme une injustice, tout ordre comme une gène , ne voit de liberté que dans la licence, de grandeur que dans les excès ; tout renversement est un beau spectacle pour lui , s'il y prend part; il n'aime que le bruit, que le renom, et ne veut que

briller, fût-ce même à la lueur d'un incendie.

Un plus grand nombre , occupés du seul désir de leur repos et de leur bien-être , sacrifiant leur devoir à leur sûreté, ou même aux plus modiques avantages, laissent docilement diriger leur conscience par le gouvernail de l'autorité : modestes tournesols, ils épient chaque jour le lever du soleil pour s'incliner respectueusement devant lui; et, si la puissance le désirait, ils écriraient presque tous, sans hésiter, le nom d' Aristide sur ta coquille de l'ostracisme.

Entrons dans le temple de Thémis : les passions oseront -elles approcher de son auguste sanctuaire? Hélas ! si elles n'ont pas l'audace d'en enfoncer les portes , elles ne savent que trop le secret de s'y glisser , et vous les y verrez en foule comme autre part.

On suppose, pour exprimer l'impartialité de la justice, que ses yeux sont couverts d'un bandeau; mais trop souvent c'est la cupidité, par ses honteux présens , l'ambition , par ses flatteuses promesses, l'amitié, par ses soins assidus, et l'amour, par ses déce-

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vantes caresses, qui se chargent de l'attacher et de l'épaissir.

D'ailleurs ce bandeau n'est jamais hermétiquement fermé , il laisse toujours quelque petite ouverture pour regarder de quel côté est la puissance ; et trop fréquemment on voit ses balances pencher au gré de la capricieuse fortune.

Les orateurs n'échappent pas là, plus qu'ailleurs, aux séductions de l'orgueil et de l'intérêt; la preuve, c'est qu'aucune cause , tant mauvaise qu'elle soit, ne manque de défenseurs zélés, pourvu qu'elle

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promette grand profit ou grand éclat.

Cependant le palais et la tribune offrent trop peu de places pour tant de diverses vanités et cupidités ; mais elles sauront bien en trouver autre part ; fiez-vous à légoïsme, et regardez combien de plumes agiles il va tailler, et qu'il croira autant de rayons de lumière faits pour éclairer le monde ; c'est surtout dans les temps de troubles qu'elles s'agitent en foule , et qu'elles répandent sur nous des flots d'encre et non de lumières. Mais , hélas !

combien peu le génie et la raison

174 l'àgl mur.

en trouvent pour propager la justice, la vérité et la modération.

La plus grande partie se vendent aux passions, qui les paient bien en argent , mais mal en renommée. L'écriv ailier ie 9 disait Montaigne , semble être quelque symptôme d'un siècle débordé.

Quant écrivismes nous tant 3 que depuis que nous sommes en trouble ? Quant les Romains tant, que lors de leur ruyne?

La corruption du siècle se fait par la contribution particulière de chacun de nous ; passe encore pour ceuKpr qui nescrivent que des choses inutiles;

car dans un temps où le médiament faire est si commun , it est comme louable de ne. faire qu 3inutilem en t.

Nous ne finirions pas, si nous suivions les passions dans les obscurs sentiers de la diplomatie. On les y verrait occupées sans cesse à métamorphoser l'intrigue en politique , l'intérêt en justice , à se déguiser elle-même en vertu dans des manifestes, et à placer dans la main des ministres de paix, des flambeaux de discordes, au lieu de rameaux d'oliviers.

Si nous nous transportions dans les camps, sous les traits de Bel-

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ione , nous retrouverions bien rarement quelques traits de Minerve.. En admirant la gloire, nous regretterions la sagesse, la tempérance, l'humanité, et nous gémirions de voir entre tant d Alexandre y de César , de Charles XII ^ si peu de Scipion> de Marc-Aurèle , de Bayard et de Catinat.

Enfin dans l'église même, où doivent se réfugier, à la voix d'un Dieu d'amour , la vérité , l'humilité , la douceur, la tolérance et la charité; le fanatisme conduit par l'ignorance, enflammé par l'orgueil , poussé par la cupidité,

armé par la haine , ne viendrait que trop souvent attrister nos regards.

Etrange et effroyable passion , qui s'efforce de démolir elle-même ses temples, dans l'espoir de les agrandir, et qui ordonne aux hommes de se haïr et de se persécuter, sous l'empire d'un Dieu qui leur commande de s entre-aider et de se chérir !

Ah ! que Bossuet a raison de s'écrier que l'intérêt est puissant et qu'il est hardi, quand il peut se couvrir du prétexte de ia religion ! cet intérêt et ces passions nous on t fait un Evangile

nouveau que Jésus-Christ ne connaît plus.

Espérons que notre voyageur échappera aux pièges et aux poisons de cet égoïsme corrupteur; la sagesse qui a présidé à son éducation , et qui a redressé sa jeunesse, l'a fait entrer dans une route élevée qui le met à l'abri de cette contagion. Un grand but éloigne des petites vues et des petits moyens : plus le cercle des nobles sentimens s'agrandit, plus celui des passions se rétrécit; dès qu'on a senti la nécessité de sacrifier son intérêt privé à l'intérêt général , dès qu'on est éclairé

et animé par l'amour de la patrie, les honteux calculs de l'égoïsme disparaissent; l'idée du bonheur ne se sépare plus de celle de la vertu; et, comme Platon, on trouverait plus dangereuse pour soi de faire une injustice que de (a souffrir.

Guidé par cette lumière qui vient du cœur, et qui dissipe tous les nuages de l'esprit, l'homme, arrivé à la maturité de ses réflexions comme à celle de son âge, se montrera toujours modéré dans ses opinions ainsi que dans ses sentimens, car il sait que la vertu même , portée à l'excès ,

180 l'âge mur.

se change en vices , et qu'il n'existe plus de sagesse, de justice, ni de bonheur, dès qu'on sort des bornes de la modération.

