LE NÈGRE
Jolie mad'meselle ! Jolie I Jolie I
l'ingénue, qui le remarque pour la première fois, avec un petit cri de surprise.
Ah!... D'où sort-il, celui Jà?,.. Qu'est-ce qu'il lui prend?
(Elle le repousse contre le lit, où il se laisse tomber assis. Mais il se redresse aussitôt avec un cri d'épouvante, traverse la chambre et s'adosse j tout tremblant, près de l'entrée, désignant le lit avec des gémissements enfantins. Tumulte. M ontredon et Larnaudy se précipitent vers le litj arrachent les couvertures et découvrent le corps de Juliette. Elle est à demi nue. Un filet de sang coule de la poitrine. Le nègre sort^ affolé.)
SAINT-GALLET
Ah I mon Dieu !
MONTREDON
Elle est évanouie 1
LARNAUDY
Mais non. Tu vois qu'il y a du sang 1
l'ingénue, criant.
Ah ! ah ! à l'assassin ! à l'assassin !
MONTREDON, sc retoumani.
Toi, tu vas te taire, ou sortir d'ici !
SAINT-GALLET
Elle n'est peut-être pas.-
MONTREDON
La tête... Soulevez-lui la tête.
LARNAUDY
L'oreiller, là...
MONTREDON
Il faut la redresser.
SAINT-GALLET
Non... comme ceci... là...
• {Ils la redresseni. Moniredon prend une des
mains du cadavre et, sans rien dire, la place
dans la main de Saini-GalleL)
SAINT-GALLET
Ouï... Tout CvSt fini.
MONTREDON
Et depuis longtemps.
LARNAUDY, d^un toTi péuélré^ un peu trop à la hauieur de la silualion.
Vos chapeaux, messieurs.
(Les irois hommes se découvrent.)
LA DUÈGNE, pleuvanL Ma pauvre Juliette !
LUI, toujours immobile.
Sortez d'ici, racaille.
{Les hommes se retournent.)
MONTREDON, désignant le cadavre.
C'est vous, n'est-ce pas ?
LUI
Qui voulez-vous que ce soit?
SAINT-GALLET
Vous entendez. Il avoue !
LARNAUDY
Lequel d'entre nous, messieurs, ira chercher la * police ?
SAINT-GALLET
J'y vais. (// sort précipitamment.)
LUI
Laîssez-moî seul avec elle.
LARNAUDY, du ioii doTit H démasque les traîtres,
dans le répertoire.
Jamais ! Nous gardons les issues I
Imbéciles !
LARNAUDY, bas à Montredon.
Il n'a même pas l'air de comprendre... Ah ! l'alcool ! (// va à Lui.) Regardez, misérable ivrogne! Votre compagne ! Notre camarade bien-aîmée, pleine de jeunesse, de talent, de beauté. Regardezla I .
LA DUÈGNE, pleurant.
Ma pauvre Juliette !
{L'Ingénue pleure. Montredon s'essuie les yeux. Lui reste impassible.)
LUI
Je ne sais qui a dit : « On finit toujours par tuer
Ifla chose qu'on aime. » Oui... Ou bien, c'est elle vqui vous tue. L'un ou l'autre arrive fatalement. Ce n'est qu'une question de temps.
MONTREDON
Qu'est-ce qu'il dit ?
(Larnaudy se touche le front.)
LUI, tranquillemenlj comme discutant avec lui"
même.
Montredon aimait son art, autrefois. Mais il lui a proprement tordu le côiï... Oui... La niaudy, lui, c'est la gloire qu'il aimait... Mais il y a longtemps que la gloire l'a étranglé... étouffé sous des pannes... C'est une mort étrange, quand on y pense... Jusqu'à cette pauvre Mme Gueuroz, qui a eu, dans sa jeunesse, l'amour de la tragédie... Mais oui... Et la tragédie s'est vengée. Quant à la vie', ah, malheureuses poupées, c'est peut-être parce que vous l'aimez tant qu'elle s'amuse à vous démolir à petits coups... de surmenage en surmenage... de saison en saison... de tournée en tournée... Votre amour vous tue, ou vous tuez votre amour... On ne peut pas sortir de là.
LARNAUDY
Inutile de simuler la folie. Cette comédie ne vous sauvera pas.
LUI
Ecartez-vous... Je ne la vpis plus... Laissez-moi lui dire adieu. {Il se traîne jusqu'au lit.)
LA DUÈGNE, plcurunt.
Ma pauvre Juliette I
LUI, luttant contre les larmes.
Adieu... chérie... Je ne veux pas pleurer sur toi... Je ne veux pas penser que tes épaules sont froides... et tes petites mains déjà raidies... Je ne veux pas te demander pardon... Je sais que tu ne
me reproches rien... J'étais ivre... je n'avais pas ma raison... J'ignore ce qui a soulevé mon bras... Et voilà... J'ai pourtant accompli une action sage... Nous ne souffrirons plus, ma chérie... Nous ne vieillirons pas comme* ceux-ci... dans la fatigue et le besoin... jusqu'à soixante ans... jusqu'à l'hôpital... Je t'ai donné la mort... Je ne sais pas ce qu'elle est*,. Ah, elle ne peut pas être plus terrible que cette vie...
MONTREDON, baS>
Il est révoltant.
LUI, après ravoir longuement contemplée, éireini par une émotion puissante.
