‹ Les quinze joyes de mariage. 2. éd. Conforme au manuscrit de la bibliothèque publique de Rouen, avec les variantes des anciennes éditions, une notice bibliographique et des notesChapitre 63 sur 90 · Commencer à vivre. L. D · texte numérisé non relu

Commencer à vivre. L. D

tiers, Madame, fait l'enfanton. — N'as-tu pas veu , fait la dame , tel escuier qui vient souvent eiens î* — Oil vraiement , Madame. — Or avise bien , quar il viendra demain ; et garde que tu lui faces bonne chiere et de bonne manière. Et quant tu verras que moy et les aultres gentils hommes et femmes parlerons ensemble les ungs aux aultres , gete tousjours les yeulx sur lui bien doulcement de bonne manière, et fav ainsi. >> Lors elle lui monstre comment elle fera. " Et S'il parle à toy, escoute-le voulentiers et doulcement, et lui rcspons bien courtoisement : et s'il te prie d'amours, garde que tu l'escoutes bien et l'en mercie ; mes dy lui que tu ne sceis que c'est , et que encore ne le veulx-tu pas savoir : car femme est mallement ourgueilleuse . que que , nul die , qui ne veult escouter parler les gens qui lui veulent faire plaisir. Et s'il te veult donner or ou argent, n'en pren point; mais s'il te présente ennel', sainture au aultre chouse, reuises-les doulcement, mais en la parfin prens-!es

[)0ur l'amour de luy, sans y penser mal ne vilenie : et quant il prendra congié, demande lui si l'en le verra mes en pièce. — Voulentiers, Madame » , fait la damoiselle.

Or s'en vient le gentil gallant , qui sera mis en la nasse, car la dame le veult marier, si elle peut , à la damoiselle . car il est très-bien hérité-, et est simple et béjaune : si en sera Martin de Cambray, car il en sera saint sur le baudroy "'.

I. Un anneau. — 2. Riche, pourvu d'héritages. }. On écrivoit baudroy, brodier, brou/i/er. .L'édition originale donne la traduction : Sçaint par le cul. Rabelais connoissoii bien ce proverbe , et s'en est seni

Or s'en vient voir les damoiselles , car il est trop aise; il a très-bonne chiere , car toutes ont tendu leurs engins à le prendre. Hz vont disner, et fait bonne chère. Après disner, la dame prend ung chevalier ou ung escuyer, et se siet , et les aultres aussi se séent pour parler et galler ensemble. Le gallant se tient près la fillete, et parlent ensemble; et quoi que soit, il s'avance et la prend par la main , et lui dit : <■ Pleust à Dieu , ma damoiselle , que vous sçeussés mes pensées ! — Vos pensées ! fait-elle ; et comment les pourroye-je sçavoir si vous ne les me disiez r Pensez-vous, fait-elle, chouse que vous ne me devez bien dire? — Par ma foy, fait-il , nanil , je ne pense chouse que je ne voulisse bien que vous sceussés ; mais je vouldroye bien que vous sceussés mes pensées sans que je les vous disse. — Vraiement , fait-elle en riant , vous me dites chouse qui ne se pourroit faire. — S'il vous plaisoit , fait-il, mes que vous n'y eusses desplesir, je les vous diroye. — Sire , fait-el , dites ce qu'il vous plaira , car je scey bien que vous ne me direz que bien. — Dame, fait-il , je suis ung pouvre gentilhomme , et sçey bien que je ne suis pas digne de desser-

dans le Nouveau Prologue de son IV'e livre, à propos de quoi Le Duchat donne cette explication : « Martin et Martine sont les noms qu'on a donnés à deux figures qui, chacune avec un marteau dont elles frappent les heures, servent de Jaqutmars à l'horloge de Cambray. Et comme celle de Martin représente un paysan en jaquette et armé , qui porte sur les reins une ceinture qui le serre bien fort, de là vient que d'un homme ridiculement serré de sa ceinture sur ses habits on dit proverbialement qu'il est ceint sur le cul comme Martin de Cambray. »

lûo Les quinze Joyes

vir ■ que je soye vostre amy par amours , quar vous estes belle etgente et gracieuse, et plaine de touz les biens qui furent oncques mis par nature en damoiselle ; mes s'il vous plaisoit me faire l'honneur qu'il fust ainsi , je me ouse bien vanter que de bonne voulenté , de diligence et de touz les services que home pourroit faire, je vous serviroye , et ne vous lesseroye point , pour nulle chose qui en deust avenir, et garderoye vostre honneur plus que le mien. — Grant merciz, fait-elle. Sire; mes pour Dieu ne me parlez de telles chouses , car je ne sçay que c'est ne ne veil sçavoir : car ce n'est pas ce que Madame m'ensaigne tous les jours. — Par ma foy, fait-il, ma damoyselle , Madame dont vous parlez est une très-bonne dame; mais elle n'en sçauroit jà rien , s'il vous plaisoit , car je m'y gouverneroye tout à vostre plesir. — Et, beau Sire , je oui parler l'autre jour de vous marier. Bien m'esmerveille dont vous vient parler de telles paroles ? — Par ma foy, ma damoyselle, s'il vous plaisoit , je ne me mariroye jamais tant qu'il vous plairoit que je fusse vostre serviteur. — Ce ne seroit pas, fait-elle, vostre prouffit ne le mien ; et voz amis ne le conseilleroient pas : et aussi , vouldriés-vous bien que je fusse deshonnourée.f' — Par ma foy, fait-il, ma damoiselle, je ameroye mieulx estre mort. — Pour Dieu, fait-elle, taisez-vous; car si Madame s'en apercevoit je seroye gastée. ^) Et à l'aventure la dame lui a fait signe que elle se taise, pour ce qu'elle a paour que elle ne joue pas bien son personnage. Lors il li baille par dessoubz la I. Mériter.