Sa piété sera douce et tolérante ; l'homme passionné est toujours aigre et mécontent du ciel , car il n'obtient jamais tout ce qu'il désire; tandis que le sage satisfait et reconnaissant est comme Montaigne, qui disait, avec son originale bonhommie: Je fais plus souvent les doux yeux au ciel pour le remercier que pour le requérir.

Si la fortune l'a peu favorisé , vous le verrez laborieux, actif.

LAGE MUR. l8l

joyeux, et regardant sans jalousie, mais avec fierté, l'éclat des riches et des grands, qui envieront plus, peut-être, son indépendance, que lui, leurs chaînes et leur oisiveté.

S'il s'élève, ce sera le mérite qui poussera le char de sa fortune , et l'opinion publique l'aura désigné d'avance pour tous les grades qu'il devra parcourir.

Son élévation n'étourdira pas sa tête , ainsi que le font les élévations soudaines, dues aux caprices du sort : il s'est répété souvent d'avance ce que dit Sénèque, prenez garde que les appîaudissemens de la muiti-

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tude ne dérangent V équilibre de votre aine, que cette pourpre et ces faisceaux ne vous dégoûtent de votre tranquillité ; ne croyez pas que celui à qui on fait place soit plus heureux que ceux que le licteur fait ranger.

Est-il appelé dans les assemblées publiques ? ferme à la fois et sage dans ses principes , les appâts de l'ambition, ou l'attrait d'une fausse popularité ne l'en feront point dévier; il fera tout pour le peuple et rien par le peuple, il combattra également la licence et la tyrannie.

Le supposez-vous ministre? le

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seul coup d'état qu'il fera sera celui que lui conseille Sénèque , il condamnera ses passions au bannissement.

Il se défiera surtout de celles de la nuée de parasites qui peuplent les cours, qui ne peuvent vivre que d'abus, et qui ferment les oreilles des princes aux plaintes des opprimés, aux murmures des peuples. On dirait que la puissance, comme la glace, refroidit et endurcit tout ce qu'elle touche ; plus on est le maître , dit Massillon, de s'attirer l'amour et la bienveillance des hommes , moins on en fait cas , et il suffit

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de pouvoir tout pour n'être touché de rien.

Notre sage n'aura pas ce froid orgueil ; et, comme le même orateur chrétien , il saura redire aux princes et aux courtisans , avec un noble courage, ces paroles, qu'on devrait graver sur la porte de tous les palais. Les grands sont comme te canal de communication et le lien des peuples avec le souverain , puisque le souverain n'est lui-même que le père et le pasteur des peuples ; ainsi , ce sont les peuples tout seuls qui donnent aux grands le droit qu'ils ont d' approcher

l'âge mur. i85

du trône. C'est pour les peuples tout seuls que le trône lui-même est élevé : en un mot, et les grands et le prince ne sont, pour ainsi dire , que les hommes du peuple.

Sa réputation de science et de probité pourra peut-être le faire appeler au sacerdoce de la justice.

Dès qu'il préside un de nos tribunaux, l'intrigue se déconcerte, l'innocence se rassure , la vérité se montre, le vice même rougit et se cacbe ; tel on vit autrefois le vertueux Caton inspirer tant de respect , que le peuple romain n'osa point, pendant tout le temps

l86 LAGE MUR.

de son édilité, demander la célébration des jeux floraux, où, suivant l'usage , les courtisanes dansaient toutes nues.

Pénétré de l'importance et pour ainsi dire de la sainteté de ses devoirs , protecteur intrépide de Yinnocence, redoutable vengeur de l'iniquité, toujours armé pour faire triompher la justice, il nous donne ce grand spectacle que le chancelier d* Aguesseau trouve digne des regards de la justice même, celui de l'homme de bien , accompagné de ses seules vertus, aux prises avecV homme puissant , soutenu de ce que la

faveur peut avoir de plus redoutable. Àh l qu'il est beau , dit le même orateur, de couvaincre ta fortune d'impuissance , de lui faire avouer que le cœur du magistrat est affranchi de sa domination! Et si elle ose l'en punir, quel est l'homme de bien qui ne porte envie à une si heureuse disgrâce , et qui ne soit prêt de l'acheter au pria; de (a plus haute fortune.

Suivez-le donc avec confiance dans sa noble marche, vous le verrez, ainsi que YHospitat, combattre sans effroi les fureurs d'une ligue orgueilleuse ; comme Mole,

1 88 i/age mur.

braver seul le délire dune multitude soulevée; comme Maiesherbes j protéger la liberté des consciences contre le fanatisme, celle de la pensée contre le despotisme, le patrimoine des pauvres contre la fiscalité , l'indépendance des tribunaux contre les ministres. Il sera le défenseur du peuple contre un trône puissant ; mais si ce trône était lui-même ébranlé, au moment où tout l'abandonnerait , il s'élancerait encore seul avec courage pour le soutenir, et trouverait sur l'écbafaud même la gloire et l'immortalité.

l'âge mur. 189

Toutes les fois que cet orateur paraît à la tribune , soit qu'il défende la justice, soit qu'il parle des grands intérêts de son pays , savez -vous pourquoi son éloquence vous agite , vous touche , vous transporte , vous entraîne et retentit jusqu'au fond de votre cœur? C'est qu'elle prend sa force, non dans le feu de son imagination, mais dans les élans de son ame; cette éloquence est claire comme la vérité, droite comme la raison , ferme comme la sagesse, ardente comme l'amour de la patrie qui l'inspire. Tel était, dit encore d'Àguesseau , Vora-

leur athénien ; les foudres , (es éclairs qui font trembler les rois sur leurs trônes , sont formés dans une région supérieure; c'est dans le sein de la sagesse qu'il avait puisé cette politique hardie et généreuse^ cette liberté constante et intrépide , cet amour invincible de la patrie ; c'est dans l'étude de la morale qu'il avait reçu des mains de la raison même cet empire absolu , cette puissance souveraine sur l'aine de ses auditeurs. Il a fallu un Platon pour former un Démosthènes.

