IMMIGRATIONS POSTÉRIEURES
donc pas modifiés quand le pays fut envahi par des bandes, peut-être ougriennes, peut-être turques, et plus vraisemblablement mélangées; celles des Petchénègues, des Palocz, des Koumanes\ Les Petchénègues se répandirent surtout dans la Haute-Hongrie, à l'époque de Saint Etienne; on compte encore un certain nombre de localités appelées Besenyô ; les Palocz (que les Magyars nomment Polovts) avaient franchi les Carpathes, et un de leurs essaims s'était cantonné dans le massif de la Matra ; ils se sont magyarisés, sauf quelques particularités de prononciation^ QuantauxKoumanes, ilsne vinrentpas d'abord en envahisseurs, mais en suppliants ; en effet, terrifiéspar les Mongols qui avaient vaincu les princes russes, ils demandèrent asile au roi de Hongrie, Bêla IV, qui les accueillit en 1239, au nombre de 40.000 et leur distribua des terres dans le district encore aujourd'hui désigné comme Roumanie. C'étaient des Turcs, dont l'idiome différait de celui des Magyars, ainsi qu'en témoigne un lexique, avec interprétation italienne, dont Pétrarque fit don à la Bibliothèque de Venise ^ Ilsdemeurèrent longtempsnomadcsetpillards: ils formèrent dans la Yazigie et la Roumanie, dont Jaszbereny est la modeste métropole, un petit Etat dans l'Etat dont les privilèges n'ont été abrogés qu'en 1848. Ces Turcs se sont mués depuis en Magyars de la vieille roche \
1. Sur la nationalité de ces tribus s"est engagée encore une controverse. Huni'alvy, § 34, aflirme la parenté des Petchénègues et des INIagyars, mais constate une différence ethnique entre ces derniers et les Palocz et Kounianes. Vambéry les identifie tous sous les espèces d'une famille turque (p. 91 et suiv.). Nous ne citons que pour mémoire, parmi les immigrants postéi'ieurs auv Magyars, la peuplade soit de Baschkirs, soit de Bulgares ou Khazares musulmans qui ne furent convertis qu'à la longue et qu'on appela Ismaélites. (Czetneki, Die Istuaelifen in Uiigarn. Ung. Revue, I, 1881, p. GiiS, s'efforce de démontrer que ces Ismaélites furent non une peuplade, mais des trafiquants pexsans qui accompagnèrent les Magyars et vécurent parmi eux, en accaparant le commerce, comme les Juifs au milieu des sociétés chrétiennes. Ces Ismaélites se sont fondus dans la masse au sia° siècle).
2. V. le dénombrement de leurs localités dans Ilunfalvy, Etlmogr., note 412, p. 420. On les évalue à 120.090 (Die Vôlker, V, p. 85).
.S. Ce lexique fut rédigé au début du xiv* siècle. Il était destiné au.v négociants italiens qui trafiquaient avec les Kounianes de la Crimée et do la Russie méridionale.
4. Ilunfalvy, p. 263. A. Baksony ((). U. M. l'ngarn, II, p. 231) les définit les plus purs des Magyars.
Si 1 on ajoute à tous ces éléments qui se sont agrégés au noyau magyar des infiltralions plus récentes, comme celles des Allemands, colons de la première heure, il apparaît que le peuple hongrois ne s'idenlifie pas avec une race. Mais cette mixture ethnique a été fondue dans un creuset commun, façonnée dans le moule magyar ; et de là est sortie une nationalité.
La nationalité magyare et l'État hongrois.
La nationalité magyare s'est de bonne heure imposée à l'attention de l'Europe et est entrée tôt en communion avec elle, alors que les peuples congénères, finnois ou turcs, y demeuraient étrangers. Il ne semble pas que l'Église orientale ait fait de grands efforts pour capter les Magyars, bien que ceux-ci se soient trouvés un temps dans son champ d'action ; mais elle ne put lutter contre la propagande, trop avancée en Pannonie, des évoques de Salzbourg, de Prague, de Ratisbonne, et surtout contre l'impérieuse vigilance des papes qui couvaient la Hongrie comme un boulevard contre les païens et les schismatiques et un instrument contre ceux qui secouaient l'obédience romaine, rois d'Allemagne, de Bohême, de Galicie. L'Eglise hongroise, au xiif siècle, est gouvernée, presque administrée par Rome ; les étudiants hongrois fiéquentaient les Univers! tés de Paris et de Bologne. La masse des Magyars fut conquise au catholicisme. Ses dynastes sentirent aussi l'avantage politique de cette communauté. Dès lors la culture occidentale prévalut par l'introduction de l'alphabet latin qui n'eut à évincer aucune éciiture nationale, par la création d'écoles, par les rapports avec la Pologne, dont les princes angevins rêvèrent l'annexion et dout la vie intellectuelle devait être [)lus tard dirigée [)ar les Jésuites, par le rôle de la Hongrie dans les complications européennes qui la mit aux prises avec tous ses voisins, les Tchèques, les Allemands, les Polo-
NAISSANCE DE LA NATIONALITÉ 32o
nais, qui l'attira jusqu'aux rives de l'Adriatique, la mêla, sous sa dynastie angevine, aux affaires italiennes et méditerranéennes.
Ces influences du dehors' ne compromirent pas la formation de la conscience, le progrès de la langue et de l'éducation nationale. La nationalité magyare s'affirma en dépit des rois étrangers, en dépit de l'anarchie, moins parce que la Hongrie se projetait comme la marche orientale de la catholicité, mais parce qu'elle était un enclos ethnographique, cerné par des agglomérations slaves, tchèques, polonaises, ruthènes, serbes et par un noyau roumain.
Les monuments littéraii'es, les chroniques latines, rédigées par des moines expriment létal d'àme des Magyars qui, loin de répudier leurs origines ethniques, évoquent avec orgueil l'épopée d'Attila, exècrent rAilemand et le Romain qui s'engraissent sur la terre de Hoîigrie". Lenationalisme magyar s'est exalté au milieu d'un encerclement hostile.
La langue prit corps et âme, d'abord parce que le pays, s'éleva au rang de grande puissance, et surfout parce quelle fut, comme pour les Tchèques, l'instrumentd'éman-' cipation des esprits ; en effet, lors du mouvement hussite, deux persécutés traduisirent la Bible pourle peuple magyar comme un « ferment »'; les Cumpactata turent publiés à Iglau en 1436 en latin, allemand, tchèque et hongrois ; la Réforme, embrassée avec ferveur, provoqua la traduction de la Bible, et toute une controverse religieuse en idiome vulgaire; cet idiome fut dès lors étudié*. C'est miracle qu'il se soit dévek^ppé, dans la tourmente qui sévit sur la Hongrie au cours de la première moitié du
1. Sayous (I, p. 331) note l'introiluction d'idées et d'institutions d'origine française, reconnue par les Hongrois mêmes.
2. I. Kont, Histoire de la littérature hongroise (Budapest et Paris, l'JOO, p. 11 suiv.).