‹ Les quatre restaurationsChapitre 1 sur 6 · Les quatre restaurations · texte numérisé non relu

Les quatre restaurations

Si vous avez visité les côtes de la Bretagne, ou tout au moins si vous avez étudié la carte de ce merveilleux pays, vous avez dû, par la configuration même de son territoire, vous expliquer le caractère de ses habitants. Les peuples empruntent, sans aucun doute, du pays qu'ils habitent leurs mœurs, leur esprit et jusqu'à leur physionomie extérieure. A ce point de vue , la Bretagne devait être ce qu'elle a été : le pays des luttes et de sublime entêtement qui est l'héroïsme et qui fait la nationalité.

En effet, jetez les yeux sur le profil de la juovincc bretonne ilepuis li' cap l'réhcl au uurd jusi}u'à la i>resqu"ilc de Khuis au .->ud ;

LLB ''(.Allii. KLïrillUIllJ^- I. 1

voyez - vous ces aspérités sans nombre ? entendez-vous ces rumeurs sans fin? C'est la lutte de la terre et de l'Océan : de l'Océan, ce conquérant patient, parce qu'il est éteinel ; de l'Océan , qui bat incessaïunient la proue du vaisseau continental, conîme s'il craignait, en s'arrétant. de se laisser envahir à son tour par celte terre hardie; de l'Océan, qui semble vouloir repousser éternellement cette lumineuse Europe dont la civilisation croissante a éclairé chaque peuple : marchant sans s'arrêter de l'orient à l'occident, elle a enjambé l'Atlantique com.me un géant ferait d'un ruisseau. Depuis six mille ans, l'Océan fouclle donc la Bretagne de ses orages, de ses vagues et de ses colères ; depuis six mille ans, il la mord à toute heure, à toute minute, à toute seconde , et il ne la mord jamais sans en emporter un morceau. Là où vous voyez des échancrures, là où la mer forme des golfes, des baies, il y avait autrefois des forêts, des arbres, des hommes ; et si. vous aventurant aujourd'hui sur le sommet des pics côtiers , vous vous penche/: sur l'abime et le sondez du regard, vous verrez à travers les flots, ainsi que dans un rêve, des troncs d'arbres que le reflux a roulés jusque-là et qu'il a ensevelis sous le sable. Qui triomphera dans ce duel séculaire? Sera-ce la vague insatiable et furieuse? Sera-ce le sol immobile et résolu? Nul ne le sait. En attendant,

la vieille terre bretonne pàlit à cette lutte, mais elle la soutient. Ses côtes sont nues , ariiles, dévastées ; la langue de la mer leur enlève, en les léchant, leurs chairs verdoyantes, comme la langue du tigre enlève la peau de sa victime. Elle rend en ballades à l'Océan les rumeurs dont il l'emplit : les rivages qu'il couvre d'écumes, elle les peuple de rêves, de souvenirs, de chroniques, de touchantes superstitions, de mystérieuses légendes. Elle a fini par comprendre les bourrasques, par expliquer les tempêtes, comme on comprend et comme on explique une langue étrangère. Elle a traduit le vent, elle l'a forcé de se faire poëte, et maintenant, familiarisée avec lui, elle trouve des modulations dans ses cris, des chants dans ses fureurs, des caresses dans ses étreintes.

Comprenez -vous maintenant que ce spectacle quotidien, poétique, gigantesque, ait donné à ceux qui y assistent ce caractère de feimelé, de courage et de dévouement (|ui distingue les enfants de la Bretagne? Un peuple à qui Dieu a donné un pareil exemple peut-il être autre chose qu'un grand peuple ?

Puis voyez quelle origine il lui a faite. Sept cents ans avant Jésus-Christ , une guerre éclate entre les Scythes et les Cimmériens, les Cimniériens dont l'histoire se perd comme une fable dans la nuageuse antiquité. Lg6 Cimméheus, dont parle Hérodote,

habitaient ces grandes plaines qui s'étendent entre la mer Caspienne et le Pont-Euxin, vaste plateau par lequel , douze cents ans plus tard , Attila descendra de la haute Asie.

Les Cimmériens sont vaincus. AuBosphore le torrent barbare se sépare : une portion s'écoule par l'Asie Mineure où elle trouve Troie détruite depuis trois cents ans. tandis que l'autre portion franchit le Dnieper et passe de l'orient à l'occident.

Ces Cimmériens, cinq cents ans après, ils s'appelleront les Cimbres. Or renouez un à un les chaînons brisés de la généalogie des peuples, les Cimbres, comme nous l'avons dit, ne seront autres que les Cimmériens, les Celtes ne seront autres que les Cimbres, les Bretons ne seront autres que les Celtes.

Ce seront donc les aïeux de ces Bretons qui arrêteront César, ces Cimbres qu'arrêtera Marins. Cent ans avant le Christ, ces géants, au regard sauvage, vont se heurter contre la fortune romaine. Qui les arrêtera, ceux que n'ont arrêtés ni les Pyrénées ni les Alpes ? Ce sont les aïeux des Bretons , ces hommes qui descendent liés l'un à l'autre, qui couchent sur leurs grands boucliers, qui comblent avec des forêts les rivières qui les séparent des Romains , qui demandent à Marius des nouvelles de leurs frères les Teutons, qui couvrent une li(>ue et demie de terrain; t|ui, enchaînés l'un à l'aulrcj

essayent comme un serpent d'étouffer leur ennemi dans leurs anneaux de fer. C'étaient leurs aïeules, ces femmes qui tuaient ellesmêmes les fuyards, dont les uns étaient leurs maris, les autres leurs pères ; qui étouffaient leurs enfants dans un embrassement mortel pour qu'ils ne fussent pas esclaves, et qui les jetaient sous les roues de leurs chars ou sous les pieds de leurs chevaux, et (jui , leurs maris morts, leurs enfants broyés , se pendaient avec des nœuds coulants aux cornes de leurs bœufs.

Mais les Romains n'en avaient pas fini avec les Cimbres. Après avoir combattu les maîtres, il leur fallut combattra les chiens ; ce fut un autre combat d'un jour, moins mortel pour eux, sans doute, mais aussi acharné que le premier.

Rien ne manque donc à la Bretagne pour faire à son sol et à ses habitants une poésie complète. De la réalité où elle est descendue aujourd'hui , elle passe au mystérieux , presque à l'impossible. D'où lui viennent, par exemple, ces pierres colossales qu'on appelle faussement des pierres druidiques? Qu'est-ce que ces peulvens, ces menhirs, ces dolmens, qui semblent des cailloux gigantesques délachés de Pélion et d'Ossa pendant la lutte des Titans contre le ciel? Quelle religion inconnue a senjé dans les bruyères de Cornouailles et dans les genêts du Morbihan ces monolithes énormes qui

semblent préexister à l'histoire de tous les temps , et dont ne parle l'histoire d'aucune époque, qui sont comme les spectres palpables et muets d'un peuple disparu ? Quels étaient les hommes qui remuaient de pareilles pierres, dites, vous qui les avez vues et qui avez pu comparer les trois mille obélisques de Karnac , d'Ardven et de Kerkouno à l'obélisque de Louqsor?

Aussi, quels honunes ont grandi à l'ombre de ces pierres, depuis Conan Meriadek , sous le bouclier duquel se réfugiaient les hermines de Bretagne, jusqu'à ce GcolTroy de Chateaubriand, qui semait le sien de fleurs de lis sans nombre ! QueU hommes que Heaumanoir, qui léguait pour cri de guérie à ses enfants : iBois ton sang. Beaumanoir ! !> que ce Duguesclin , que les fem~ mes de la Bretagne rachetaient cent mille écus d'or avec le lin de leurs quenouilles; que ce Clisson. que Craon ne pouvait tuer avec quinze blessures; (|ue ce Ilichemont, qui sauvait la France de compte à demi avec .leaiine d'Arc ; que ce Delanoue Bras de Fer, que Henri IV appelait un grand houune de guerre el un plus grand houune de bien ; que les Ruhan, qui, ne pouvant être rois, ne daignent point être princes et sont Kohan; que ces Duguay-Trouin, ces du Couëdic;el, dans leurs révolles mêmes, quels hommes que ces ïalhouct, ces Mont-Louis, ces Pontcalec, ces (^harelte, ces Cadoudal !

Il n'y a pas jusqu'à ce sire de Laval, ce Gilles de Retz, qui ne soient grands dans le criuie comme les autres dans la vertu.

■ Eh bien, c'est au milieu de cette Bretagne j>oétique, c'est dans la patrie de ces hommes que nous venons de nommer, c'est non loin de cette plaine d'Auray, encore ensanglantée par la bataille qui avait coûte la vie à Charles de Blois, un œil à Clisson, et la liberté à Duguesclin ; c'est, enfin, sur cette [)resqu'îledeQuiberon où, à défaut de sang, l'honneur anglais devait, trois cent soixantesept ans plus tard , couler par tous les pores , que nous allons conduire notre lecteur.

Vers la fin de l'année 1428, un cavalier, qu'une barque venait de déposer, lui et son cheval, au point de la presqu'île de Quiberon où se trouve aujourd'hui le fort Penthièvre, suivait tant bien que mal le chemin qui conduisait à Karnac.