Chérie... Tu m'as tellement. aimé... il y a encore tant d'amour dans tes yeux... je me demande... Voilà qu'un nouveau doute m'assaille... et plus formidable que tous ceux d'autrefois... Tes yeux ont l'air de savoir... de comprendre quelque chose... * Si l'espoir n'était pas aussi absurde que je l'ai toujours cru?... S'il était possible que tout ne fût pas encore fini ?... Rë vois-tu nos Isouffrances ? Les comprends-tu? Et l'infini, que nous avons cherché daasJa misère, dans la boue... t'est-il enfin révélé?... (Un silence anxieux,) Ou bien n'as-tu plus de souvenirs ?... plus de conscience?... Es-tu seulement sur une rive où autre chose commence?... au premier jour d'une autre vie?
MONTREDON
Écartons-le. Finissons-en.
' LARNAUDY
Vous ne pouvez pas rester. ici.
LUI
Je sais...^e sais..
Votre attitude est indécente.
MONTREDON
Relevez-vous et taisez-vous.
LARNAUDY, aucc uîtc îtidignaiion mesurée.
Si vous avez le cœur trop endurci pour répandre des larriies sur la dépouille de celle qui... (// hésiie) sur celle... enfin, si vous ne pouyez pas pleurer, respectez du moins le dernier sommeil de celle... pour qui... (// s'embrouille ei feint que V émotion lui ait coupé la voix.)
LUI, accroupi au pied du lit.
Il n'y a pas de souffleur, à cet acte-ci, mon pauvre Larnaudy... pas de brochure, pas de texte... On ne sait plus du tout où Ton va.
LARNAUDY
Assez de blasphèmes ! Taisez-vous.
(On entend un bruit de pas et de voix dans l'escalier.)
MONTREDON
Voici la police !
LARNAUDY, Fcirouvant tout son prestige. ^
Va leur dire que l'assassin est entre mes mains ! (Moniredon sort. La Duègne et V Ingénue reculent, A Lui:) Préparez-vous à les suivre.
LUI
Je suis prêt.
Allons, debout I
LUI, fouillant dan» sa poche.
Inutile.
LA VOIX DE MONTiiBDON, duns VescaUer* Par ici, messieurs !
LARNAUDY
Vous voulez vous faire traîner ? Vous n'irez pas en prison comme un homme ?
LUI
En prison ? (// sort l'arme de sa poche et V appuie contre sa poitrine. Il regarde devant lui avec une expression d'avide curiosité.) Peut-être pas...
LARNAUDY, se précipitant, avec un cri emprunté au
répertoire.
Que faites-vous, malheureux ?
{Mais il a lire. Il s'abat, la tête en avant. Aussitôt y par la fenêtre ouverte^ arrive^ puissante y éclatante, la musique du carillon.)
QUATORZIÈME TABLEAU Ul
LARNAUDY, Gu CoTTimissaife de police qui paraît à la porte, suivi de Sainl^Gallei el de Moniredon,
Monsieur le Commissaire... C'est l'assassin qui vient de se faire justice !
LE coM jif issAiRBj se penchuTil sur Lui, Vous ne l'aviez donc pas désarmé ?
LARNAUDY, iftierloqué.
Mais monsieur... Je n'avais pas cru devoir...
MONTREDON
Ce n'est pas un grand malheur, vous savez !
SAiNT-CALLEt
C'était un triste individu !
l'ingénue
Un sale maquereau, on peut bien le dire, nlonsieur le Commissaire! J'avais prévenu Juliette que ça finirait mal. Si elle m'avait écoutée...
{Saini-Gallei la fail iaire d'un geste.)
LE COMMISSAIRE, se relevant.
Il est mort.
MONTREDON, feûs, à Lamaudffy se dirigeant vers le
fond.
On prend le train de midi. (Même feu, à Saint- Gallet.) Le.train de midi. (A l'Ingénue qui est sur le seuil. ) Va donc apprendre, toi ; tu la doubles, ce soir !
(// va pour sortir j mais le Commissaire, qui a tiré son carnet et un crayon, le rappelle.)
LE COMMISSAIRE
Non... que personne ne sorte... Les témoignages, d'abord,
(Les hommes se regardent j ennuyés.)
LA DUÈGNE, sanglolanL
Et on ne lui a même pas fermé les yeux !
{Elle dépose le panier de son chien^ va au lit et ferme les yeux de Juliette. Le Commissairey qui se disposait à écrire^ abaisse son carnet et la regarde faire avec une déférence conventionnelle. )
LE COMMISSAIRE
Qui de vous est entré le premier ici ?
LARNAUDY
Moi, monsieur le Commissaire.
LE COMMISSAIRE
Votre nom ?
LARNAUDY
Larnaudy ; par un y.
LE COMMISSAIRE, écrivant.
Profession ?
LARNAUDY
Artiste dramatique.
LE COMMISSAIRE, écrivant.
Age?
LARNAUDY
Trente-neuf ans.
LE COMMISSAIRE, le regarde, puis continue.
Eh bien, dites-moi ce que vous avez vu.
LARNAUDY, s'écoulanl parler.
Voici... Je venais de quitter ma chambre. Je descendais l'escalier pour me rendre à la gare, quand, en passant devant la porte de ma camarade...
(Le Commissaire écrit. La toile baisse pendant que Larnaudy pérore.)
RIDEAU
5044. — Tours, Imprimerie E. Arradlt et C*'