‹ Les quatres mémoires sur la question universitaire [microforme]Chapitre 84 sur 104 · TRÈS SAINT-PÈRE · texte numérisé non relu

TRÈS SAINT-PÈRE

Humblement prosternésaux pieds de Votre Sainteté, les soussignés prennent la liberté de Lui exposer les faits suivants.

Lorsque l’auguste Pontife Pie IX, d’illustre mémoire, par un décret en date du 1er février 1876, déclara que l'établissement d’une Université indépendante à Montréal était impossible, mais que, pour procurer à cette ville les bienfaits d’une éducation universitaire et catholique, l’Université Laval devrait avoir une Suceursale à Montréal, les soussignés acceptèrent avec empressement cette décision et s’y soumirent sans restriction. En conséquence, d’accord avec les autorités religieuses, ils firent toutes les démarches nécessaires pour obtenir la Succursale ; et, grâce au concours efficace du regretté Monseigneur Conroy, délégué par le Saint-Siège pour régler cette question, l'inauguration de la Succursale put se faire d’une manière solennelle le 6 janvier 1878, en présence du représentant du Souverain Pontife et de six Evêques.

La Faculté de Médecine de la Succursale fut composée de tous les Professeurs de l'Ecole de Médecine

et de Chirurgie de Montréal qui existait depuis plusieurs années et qui était affiliée à une université protestante de la Province d’O ntario, et de quelques Médecins pris en dehors de l'Ecole. Tout semblait faire présager le succès de la nouvelle institution, lorsque la majorité des Professeurs de l'Ecole se séparèrent de la Succursale pour continuer leur affiliation avec l’Université Victoria, et cela pour des prétextes qu’il serait trop long d’énumérer et qui ont déjà été exposés devant le Saint-Siège. Alors, plusieurs des soussignés qui faisaient partie de l'Ecole s’en séparèrent au grand détriment de leurs intérêts pécuniaires, parce qu’ils voulaient se conformer aux désirs du Souverain Pontife, et ils durent s’adjoindre d’autres professeurs pour former la Faculté de Médecine de la Succursale. Après s'être réorganisée suivant les conseils et avec l’approbation des autorités religieuses, la nouvelle Faculté avait le droit de compter sur le concours de tous les catholiques du diocèse de Montréal, et surtout sur celui des communautés religieuses ; mais il n’en fut pas ainsi.

Les Dames Hospitalières de St-Joseph qui possédaient le seul hôpital catholique de la ville, l’Hôtel- Dieu, mirent leur établissement sous le contrôle absolu de l’Ecole de Médecine, et permirent même à cette dernière de congédier sans merci plusieurs des soussignés qui y faisaient le service depuis un grand nombre d'années, à la satisfaction des malades comme à celle des révérendes Sœurs. Vu qu’il est impossible d'enseigner la Médecine sans service d'hôpital pour donner les cliniques, et comme la loi du pays exige

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que ces cliniques soient données dans un hôpital contenant au moins cinquante lits, les soussignés demandèrent respectueusement aux Dames Hospitalières de de St-Joseph de leur donner à eux et à leurs élèves une salle contenant ce nombre de lits, ce qu’elles auraient pu facilement faire, l’Hôtel-Dieu pouvant recevoir trois cent cinquante malades ; mais elles refusèrent péremptoirement, et l'hôpital demeura complètement fermé aux Professeurs de la Succursale ainsi qu’à leurs élèves. Les soussignés durent alors re résigner, pour la première année, à envoyer leurs étudiants dans un hôpital protestant, et payer pour cela une somme assez considérable. L'année suivante, avec l’aide de quelques amis, entre autres de celui du révérend M. Rousselot, curé de la paroisse Notre-Dame, et au prix des plus grands sacrifices de temps et d'argent, ils réussirent à fonder un hôpital de cinquante lits, auquel Sa Grandeur Monseigneur de Montréal donna le nom d’Hôpital Notre-Dame. Cet hôpital a continué à exister denuis neuf ans, grâce à la générosité du public et au dévouement des Dames Grises, qui se sont chargées de son administration ; mais son existence est assez précaire, vu que la charité publique peut devenir insuffisante d’un moment à l’autre. Comme la ruine de l'Hôpital Notre-Dame entraînerait infailliblement celle de la Succursale, il est évident que, pour assurer la stabilité de cette dernière, elle doit pouvoir compter sur d’autres institutions. De plus, avec cinquante malades, il est bien difficile de donner toutes les leçons nécessaires pour mettre les élèves au

courant des données de la science dans toutes ses branches.

