CHAPITRE XIV
DEUX SECRETS
Jo était très occupée dans son grenier. Les jours d'octobre eomnienrairnt à devenir froids, et les aprèsmidi étaient courtes. Pendant deux ou trois jours, le soleil brillant éclaira Jo assise sur le vieux sofa et écrivant fiévreusement dans ses cahiers étalés devant elle, pendant que Raton, son singulier favori, accompagné de son fils aîné, un beau jeune homme qui était évidemment très fier de ses naissantes moustaches, se promenait dans les haricots. Jo. très absorbée par son œuvre, arriva enfin à sa dernière page. Ce fut avec une satisfaction très grande qu'elle traça au bas, en plus gros caractères, ce joli mot « Fin », que les auteurs aiment tant à écrire, et son nom orné d'un paraphe gigantesque.
Elle jeta alors sa plume de côté en s'écriant : « Là ! j'ai fait ce que j'ai pu. Si cela ne convient pas, il faudra que j'attende jusqu'à ce que je puisse n lieux faire. »
se renversant sur son vieux sofa, elle rélut soigneusement son manuscrit, soulignant ça et là certains passages, y ajouta beaucoup de points d'exclamation n semblant à autant de petits manches à
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balai, puis elle le roula, le lia avec un ruban ronge et resta une minute à le regarder d'un air sérieux et absorbé qui montrait \isiblenient combien elle avait pris son travail à cœur.
Le bureau que Jo avait dans son grenier était un ancien butl'et de cuisine appuyé contre le mur. (Test là qu'elle enfermait ses papiers et quelques livres, pour les tenir hors de la portée de ttaton et
de monsieur son iils. Ayant comme elle des goûts littéraires très prononcés, ces deux rongeurs n'épargnaient pas les livres qui tombaient sous leurs dents aiguës. Jo prit un autre manuscrit dans ce réceptacle, et, le mettant, avec celui qu'elle venait d'achever, dans sa poche, elle descendit doucement l'escalier, laissant ses amis grignoter ses plumes et goûter à son encre. Arrivée au rez-de-chaussée, elle mit son chapeau et son manteau en faisant le inoins de bruit possible. Ouvrant alors avec précaution une
fenêtre du côté opposé à l'endroit ou étaient ses
sœurs, elle grimpa sur l'appui qui était très peu élevé, saula. par terre dans l'herbe ei prit en courant un chemin de traverse qui la mena à la grande route. Une lois là, elle rajusta ses vêtements, se composa, un maintien digne et sérieux, fit signe à un omnibus qui passait, et se laissa conduire vers la ville.
Si quelqu'un lavait observée, il aurait à coup sur trouvé ses mouvements extraordinaires, car, si, une fois descendue d'omnibus, elle marcha d'abord à grands pas. ce fut pour s'arrêter bientôt, et brusquement devant un certain numéro d'une certaine rue très fréquentée. Ayant alors, après un peu d'hési- S talion, reconnu (pie c'était bien la la maison qu'elle cherchait, elle (Mitra vivement dans l'allée. Mais, cela fait, au lieu de monter l'escalier, elle le regarda et
resta quelques minutes en contemplation devant la rampe. Non, César ayant à passer le lî unie on n'avait pas dû être plus perplexe. Jo était- elle moins brave que César ? c'est à croire, car tout à coup, la peur riant la plus forte, elle se rejeta dans la rue aussi rapidement qu'elle était entrée. Confessons-le, Jo, d'ordinaire si vaillante, répéta plusieurs lois cette manœuvre, au grand amusement d'un jeune gentleman ■qui, posté à une fenêtre de la maison opposée, ne perdait aucun de ses mouvements. Enfin Jo, revenant pour la quatrième fois à l'assaut, sembla résolue pour cette fois. Le sort on était jeté ! Elle enfonça son ■chapeau sur ses yeux et monta les escaliers quatre à quatre comme elle l'eût fait. si. en proie à une crise de dents, elle s'était déterminée enfin à se faire arracher toute la mâchoire plutôt que de reculer une lois encore.