Supposons-nous , au contraire , que notre voyageur est entraîné par le sort dans les hasards de la guerre? il en envisagera les périls sans crainte, et en regardera les cruautés avec horreur. Le vaincu cessera d'être son ennemi , et sa modestie, comme celle de Catinat, rehaussera sa gloire.

S'il succombe, les étrangers comme ses concitoyens élèveront, ainsi qu'à Marceau , un monument à sa mémoire ; s'il entre dans une ville prise d'assaut, montrant aux habitans éplorés son glaive sanglant , il leur dira , comme Pierre-(e-Grand à Narva : Cette

épce n'est point teinte de votre sang , mais du sang de quelques-uns de mes soldats furieux; je l'ai répandu pour sauver le vôtre.

Après la victoire, après le triomphe , nous le verrons cacher son éclat -, et sans doute par-là même l'accroître , ainsi que Cincinnalus et Washington.

Il chérira cette retraite ; après avoir joui de la célébrité , le sage veut du repos , comme on a besoin de l'ombre quand on est las de l'éclat du soleil ; et ne craignez pas que l'ennui attriste cette retraite; l'étude v fera son charme

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et sa ressource. L'étude chasse l'ennui , distrait le chagrin, étourdit la douleur, elle anime et peuple la solitude. Scipion l'Africain disait que jamais Un était moins oisif que dans te repos ^ et moins seul que dans la solitude.

Là, vous lui trouverez une simplicité de mœurs, un oubli des grandeurs, un dédain pour la magnificence, qui ne pourraient étonner que la vanité citadine; elle cherche ses jouissances hors d'elle; le sage ne trouve les siennes qu'en lui. Sénèque dit a-vec raison que c'est pour (es autres

lyi l'âge mur.

et non pour soi qu'on aime le luxe et l'ambition; on ne se revêt de pourpre que pour se montrer : personne ne mangerait seul dans de la vaisselle d'or. Il faut à ces folies des témoins et des admirateurs.

Elles veulent un théâtre ; les cacher, c est les guérir.

Notre voyageur possède des biens plus réels , il jouit de plaisirs plus vrais. Il est père , et se console de la rapidité de la marche du temps en se voyant revivre dans ses enfans. Cette galerie vivante lui rappelle les premières journées de son voyage ; elle re-

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produit à ses yeux les jolies vues de son enfance et les rians tableaux de sa jeunesse.

Il pourrait encore , il est vrai , dans l'espace qui lui reste à parcourir, éjfrouver d'autres traverses; mais si un heureux ménage lui a donné et conservé la paix de l'intérieur, ne redoutez plus pour lui les caprices du sort; son bonheur est à l'abri des coups de la fortune.

Une femme douce , courageuse , sensible , constante , remplira trop son cœur pour y laisser de place au chagrin.

196 LAGE MLR.

Que lui importerait la perte de ses biens, quand il possède ce trésor ? sa maison n'est-elle pas assez grande , tant qu'elle y attire le respect; assez riche, tant que sa présence la déôwe ? Une cabane habitée par la vertu est mieux qu'un palais , elle devient un temple.

Si on lui enlevait une grande place , à peine s'en apercevraitil , puisqu'il occupe la meilleure et la première dans le cœur de ce qu'il aime.

Si on ne le sépare point d'elle, le bannissement même ne pour-

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rail être pour lui un exil entier, car en elle il voit l'image de sa patrie.

Par elle l'ordre règne dans ses foyers , comme la tranquillité dans son ame.

Si l'injustice et l'ingratitude l'irritent ou le chagrinent , par une caresse elle l'apaise , par un sourire elle le console.

Son suffrage est pour lui la gloire , elle est aussi sa conscience; il se croit bon quand il l'attendrit , grand lorsqu'elle l'admire.

Elle sent tout ce que les philosophes de tous les temps n'ont

igS l'âge mur.

fait que penser ; aussi est-elle à ses yeux la raison vivante et la sagesse en action.

Modeste comme la violette elle fuit l'éclat , et répand dans l'ombre autour d'elle un parfum de vertu et de bonheur.

Travaux, peines, plaisirs, opinions, sentimens, pensées, tout est commun entre eux; et comme ce qu'elle dit n'exprime jamais que ce qu'elle sent , il lit d'avance son idée dans son geste , dans son regard; il peut lui appliquer ce que l'on disait de Pompée dans sa jeunesse, sa voix pairie avant qu'elle ait parié.

Devient-il malade? le double baume de l'amour et de l'amitié se répand sur ses maux; mille soins délicats et touchans éloignent l'inquiétude, réveillent l'espérance ; la douleur même sourit à la tendresse et connaît encore le plaisir.

Si une noble pauvreté lui rend le travail nécessaire, si les fatigues de la guerre ou du cabinet ont épuisé sa force, affaibli sa santé , elle allège le fardeau en le partageant.

Ah! qu'en telle compagnie le voyage de la vie semble doux et court ! il y trouve toujours à la

fois , comme dans les îles Fortunées, des boutons , des fleurs et des fruits. Son été a conservé les charmes de son printemps , et la vieillesse s'approche de lui sans qu'il la voie venir. Que pourraitil espérer de mieux dans l'éternel séjour? il a trouvé le ciel sur la terre.

