Les qvinze ioyes Nostre Dame, et autres dévotes oroisons
Nous offrons aujourd'hui aux amateurs d'élite trois petites compositions du xve siècle , qui nous paroissent, à plus d'un titre, mériter de sortir de l'oubli. Ce ne sont pas seulement des monuments de notre vieille langue françoise, si simple et si charmante dans ses premiers bégaiements; ce sont aussi des prières touchantes où la naïveté du sentiment et la grâce de la pensée se mêlent à la vivacité de la foi et à la tendresse de la piété, sans exclure une certaine ordonnance littéraire. Notre siècle ne sait plus prier sur ce ton, et l'on diroit que l'àme humaine a perdu ces notes naturelles et originales, d'où la touche de l'art est bannie, et qui, comme les vibrations de la harpe éolienne, semblent venir du souffle de Dieu.
Nous avons emprunté ces dévotes oroisons à deux précieux manuscrits que possède la Touraine.
Le premier est un livre d'Heures en vélin , de format in-8<>, écrit en caractères gothiques, richement enluminé et d'une conservation parfaite. 11 se compose de cent vingt-deux feuillets , et comprend, outre le calendrier, le petit Office de la Vierge, des Oroisons à Notre-Dame en latin rimé, d'un beau caractère religieux, les Psaumes de la Pénitence, suivis des Litanies des Saints, et l'Office des morts ; il se termine par trois compositions françoises que nous publions ici : les quinze joies Nostre-Dame , les sept requestes et les vers à la vraie croix.
Les enluminures de ce volume sont fort remarquables : on y compte vingt vignettes d'une rare beauté d'exécution, où l'or et les couleurs les plus riches sont prodigués; un grand nombre de pages sont encadrées d'enroulements de feuillages et de fleurs, dessinés avec beaucoup de goût; enfin, toutes les lettres initiales sont richement ornées.
Les couleurs ont conservé une vigueur de ton et un éclat qui nous étonnent, après plus de quatre siècles.
Après avoir décrit ce manuscrit, il nous reste à en indiquer brièvement la date, l'origine et l'histoire.
Tout concourt à lui assigner pour date la première moitié du xve siècle : les caractères paléographiques, les costumes des personnages des vignettes, le style des enluminures, les dessins architectoniques, la langue, etc. L'étude du calendrier confirme ces premières données. On y remarque le nom de saint Yves, mort en 4 303 et canonisé en 4 347 par le pape Clément VI ; mais on n'y trouve pas la fête de la Visitation de la Vierge. Cette fête, établie pour Tordre des Mineurs par son général saint Bonaventure en 4 263, sanctionnée par les papes Urbain VI et Boniface IX en 4 329 et 4 330, fut ordonnée par le Concile de Bâle et fixée par lui au 2 juillet. Ce Concile ayant été reçu et publié en France par la Pragmatique Sanction de Bourges, en 4 438, l'omission de cette fête
dans le calendrier démontre que le manuscrit est antérieur à cette date. A plus forte raison n'y remarque-t-on pas, au 6 août, la fête de la Transfiguration , établie en 4 456 par le pape Calixte III, ni au 19 mars celle de saint Joseph, rétablie avec office double par Sixte IV, vers 4 480.
Le calendrier, qui assigne ainsi d'une manière précise la date du manuscrit entre les années 4 347 et 4 438, nous fournit de précieux renseignements sur l'origine de ce volume. En le parcourant, on demeure frappé du grand nombre de saints bretons qu'il renferme; de même les Litanies, après avoir donné la liste des saints admis par tontes les liturgies, inscrivent huit ou dix noms honorés particulièrement en Bretagne : Gildas, Pol de Léon, Yves, Menan ou Méen, Judicael, Samson, Mélaine, Malo, Corentin, Guillaume, Brieuc : voilà des noms qui donnent au calendrier une physionomie bretonne nettement caractérisée ; mais nous devons ajouter que la langue en est toute françoise. Certains noms essentiellement bretons ont même perdu leur forme galloise pour
revêtir une forme étrangère. C'est ainsi que saint Wcnolé ou Gwenolé est devenu saint Guingaloy. Nous en concluons que le manuscrit a été composé en Bretagne , mais sur les limites d'une des provinces voisines.