Parmi les enseignes qui étaient à la porte de la maison où elle était entrée, se trouvait, en effet, celle d'un dentiste, et. le jeune gentleman, après avoir regardé un moment la mâchoire artificielle qui s'ouvrait et se refermait lentement pour attirer l'attention
du public sur cet incomparable râtelier, mil. son pardessus et son chapeau, et descendit se poster dans l'encoignure d'une porte faisant iace à la maison du dentiste.
« Connue cela ressemble à Jo, se dit-il en souriant et en frissonnant, d'être venue seule pour celte exécution ; mais, si elle a eu bien mal, elle aura besoin de quelqu'un pour l'aider à revenir. Attendons-la. » • '■ : "' t-j'
Dix minutes après, Jo descendit l'escalier en courant, avec une ligure très rouge et l'air de quelqu'un qui vient de passer, comme on dit, un mauvais quart
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d'heure. V la vue du jeune gentleman, elle ne parue pas précisément contente et passa précipitamment a ,-Dt.'> de lui. en se bornant à lui faire un petit si^no de tête assez froid. Mais il la suivit en lui demandant d'un air de sympathie :
a Avez- vous eu bien du mal, ma pauvre Jo?
— Non, pas trop.
— Vous avez eu vite fait.
■ — Oui, grâce à Dieu.
— Mais pourquoi y ètes-vôïiÉ allée seule?
Parce que je ne voulais pas qu'on le sût.
— Ynus êtes la personne la plus originale que j'aie jamais vue ! Combien vous en a-t-on ôté ? »
Jo regarda son ami comme si elle ne comprenait pas ce qu'il disait, puis elle se mit à rire, comme si elle était subitement égayée par une découverte inattendue.
« .l'aurais voulu, dit-elle avec un grand sang-froid, qu'on m'en prit deux, mais il faut que j'attende huit jours.
. Il nV a pas là de quoi rire comme vous venez de
le faiiv. d'il I .au rie qui se sentait mystifié. Est-ce que vous viendriez de faire quelque sotlise. Jo?
Pourquoi pas? répliqua Jo; n'en laisiez-vous pas
une en même temps? Qu'est-ce qui vous appelait, mon-ieur. dans celte salle de billard d'en face- d'où
évidemment vous sortez?
— Je vous demande pardon, miss; ce n'est pas une salle de billard, c'est un gymnase, et j'apprenais à sauter par-dessus les haies.
— Si c'est vrai, j'en suis charmée.
— Pourquoi?
— Parce que vous pourrez m'apprendre à faire cette opération dans toutes les règles, et alors je
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pourrai jouer HarrUet. Vous serez Laërte, et nous ferons quelque chose de magnifique cle la fête du
sautage. »
Lâurîe se mit à rire de si bon cirur et d'un rire si < ommunicatif , que les passants sourirent malgré eux en l'entendant.
« Que nous devions jouer llamlet ou non, je vous apprendrai à sauter, Jo. Ce sera très amusant, et cela \ous donnera des forces; mais je ne crois pas que ce soit là votre seule raison pour dire : « J'en suis charmée »,,de ce ton décidé.
— Non I j'étais charmée d'apprendre que vous n'étiez pas dans la salle de billard, parce que j'espère que vous n'allez jamais dans ces endroits -là. Y allez-vous?
— Pas souvent.
— C'est encore trop. Je voudrais bien que vous n'y ayez jamais mis les pieds.
— En quoi est-ce mal, Jo? J'ai un billard à la maison; mais ce n'est amusant que quand on est avec de bons joueurs, et, comme j'aime beaucoup ce jeu-là. je
viens quelquefois jouer par ici avec Ned VIofFat ou quelque autre jeune homme.
— Oh! j'en suis bien fâchée î Vous arriverez à l'aimer de plus en plus, vous y perdrez votre temps et votre argent, et vous deviendrez un de ces terribles jeunes gens qui ne valent pas grand'chose. J'espérais que vous feriez une exception dont vos amis pourraient être fiers, dit Jo en secouant la tête.