Le célèbre voyageur Voiney parcourait tristement, en Asie, la vaste solitude où brillait au- * trefois la populeuse et magnifique cité de Pal mire. Un soir, s'avançant jusqu'à la vallée des Sépulcres , il était monté sur des hauteurs qui la bordent, et d'où l'œil

domine à la fois l'ensemble des ruines et l'immensité du désert.

Le soleil , dit-il , venait de se coucher , un bandeau rougeâtre marquait encore sa trace à l'horison lointain des monts de la Syrie; la pleine lune, à l'orient, s'élevait sur un fond bleuâtre, aux planes rives de l'Euphrate. Le ciel était pur, l'air calme et serein : l'éclat mourant da jour tempérait l'horreur des ténèbres : la fraîcheur naissante de la nuit calmait les feux de la terre embrasée. Les pâtres avaient retiré leurs chameaux. L'œil n'aper-

LE DERNIER AGE. 2o5

cevait plus aucun mouvement sur la plaine monotone et grisâtre. Un vaste silence régnait sur le désert ; seulement > à de longs intervalles s l'on entendait les lugubres cris de quelques oiseauœ de nuit et de quelques chacals. L'ombre crois sait 3 et déjà dans le crépuscule mes regards ne distinguaient plus que les fantômes blanchâtres des colonnes et des murs.

Ces lieuse solitaires , cette soirée paisible , cette scène majestueuse imprimèrent à mon esprit un recueillement reli-

gieucc. L'aspect d'une grande cité déserte j la mémoire des temps passés , la comparaison de l'état présent, tout éleva mon cœur à de hautes pensées ; je m assis sur le tronc d'une colonne, et là, le coude appuyé sur le genou, la tête soutenue sur la main , tantôt portant mes regards sur le désert , tantôt les fiœant sur les ruines, je m'abandonnai à une rêverie profonde.

Telle est aussi la profonde impression que produit sur notre ame l'aspect des débris de

l'homme, et telle est la longue rêverie où nous jette la contemplation de sa vieillesse.

Mais les ruines nous offrent des spectacles divers qui excitent en nous des idées souvent très-opposées, entre elles. On regarde avec indifférence les décombres dune masure , et avec respect les vieux restes d'un noble monument : la vieillesse qui termine une vie obscure ne nous inspire que de la pitié ; celle qui couronne une vie utile , vertueuse , illustre, nous commande la vénération.

Le songe de l'existence se va-

nouit ; le drame est à son dénouement. L'heure des illusions s'est écoulée, celle de la justice sonne, car cette justice n'attend pas la mort, comme on le croit, pour rendre son arrêt. Nos souvenirs le prononcent d'avance en son nom , et déjà donnent à notre vieillesse les tour mens du Tartare ou les plaisirs de l'Elysée.

L'homme est parvenu à ce dernier âge , où il ne peut plus briller d'un autre éclat que de celui de sa gloire, où il ne peut plus avoir d'autre parure que sa vertu.

A cette fleur qui parfumait l'air et charmait la vue, à ce jeune

arbrisseau qu'entouraient des danses folâtres et légères, à cet arbre majestueux dont l'ombrage frais servait d'asile aux oiseaux et aux bergers, a succédé le triste aspect d'un chêne noueux, courbé par le temps, fendu par l'orage, et dépouillé de feuilles ; son vieux tronc est couvert d'une mousse sèche ; ses branches arides qui ne poussent plus de rejetons , exposées sans défense à la fureur des vents , ne brillent plus à nos regards que par le pâle éclat de la neige qui les tapisse , et des glaçons que l'hiver y tient suspendus.

Tel l'homme se montre à nous dans la dernière saison de sa vie, à cette triste époque qui, selon Montaigne , attache encore pins dérides à V esprit qu* au visage j et qui nous fait passer des passions ardentes auoo passions frileuses.

Ce moment, où nous sentons déjà le vent des ailes de la mort , inspire quelquefois aux âmes les plus fortes des idées presque décourageantes : on est étonné de lire dans Bossuet ces paroles : Ma vie est de quatre-vingts ans tout a u plus ; pren ons-en cent. Qu'il y a eu de temps où je n'étais

JLE DERNIER AGE. 20Q

pas ! qu'il y en aura ou je ne serai point ? et que j'occupe peu de place dans ce grand abîme des ans ? je ne suis rien, ce petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant où il faut que j'aille. Je ne suis venu que pour faire nombre; encore n avait- on que faire de moi , et la comédie ne se serait pas moins bien jouée quand je serais demeuré derrière le théâtre.

Quelques rapports observés entre le commencement et la fin de la vie, entre l'enfant et le vieillard, ont fait donner à la

2lO LE DERNIER AGE.

vieillesse le nom de seconde enfance ; mais hélas ! qu'elle est différente de la première , et si elle en montre la faiblesse, combien elle est éloignée d'en avoir les charmes !

L'une est le crépuscule du matin; sa vapeur, qui donne à tous les objets des formes vagues et confuses, s'éclaircit, se dissipe, se colore à chaque minute ; l'autre, au contraire, est le crépuscule du soir, il voit à tout moment un voile sombre s'étendre sur toute la nature , l'attrister et l'anéantir; l'un annonce le jour, et l'autre les ténèbres; l'un ouvre

LE DERMER AGE. 2 1 I

les portes de la \ie, et l'autre celles de la mort.

Supposez ces deux enfances également protégées , également entourées de tendresse et de soins ; l'une voit à ses côtés l'espérance et l'autre la crainte; les amis, les parens qui soutiennent le faible enfant ressemblent aux architectes occupés à élever un édifice élégant et noble; les appuis du vieillard sont des ouvriers qui s'efforcent d etayer un bâtiment que le temps fait écrouler.