Nous disons tant bien que mal, car ce chemin, assez diflicile à suivre même dans les jieaux jours du printemps et de l'été, avait, à l'époque de l'année où s'ouvre cette histoire, entièrement dis])aru sous la neige qui était tombée depuis deux jours, et qui (ondjàit encore à deux heures de l'aprèsmidi. Bien plus, sans la mer, qui venait battre, noire et mugissante, les deux rives qu'elle ronge, il eût quelque peu dévié de celte roule, au cenlrt; de laquelle il était

maintenu par la vue du double abîme que du haut de son cheval il dominait.

Au reste, rien ne promettait un changement de temps ; au contraire, le ciel, de la même couleur que le sol, semblait à l'horizon, — et cet horizon c'étaient les côtes de la Bretagne, — semblait à l'horizon se rcunir sans obstacle à lui et devoir étouffer ceux qui seraient assez imprudents pour se hasarder jusqu'à ce point de jonction.

Tout cela ressemblait plutôt à un rêve qu'à un pays.

Il est vrai qu'au fur et à mesure que le voyageur approchait des côtes, le pays devenait possible. Le rêve se changeait en réalité, mais en une réalité bien autrement triste qu'un rêve : la plaine déserte , d'une blancheur fatigante pour les yeux, était tachée çà et là de touffes sombres , qui n'étaient autres que des" buissons de genêts dévastés par l'hiver, et sous lesquels le vent qui les secouait sans cesse ne permettait pas à la neige de séjourner. De temps en temps, quelques arbres furtifs heurtaient leurs branches desséchées et hâtaient, par le bruit qu'elles faisaient, le vol de quelques bandes de corbeaux, lesquels rayaient de leur vol noir ce tapis et ce plafond blancs, tandis que l'œil perdait vite le gocland au vol silencieux, qui répond par un cri plaintif à cette réclamation éternelle des femmes et des lilles des maisons bretonnes :

Goi^lands ! goélands !

Reniicz-nous nos maris, rendez-nous nos enfants !

Cependant , à travers celte neige fine comme une pluie d'aulomne, notre voyageur avançait toujours, enveloppé dans un vaste manteau , la tète couverte d'un chaperon de laine bleue. l)aissée en avant comme pour fendre la bise, et parlant de temps en temps à sa monliire, sans doute pour utiliser sa voix et ne pas donner à sa langue le temps de geler dans sa bouche. De dix minutes en dix minutes il relevait le nez. regardait si quelque chose apparaissait à l'horizon. Mais pas de ville. i)as de maison, pas de chaumière : toujours, toujours la même limite blanche se renouvelant avec une désespérante uniformité !

A chaque inspection nouvelle, le voyageur reprenait courage, et le cheval recevait deux coups d'éperon.

Enfin , vers trois heures de l'après-midi, et comme il relevait la tète pour la vingtième fois peut-être, il lui sembla voir se découper entre celte double nappe grise la silhouette d'un village. Le cheval lui-même vit sans doute, ou plutôt sentit ce que croyait voir le maître, car il passa du trot ordinaire au trot allongé, et bientôt notre vovayeur put distinguer les fenêtres des maisons se dêlaciiant en noir et la fumée des cheminées montant en colonnes bleuâtres au milieu des blancs flocons de neige.

Après une course de deux lieues, à partir

de l'endroit où la barque l'avait déposé, notre cavalier arrivait enfin an bourg de Karnac.

Si ce cavalier avait de l'amour-propre, certes cet amour-propre di'.t èlre froissé en voyant le peu d'effet que son passage dans les rues produisait parmi les habitants du village; il est vrai qu'enveloppé comme il l'était dans un manteau qui. vers la partie supérieure, montait jusqu'à ses yeux.etqui. vers la partie inférieure, descendait jusqu'à ses éperons, l'inconnu, qui pouvait tout aussi l>ien être un vilain qu'ur. noble, un marchand qu'un capitaine, ne pouvait inspirer qu'une bien méiîiocre curiosité.

Ce fut au milieu de celte insouciance générale qu'il arriva jusqu'à la place publique.

Là, il s'arrêta.

D'abord, il leva et secoua la tète pour faire tomber des plis de son chaperon la neige qui s'y était amassée ; et à ce premier mouvement, les deux ou trois conuuères qui avaient entie-baillé leurs portes outiréleurs rideaux, pour voir le cavalivr qui venait île faii-e halle au centre de la localité, purent rceonnaiire un beau jeune hounnede vingtdeuv à vingt-trois ans, à la lèvre et au menton ombragés d'un léger duvet, avec de beaux yeux bleus, des joues fraîches et arrondies, et celte chevelure iMonde à hupielle la IJretagne reconnaît un fils, le Dreton un compatriote.

rais bientôt l'examen put être poussé plus loin, car le cavalier, qui avait commencé par dégager sa tète des plis de son manteau, dépouilla le manteau lui-même, et apparut aux yeux de (juelques habitants de Karnac, qui lui avaient fait l'honneur de s'occuper de lui, dans toute la splendeur de son costume.

Ce costume était un tabard de héraut d'armes , l)Ieu comme le chaperon ; seulement le chaperon était en laine et le tabard en velours; au milieu de la poitrine brillait l'écusson de Bretagne : d'argent, semé d'hermines de sable.

Le reste de son costume se composait d'une culotte de drap sang de bœuf, de grandes bottes de cuir noir montant jusqu'au milieu des cuisses, d'une large épée dont le ceinturon lui serrait les flancs, et d'un cor d'argent suspendu en sautoir.

Le jeune homme, après avoir déposé son manteau sur le d(;vant de la selle, prit son cor, le porta à sa bouche et en tira ce que l'on appelait le son d'appel.

Ce son , poussé par le souffle d'une poiti'ine vigoureuse, dut retentir par tout le village, car toutes les portes à la portée de la vue du héraut s'ouvrirent à la fois, et chacun s'empressanl de sortir de sa maison accourut faire cercle autour du sonneur. A'otie amour de la vérité nous force d'avouer que ce furent les femmes et ks tilles

qui arrivèrent les premières ; les hommes venaient ensuite.

Mais comme les distances n'étaient pas les mêmes pour les habitants du bourg, et que les plus éloignés pouvaient ne pas avoir entendu l'appel, le héraut rapprocha le cor une seconde fois de sa bouche, et une seconde fois sonna avec une vigueur que lui eût enviée Roland à Roncevaux.

Au second appel, on vit accourir de tous côtés hommes et enfants ; un cercle respectable commença à se former autour du cavalier.

Enfin le cor, comme par acquit de conscience, fit entendre un troisième appel, et comme tout le village paraissait être rassemblé autour de lui, notre héraut tira de sa poitrine un parchemin et lut, d'une voix pleine, sonore et intelligible, le cri suivant :

« Gens et manants de la chàtellenie et du bourg de Karnac, oyez ce que monseigneur vous mande et fait savoir par moi, Bretagne, son héraut d'armes éciiyer. Oyez !

<; Arlhus troisième du nom, de la noble lignée royale et ducale de Bretagne, comte de Richemont , seigneur de Parlhenay , connélable de France,

« Faisons savoir à nos vassaux et gens de nos lerres et de nos seigneuries, lesquels nous doivent servir de leurs corps, (ju'ils aient à se rendre en équipage de guerre sous

noire bannière seigneuriale, dans le délai de quarante jours, pour nous suivre à la guerre entreprise au profit du roi Charles septième, notre sire, conire l'ennemi de la fleur de lis. »

Après ce cri, ce fut à qui s'approcherait du héraut et le questionnerait. Son cheval se trouva littéralement envahi. Il n'y avait pas jusqu'aux enfants qui, charmés par le magnifique costume de velours, ne tirassent l'épée du cavalier et ne tentassent même de jouer de son cor.

Messire Bretagne était un brave jeune homme habitué à ces marques de curiosité qu'il faisait semblant de prendre pour des marques d'intérêt, afin que sa dignité y trouvât son compte; de sorte que ces façons familières, non-seulement ne lui déplaisaient en rien, mais l'amusaient presque. Le cheval seul paraissait ne pas les trouver convenables et piaffait d'impatience, ce qui forçait son maître, pour éviter tout malentendu entre la bête et les curieux, à le flatter continuellement de la main, tout en répondant aux mille questions qui lui étaient adressées, et que, du reste, il était tout naturel qu'on lui adressât.

Les femmes et les filles, enhardies par la jeunesse et la douce physionomie du héraut, s'étaient avancées, et coinintî parmi elles il y en a>uil de cluumajilcs, nousnous explique-

ronspeut-éfrepliis facilenienl la patience de l'envoyé du duc pour les jeunes gars qui lui grimpaient aux jambes et faisaient sonner ses éperons.

Comme pour lui donner un peu de répit, la neige, qui tombait depuis deux jours , cessa de tomber, et en regardant bien attentivement on eût peut-être aperçu nu rayon de soleil inquiet qui. filtrant à travers les nuages, se brisait sur les toits pointus du bourg.