Ksi -ce qu'on ne peut pas prendre de temps en
emps un petit plaisir innocent, sans perdre sa respecabilité? demanda Laurie qui paraissait blessé de la
,ll " IIIIC! HHiîMiiwM q U1 paraissait
sévérité de Jo. .
,7" (:Ha (î, >md comment et où on le prend. Je n aune pas Ned et ses amis, et je voudrais que vous ne
DKUX SECRKTS. 209
vous confondissiez pas avec eux. Mère ne veut pas que nous recevions Ned chez nous, quoiqu'il désire beaucoup y avoir ses entrées, et, si vous devenez comme lui, elle ne voudra pas que nous continuions à vous voir comme nous le faisons.
Serait-ce possible? demanda anxieusement Lauriq.
— Oui, elle ne peut pas supporter 1rs jeunes gens qui se croient des hommes, ei noua enfermerait dans des boîtes plutôt que de nous laisser avec eux.
Eli bien! elle n'a pas encore besoin d'acheter ses
boîtes ; je ne suis pas un de ces jeunes gens et je n'ai pasYintenfion d en être un, maisj'aiine à maniuser de temps en temps sans faire de mal.
Personne aie vous en empêche; amusez-vous,
mais convenablement, et ne changez pas, car notre bon temps serait fini.
— Je serai un vrai saint.
Je ne vous en demande pas tant! Soyez un
garçon simple, honnête et respectable, et nous ne vous abandonnerons pas. .le ne sais pas ce que je ferais si
vous faisiez comme le fils de ML Sings : il avait beaucoup dargenl, ne savait comment le dépenser; il dewnl joueur ei même ivTQgne, si bien qu'un jour il s'enfuit de chez lui, imita la signature de son père, je crois, et enfin lii foules sortes d'atrocités.
— Et vous pensez (pie j'agirai probablement de même. Je vous suis bien obligé.
Non! oh non ! -Mais j'ai si souvent entendu dire que l'argent est un grand danger, que je regrette souvent que vous ne soyez pas pauvre. Je ne serais pas inquiète sur vous, alors»
Gomment, sérieusement, vous êtes inquiète sur
moi, Jo?
— Oui, un peu, quand vous vous montrez mécon-
210 LES QUATRE FILLES DU DOCTEUlt MAHSCH.
tent ou capricieux sans raison, comme cela vous arrive quelquefois, car vous avez une volonté tellement forte, que, si vous vous engagiez dans une mauvaise voie, je craindrais qu'il ne vous fut plus difficile qu'à un autre de vous arrêter. »
Laurie marcha en silence, et Jo le regarda, regrettant d'avoir parlé, car les yeux de son ami paraissaient fâchés, bien qu'elle vît sur les lèvres une sorte de sourire qui voulait n'être que moqueur.
« Allez-vous me faire des sermons tout le long du chemin? lui demanda-t-il tout à coup.
— Naturellement non. Pourquoi?
— l'arec que, si vous en avez l'intention, je prendrai un omnibus. Mais j'aimerais mieux revenir av«r vous à pied, car j'ai quelque chose à vous dire de très intéressant.
— C'est entendu. Je ne prêcherai pas plus longtemps, car j'aimerais immensément à entendre vos nouvelles.
— Très bien : alors venez. Mais c'est un secret, et, si je vous dis le mien, il faut que vous me disiez le vôtre.
— Je n'en ai pas... » commença Jo.
Mais elle s'arrêta en se rappelant qu'elle en avait au moins un.
» Je sais, au contraire, que vous en avez un; vous ne pouvez pas le nier; ainsi confessez-vous, ou je ne vous raconterai rien.
— Votre secret est-il joli?
— Oh! c'est tout sur des gens que vous connaissez, et si amusant! Il faut que vous le sachiez, et il y a
longtemps que je désirais vous le dire. Allons, commencez.