L'enfant vous cherche, vous appelle, vous attire; sa chaleur, sa tendresse expansive l'unissent à

tout ce qui l'entoure. Le vieillard glacé se retire et s'isole; exclusivement occupé des sensations pénibles de son existence, il voit et entend à peine ceux dont il va se séparer; à chaque minute le cercle de ses sentimens se rétrécit comme celui de ses idées.

Dans l'enfance, tout le monde se donne à nous ; dans la jeunesse, nous nous donnons aux autres; dans la vieillesse, nous nous replions sur nous-mêmes.

Le vieillard frivole et vicieux es'*, celui qui ressemble le plus à l'enfant ; mais c'est un enfant disgracieux ; son babil bégaie , sa

légèreté radote, son sourire grimace; et ne pouvant refaire les folies et les étourderies de sa jeunesse , il les remâche et les raconte pesamment.

Sur ses rides, où Ton devrait voir avec respect les leçons de l'expérience gravées, on ne reconnaît que la sottise et le vice qui ont pris leur pli.

La raison seule conviendrait à la vieillesse; mais lorsque par malheur elle conserve quelques passions, ces passions la rendent odieuse ou ridicule; on s'intéresse à celles de la jeunesse, on les admire même quelquefois ,

2l4 LE DERNIER AGE.

parce qu'elles viennent de sa force; on méprise celles des vieillards , parce quelles ne prouvent que sa faiblesse.

Tout le monde est d'accord pour mépriser un vieux fat , pour rire d'un vieillard amoureux ; mais quoiqu'on haïsse les avares , on excuse plutôt ce vice dans la vieillesse que dans la jeunesse , et cependant il semble qu'on devrait le trouver plus absurde chez le vieillard ; une sorte de prudence outrée pourrait porter la jeunesse au désir d'amasser, elle espère un long avenir, tandis que l'amour de thésauriser est une

pure sottise chez un vieillard , car il amasse ce qu'il ne pourra ni dépenser ni garder.

L'amour de l'argent est pourtant le dernier des amours qui s'envole , c'est aussi celui qui ferme le plus nos yeux à la vérité; il nous empêche de voir que la richesse nous donne sans trêve deux tourmens : le désir de l'augmenter , et la crainte de la perdre. La fausse considération qu'elle attire trompe notre amour -propre , et nous laisse ignorer que l'homme de bien n'est pas celui qui en a , mais celui qui en fait.

Aussi vous voyez la plus grande partie des vieillards , adorant dans l'or l'image trompeuse de toutes les grandeurs et de tous les plaisirs, le saisir encore à deux mains et s'y cramponner'au moment où il faut tout quitter; et quand la vie même leur échappe, on dirait qu'ils ne veulent pas lâcher prise à la fortune ; ils sont loin de penser comme le bon La Fontaine :

Je voudrais ( dit-il) qu'a cet âge On sortit de la vie ainsi que d'un banquet , Remerciant son hôte , et qu'on fit son paquet; Car de combien peut-on retarder le voyage? Tu murmures, vieillard! vois ces jeunes mourir. Vois-les marcher, vois-les courir

LK DEKMER AGE. 2 1T

A des morts, il est vrai , glorieuses et belles, Mais sûres cependant et quelquefois cruelles : J'ai beau te le crier, mon zèle est indiscret; Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.

Mais à tous les vieillards vulgaires que j'ai voulu peindre, qui n'ont été qu'un poids inutile sur la terre, et qui ne savent pas mourir parce qu'ils n'ont pas su vivre, on serait tenté d'adresser ces mots sévères d'Horace : Si tu ne sais pas vivre au gré de ia vertu , fais place à d'autres.

La Bruyère prétend que, pour

ia plupart des hommes , il n'y

a dans V existence que trois

événemens : naître , vivre et

2i8 LE DERNIER AGE.

mourir. lis ne se sentent pas naître ; ils oublient de vivre, et ils souffrent à mourir.

On ne peut concevoir d'étal plus déplorable au monde que la vieillesse de l'homme qui a mal vécu ; le présent le tourmente , le passé l'importune, l'avenir l'effraie : cette vieillesse est pire que la boîte de Pandore , car elle renferme tous les maux et ne conserve pas l'espérance.

Tous ces hommes qui regrettent tant la vie, parce qu'ils ont oublié d'en jouir, ont vécu dans une oisiveté peu différente de la végétation; ils ressemblent, au

dire de Plularque, à cetEpiménide qui, s' étant allé coucher jeune, se réveilla vieillard cinquante ans après.

Le voyageur que nous avons suivi avec intérêt dans sa longue course, ne sera pas comme eux; il n'a point perdu son temps sur la terre, il a combattu, vaincu ses passions; écartant le voile des illusions, il a vu la vérité; après de courtes erreurs dans sa recherche de la félicité, il s'est dit.

comme le poëte romain :

Hélas ! que nous prenons une peine inutile ! Sur les mers , sur la terre , on cherche le bonheur. Le bonheur est partout, aux champs comme à la ville ; Il faut, pour le trouver, trouver la paix du cœur.

Cette paix, il en jouit; ses devoirs ont réglé ses plaisirs ; ses travaux ont fertilisé les lieux de son passage ; sa modération a désarmé ses ennemis ; ils lui ont pardonné sa justice et sa sagesse.

En s'avançant au terme de sa carrière , il entend de loin la douce voix de la reconnaissance qui l'encourage, et qui lui promet à la fois bonheur dans le ciel et souvenir sur la terre.