— Ainsi, messire. disait un gros gaillard en caressant le cou fumant du cheval, vous dites que le comte de Richemont. le frère de notre bien-aimé duc Jean V. convoque ses braves chevaliers de Bretagne pour aller au secours du roi Charles VU?...

— Qui en a grand besoin, à ce qu'il paraît, répliqua une belle fille, laquelle s'apjtuyait au bras du paysan qui venait de parler.

— Hélas ! oui, ma belle enfant, fit le héraut. Mnh si Dieu nous prêle son aide, nous finirons peut-être bien, surtout avec le secours de nos bons Bretons, par chasser devant nous tout ce troupeau d'Anglais affames . véritables sauterelles que Satan nous envoie.

— Ainsi le roi de France...?

— Est à Chinon, niis enfajits, où il attend les troupes nécessaires pour forcer l'ennemi à lever le siège de sa bonne ville

d'Orléiins, qui tient toujours pour lui.

— El madame !a reine?...

— Elle prie Dieu pour le peuple d'abord, et pour son époux ensuite.

— Dunois,XainlrailIes,laHire, oùsatit-ils?

— Près du roi.

— Allons, allons, tout ira bien, dit un homme qui devait être le plus érudit du cercle, surtout...

Mais au moment de continuer sa phrase , cet homme hésita.

— Surtout...? reprit Bretagne en se penchant vers son interlocuteur.

— Surtout, continua celui-ci plus bas et confidentiellement, si le bon «renie du roi veut qu'il se débarrasse de la Trémouille , qui fait tant de mal à la royauté, et qu'il garde on ne sait pourquoi.

— Silence, ami, fit le héraut; ceci est l'affaire de mon maître et seigneur le comte Arthus de Richemont. C'est lui qui a donné la Trémouille au roi, c'est lui qui le lui reprendra s'il y a lieu , comme il lui a repris le sire de Giac qu'il lui avait donné.

Et comme il n'était pas au bout de sa route, le héraut se disposa à repartir; puis il aimait peut-être autant ne pas parler devant toute cette populace des intérêts secrets du roi.

— Encore quelques instants, messire! lui cria-t-on de différentes parts, vous ne nous avez pas tout dit.

— te -

— Demandez, mes amis, demandez; que voulez-vous savoir encore?

— Comment se porte le duc Jean?

— A merveille.

— Il est toujours à Rennes?

Bretagne fit signe que oui.

— Et le comte Arthus?...

— Reste à Parthenay , qui est le lieu où doivent se rendre les braves gentilshommes qui répondront à son appel. Et sur ce, bonnes gens, que Dieu vous garde ! Moi, je vous quitte.

En disant cela, Bretagne, qui venait d'entendre sonner quatre heures, toucha légèrement les flancs de son cheval du bout de ses éperons. L'animal, qui n'attendait que celte permission de se débarrasser de ses voisins importuns, secoua la tète, piétina , fit entendre un hennissement, et les gamins effrayés s'enfuirent. Chacun s'éloigna pour faire place au héraut qui venait de remeltre son manteau, et qui, après un dernier salut fait au\ hommes et un dernier sourire adressé aux filles, s'éloigna aussi rapidement que cela était possible sans faire d'accidents au milieu de celte foule ébahie qui l'accompagna do quelques souhaits encore, et qui, se divisant après son départ en plusieurs groupes, continua de causer sur la place des nouvelles (pie Bretagne venait d';qiporUM'.

JLa ptahte.

Bretagne traversa le bourg, ce qui fut vite fait, et, prenant la route qui succédait aux dernières maisons, il se tint compagnie à lui-même en se chantant le premier couplet de la ballade suivante, que tout le monde chantait à cette époque :

De Saint-Mnio jusqu'à Guérande, Fille pclite, fille grande, En chantant filez votre lin

Afin Que dans les marchés on vende De quoi fournir un tonneau plein

P'or fin Au fils d'Edouard, pour qu'il nous rende

Enfin Noire cher sire DuRuesclin.

— Allons, Burgo, allons, mon ami, fît Bretagne en s'adressant à son cheval, et passant des vers à la prose, nous avons perdu du temps; la nuit vienl, dépéclionsnous. IS'ous avons encore loin d'ici au chù-

teau, et voici un vent froid qui pourrait bien nous ramener la neige.

Biirgo doubla son allure, et son maître , que la iKtlle qu'il venait de faire avait refroidi, éprouvant le besoin de se réchauffer, entama le second couplet en l'accompagnant d'un mouvement de jambes destiné à rétablir la circulation du sang, presque interrompue dans la partie inférieure :

Car ce sii'c est un vaillanl homme, Dont le pape chassé de Rome A béni du haut d'Avignon

Le nom, Quand celui que Bertrand on nomme Poussait son étendard breton

Au front Du Sarrasin, pour montrer comme

On fond Sur les méchants quand on est bon.

Arrivé à la fin du second couplet, Bretagne, au lieu de commencer le troisième, se contenta d'en fredonner l'air, soit qu'il eiit oublié les paroles de cette longue complainte, soit qit'il etït reconnu que cette distraction qu'il avait voulu se donner ne le distrayait pas suffisamment.

Il faut dire aussi qu'il était arrivé à un endroit oii la route se bifurquait, circonstance qu'il n'avait pas prévue et qui l'embarrassait fort, car il se demandait laquelle de ces deux voies il lui fallait prendre pour se rendre où il voulait aller. Ajoutez à cela

que le jour diminuait (le plus en plus. Bretagne arrcla son cheval en regrettant de ne pas avoir demandé son chemin à Karnac.

cl il allait peut-être revenir au village le demander plutôt que de courir la chance de prendre le mauvais chemin, quand il lui sembla que quelque chose trouait l'Iiorizon. Il fixa ce point, et ayant cru remarquer que ce point se mouvait dans sa direction, il marcha vers lui avec l'espérance que si cet être était un être humain, il le tirerait de la perplexité où il était.

Le point grossissait en se détaillant, et le cavalier resta convaincu, à n'en pouvoir douter, que c'était un homme et même un homme à cheval qui venait de son côté. Burgo gagna à cette conviction deux coups d'éperon destinés à le faire avancer aussi vite que possible sur ce terrain dont la neige avait fait un terrain mouvant.

C'était un honmie, en effet, qui parcourait dans le sensoj)posé la même route que notre héraut, et quelques instants après, celui-ci arrêtait sa monture devant le nouveau venu, lequel faisait faire halle aussi au bidet breton sur lequel il était monté.

— Dites donc, l'ami, lit Bretagne au paysan qui le saluait, laquelle de ces deux routes mène au château de Karnac?

— Au château de Karnac, messire? vous en êtes loin encore , mais la route où nous sommes voub y conduira.

— Merci.

Bretagne s'apprêta à partir.

— Vous allez au château de Karnac? reprit le paysan en lui faisant signe qu'il avait quelque chose à lui dire.

— Oui.

— Il faut que vous y soyez aujourd'hui ?

— Aujourd'hui même... Pourquoi me demandez-vous cela?

— Parce que, si j'étais à votre place , messire, je remettrais ma route à demain.

— Et la cause...?

— Serait que daiis une heure il fera nuit noire et que vous serez à peine en vue de la plaine de Karnac, qu'il vous faut traverser pour aller au château. Or, c'est une plaine ([u'il vaut mieux traverser le jour que la nuit, et qu'il vaut mieux no pas traverser du tout, quand on peut.

— Vraiment! Et que se passe-t-il donc dans la plaine de Karnac?

— Il se passe que ces grandes pierres qui la peuplent sont vouées au diable, j'en ai peur, et que de minuit au jour elles se mettent à danser avec les mauvais esprits qui s'y promènent. Vous riez, messire 5 vous avez tort.

— Je ne crois pas aux mauvais esprits. Le paysan regarda d'un air étonné celui

(]ui lui parlait do la soite.

— Tant mieux pour ^ous! ropiil-il; mais

si vous ne croyez pas aux esprits, vous croyez peul-èfre aux loups?

— Certes ; attendu que j'ai rencontré de ceux-ci , tandis que je n'ai pas encore vu de ceux-là.

— Eh bien ! messire, attendez-vous à en rencontrer encore.

— Dans la plaine de Karnac?

— Justement.

— Diai)le ! voilà qui est plus sérieux ; et d'où viemaent-ils?

— Du bois d'Auray, sans doute. Je vous le répète, messire, vous ferez mieux de revenir sur vos pas. A Karnac, nous trouverons une bonne chaumière qui est Ja mienne, une bonne soupe qui m'attend , un bon feu de hêtre près duquel nous causerons jusqu'à neuf heures, et un bon lit où vous dormirez jusqu'à demain. A l'aurore, si vous êtes pressé, vous vous mettrez en route.

— Merci, mon ami; mais je me suis promis d'arriver ce soir au château de Karnac, et j'y arriverai.

— Dieu vous conduise, messire ; mais dites-moi votre nom, et si en revenant d'Auray je trouve voire cadavre quelque peu dévoré sur mon chemin, je vous promets de vous reconnaître, de faire graver votre nom sur votre tombe, et de faire savoir votre mort à votre mère si Dieu vous l'a conservée.