— Vous ne direz rien chez nous de ce que je vais \ous apprendre?
DEUX SEORKTS.
— - Pas un mot.
— Et vous ne rue taquinerez pas quand vous le saurez ?
— Je ne taquine jamais.
- — Si; \ous nous laites faire tout ce que vous voulez. Je ne sais pas comment vous \<uis y prenez, mais c'est ainsi.
— Merci, \ilons, dites, ma bonne Jo.
?*— Eh bien, j'ai donné des histoires de ma façon au directeur du Journal des Enfants, et il me dira la semaine prochaine s'il les accepte, murmura Jo à l'oreille de son confident.
— Muni ra pour miss Marsch, le célèbre auteur américain! s'écria Laurie en jetant son chapeau en l'air pour le grand plaisir de deux canards, quatre chats, cinq poules et une demi-douzaine de petits Irlandais, car déjà ils étaient hors de la ville.
— CIml ! cela n'aboutira, probablement à rien, mais je ne pouvais pas m'empèrher d'essayer, et je n'ai rien dit à personne, parce que je ne voulais pas que personne aulre que moi lui desappointé.
— Vous réussirez. Je suis sur que vos histoires sont des oeuvres dignes de Shakespeare, en comparaison de la moitié des choses qu'on publie tous les jours.
Ce sera fcrèa annula m de les voir imprimées, et nous
serons mus fiers de notre auteur. <>
Les \eu\ de Jo étincelérent. Il est toujours agréable de voir qu'on croit à votre talent, et la louange d'un ami sincère est toujours douce.
« Et maintenant, Laurie, votre secret! Jouez beau jeu, sans cela je ne vous croirai plus jamais, dit-elle en essayant d'éteindre les brillantes espérances qu'un mot d'encouragement avait fait naine en elle.
— Je ferais peut-être mieux de me taire, répondit
Laurie, mais je n ai pas promis le secret, et je ne suis jamais content quand je ne vous ai pas dit 'iont.es les nouvelles, petites ou grandes, qui arrivent jusqu'à moi. Mon secret, le voici : Je sais où est le gant que Me 0 * a perdu.
— Est-ce tout? » dit Jo d'un air désappointé. Laurie secoua la tête affirmativement et la regarda
d'un air de mystère.
« C'est bien assez pour le présent, et vous serez de mon avis quand vous saurez où il est.
— Dites-le alors. »
Laurie se pencha et murmura à l'oreille de Jo quelques mots qui produisirent un changement subit dans sa physionomie.
Elle s'arrêta et Je regarda pendant une minute d'un air à la fois très surpris et très mécontent, puis continua à marcher en disant d'un ton bief.
« Comment le savez-vous?
— Je l'ai vu.
— Où?
— Dans sa poche, sans qu'il pût s'en douter.
— Comment, depuis ce temps-là?
— Oui; n'est-ce pas romanesque?
— Non, c'est horrible.
— Cela ne vous plaît pas?
— Cela me blesse infiniment, au contraire! C'est offensant pour Meg. De pareilles choses ne devraient pas être tolérées Que dirait Meg si elle l'apprenait?
— Nous m'avez promis do ne le dire a personne Kappelez-vous cela, Jo.
— Je n'ai pas promis cela, Laurie.
— C'était sous-entendu, et je me fiais à vous.
— Eh bien : je ne le dirai pas ; je voudrais même que vous ne me 1 eussiez pas dit.
Dl- CX SECRETS.
— Je pensais, au contraire, que vous seriez contente. A Tidée de voir quelqu'un penser à nous séparer
de Mes ■ ^ 0l, < certes 1
— ÏVéféreriez-vous que cela fut déjà votre Imir ?
— Je voudrais bien que quelqu'un essayât! dit fièrement Jo.
— Et moi aussi ! »
Et Laurie rit de bon cœur à cette idée.