Ne craignons point que son dernier âge démente et déshonore les autres époques de sa vie; la bienfaisance , ainsi que les autres vertus, ne vieillissent jamais; elles

LE DERNIER AGE. $tàf

s'améliorent avec 1 âge. et deviennent des habitudes; le bien qu'il faisait par ses actions, il le fera par ses conseils. Le désir d'être utile à ses semblables survit aux autres désirs : jamais 9 dit Plutarque , abeille par vieillesse ne devient frelon.

La philosophie convient à tous les âges ; l'enfance l'étudié ; la jeunesse s'y exerce; la vieillesse l'enseigne.

Cette vieillesse , si hideuse aux regards de beaucoup d'autres qui l'ont atteinte sans s'en douter, n'est pour lui qu'un port tranquille où, se trouvant à l'abri des

222 LE DERMLR AGE.

orages et d^s périls, il aime à se rappeler ceux du voyage.

L'homme qui regrette le temps perdu, ou qui se repent du temps mal employé, redoute sa propre mémoire : une ame tranquille peut seule se plaire à relire sa vie.

La durée de cette vie se compte réellement, non par le nombre des années, mais par celui des pensées et des actions ; Sénèque remarque justement que beaucoup d'hommes, quoique vieux , ont peu vécu.

La science alonge notre vie, elle y ajoute les siècles passés, et nous

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y t'ait vivre avec les hommes qui les ont illustrés : elle étend aussi beaucoup le nombre de nos amis ; notre voyageur compte parmi les siens Socrate , Platon, Xënophon, Cicéron, Sénèque, Horace , Montaigne , Erasme , Pascal, La Bruyère, Montesquieu , Fénéton , Bossuet , et tant d'autres sages dont les entretiens et les secours ne lui manqueront jamais ; le temps n'a détruit que leur corps , leur esprit vit toujours : Cicéron l'a dit et l'a prouvé , la vie des morts consiste dans te souvenir des vivans.

Etpourquoinotre sage se plaindrait-il plus dans sa route du dernier relais que des premiers ! sa marche serait-elle plus pénible?

Au contraire, elle devient dans la vieillesse plus facile qu'à tout autre âge; nous n'avons plus qu à descendre, nous sommes sur une pente où lout nous pousse et rien ne nous arrête.

Pleurera-t-il la perte des plaisirs de sa jeunesse? il en est pour tous les âges comme des fruits pour toutes les saisons ; et le temps, ne faisant que seconder la sagesse, n'a retranché de ces plaisirs que leur excès. D'ailleurs le

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temps, plus habile que bien des philosophes , affaiblit le désir avant de toucher au plaisir; et les insensés peuvent seuls regretter ce qu'ils ne désirent plus.

L'éloignement du fracas du monde et du tourbillon des cours ne peut être pour lui un sujet de tristesse ; la voix de la raison , l'amour de l'étude, le besoin du repos , n'ont pas attendu la vieillesse pour lui conseiller la retraite; il a quitté sagement le monde avant que le monde ne le quittât, et par-là il n'a fait qu'échanger la servitude contre l'indépendance.

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Cependant, comme la tempérance a conservé sa santé , et comme elle le paie de ses sacrifices en lui donnant une vieillesse verte et vigoureuse, si le besoin de la gloire , si l'amour de la patrie fait battre toujours vivement son cœur , une foule d'exemples lui rappellent qu'il peut encore ne point renoncer aux jouissances de ces nobles passions.

L'octogénaire Soion dictait ses lois aux Athéniens, et trouvait dans son grand âge même de nouveaux motifs de courage pour lutter contre la tyrannie.

Nestor était plus écouté par les Grecs que le jeune Achille.

Le vieux Caton balançait la fortune de César : près de mourir, son aine conservait l'indomptable vigueur que Rome avait perdue.

La vieillesse de Fabiris fit reculer la jeunesse ft Annibal.

ViliarSj, peu de temps avant de descendre dans le tombeau, releva la France, qui succombait sous les coups de l'étranger.

A. près de cent ans, Sophocle et Voltaire recevaient, au bruit des acclimations du peuple , la palme décernée à leur génie.

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Simonide obtint aux jeux publics une couronne à quatre-

vingts ans.

Enfin Xénophon disait du roi Agèsilas : Quelle jeunesse est plus gaillarde que n'était sa vieillesse? Qui fut jamais , en sa plus grande fleur et vigueur, plus formidable auoc ennemis que fut Agésilaus , étant tout au bout de son âge ?

De la mort de qui désmainèrent oncques les ennemis plus grande joie, qu'ils firent de celle d'AgésilauSj, encore qu'il fût vieil quand il mourut.

Qui était celui qui assurait

les alliés et confédérés ^ sinon Agésilaus , combien qu'il fût déjà sur te bord de la fosse ?

Quel jeune homme regrettèrent oncques les siens plus amèrement que Itiimortj quelque vieil qu'il fût.

Une heureuse vieillesse est le fruit d'une sage jeunesse. L'une a préparé à l'autre de nobles voluptés ; toutes celles que la décence et la vertu ne condamnent pas lui sont soumises et permises.

Le vieillard jouit, comme le jeune homme, du spectacle du monde; il n'y est plus comme acteur, mais comme spectateur.

Et si i' 07i sent mieux aux premiers rangs , dit Cicéron , le plaisir du théâtre 9 on le goûte cependant encore aux derniers rangs.

La vraie sagesse n'est point austère; l'ami de l'humanité ne tombera jamais dans une sombre misanthropie : la mémoire du bien qu'on a fait rafraîchit le sang et calme lame; le vieillard qui a été utile aux hommes ne s'éloigne jamais entièrement d'eux, et trouve dans son cœur les maximes qu'une muse tendre et brillante dictait au chantre de llmagination :

Il cherche à consoler par un doux souvenir Et la douleur présente et les maux à venir; Et même, lorsqu'il touche à l'extrême vieillesse , Quelque ombre de bonheur charme encor sa faiblesse: Du festin de la vie , où l'admirent les dieux , Ayant goûté long-temps les mets délicieux , Convive satisfait , sans regret, sans envie , S'il ne vit pas , du moins il assiste à la vie.