— Je me nomme Rretaiçne, répondit notre

ami en souriant, je suis le héraut du comte Arthus de Richcmont ; mais je vous dis cela pour que vous vous adressiez à moi, si jamais vous avez besoin de demander quelque chose à mon maître, et non dans la crainte que les loups ne me dévorent et que je ne reste sans sépulture. Je ne vous en remercie pas moins de l'intention ; mais, Dieu merci, j'ai chassé d'autre gibier que celui-là, et je ne reculerai pas devant les loups du Karnac.

— A votre aise , messire ; vous me permettrez cependant de vous donner un dernier conseil ?

— Dites.

— Avant d'entrer dans la plaine, failes le sione de la croix, et une fois entré. Iraversez-la au pas. Les loups vous suivront peutêtre, mais ils ne vous attaqueront pas. Ils n'attaquent que ceux qui fuient ou qui tombent.

— Merci du conseil, l'ami : que Dieu vous conduise!

— Même souhait de ma part, messire.

lîrelagne et le paysan se séparèrent, l'un

se courbant sur son cheval impatient et reprenant une allure rapide, l'autre se laissant ballotter comme un sac de farine par le trot sec de son bidet.

Comme nous l'avons dit, le jour baissait sensiblement, et la terre ne semblait plus éclairée que par le reflet de la neige. Le froid devenait plus vif, la solitude plus

triste encore. Bretagne essaya de reprendre sa chanson, mais rien de ce qui l'entourait ne le portait à chanter, et ce fut muet et silencieux qu'il continua son chemin, se contentant de faire de temps à autre des appels de langue à Bur-^o.

Le paysan s'était effacé dans l'horizon (|ue Bretagne venait de quitter; rien de vivant ne troublait plus le calme solennel de cette étendue pâle et sombre comme un immense linceul jeté sur des moris après une bataille.

Cependant un vaste bruissement se mêlait au vent, c'était l'haleine puissante de la mer dont le flot venait, en se lamentant, mourir à quelques lieues de là sur les rochers de la côte.

Brelaarne marcha une grande heure, ainsi que le paysan le lui avait annoncé; après quoi il crut distinguer à l'un des rayons nocturnes qui viennent on ne sait d'où, car ils ne tombent ni de la lune, ni des étoiles cachées, il crut distingiu^-, disons-nous, les ombres giganlesques des [)ierres de Karnac.

Notre héraut était brave, nous le savons, mais il était Breton, c'est-à-dire superstitieux, et lorsqu'il se trouva en présence de cette armée de monolithes, debout comme des soldats à leur poste, il se rappela le conseil du paysan, arrêta Burgo et se signa.

Puis il essaya de sonder les profondeurs

- aide la plaine celtique ; mais autant eût valu essayer de sonder les entrailles de la terre à pareille heure et par un pareil temps. La forêt aux troncs de granit ne révélait rien de ses poétiques mystères.

Il entra en mettant son cheval au pas et en s'orientant de son mieux dans ce cimetière de deux lieues, couvert en ce moment de trois pouces de neige intacte. 11 regardait avec un sentiment de superstitieuse admi* ration ces pieries titaniques coiffées d'herbes et de mousse qui arrêtaient le vent dans sa marche, et qui, le forçant de courir de l'une à l'autre, lui donnaient une mélodie sauvage, car à chaque obstacle qu'il rencontrait, il rugissait plus fort. Il cherchait à traverser ces bourrasques , à se rendre compte du moindre cri qui eût pu s'y mêler et le prévenir de l'approche de l'ennemi. 3Iais rien ne s'y mêlait que la voix de la mer, cette a aste poitrine par laquelle on dirait que le monde respire. Burgo ne cachait pas ses impressions, lui ; comme s'il eût entendu la ])rédiclion du paysan et comme s'il eût pressenli qu'elle allait se réaliser, il tendait les oreilles et s'arrêtait. Bretagne l'appelait de son nom, le flattait de la main , et la bête, enhardie par cette double caresse, reprenait sa marche au milieu de celle plaine aux fantômes immobiles.

Cependant le héraut avait gagné du terrain et avait laissé déjà derrière lui une

honne partie de la plaine, à laquelle il commençait à s'habituer parfaitement. Le ciel s'était un peu dégagé. La lune montrait, à travers des nuages couleur de cendre et d'ardoise, un coin de son front blanc, et l'relagne profitait de ces apparitions qui éclairaient l'épaisseur de la plaine pour s'assurer que les craintes du paysan étaient de la i)ure imagination. Rien, en effet, n'avait mine de loup; et trouvant fort ridicule de marcher au pas pour éviter des animaux qui n'existaient point, Bretagne, qui était sur d'être bien accueilli au château de Karnac, et qui avait hâte d'y arriver, regarda une dernière fois autour de lui ; et ne voyant rien que les ombres des grandes pierres que la lune décalquait sur la neige, il enfonça ses éperons dans le ventre de 13urgo, qui partit à fond de train à travers ce dédale d'ossements formidables.

Cette course rapide, qui ressemblait assez à la course fantastique d'un chevalier de ballade, dura dix minutes; mais tout à coup Burgo s'arrêta court, comme s'il fût devenu pierre aussi , aspira l'air avec ses naseaux , tourna la tête à droite, et, tout frissonnant, recula au lieu d'avancer.

Cela devenait sérieux.

Burgo tournait toujours la tétc à droite, comme si son regard eût été rivé à cette direction. Alors Bretagne, tirant sou mouchoir de sa poche, fit ce que font les pica-

dores quand ils ne veulent pas que le cheval voie le taureau qu'ils vont combattre ; il se coucha sur le cou de Burgo et lui banda les yeux ; ranimai, rassuré, fil quelques pas.

Pendant ce temps, le cavalier s'assurait que son épée était toujours là, et passait les rênes dans sa main gauche, de façon à pouvoir, le moment venu, se servir facilement de sa main droite, et il fouilla du regard les ruelles que les pierres faisaient autour de lui.

C'est alors qu'il lui sembla qu'un objet se remuait dans l'ombre. Il riva son regard à cet objet, et il distingua dans l'obscurité deux yeux ardents , fauves , étincelants comme deux escarboucles, et qui se rapprochaient lentement, comme si l'animal auquel ils appartenaient eût rampé et non marché.

Pres(jue en même temps un de ces hurlemenls qui semblent faits exprès pour la nuit s'éleva dans la plaine, et Burgo tressaillit. Le hurlement venait de la gauche; Bretagne, tournant la tête de ce côté, y vil ce qu'il venait déjà de voir à sa droite ; seulement au lieu de deux yeux il en distingua quatre, el d'autres luu'lements partis de différents points de la plaine répondirent au })remier et conunencèrent à se rapprocher.

Burgo était épouvanté; il n'avait pas sur tout le cor[)S un poil sec; il frissonnait el répondait à ces cris noclurnes par des heum-

pements d<3 peur. Bretagne ne gagnait donc rien à ce qne son cheval ne vit plus, puisque l'ouïe, l'odorat remplaçaient les yeiix. A qnel((ues bonds nerveux que fit Ikirgo, il comprit (jn'il allait avoir sa terreur à combattre; et dénouant le mouchoir qui lui couvrait la vue. il rassembla son cheval, serra les genoux, et lui mit les ('-perons près du ventre pour le tenir au pas, ce qui n'allait pas être facile.

En elTet. le cheval ne voyait qu'une chose, le danger, et ne comprenait qu'un moyen de l'éviter, Ja fuite. Rongeant le frein qui le retenait, sa bouche blanchissait d'écume; et bondissant sur lui-même pour échapper à la main vigoureuse qui le maintenait, il essayait de se débarrasser de son cavalier et de se faire libre. Mais Bretagne était de ces cavaliers dont on \\e se débarrasse pas ainsi; et, ferme comme un écuyer de bronze, il se maintenait au pas sans perdre de vue les loups qui. pareils à des spectres, glissaient sans bruit, l'œil fixé sur leur proie.

(-'eût été un spectacle curieux qu£ celui de ce cheval qui voulait fuir, et de son cavalier qui ne le voulait pas, au milieu de cette plaine Idanche, au sein de cette obsciiriléquc trouaient seulement les yeux en feu des fauves animaux.

Et la lutte était pour l'homme plus difficile (lu'on ne le croit peut-être; la frayeur doublait les forces du cheval, cl le froid di-

minuait celles du cavalier. Les efforts que faisait Burgo étaient inouïs; il avait la bouche en sang, et toutes les évolutions qu'il faisait ne servaient qu'à la lui meurtrir davantage.

Bretagne était muet comme une statue.

Seulement, ses jeux l'avertissaient de tout comme des sentinelles exercées.

Cependant, Burgo était vigoureux, et deux ou trois fois, les secousses qu'il avait données avaient fait céder le bras de fer du héraut. Ce succès l'avait enhardi, et il avait gagné à la main. Comme s'ils eussent été liés à lui par des fils invisibles, chaque fois que le cheval avait gagné de vitesse, les loups s'étaient rapprochés plus vite, se remettant au pas lorsque Buigo avait été forcé de s'j' remettre lui-même. Bretagne commençait à chercher s'il n'apercevait pas les tourelles du château de Karnac, car il sentait que si la lutte avec son cheval devait se continuer longtemps encore, il (inirait par être vaincu. Il avait les bras brisés ; l'animal avait pris un point d'appui sur le mors, et baissant la tête aussi bas que possible, il lirait les rênes de toutes ses forces.