« Je ne pense pas que les secrets me conviennent ; j'ai l'esprit tout boulins;'' depuis que \<>u> mauv. d'il celui de ce monsieur, qui n'est bien sur pas le secret de Me». Vous auriez cent t'ois mieux fait de le garder pour vous, dit l'ingrate Jo.
— Ce monsieur, ce monsieur, dit .Laurie, est, vous le savez bien, le plus honnête homme du monde.
— Il ne manquerait plus qu'il ne le fut pas!... » répondit Jo indignée.
Laurie, étonné de l'effet qu'avait produit, sa confidence, regrettait de l'avoir faite et cherchait un moyen de changer lo cours des idées de Jo. Heureusement, il connaissait bien sa jeune amie.
« Descendons cette colline en courant; le mouvaient vous remctira, suggéra Laurie, et je parie que j'arriverai au l>as avant vous.
— Vous pourriez perdre votre pari, répliqua Jo; quand je m'y mets, je cours comme un cerf. »
Il n'y avait personne sur fa roule ; le chemin descendait devant elle d'une manière engageante. Jo, trouvant la tentation irrésistible et sentant aussi le besoin de secouer une pensée douloureuse, se mit à courir de toutes ses forces, laissant bientôt voler derrière elle son chapeau emporté par le vent et dispersant ses épingles à cheveux sur la route. Jo courait bien; mais Laurie courait avec plus de méthode* H arriva le premier au
but et fut complètement satisfait du succès de son 1 1 aitcnuMît, car son Ataian le arriva tout essoufflée, les cheveux éparpillés sur les épaules, les yeux brillants> les joues écarlates, et tout signe de déplaisir avait disparu de son visage.
« Je voudrais être une gazelle, ou mènie un cheval, pour courir pendant des heures dans cet air pur sans perdre la respiration. Notre course a été bien agréable,
/nais voyez dans quel état je suis! Allez me ramasser mes alVaires, connue un chérubin que vous êtes, » dit Jo en se laissant tomber au pied d'un érable qui parsemait la route de ses feuilles roupies.
baurie partit lentement pour rassembler les épaves de Jo, et Jo se mit à rar ranger ses cheveux défaits: elle espérait bien que personne ne passerait jusqu'à ce qu'elle eût remis tout en ordre. Mais quelqu'un passa, et justement c'étaiOleg, qui paraissait particulièrement, ce jour-là, distinguée dans son costume de grande cérémonie, car elle venait de faire des visites.
« Que faites-vous ici? dit-elle en regardant sa sœur avec la surprise d'une personne bien élevée.
— Je cherche des feuilles, répondit doucement Jo en triant la poignée rosée qu'elle venait de ramasser à l'instant.
— Et des épingles à cheveux, ajouta Laurie en en jetant une demi-douzaine sur les genoux de Jo. Elles croissent sur la route, Meg, ainsi que les chapeaux de paille bruns.'
— Vous avez encore couru, Jo! C'est désolant! Vous êtes incorrigible. Ouand penlrez-vous vos habitudes de garçon? dit Meg d'un air de reproche, en arrangeant le chapeau rie sa sœur et en lissant ses cheveux avec lesquels le vent avait pris des libertés.
— Jamais, jusqu'à ce que je devienne raide et vieille
PEUX SECRETS
et qur je doive me servir d'une béquille! N essayez pas de me l'aire grandir avant l'âge, Meg; c'est déjà assez triste de vous voir changer tout à coup; Iaisse/-nioi être une petite iiîle aussi longtemps que je pom r;ii. »
José pencha en parlant, afin que sa soeur ne vit pas que ses lèvres I remblaient, car, depuis quelque temps, elle sentait que Meg devenait rapidement une femme, et ce que lui avait appris Lan rie lui avait l'ait entrevoir, pour la première fois, qu'un jour ou l'autre un événement, sur lequel sa pensée ne s'était jamais arrêtée
jusque-!;'!, pourrait bien les séparer.