Quelques petits indices nous permettront peutêtre d'aller plus loin et de préciser davantage le lieu d'origine. Le scribe, en écrivant le calendrier avec des encres de diverses couleurs, a réservé l'or pour les fêtes de Notre-Seigneur, de la sainte Vierge, des Apôtres, et de quelques Saints illustres qui ont obtenu un culte spécial dans l'Église universelle. A ces grands noms il a cru devoir ajouter, en lettres d'or, deux noms qui trahissent l'objet de ses prédilections et probablement son origine : sainct Samson, evesque de Dol, au 28 juillet, et la fête toute locale de sainct Michiel du Mont, au 16 octobre. Le manuscrit auroit donc été composé dans le diocèse de Dol, peut-être par un moine de l'abbaye du Mont -Saint- Michel, sur les confins de la Normandie et de la Bretagne.
L'histoire du manuscrit est beaucoup plus
obscure. Aucun signe, aucun nom, aucunes armoiries ne nous révèlent quel en fut le premier possesseur. Toutefois, en suivant le même système d'investigations , peut - être recueillerons - nous quelques légers indices. Une des vignettes, placée au-dessus d'une antienne de saint Michel , représente l'Archange terrassant le démon. Une. autre vignette nous montre, aux pieds de la Vierge mère, une femme, une châtelaine, en costume de l'époque, accompagnée d'un ange, saint Michel probablement, qui est sans aucun doute son patron, suivant l'usage du temps. Tout trahit donc une certaine prédilection pour saint Michel, et l'on peut soupçonner, sans trop d'invraisemblance, que la noble châtelaine qui fit exécuter ce beau livre d'Heures portoit le nom de Michelle. Nous ne savons rien de plus, sinon qu'en 4763, ce volume appartenoit à M. Lorin de La Croix, seigneur de la baronnie de La Croix en Touraine. Il vient de passer récemment, par le mariage d'une des deux héritières du nom de La Croix, dans la famille L. de Lavesvre, établie à Civray-sur-Cher (Indre-
et-Loire). C'est là, grâce à une bienveillante communication, que nous avons pu le connoître et l'admirer.
Le second manuscrit, bien connu des bibliophiles sous le nom à' Heures d'Anne de Bretagne (1), est un des plus riches joyaux de la bibliothèque municipale de Tours. Il provient de l'ancienne chartreuse du Liget, à laquelle il avoit été donné vers 1657 par messire Hippolyte de Béthune, comte de Béthune et de Selles, qui le tenoit de son père Philippe. On voit sur la reliure les armes de cette famille, surmontées de la couronne ducale et entourées des colliers des deux ordres de Saint- Michel et du Saint-Esprit : d'argent à la fasce de
(1) Il existe, au Musée des Souverains a Paris , un magnifique manuscrit, connu sous le même nom, provenant de l'ancienne bibliothèque du château de Blois. Toutes les marges de ce précieux livre sont ornées de la figure d'une plante , peinte d'après nature , avec l'indication du nom latin et du nom françois ; et ces figures , dont le nombre s'élève a trois cents , sont exécutées avec une exactitude, un goût et un fini qu'on surpasseroit a peine aujourd'hui.
gueules, brisé d'un larnbel de gueules ; les coins portent deux PP couronnés, sigles du nom de Philippe.
C'est un volume en vélin, de format in-8°., splendidement orné, composé de soixante feuillets, tous entourés d'encadrements de fleurs et de feuillages, dessinés avec un goût, un fini et une variété admirables. Parmi ces fleurs parfaitement exécutées et d'une ressemblance étonnante, au nombre de plusieurs centaines , on remarque le bluet, la pervenche, la violette et l'ancolie, symboles de la retraite, de la tristesse et de la mélancolie : allusion ingénieuse au veuvage de la royne Anne. On y compte aussi huit vignettes charmantes. Le volume comprend seulement l'Office de Notre-Dame et les Psaumes de la Pénitence: nous n'y trouvons point de calendrier dont nous puissions discuter les données pour tâcher de leur arracher quelques secrets.
Nous savons que ce beau volume a appartenu à la royne Anne de Bretagne. Le premier feuillet porte les armes accolées de France et de Bre-
tagne, avec le porc-épic couronné et l'hermine, les deux initiales L et A, et ces deux devises bien connues : EMINVS COMINVS , POTIVS MORI QVAM FOEDARI. L'écu de Bretagne est entouré de la cordelière de veuve. Lorsque ce manuscrit fut exécuté pour la royne Anne, elle étoit donc veuve de Charles VIII et femme de Louis XII , ce qui en fixe la date à la fin du xve siècle.
C'est à ce précieux manuscrit que nous avons emprunté une pièce de vers adressée à Notre- Dame : elle est composée de treize strophes de huit vers, et le mot final de chaque strophe com mence la strophe suivante. Nos lecteurs en admireront comme nous la grâce, la fraîcheur et la naïveté.
Civray-sur-Cher, avril 1862.