Le héraut se disait que dès qu'il apercevraitune lumiêreouunmur,il profiteraitde l'impatience de son cheval et le lancerait à toute l)ride dans celte direction, convaincu que, si ra|)i(k's qu'ils fussent, les loups ne pourraient le rejoindre, quand après l'avoir

contenu si longtemps, il enfoncerait ses éperons dans le ventre de Burgo et lui rendrait complètement la main.

Les luirlements continuaient en se rapprochant petit à petit ; on eût dit que les sinistres bétes s'entendaient de loin pour une commune attaque. Ainsi le pensait Bretagne du moins, car ayant cru voir environ à une distance de cinq cents pas une lumière briller par-dessus les pierres de la plaine, il se courba sur sa monture, lui lâcha les rênes, et lui appliquant deux vigoureux coups d'éperon, il cria-:

— Allons, Burgo 1

Et le cheval partit comme une flèche.

Alors, des quatre coins de la plaine sortirent les loups qui semblaient n'attendre que ce signal, et commença une course d'autant plus effrayante qu'à chaque instant Bretagne courait la chance que Burgo s'abattît et lui brisât la tête contre une pierre, ou qu'en frôlant une de ces tombes de granit, il lui fracassât la jambe ou le bras.

Bretagne avait mal calculé. Les loups gagnaient du terrain, et dans un regard rapide qu'il jeta autour de lui, il s'aperçut qu'ils n'étaient pas à plus de vingt pas, et que dans deux minutes ce seraient eux qui auraient de l'avance sur lui.

A tout hasard Bretagne prit son cor et en tira trois sons désespérés que l'écho répéta de dislance eu ilistance, comme s'il eût été

étonné qu'on le réveillât pendant la nuit et que l'on troublai la solitude séculaire de la plaine.

En nième temps notre héraut tira sa large épée et se prépara au combat, tout en recommandant son àme à Dieu.

Il était temps. A peine avait-il tiré sou épée du fourreau qu'un loup sauta à la goige du cheval, tandis qu'un autre lui sau-tait en croupe.

Burgo iit un bond de dix pieds comme on croirait un tigre seul capable de le faire ; il envoya une ruade si vigoureuse qu'il brisa la léte de l'animal qui l'attaquait par derrière. Mais la pauvre bête glissa dans un second élan et s'abattit.

Bretagne avait prévu cela, il avait quille les étriers, et tomba sur ses pieds prêt à la défense.

En un instant il fit son plan de bataille.

Mainlenant entre ses jambes Burgo, qui faisait des efforts inutiles pour se relever; il s'en servit connue d'un rempart. C'était à une véritable armée qu'il avait alTaire, armée qui l'attaquait de tous les côtés, par devant, par derrière, à droite et à gauche. Chaque fois qu'un loup se présentait en face, Bretagne, qui tenait les rênes de son cheval tendues à lui briser la mâchoire, forçait le lualheureux Burgo à relever la tète, et c'était lui ([ui recevait l'assaut. Pendant ce temps l'épée du héraut frappait sans se casser, et

ne frappait jamais en vain. Le combat était silencieux. Par moments, cependant, Burgo poussait un gémissement de douleur qui faisait peine à son maître; mais c'était l'instant de se défendre et non de s'apitoyer. Le manteau du cavalier, son labard étaient en pièces, son cheval en sang; cela ressemblait plutôt à une ballade qu'à une réalité, et ce combat nocturne et mjstérieux, qui n'avait d'autres témoins que les pierres muettes, ce combat dont Bretagne ne pressentait pas la fin, était magnifiquement terrible.

Le héraut voyait de près les yeux avides et les dents acérées des loups; mais ceux-ci, à qui le cheval semblait une proie plus facile, s'attaquaient plus volontiers à lui qu'à son maître. Ce dernier y gagnait du répit; cependant il avait fort à faire, car il fallait son habitude de manier l'épée pour tenir si longtemps. A mesure (ju'il blessait un loup, un autre surgissait; il en avait peut-être autour de lui une vingtaine sur lesquels trois ou quatre seulement étaient hors de combat.

Le pauvre Burgo se défendait toujours.

Bretagne se sentit attaqué à gauche, et la morsure fut si douloureuse qu'il poussa un cri. Il lâcha alors les rênes (ju'il tenait, et saisissant une i>etitc dague, il la plongea de la main gauche cl jusqu'à la garde dans le cou de l'animal, qui lâcha prise et cou-

vrit de sang le tabard de velours bleu.

Ce fut alors que Bretagne fut beau : sa dague d'une main et son épée de l'autre, les rênes de son cheval passées autour de son corps, et son corps penché en arrière pour maintenir à Kurgo la tête haute et se conserver ce bouclier vivant, les cuisses, les bras et le visage ensanglantés, il frappait comme il eût pu faire dans une mêlée.

Tout à coup il se sentit étrangler et tirer en arrière. Le loup qui l'attaquait ainsi lui enfonçait les dents dans la gorge et lui labourait les épaules à coups de griffe ; l'attraction fut si forte que les rênes qu'il avait passées autour de ses reins se brisèrent et que Burgo, se sentant libre et se relevant d'un seul bond , courut dans la plaine en laissant derrière lui une meute rugissante de loups.

Au bout de quelques pas, le cheval affaibli fut couvert par ceux qui le poursuivaient comme un rocher par la marée montante, et, malgré un dernier effort, il roula sur le dos, battant inutilement l'air de ses pieds.

Quant à Bretagne à qui les rênes, en se brisant, avaient fait perdre son point d'appui, et que son cheval, en se relevant, avait envoyé rouler à dix pas de là, il comprit que tout était fini pour lui, et qu'une fois à terre il n'y aurait plus de défense i)ossible. .Au moment où il se disait cela, sa tête heurlail

le sol, et le ]oup, voyant son ennemi renversé, le lâchait, revenait l'allaqucr de face, et se jetait sur lui.

Au Miéiue instant Bretagne entendit une voix ([ui lui dit : » IS'e bougez pas! » Quelque ciiose siflla à ses oreilles, et comme par enchantement le loup lâchait prise et roulait à son côlé en poussant un rugissement d'agonie.

11 sembla à notre héraut qu'on lui ôfait le monde tic dessus la poitrine, et il se releva sur ses genoux, cherchant d'où lui venait ce secours inespéré. Alors il vit sur un petit cheval blanc, dont la couleur se confondait tellement avec la neige que celui qui le montait semblait ne reposer sur rien, un hoiunie qui de ce combat paraissait plutôt faire un jeu qu'une lutte sérieuse, et qui tenait à la main un petit arc de fer, avec le quel il venait de tirer la flèche qui avait sauvé récuyer du comte. Ce cavalier inattendu maniait son petit cheval avec une telle habileté, que celui-ci, bondissant comme un chat-tigre, sautait par-dessus les loups qui l'attaquaient avec une légènité inconcevable, pendant que son maître, qui avait l'air de ne le guider qu'avec l'éperon , tenait les rênes dans les dents, assurait une flèche sur son arc, tendait l'arc, lançait le Irait, et tuait l'animal qu'il avait visé : tout cela en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire.

Bretagne se frottait les yeux, croyant qu'il rêvait.

Pendant qu'il regardait cet habile tueur de loups, qui était venu par la droite, il enlendit un grand bruit à gauche, et il vil courir vers le lieu du combat une ombre étrange et qu'il ne s'expliqua point tout d'abord. 3Iais l'ombre se rapprocha rapidement, et il put distinguer ce qu'elle était.

C'était un homme d'une stature herculéenne, qui accourait escorté de deux énormes chiens trapus, à la face aplatie, et qu'il retenait chacun d'une main, ce qui exigeait une force énorme, car les bêtes tendaient le cou à emporter les bras de leur gardien.

Trois loups se détachèrent du groupe au milieu duquel sautait le cheval blanc, et coururent à ce nouvel ennemi.

Alors celui-ci s'arrêta, les attendit, et quand ils furent à trois pas, avec une précision merveilleuse de mouvement, il lâcha les deux molosses, qui se ruèrent chacun sur un, loup, tandis qu'il se précipitait sur le troisième, le prenait dans ses bras et roulait dans la neige avec lui.

Bretagne, qui d'acteur était devenu spectateur du combat, jugea que le moment était venu d'aller secourir celui qui le secourait, et, saisissant son épée, il courut vers cet homme qui avait une si éliange façon de cond)attre le loup.

Mais c'était inutile : comme il l'aisail le

premier pas, il le vit se relever, et prenant l'animal mort par la peau du cou eonuue un chasseur prend un lièvre, le jeter à quatre pas de lui.