Laurie vit son trouble et empêcha Meg de le remarquer, en lui demandant vivement où elle était allée,
« si belle que ça? »
<( Chez les Gardiner, et Saille m'a raconté toutes sortes de choses sur la noce de Belle Modai. il paraît que c'était splendide. Ils sont partis et passeront tout l'hiver à Paris. Comme cela doit être agréable!
— • Lui portez-vous envie, Meg? demanda Laurie.
— J'en ai peur.
— J'en suis bien aise, murmura Jo en mettant son'
chapeau.
— Pourquoi? demanda-l -elle toute surprise.
— Parce que, si vous aimez la richesse, ce qui est peut-être un tort, vous n'irez du moins jamais prendre pour mari un homme pauvre, dit Jo en fronçant les sourcils a F.auri". qui lui faisait signe sur signe de faire attention à ce qu'elle allait dire.
— A quoi pensez-vous !;ï. Jo! Il est. probable que je ne me marierai jamais, » répondit Meg en se mettant à marcher avec dignité.
Les deux autres la suivaient en chuchotant et en commentant cette rénonse de Meg avec beaucoup d 'animation.
216 LES QUATRE FILLES DU DOCTEUR MARSCïL
Jo se conduisit, pendant huit ou dix jours, d'une manière si bizarre que ses sœurs en étaient étonnées. Elle se précipitait à la rencontre du l'acteur aussiiui qu'il arrivait, était impolie pour M. lïrooke (dont elle avait fait grand cas jusque-là) toutes les fois qu'elle le voyait, regardait Meg d'un air désolé et venait subitement l'embrasser de la manière la plus mystérieuse. Elle et Laurie étaient toujours à se faire des signes et à parler de « l'aigle » d mm air si bizarre, que les jeunes filles déclarèrent qu'ils étaient fous tous les deux.
Le samedi suivant, Jo sortit pour la seconde fois par la fenêtre et reprit le chemin qu'elle avait suivi huit jours plus tut. Quand elle revint, Meg, qui cousait à sa fenêtre, fut scandalisée de la voir poursuivie dans le jardin par Laurie. et enfin rattrapée par lui dans le berceau d'Amy.
Ce qui arriva là, Meg ne pouvait pas le voir, mais on entendait des éclats de rire, puis un murmure de voix et un «iraud froissement de cahiers et de papiers.
« Qu'est-ce que nous ferons de cette petite fille? Elle ne se conduira jamais en jeune personne comme il faut, s'écria Meg d'un air de désapprobation. Quel malheur qu'elle ne soit pas née garçon!
— Pourquoi. Me*;? Elle est si drôle et si charmante comme elle est, dit Beth, qui n'avait jamais montré à personne qu'elle était quelque peu blessée de ce que Jo avait des secrets avec d'autres qu'avec elle.
■ — Nous ne pourrons jamais la rendre distinguée, » ajouta \my qui était en train de se faire une collerette et qui, coill'é»' ce jour-là d'une manière nouvelle, paraissaii très satisfaite de sa petite personne.
Quelques minutes après, Jo se précipita dans la chambre et, s'étendant tout de son long sur le sofa, affecta d'être très occupée à lire.
DEUX SECRETS
(( Y a-t-il quelque chose d'intéressant dans ce que vous lisez? lui demanda Meg avec condescendance.
— Bien qu'une histoire qui n'a pas Fâir bien fameuse, répondit Jo en empêchant soigneusement ses sœurs de Voir te nom du journal.
— Vous feriez mieux de la tire tout haut ; cela nous distrairait et nous empêcherait de faire des sol lises, dit Amy d'un air digne.
— Quel en est le litre? dii lîeih en se demandant pourquoi Jo radiait sa ligure derrière le papier.
— Les Peintres rivaux.
— Si cela vous parait joli. ii^-/-le, >> dit Meg.
Jo, faisant un « hum » prolongé, respira longuement et commença à lire très vite. Ses sœurs écoutèrent avec intérêt l'histoire, qui était romanesque et quelque pt u pathétique, puisque la plupart des personnages linissaient par mourir.