Il existe deux genres de gaîté:

l'une est vive, légère, étourdie, bruyante , emportée , c'est celle de la jeunesse ; elle fatigue par ses éclats, et, comme un feu d'artifice , elle laisse après elle dans lame quelque chose de silencieux et de triste ; l'autre est plus calme, plus douce, plus constante , c'est une illumination qui

chasse les ombres de la nuit et qui nous réjouit en nous éclairant.

Cette gaîté est un charme particulier aux vieillards bons , aimables, instruits, vertueux, indulgens : on croit voir en elle le sourire d'une bienveillante expérience et d'une conscience satisfaite.

Aussi tous les jeunes gens quittaient, dit- on, le théâtre, les eux, les affaires, pour chercher la conversation instructive et enouée de Socrate. Et qui n'aimeait mieux à présent même les oyeux entretiens du philosophe

Montaigne > que la gaîté licencieuse d'une jeunesse frivole? on voit que, dans sa vieillesse , la raison ne lui dictait encore ses préceptes qu'en riant. A mesure, disait-il, que ta possession de la vie est plus courte, je veux la ren dre plus vive, plus pleine, plus profonde ; je veusc arrêter la légèreté de sa fuite par la promptitude de ma saisie : ii faut secourir (a vieillesse, il faut Vètayer. Je m' aide de tout; et ta sagesse et ta folie auront assez à faire à m' aider par office alternatif dans ce dernier âge,

Une belle vieillesse fait encore mieux quelquefois que de couronner une belle vie; souvent elle en a expié et réparé une mauvaise; comme on voit des monumens devenir plus vénérables dans leur vieillesse, tandis que d'autres se dégradent par le temps.

Si la sombre tyrannie de Tibère déshonora dans Caprée, par ses vices et par sa cruauté, les exploits et la renommée de sa jeunesse , la sagesse et la douceur & Auguste avaient fait oublier les fureurs iïOctave : on détestait le jeune triumvir, on chérit, on pleura le vieil empereur.

La philosophie du vieillard Dioctétien, dans sa retraite, lui rendit la gloire que son despotisme et ses persécutions avaient souillée, et plus illustre au bord du tombeau que sur le trône, ce fut lorsque sa vieillesse lui fit quitter le sceptre du monde qu'il se montra plus digne de le porter.

On dit en vain qu'il ne faut pas juger sur les apparences; la laideur ou la beauté de notre ame se peignent presque toujours sur nos traits : jamais physionomie basse ne cacha derrière elle un esprit noble; jamais la franchise

n'eut un regard oblique et incertain; jamais conscience troublée ne se couvrit d'un maintien calme et serein.

L'habitude du vice empreint une sorte de flétrissure sur le visage d'un vieillard. La nature ne se reconnaît plus sur la figure du méchant. Elle ne nous montre qu'un masque, on n'y voit que l'affectation et l'apprêt d'un artifice impuissant; l'hypocrisie s'y montre au lieu de la bonté, la froideur à la place du calme ; et , lorsqu'il veut paraître tranquille , l'effort qu'il a fait sur lui-même

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ne lui donne qu'une impassibilité apparente et semblable à celle de la mort.

Regardez au contraire le voyageur que nous avons accompagné jusqu'à présent sur la route tracée par la sagesse; tout est vénérable, noble, paisible dans sa chevelure, dans sa barbe blanche, dans la douce gravité de son maintien , dans la bienveillance de son regard, dans la sérénité de son front large et dégarni, où la vertu semble avoir gravé ses maximes.

Une belle vieillesse , loin d'inspirer de l'effroi et d'exciter le dégoût, attire si bien l'amour, et

commande tellement le respect, que l'imagination religieuse des hommes l'a prise pour modèle lorsqu'elle a voulu représenter l'Eternel.

Partout où la corruption des moeurs n'a point dégradé et faussé les esprits , la vieillesse est en honneur; la première idée des peuples a été de confier aux vieillards le soin de les gouverner :

pendant plusieurs siècles les anciens d'Israël gouvernèrent le peuple hébreu.

Le mot de vénérable ne peut se séparer dans notre esprit de celui de patriarche.

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Le nom de sénateur rappelle le privilège naturel accordé par les Romains à la vieillesse.

Toute la jeunesse grecque, si passionnée pour la liberté et l'égalité , se levait respectueusement à la vue d'un vieillard.

Mais nulle part le grand âge ne jouissait de plus de considération que dans Sparte , tant que la vertu y laissa régner les lois de Lycurgue. Aussi Lysander disait qu'il n'y a lieu au monde auquel il fît si bon vieillir qu'à Lacédémone.

Mais, me répondra-t-on , si cette vieillesse dont vous faites

2jO LE DERNIER AGE.

l'apologie a ses douceurs comme ses peines , ses plaisirs comme ses douleurs, convenez au moins que son terme est effrayant; c'est la limite de la vie, la rive de Y A (héron, le triste vestibule de la mort.

Ecoutez notre voyageur ; arrivé au bout de sa carrière, prêt à toucher le but qu'il n'a jamais perdu de vue , il va vous répondre et vous rassurer.

« A quoi servirait en effet , dit- »il, la science de bien vivre, la y plus importante et la plus diffi- » cile de toutes , si elle n'appre- >nait à bien mourir?