La question des hôpitaux ne constitue pas la seule difficulté que lés soussignés ont eu à surmonter pour fonder la Faculté de Médecine de la Succüïsale, tel que le désirait le Saint-Siège. Profitant de la rivalité qui, de temps immémorial, existait entre les villes de Québec et de Montréal, et des préjugés qui en étaient la conséquence, les ennemis de l’Université Laval firent une guerre acharnée à la nouvelle Faculté. Ils ne craignirent pas de dénaturer et d’incriminer les motifs de la conduite des soussignés, et ils employèrent tous les moyens en leur pouvoir pour les perdre dans l'opinion publique; leurs manœuvres eurent pour résultat de nuire considérablement, même dans leur clientèle privée, aux Professeurs de la Succursale qui faisaient les plus grands sacrifices pour aider à l’établissement de l’Université Catholique à Montréal, et conserver par là au clergé le contrôle de la haute éducation.

Ces Professeurs eurent à souffrir non seulement dans leurs intérêts pécuniaires, mais aussi dans leur sensibilité et dans leurs rapports sociaux qui devenaient souvent difficiles et pénibles à cause des faux bruits que l’on répandait sur leur compte.

Une autre conséquence de la guerre faite à la Succursale, fut que le nombre des élèves a été très restreint; et comme on n'avait pas d’autres revenus que ceux provenant des élèves, les soussignés durent enseigner gratuitement pendant les cinq premières années ; pendant les cinq années suivantes, l’Univer-

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sité Laval de Québec, s'étant chargée des frais de l'établissement, ils reçurent des honoraires excessivement modiques et tout à fait inférieurs à ceux que l’on donne généralement dans les autres institutions du même genre.

Ce manque de ressources nuit grandement au développement de l’Université Catholique à Montréal ; car, outre que les professeurs sont peu rétribués, il est impossible d’avoir des musées, des bibliothèques et tout le matériel nécessaire pour l’enseignement.

Malgré tous ces désavantages et l’état précaire de la situation, les soussignés ont continué pendant dix ans à suivre la ligne de conduite qu’ils avaient adoptée en conformité avec les désirs du St-Siège, et ils ont salué avec joie l'apparition de la Constitution Jam dudum, qui paraissait améliorer leur position en donnant à la Succursale une plus grande liberté d'action, ce qui enlevait une arme très forte des mains de ses adversaires, qui prétendaient ne pas vouloir se soumettre à ce qu’ils appelaient le joug de Québec. Voyant l'impression favorable que ce décret avait faite sur le public en général et le clergé en

particulier, des personnages éminents en profitèrent pour tenter d’opérer une union entre l'Ecole de Médecine et la Succursale ; leurs efforts furent presque couronnés de succès. Car, en septembre dernier, les deux tiers des professeurs de l’Ecole, six sur neuf, signèrent un projet d'union entre les deux institutions.

Pour arriver à cette entente, les soussignés durent faire de nouveaux et de grands sacrifices ; ils s’engagèrent à donner leurs leçons dans les bâtisses de

l'Ecole situées dans un endroit de plus difficile accès que celles’ qu’ils occupent, et qui sont aussi moins convenables sous tous les rapports. De plus, plusieurs d'entreeuxabandonnèrent des chairesqu'ils occupaient depuis dix ans pour en prendre d’autres, se mettant par là dans la nécessité de faire de nouvelles études et de préparer de nouveaux cours. Mais ce projet d'union est presque complètement manqué, à cause de la résistance opiniâtre des trois Professeurs de l'Ecole qui n’avaient pas signé l’entente et à cause de l’opposition tapageuse de ses élèves. En effet, durant le mois d’octobre dernier, quelques-uns des soussignés s'étant rendus dans les salles de l'Ecole pour donner leurs leçons, ils furent sifflés, hués et menacés de mauvais traitements ; on lança même à l’un d’eux des projectiles, sinon dangereux, au moins très désagréables à recevoir. Malgré cet accueil peu encourageant, ces Professeurs se rendirent ainsi à l'Ecole pendant plusieurs semaines, jusque vers le milieu de novembre, toujours avec le même résultat; et ce n’est que lorsqu'il fut surabondamment prouvé qu'il était impossible de donner les lectures d’une manière paisible dans les salles de l'Ecole, que la Faculté de Médecine de la Succursale a décidé de continuer ses cours dans ses propres salles, chaque institution gardant ses élèves.

Telle est, Très Saint Père, la position de la Faculté de Médecine de l’Université Laval à Montréal. Les soussignés ont voulu la faire connaître à Votre Sainteté, parce que c’est pour se conformer à ses désirs qu’ils ont fait tous les sacrifices qu’ils viennent d’énu-

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mérer; c'est parce qu'ils ne comptent que sur Elle pour trouver les ressources nécessaires au maintien et au développement de la Succursale ; c’est aussi parce qu’Elle seule peut, par son influence immense et sa haute autorité, amener les catholiques, surtout le clergé et les communautés religieuses, à favoriser la seule Université Catholique de la Province de Québec ; c’est, enfin, parce qu’ils ont la confiance d’obta. nir d’Elle justice et protection.

J. P. Rorror, M. D.

J. B. A. LAMAROHE, !. D.

À. DAGENaIs, M. D.

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