«. J'aime ce qu'on dit do cette splendide peinture, fut la remarque approbativo d'Aim lorsque Jo eut Uni.
— Je préfère l'entretien entre Viola et Angelo. Ce sont deux de nos noms favoris quand nous jouons pour nous la comédie; n'est-ce pas bizarre? dit Meg en s'essuyant les yeux, car cette scène l'avait émue.
— Par qui est-ce écrit? Quel est l'auteur? demanda lïellrqui avait aperçu la figure de Jo et commençait à avoir des soupçons. Cela n'est toujours p,:e l'œuvre d'une bête, Meg elle-même a pleuré!... »
La lectrice se leva subitement du canapé ou elle était couchée et, jetant au loin sou journal, montra à ses sœurs une ligure foute rouge et répondit d'un air en même temps solennel et excité :
« Par votre so-ur jo. ni plus ni moins!
— Par vous! s écria Meg en laissant tomber son ouvrage.
— C'est très beau, dit Amv.
— Je l'avais deviné! s'écria Betli. Je l'avais deviné! Oh, ma Jo, je suis si fière de vous! »
Et Befch courut embrasser sa sœur et se réjouir de
son succès.
La vérité est qu'elles étaient toutes très contentes ! Cependant Meg ne put le croire tout à fait que lorsqu'elle vit imprimé sur le journal : « Miss Joséphine Marsch. » Amy critiqua quelques menus détails artistiques de l'histoire et suggéra plusieurs idées pour une suite qui, malheureusement, ne pouvait exister, puisque les héros dr 1*1 notoire étaient morts. Reth sauta et dansa de joie. Hannah elle même vint enfin s'écrier très étonnée :
« Eh bien, si jamais j'avais cru que cette Jo en ferait autant! » Hannah avait écouté la lecture.
M""-' Mai'sili ne se montra pas mécontente. L'bis-
toire était gentille et convenable ; elle faisait honneur aux sentiments moraux de l'auteur, et Jo déclara, avec des larmes dans les yeux, qu'elle ferait mieux d'être un paon et que ce fût fini. Lorsque le journal eut passé de mains en mains, on pouvait dire que « l'aigle » agitait triomphalement ses ailes sur la maison Marsch. « Racontez-nous tout.
— Quand le journal est-il arrivé?
— Combien vous a-t-on payé?
— Que va dire papa?
— (lomme Laurie va rire ! » s'écrièrent-elles toutes
à la fois.
Os natures affectueuses se faisaient un jubilé de
eliaqijf petile jnic de famille.
« Cessez de bavarder et je vous dirai tout, dit Jo en se demandant si miss Rurney avait eu plus de gloire avec son E reline qu'elle avec ses Peintres rivaux. Et,
DEUX SECRETS
avant raconté commuai «'lie avait donné ses histoires
an journal, elle ajouta : « Lorsque je suis allée pour chercher une réponse, le directeur a dit (pie toutes deux lui plaisaient, mais qu'il ne payait pas 1rs commençants, qu'il les aidait ain-a à se taire un nom, et que, ce nom l'ait, rien ne leur serait alors plus facile que de tirer parti de leur talent dans des journaux plus riches que le sien. Je lui ai, maigri' 1 cela, laissé les deux histoires; je préfère l'honneur à l'urgent. La première a paru aujourd'hui. Laurie a déjà lu mes Peintres rivaux, il m'a dit que cela n'était pas mal du tout ; il m'a engagée à en écrire d'aut res et promis qu'il allait faire en sorte qu'on me payât la seconde. Oh I je serais si heureuse de pouvoir plus tard gagner ma vie et surtout celle des autres ! »
Va Jo, enveloppant sa. tête dans sou journal, arrosa sa petite histoire de quelques larmes de plaisir, car être indépendante, desenir utile à ceux qu'elle aimait et être louée par eux, c'était la son plus cher désir, et ceci semblait être le premier pas vers ce but heureux, *
220 LES Ob'ATKE FILLES DU DOCTEUR MAHSC1I.