DE Mariage, ioi

main ung anne! ou autre chose, et lui dit : «. Je vous pri, ma damoiseile, gardez cecy pour l'amour de moy. — Certes, fait-elle , je ne le prendray point. — Hellas! fait-il, ma damoiseile, je vous en prie. » Il le lui met en la main , et elle le prent et dit : t< Je le prendray donc pour l'amour de vous, sans y penser à nul mal , mais en tout honneur. »

Lors la dame dit aux gentilzhommes , dont il y en a à l'aventure des parens de la jeune damoiseile : « Il convient, fait-elle, que nous aillons demain en pèlerinage à Nostre-Dame de tel lieu. — Vraiement font-ilz. Madame, c'est trèsbien dit. ') Hz vont souper, et tousjours mectent le gallant près la damoiseile , qui tousjours fait bien son personnage , tant et tellement qu'il est tout alumé et embrasé de s'amour, car jeune homme en tel casnesceit que il fait.

Or vient le lendemain , qu'ilz montent à cheval, et n'y a cheval cjui porte derrière , ce dientils touz , que celui du gallant , dont il a grant joye , car l'en lui baille la damoiseile derrière lui : elle l'embrasse à cheval pour soy tenir, et Dieu sceit s'il est bien aise ; car il voudroit avoir donné à présent un grant loppin de sa terre et qu'il la tenist à son plesir. Il s'approuche fort d'entrer en la nasse. Or font leur veage en bonne devocion , Dieu le sceit. Ils retournent disner à l'o ustel, car le veage n'a esté fait que pour enveloper l'autre. Tousjours est le gallant près de la fille. Quand vient après disner, la dame s'en va en sa chambre , et demande à la fille : « Avant, fait-elle , dy moy comment tu as besongné. — Par mon serement, Madame , fait-sUe , il ne m'a

fine a journée de prier ' » ; et luy compte tout. — « Gravant, fait-elle, respons luy bien sagement, et lui dy que l'en parle de te marier, mais que tu ne le veulx point estre encores : et s'il se ouffroit à te prendre, mercie le, et lui dy que tu m'en parleras, et qu'il est Tomme du monde que tu aimeroies mieulx. »

Puis s'en vont touz au jardin et vont jouant par les violliers et trailles^, et le gallant dit à la fille : « Pour Dieu, m'amie, aiezmercy de moy.

— Hellas ! fait-elle , je vous prie , ne m'en parlez plus, ou je lesseray vostre compaygnie. Vouidriez-vous, fait-el, que je perdisse mon honneur ? N avez-vous point ouy dire que l'en parle de me marier? — Par m'ame, fait-il, je ne vouldroie rien blasmer, mes il m'est avis que suy aussi bien à la vallue de vous faire service et plaisir comme est celui dont j'ay ouy parler. — Par ma foy, fait-elle, je scey bien que ouy mieuLx , et vouldroie bien qu'il vous ressemblast. — Grant mercv, fait-il, ma damoiselle; je voy bien que de vostre courtoisie vous me prisez plus que je ne suy digne; mais s'il vous plaisoit me faire l'onneur, je m'en tiendroye pour bien honnouré.

— Grant merciz, Sire, fait-elle; il conviendroit parler à Madame et à mes amis. — Si je savoye qu'il pleust y entendre, fait-il, je leur en parleroye. — Pour Dieu, fait-el, ne dites pas que vous m'en avez parlé, ne que je vous en ave tenu parolles , quar je seroye morte, — Non ferai-ge ^), fait-il.

I . De tout le jour il n'a cesséde me prier ''d'amour 'i. L. D. ;. Treilles.

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Il s'en va lantoust , et en parle à la dame moult humblement, car il a grand paour qu'elle le refuse. Briefment, tant que la chose est celée, ils le fiancent ou autrement le font tout par eulx . et passent tout outre sans parler à nul homme , comme il avient souvent, et à l'aventure les font coucher ensemble. Le pouvre homme est en la nasse, et s'est marié sans en parler à père ne ù. mère, qui en sont si doulans que c'est merveilles; car ilz savoient que ce n'estoit pas mariage pour luy, et ont ouy dire des nouvelles assez de ce que est, et ils sont entre la mort et la vie. Hz font les nopces sans bans et sans selles ' , à l'aventure , quar il lui tarde moult qu'il la tienge -, et aussi lesamisde la fille ont paour qu'il yaitaucunempeschement. La nuit vient, et sachez que la mère a bien introduite 5 la fille , et enseignée qu'elle luy donne de gransestorces , et qu'elle guische-* en maintes manières , ainsi que une pucelle doit faire; et lui a bien aprins la dame que quant elle sentira faulser la pièce, elle giete ung cry d'alaine souppireu.x, ainsi comme d'une personne qui se met à coup > tout nud en l'eaue froide

1. Sans formalités. C'est une allusion de bans à bancs, comme, dans Rabelais, liv. III, chap. 26, celle-ci de frère Jean à Panurge , qui le consultoit sur son mariage : Dès huy au soir fais en crier les bancs et le chaltit. L. D.

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