Quant aux deux chiens, ils revenaient auprès de leur maître en se passant la langue sur la gueule comme des chiens satisfaits. Leurs deux adversaires étaient étranglés. Ils regardèrent s'il y avait encore quelque chose à faire, mais ne voyant plus rien, ils se couchèrent aux pieds de leur maiire qu'ils léchèrent sans doute pour le remercier du plaisir qu'ils avaient eu et qu'ils lui devaient. Pendant ce temps l'honmie au cheval blanc avait rejoint son compagnon, et voyant le loup que celui-ci venait d'étouffei*, il s'était écrié :

— Bravo ! Tristan .

Cette scène inouïe connnença à s'éclairer (ont à coup.

Bretagne jeta les yeux du côté d'où venait la lumière, et il vit se dessiner au loin, sous la pointe ogivale et sombre du château de Karnac, les ombres des serviteurs élevant des torches au-dessus de leurs tètes et cherchant évidemment le lieu du combat pour s'y rendre.

Ces hommes accoururent aussitôt, faisant fuir devant eux les loups qui venaient d'achever le malheureux Burgo, qu'agitaient encore les derniers tressaillements de l'agouie. La lueur rougeàtie de leurs torches

nnîlait sur la neige des ombres monvanlep aux oml)res immobiles des monuments éditiques.

tjv châfeatt de WLatttac.

Quelques instants après la scène que nous venons de raconter, les serviteurs du château de Karnac, qu'on avait vus apparaître si à propos au seuil du vieux manoir, se trouvaient sur le lieu même du combat, et l'on pouvait, à la lueur des torches qu'ils portaient, examiner le champ de bataille, ce qui n'était pas tout à fait sans intérêt, surtout pour les spectateurs sauvages et primitifs qu'on voyait se mouvoir sur ce théâtre digne d'eux.

En elïet, sur une terre piélinée par les chevaux, les loups et les hommes et où la terre, la neige et le sang étaient devenus, en se mêlant, une boue glissante, gisaient huit ou dix loups éventrés, dont deux ou trois hurlaient encore, relevant la tète et essayant de fuir la lumière qui blessait leurs yeux habitués à la nuit.

Au milieu du champ de bataille, Bretagne était debout l'épéeà la main, mal sur d'être

délivré de ses fauves antagonistes. Son chaperon et son manteau étaient tombés, de sorte que l'on pouvait voir le sang ruisseler de ses joues, et les déchirures profondes qu'avait supportées son tabard.

A sa droite, le jeune homme à l'arc de fer, sur son cheval redevenu immobile, considérait ce spectacle en souriant et comme un homme habitué à de pareilles luttes, tandis qu'à sa gauche le jeune homme aux cheveux roux, appuyé contre une de ces pierres que nous avons décrites, caressait la tête énorme d'un de ses chiens, et que l'autre, envieux de ses caresses, essayait d'attirer à son tour raltenlion de son maitre en se frottant contre ses genoux.

Bretagne vit tout de suite qu'entre ces deux hommes, !e cavalier à l'arc de fer était le plus considérable.

Il marcha vers lui.

— Votre Seigneurie voudra-t-elle bien Dï'apprendrc son nom, dit-il, afin que je n'oublie jamais celui auquel je dois la vie?

— Je me nomme le comte Olivier de Karnac, répondit avec un gracieux mouvement de tête celui au(juel le héraut s'adressait, et au lieu de recevoir des actions de grâces, c'est moi qui vous remercie de l'occasion que vous m'avez offerte de venir en aide à un homme qui, autant que j'en puis juger, appartient à la maison de mou noble seigneur le comte de Richemont.

Ces paroles avaient été dites d'une voix si douce et si peu en harmonie avec le courage que venait de déployer l'habile cavalier, que Bretagne le regarda à deux fois pour sassurer si celui qui lui parlait était bien un homme et non une femme, et si cet homme était bien le même qui. semblable à Persée montant la chimère, luaitles monstres an vol de son cheval ; mais en voyant de quelle douceur était empreint le visage ducomte,il s'expliqua ladouceur de savoix.

— Alors, monseigneur, si vous êtes le corate de Karnac, c'était à votre château que je me rendais, porteur que je suis d'une lettre que monseigneur Arthus m'a chargé devons rendre. Je me nomme Bretagne; j'ai l'honneur de lui appartenir comme héraut d'armes, et sans Votre Seigneurie, j'étais forcé de manquer à mon devoir, car j'étais mort!

— Ne parlons pas de cela, messire; c'est à moi que j'ai rendu service, et non à vous, puisque vous m'apportez une lettre du connétable...

Bretagne lit un mouvement pour chercher la missive; mais, de son côté, le jeune comie l'arrùl.'» d'un geste.

— Lettre, continua-t-il, que vous me remellrcz tout à l'heure, quand nous scions de retour au château, où le souper nous alteud... sou[>er, ajouta-t-il en souriant, (jui no sera pas dédaigne par vous, je l'espère,

après la besogne que vous avez faite et l'exercice que vous avez pris.

Et en disant ces mots, le jeune homme montrait les cadavres des loups qui jonchaient la terre.

Bretagne salua le jeune homme, et s'approcbant de son autre sauveur :

— A votre tour, messire, permettez que je vous remercie de votre bon secours, et que je vous fasse compliment sur votre merveilleuse force. Sur mon âme, il me semblait voir monseigneur Hercule étouffant le lion de Néjiiée, quand je vous ai vu étouffer le loup entre vos bras.

— Merci, maître Bretagne, mais je prends la chose, comme vous la diles, pour un compliment. Il y a aussi loin de moi au seigneur Hercule, qu'il y a de ce loup au lion néméen; ce sont mes chiens et non pas moi qu'il faut remercier. Un chrétien qui ne fait pas plus qu'une bête ne mérite pas qu'on le complimente.

— IN'importe, messire, continua Bretagne, je n'en désire pas moins connaiîre votre nom et vous exprimer ma reconnaissance d'un cœur aussi sincère que je vous ai témoigné mon admiration.

— On me nomme Tristan le Roux , dit le jeune homme ; je ne suis ni noJ)le, ni comte, ni baron; vous pouvez donc oublier mon nom tout à votre aise, je ne vous en voudrai pas de cet oubli.

Et en (iisan't son nom, en accusanl. son liumUité, !e jeune }îonimej{'îail, involonlairenient peul-èlre, nn regard amer sur Olivier.

Pendant qu'il parlait comme il a^ait fait à regard de son comnaarnon, Brctactne examinait le singulier personnage qui recevait d'une si étrange façon les remerciments qu'on lui faisait. Au reste, sa figure portait l'empreinte de son caractère, si son caractère était ce que les quelques paroles «ju'il venait de dire pouvaient faire soupçonner qu'il fût. k

— Allons, Tristan, allons, mon exterminateur de loups, ditOlivier, si lu n'es ni comte, ni baron, tu es roi : roi de la plaine, roi des bruyères, roi des rocs, roi connue l'aigle, roi connue le lion. Est-ce que le lion est eomlc? est-ce que l'aigle est baron? Allons, allons, viens, et faisons honneur à notre hôte... Éclairez le chemin, vous autres, ajoula-t-il en se tournant vers les serviteurs qui attendaient les ordres de leur maître.

Les serviteurs levèrent leurs torches, et marchèrent devantlui en se dirigeant vers le château.

Bretagne ramassa son manteau et son chaperon, et prenant une torche des. mains d'un des valets, il s'avança vers Burgo. Le pauvre animal, sanglant, déchiré, meurtri, leva la tète comme pour dire un dernier adieu à sou iuaitre, poussa un hennissement

« (loiilouroux connue une plainlc, et expira. Les deux jeunes gens, coiuprennnt celle sympathie du cavalier pour le cheval, attendaient le héraut : Olivier, repassant dans sa ceinlure les flèches que les domestiques avaient ramassées, et Tristan jetant à dix pas de lui ses chiens qu'il prenait par la peau du cou, qu'il envoyait dans l'espace, qui paraissaient prendre grand plaisir à ce jeu, auquel Tristan les avait hahitués, et revenaient sur leur niaitre pour le caresser.

— IMon pauvre Burgo, murmura Hretagnc avec émotion, je ncme doutais pasce malin que nous nous séparerions ce soir.

Et voyant qu'il était juort, il essuya deux larmes et ^int rejoindre Olivier et Tristan. Tous trois se nu'rent en marche vers le château.

— Savez-vous. messire, dit Olivier en examinant, à la lueur de la torche que Bretagne rendait au domestique à qui il l'avait l)rise. les sillons sanglants tracés sur toute sa personne par les griffes et les dents des loups, savez-vous, niecsire, que vous êtes un vaillant et que vous avez soutenu là un rude assaut? Les loups ne sont pas certes faciles à tuer avec une épée, surtout quand on a autour de soi une troupe connue celle qui vous assiégeait.

— Aussi n'y ai-je pas mis d'amour-propre, comme vous avez pu le voir ou plutôt l'entendre. J'ai commence par souffler trois fois

dans mon cor, convaincu que j'aurais besoin d'aide avant qu'il fût longtemps, espérant que l'on reconnaîtrait un cri de détresse, et que l'on viendrait à mon secours.

— C'est en effet au son de votre cor, mcssirc. que je suis accauru, fit Olivier; je revenais d'Auray et allais rentrer au château... Et toi. Tristan, c'est aussi le même bruit qui t'a fait accourir?