»I1 n'est point d'objet si ef- » frayant qu'on ne puisse envisa- » ger sans erainte quand on s'est * familiarisé avec lui; plus on s'oc- » cupe de la mort , moins on la «redoute; il faut, comme Mon- »taigne, lui ôter son estrangeté »et ici domestiquer à force d'y » penser.

«Si la vie est un bien, la mort »est son fruit; si la vie est un » mal , la mort est son terme.

> Il aurait pu nous en coûter, » si , au milieu de notre voyage , il » a^ait fallu quitter brusquement » un séjour paré de toutes les il- »lusions , de toutes les joies, de

ii toutes les fleurs de notre jeumesse; mais la sage nature, qui » malgré nos plaintes et nos criail- » leries , a réglé notre marche i beaucoup mieux que nous n'au- ■ rions pu le faire nous-mêmes , » a voulu que la vieillesse en nous » délabrant démeublât peu à peu » notre logis, pour le faire quitter » à notre ame avec moins de re- *gret. »

«Plus notre route a été longue.

» plus la lassitude est grande , et , « pour dire vrai , à certaine époi que, la mort n'est qu'un repos • désirable.

» Notre corps même , fatigué ,

LE DERNIER AGE. 2/fd

» se courbant de plus en plus vers

* la terre , semble l'inviter douce- » ment à le recevoir.

» Un rideau qui affaiblit noire » vue nous annonce, comme i'om- »bre croissante de la nuit, qu'il » est temps de nous endormir.

«Notre ame, il est vrai, peut » concevoir quelque crainte du o nouveau voyage qu'elle va faire » dans un monde inconnu ; mais » tout dépend pour elle des pré- » paratifs qu'elle a faits avant de » s'embarquer.

» Si elle n'apporte pour bagage » que des titres vains, des dignités

• trompeuses, de mensongères

* richesses , je conviens qu'elle »perd tout en mourant, et que » de tels effets ne sont point re- » eus avec nous sur la barque de » l'inexorable Caron.

«De tout cela, on ne laisse et » on n'emporte rien avec soi; la » gloire et la vertu sont les seuls «biens qui survivent à nos dépouilles mortelles; comme ils » tiennent à lame et non au corps , » ils voyagent avec elle , et en même » temps ils lui conservent, dans ce » monde qu'elle quitte . une vie » impérissable. »

« Cicéron vous l'a dit avant »moi, l'homme vicieux perd

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» tout avec la vie > l'homme de • bien sait qu'il lui reste sa » vertu et sa gloire gui ne peu- » ven t mourir. »

« L'homme sensible et bon, » dont les jours n'ont point eu » d'éclat, ne laisse point de triom- »* plies , de statues , de palmes pour » rappeler son passage sur la terre.

» mais l'amitié conserve son soutenir. Des regrets sincères, un » deuil constant prolongent sa vie «dans les cœurs qu'il chérissait; » et si ses paroles et ses bienfaits »ne font plus d'heureux, sa mé- » moire et son exemple font en»

» core du bien. •

« L'arbre , planté sur une tombe »par un ami qui l'arrose de ses «larmes, est peut-être plus cher ■ aux morts qu'un vain laurier.

» Horace nous le dit :

■ 11 faudra bientôt disparaître,

»Cher Postume , et le noir cyprès,

• Des beaux arbres qui t'ont vu naître, »

» Reste seul fidèle à jamais

b Au passager qui fut son maître.

» Je voudrais pouvoir vous don- » ner autant de motifs de conso- » lations pour supporter la peine » la plus réelle attachée à la vieil- » lesse , celle de voir chaque an- » née tomber autour de soi tous » les objets qu'on aime. Nous souf-

LE DERMER AGE. 2^~

» front! plus de les voir nous quit- » ter que nous ne souffririons en »les quittant nous-mêmes; l'un » et l'autre chagrin serait pourtant » insupportable , si on croyait que » cet adieu est éternel , que l'ame «périt avec le corps, et que de la f vie on passe au néant.

Mais deux sentimens innés » dans l'homme doivent éloigner p de lui la funeste possibilité de «cette destruction totale; et. pour • exprimer cette conviction in- » time , empruntant une voix plus » habile et plus éloquente que la » mienne, je vous répéterai ces » paroles de Cicéron: Par un sert-

o timent que je ne puis dé finir \, » mon aine* prenant V essor vers r> la postérité , semble n'envisa- » ger dans la mort que le comn mencementde ta vie. S'il était » faux que nos âmes fussent im- » mortelles , les plus belles et les y>ptus grandes ne tendraient »pa$ à l'immortalité.

» L'espoir de rejoindreles êtres * chéris qu'on a perdus adoucit » pour la vieillesse l'approche de »la mort, et la métamorphose » presque en plaisir.

» Ah ! quel heureux jour ! que » celui où , m' élevant au-des- » sus de ta foule rampante des

LE DERNIER AGE. 2l\Q

» mortels , je m'envolerai dans

»la demeure divine des âmes.

» J'irai joindre non-seulement

» (es hommes illustres dont nous

» faisions tout- à-l'heure l'éloge,

» mais encore, mon cher Caton,

» ce fils si tendre, cet homme si

» accompli ; j'ai fait pour lui

» ce que la nature semblait

» l'avoir destiné à faire pour

» moi: j'ai mis son corps sur le

v bûcher , mais son ame atta-

* chêe à la mienne , tournant

»ses regards de mon côté , n'a

refait que me devancer dans ces

» lieux ou il comprenait que

» j'irais bientôt la rejoindre.

25o LE DERNIER AGE.

» Si j'ai montré de ta cons- » tance dans cette perte > ce n'é- » tait pas que j'y fusse insensi- » bie ; mais je me suis consolé » dans la pensée que nous n'è- » tions pas séparés pour iono- » temps. »

fin.

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