— Oui, répondit Tristan, n'eussé-je pas entendu le cor. je fusse venu. Depuis cinq minutes Thor et Brinda hurlaient en tirant leur chaîne à la briser, de sorte que je me doutais qu'il se passait quelque chose aux environ';.

— Oui, oui. ce sont de bons animaux, <le braves et fidèles gardiens que Thor et Brinda, dit Olivier en étendant la main vers les deux chiens qui grognèrent comme pour indiquer qu'ils ne permettaient qu'à leur maître une pareille familiarité.

Cependant on était arrivé à la première porte du château, en giavissant une petite hauteur sur laquelle il avait été bâti et d'où il dominait toute la plaine.

Kn voyant cette ombre immense s'élever devant lui, Bretagne renversa la tète en arrière pour mesurer la hauteur du bâtiment dans letpiel il allait recevoir l'hospitalilé.

C'était un vieux manoir du viii*" siècle, ayant conservé à ruxlrémité tout le carac-

tère d'une forteresse romane sombre, imposante, mystérieuse. A peine du dehors, sur toute celte surface de granit apercevait-on quelques étroites ouvertures : le granit avait l'air d'être aveugle. Flanqué à chacun de ses angles d'une énorme tour crénelée formant plate-forme au sommet, entouré d'un large fossé plein d'eau, qu'on ne pouvait franchir qu'à l'aide d'un ponllevis qui se levait ou se baissait au moyen de massives chaînes de fer. le château de Karnac avait toute la sévérité d'une prison, toute l'austérité d'un cloître.

Des milliers de corbeaux avaient établi leur demeure dans les crénelures des murailles, et le jour ils voltigeaient incessamment autour de leurs nids, s'égrenant dans la plaine avec ces cris aigus si bien faits pour la solitude.

La petite troupe traversa le pont-Ievis, qui se redressa derrière elle, et la grande porte, qui se ferma aussitôt son passage; puis, ayant franchi celte première enceinte, elle arriva à la porte même du château, qui, au contraire de l'autre, courbée en plein cintre, s'élançait, elle, en ogive, accusant une époque postérieure de cinq ou six cents ans à la première. En effet, l'architecture du moyen âge sétait par endroits, et au fur et à mesure des réparations qui avaient été faites au vieux monument, greffée sur l'architecture primitive, et l'avail enrichi de ses

fantasques arabesques de pierre rapportées (les croisades aux xii*" et xin" siècles.

On traversa un second ponllevis : lîrelagne. s'avançant le premier, comme liôte et comme envoyé du comte de Richemont.

Olivier marchait après lui; Tristan venait à côté du cheval d'Olivier, tandis que les serviteurs, rangés en haie de chaque côté, éclairaient cette rentrée nocturne.

Cesdeux portes franchies, les trois jeunes sens se^ trouvèrent dans une vaste cour entourée de bâtiments que perçaient de nombreuses ouvertures, comme si la vie des ]ial)ilants du château était tout intérieure et n'eût rien voulu laisser voir au dehors de ce qui se passait au dedans.

Olivier sauta à bas de son cheval, et jeta la bride à un valet.

Tristan lit un signe à Thor et à Brinda, et Thor et Brinda retournèrent à leurs niches.

Puis, indiquant à Bretagne la route qu'il avait à suivre. Olivier se dirigea vers une porte occupant le milieu de la façade d'un des quatre côtés de la cour et à laquelle on arrivait par six larges escaliers de pierre.

Sur le seuil de la porte, une femme attendait, éclairée par le groupe de valets portant les torches. C'était la dame de Karnae.

Derrièie elle, dans la pénombre, se tenait un homme qu'à son costume il était

aisé de. reconnaître pour le cliapelain du chàleau.

— Ma mère, dit Olivier en s'adressant à cette femme, voici messire Bretagne, héraut d'armes de notre gracieux comte Arthus de Ricliemont, l'ami de mon père. IL nous est envoyé par le comte lui-même. Je demande pour lui, à la table et au foyer, la place des envoyés et des hôtes.

— Soyez le bienvenu, messire, dit la comtesse avec un sourire de bon accueil ; ce château sera le vôtre pendant tout le temps qu'il vous plaira d'y rester.

— Très-haute et très-puissante dame, dit Bretagne en s'inclinant, pardonnez-moi de me présenter dans l'état où me voici ; mais, sans l'aide du comte votre fils et de messire Tristan, je ne me présenterais pas du tout : ce qui eût été un grand déplaisir pour mon maître et un grand déshonneur pour moi. Veuillez donc me permettre de déposera vos pieds ma reconnaissance pour l'hospitalité que je reçois et pour le secours que j'ai reçu.

— C'est dit, messire, fit Olivier ; c'est dit maintenant. Veuillez me suivre, afin de faire disparaître le sang de vos blessures et de réparer le désordre de votre costume.

Olivier, suivi de Bretagne, prit un escalierqui conduisailàsonappartement, tandis que la comtesse, le chapelain et Tristan rentraient dans la salle à manger.

— Eh bien, Tristan, fit la comtesse, à laquelle l'air soucieux du jeune homme n'échappait point, cet écuyer courait donc un danger réel?

— Il courait le danger d'être dévoré, oui, madame.

— Et, connne toujours, vous vous êtes bravement exposé pour Mil ?

— Oh ! j'ai tellement habitude de celte chasse, vous le savez, madame, que ce qui est danger pour les autres est passe-temps pour moi.

— Vous êtes si brave, Tristan ! ditla comtesse avec une bienveillance qui touchait à l'admiration, presque à l'orgueil. Mais quel chagrin vous lient donc ce soii'? Vous êtes triste.... Que souhaitez-vous?

— Rien, madame. En vérité, je suis aujourd'hui comme j'étais hier, comme je serai demain. N'ai-je pas nom Tristan?

La comtesse et le chapelain échangèrent un regard de tristesse. Quant au jeune honune, comme pour mettre fin à une conversation qui, toiile bienveillante ([u'elie fût pour lui, seuiivlaitle Caliguer, il alla s'appuyer contre une des fenêtres, et, regardant l'aride paysage qui entourait le château et qu'éclairait un (ïiil)le rayon de lune, il disparut dans l'épaisseur de la nujraille.

La dame de Karnac le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eût échappé à son regard; puis, s'agenouilhml à un prie*Dieu qui était

près de la cheminée, elle murmura une prière.

Le chapelain resla debout, accoudé à un grand fauteuil, regardant alternativement la comtesse et l'embrasure de cette fenêtre où avait disparu Tristan.

Il se fit alors dans cette salle un silence qui n'eût pas été plus grand quand elle n'eût pas été habitée.

Au milieu de ce silence, la porte s'ouvril. et la comtesse se releva viveuu^nt de son piie-Dieu, connue si, au lieu d'une action méritante qu'elle était en train d'accomplir, elle eût été surprise accomplissant une mauvaise action.

C'était Olivier qui ramenait Bretagne, velu de ses propres habits. Malheureusement, l'envoyé du comte n'avait pu faire disparaître de ses mains et de son visage;, aussi facilement que de son costume, les traces qu'j' avaient laissées les griffes et les dents des loups. . .

Derrière Olivier et lîretagne apparurent les serviteurs de la maison qui allaient prendre part au repas.

Une cloche sonna : c'était le signal du souper.

Chacun gagna sa place, et cependant chacun resta debout à la place où il allait s'asseoir.

Alors le chapelain récita à haute voix le bénédicité.

Puis la comtesse appela doiicemenl Tristan, qui ol)éit leiiteiuent à cetappel. elchacun s'assit à sa place liabituelleoudésigné*^'.

La comtesse tenait le haut bout de la table, qui avait la forme d'un T; à sa droite elle avait Olivier, à sa gauche une place vide.

A la droite d'Olivier était Tristan.

De l'autre côté de la place vide était le chapelain.

A la gauche du chapelain était Brelagne.

Le bas bout de la table, c'est-à-dire la traverse du T, était occupé par les serviteurs de la maison.

>"ous saurons tout à l'heure à qui appartenait cette place vide.

Puisque, à l'exception d'un seul, tous les personnages du château sont réunis dans la salle à manger, nous allons, avec la permission du lecteur, donner sur cette saile et sur les personnages qui la peuplent quelques renseignements que nous croyons indispensables.

Commençons d'abord par la salle.

tje» Itipintet'ie» tMu chAtffnn d» Katuiac.

La salle à maiigor dans laquelle venait de se réunir la faniilie, moins une ])ersonno, comme l'indiquait la place restée vide entre la comtesse et le chapelain, était une vaste salle à manger plus longue que large, et dont les mui-ailles sombres étaient cou\erlcs de panoplies et de faisceaux d'armes. A chaque extrémité de cette salle, une énorme cheminée, sous laquelle un géant eût pu tenir debout, s'ouvrait béante et pleine de flaunnes.

Ce double foyei-, qui eût sul'fi pour éclairer la chambre en même temps qu'il la chaulTait, reflétait la lumière ardente sur l'acier poli des armes et des boucliers.

Le plafond, dans toute sa largeur, était sillonné de poutres de chêne sculpté, et dans l'intervalle de ces poutres, ce plafond, peint en bleu, avait autrefois, jiour représenter le ciel sans doute, reçu l'ornement d'une quantité d'étoiles d'or.

Chacune des cheminées était surmontée de l'écu de Karnac, connue on disait dans I. i

la province, et ceJ écn, par le double souvenir anqnel il s(; rallachail. ne laissait pas de mériter une certaine célébrité.

Il élait de gueules, au tombeau uiurailié d'aigenl. et portait au cbef.de Bi'etagne, aux ciîKi flèches en pal, alternées d'hermines.

Ce blason, comme nous l'avons dit. a*, ait une double origine : Tune quidataitde 73:2, c'est à-dire de près de sept siècles; l'autre de 1415, c'est-à-dire de treize ans à peine.

Disons qiîelle éîali l'origine du blason priii.'ilif.

Lorsqu'en 7Ô2. Charles Martel, accourant au secours d'iiudes, duc d'Aquilaine, qui venait d'èlre défait par les Sarrasins, livra bataille à ceux-ci clans les plaines de Poitiers, il avait près de lui un sire de Karnac. qui, quoique n'étant pas son sijjel, était venu, pour la j)lus grande gloire de Dieu et la déferse de notre sainte religion, le joindre avec cinq cents hommes, représentant ce qu'au siècle où nous nous trouvons représentaient cluî lances, car chaque lance équivalait à cinq hommes.

C(> sire tic Karnac a\ ait une grande répulaliiiu ( li Bretagne, où il n"éîait connu que sous le nom du Lion de Karnac.

Le jour du conibal venu, le sire de Karnac iie faillit point à sa réjuilation. Partout où la mêlée fut la plus acharnée cl la plus épaiss(>, on enlendit son cri de guerre. Lnfin, au monu^it où l'armée infidèle coni-

mençait à fuir, et où de son côte elle n'était plus retenue sur le champ de bataille que par l'invincible courage d'un de ses chefs, le sire de Karnac, dans l'espérance de vaincre ce dernier obstacle, comme déjà il en avait vaincu tant d'autres, le sire de Karnac s'élança pour attaquer l'inlidèle, et alors commença une lutte terrible entre le Sarrasin armé de sa hache d'armes, et le sire de Karnac de sa large épée franque.

La lutte dura un quart d'heure, pendant lequel le Sarrasin reçut quatorze blessures sans qu'une seule fois le sang du chevalier chrétien teignit ses armes. Soit faiblesse, soit calcul, le Sarrasin finit par rompre. A mesure qu'il rompait, les rangs de ses soldats s'ouvraient, et le sire de Karnac, acharné à sa proie, s'enfonçait dans les rangs infidèles; enfin un dernier coup de la terrible framée brisa le casque du Sarrasin, et l'ennemi du Seigneur tomba en poussant un blasphème.

Mais sa victoire même avait perdu le sire de Karnac ; les rangs sarrasins se refermèrent sur lui. Il fut enveloppé, pris, désarmé, et comme les musulmans voulaient rendre un dernier hommage au guerrier qui était tombé sous ses coups, ayant trouvé une excavation de rocher en forme de tombe, ils y descendirent le cadavre du chef et condamnèrent le chrétien à mourir près de lui, enterré dans le même tombeau.

Le chrétien ne fit aucune demande indigne d'un chevalier. Il répondit qu'il acceptait une nioit qui le conduisait au ciel; seulement il dit que l'habitude de ses ancêtres étant qu'ils lussent entenés avec leurs armes, il demandait qu'on lui rendit sa bonne tramée. Celte deniande ))arul juste aux Sarrasins, qui la lui accordèrent. On coucha le chef infidèle dans son tombeau. Le martyr chrétien s'assit près de lui. On apporta à force de bras, sur l'ouverture, une immense roche plate sur laquelle chaque honnne plaça une autre pierre.

Cela lit du tombeau une pyramide, qui servit à indiquer non-seulement la tombe du Sarrasin moit et ûu chrétien vivant, mais l'endroit de la plaine où le combat avait été le plus acharné.

Or la tradition de ce combat terrible s'était perpétuée dans la famille, et loi-sque en i09;j le moment des croisades arriva, lorsque chaque croisé, pour se faire reconnaître des siens dans la mêlée, eut adopté un signe dislinctif que l'on appela urmotries^la sire de Karnac partit avec Piene l'Ermite pour la conquête de la terril sainte, et prit pour siennes : de gueules au tombeau nniiaillé d'argent.

Enfin l'écusson portait au chef, nous l'avons dit, de Ihelagne à cinq llèches de sable posées en pal et alternées d'hermines.

Voici d'où venait cette adjonction aux armoiries héréditaires.

En 1413, à la bataille d'Azincourt, le père du jeune comte avec lequel nous avons fait connaissance dans le chapitre précédent, était venu au secours du roi Charles VT, suivant le comte de Richemont.

Ce fut une i-ude bataille, cette bataille d'Azincourt, qui laissa dix mille morts sur la place où elfe eut lieu, morts parmi lesquels se trouvaient les ducs de Nevers et de Brabant, père du duc de Bourgogne, qui joua un rôle si douteux, pendant cette journée, que le Dauphin ne voulut jamais suivre ses conseils dans la crainte d'être trahi ; le prince de Bourbon Préaux et le duc d'Alençon. lequel abattit n ses pieds le roi d'Angleterre et fendit d'un coup de hache la couronne de son casque. Malheureusement, il fut tué avant de porter le second coup, qui eût peut-éire sauvé la Fiance, et la victoire di^s Anglais se releva avec leur roi. Le plus pur du sang français coula dans cette journée, où seize cents chevaliers furent faits piisonniers, en compagnie de Charles, duc d'Orléans, de Jean, duc de Bourbon, du comte de Vendôme, du comte d'Eu et du comte de Richemont, celui-là même dont Bretagne était le héraut.

Or, c'était le comte deKarnac qui portait la bannière de Bretagne à celle bataille

d'Azincoiirt, et comme, toute la nuit qui avait précédé la bataille, il avait veillé pour une reconnaissance autour du camp ennemi . il dormait encore lorsque le matin le combat connncnça et lorsqu'il fut réveillé par les cris :

— La bannière ! la bannière !

C'étaient les chevaliers du comte Arthus elle comte Arthus lui-mêiucqui marchaient au combat et passaient impatients devant la tente du comte.

Alors le comte s'éveilla, et comme il n'avait pas le temps de s'armer, il fendit le haut de la bannière, et, passant la tète à travers la fenf e, il s'élança au combat sans autre armure que cet étendard flottant où brillait l'écussun d'argent du vieux duché, et le soir seulement on le retrouva couché parmi les morts, à la place où Richemont avait été fait prisonnier; cinq grandes flèches anglaises lui avaient cloué la bannière de Bretagne au cœur.

Il n'était donc pas étonnant que le comte Arthus. qui l'avait vu tomber si bravement, se souvînt, au moment où il faisait un appel à ses chevaliers et à ses hommes d'armes, que le comte de Karnac avait un fils, lequel, J)ien certainement, n'avait pas dégénéré du courage de ses aïei.'x.

A]irès ces jianoplies , après ces grandes cheminées qui cliauflaienl et qui éclairaient la chambre, outre ces écussons qui les surmontaient et dont nous venons de conter

l'histoire, deux choses altiraient essentiellement les regards :

L'une était une peinture, l'autre une lapisserie.

La peinture représentait la Cène deNotre- Seigneiir JésusChiist; elh' élait du cnnnnencenient du siècle, et avait remplacé sur la muraille une tapisserie qui faisait autrefois le pendant de celle qui était restée.

Comme celte tapisserie tient aussi étroilement à notre histoire que les panoplies, les cheminées et les écussons que nous avons décrits, qu'on nous permette de nous arrêter sur elle, comme nous nous sommes arrêté déjà sur le reste de l'ameublement.

Vers le coinmcncement du xi"" siècle, l'enchnnteur îMcrîin, qui s'était rendu en Bretagne pour faire visite à la fée ^lorgane qui y tenait son domicile, avait demandé l'hospitalité au château de Karnac, et là il avait été reçu selon toutes les lois de l'hospitalité bretonne, c'est-à-dire comme eût été reçu le roi de France. Seulement, en partant, la dame de Karnac, qui avait eu pendant son sommeil révélation de l'hôle illustre qu'elle avait reçu dans son château, la dame de Karnac lui avait demandé une de ces j)rédictions qui. depuis sept ou huit cents ans, ont mis, en se réalisant. Merlin à la tète de tous les prophètes, sorciers et enchanteurs venus et probablement à venir.

Merlin se picjua de générosité, et prenant

une phinio. de l'encre et un parchemin, il laissa de sa propre main, en belle écriture romaine, en lettres allongées, les deux prophéties suivantes :

Pr.EMIERE PROPHETIE.

Helz el Karnac ayant raè!c leur sang, Rompra le scel qui sept siècles regarde; Lors on verra noir niaiiî:r;il)in issnnl fsorlani) Du vieil sépulcre où chevalier le garde.

Page 1