‹ Les ratésChapitre 13 sur 18 · LE NÈGRE · texte numérisé non relu

LE NÈGRE

Jolie mad'meselle ! Jolie I Jolie I

l'ingénue, qui le remarque pour la première fois, avec un petit cri de surprise.

Ah!... D'où sort-il, celui Jà?,.. Qu'est-ce qu'il lui prend?

(Elle le repousse contre le lit, où il se laisse tomber assis. Mais il se redresse aussitôt avec un cri d'épouvante, traverse la chambre et s'adosse j tout tremblant, près de l'entrée, désignant le lit avec des gémissements enfantins. Tumulte. M ontredon et Larnaudy se précipitent vers le litj arrachent les couvertures et découvrent le corps de Juliette. Elle est à demi nue. Un filet de sang coule de la poitrine. Le nègre sort^ affolé.)

SAINT-GALLET

Ah I mon Dieu !

MONTREDON

Elle est évanouie 1

LARNAUDY

Mais non. Tu vois qu'il y a du sang 1

l'ingénue, criant.

Ah ! ah ! à l'assassin ! à l'assassin !

MONTREDON, sc retoumani.

Toi, tu vas te taire, ou sortir d'ici !

SAINT-GALLET

Elle n'est peut-être pas.-

MONTREDON

La tête... Soulevez-lui la tête.

LARNAUDY

L'oreiller, là...

MONTREDON

Il faut la redresser.

SAINT-GALLET

Non... comme ceci... là...

• {Ils la redresseni. Moniredon prend une des

mains du cadavre et, sans rien dire, la place

dans la main de Saini-GalleL)

SAINT-GALLET

Ouï... Tout CvSt fini.

MONTREDON

Et depuis longtemps.

LARNAUDY, d^un toTi péuélré^ un peu trop à la hauieur de la silualion.

Vos chapeaux, messieurs.

(Les irois hommes se découvrent.)

LA DUÈGNE, pleuvanL Ma pauvre Juliette !

LUI, toujours immobile.

Sortez d'ici, racaille.

{Les hommes se retournent.)

MONTREDON, désignant le cadavre.

C'est vous, n'est-ce pas ?

LUI

Qui voulez-vous que ce soit?

SAINT-GALLET

Vous entendez. Il avoue !

LARNAUDY

Lequel d'entre nous, messieurs, ira chercher la * police ?

SAINT-GALLET

J'y vais. (// sort précipitamment.)

LUI

Laîssez-moî seul avec elle.

LARNAUDY, du ioii doTit H démasque les traîtres,

dans le répertoire.

Jamais ! Nous gardons les issues I

Imbéciles !

LARNAUDY, bas à Montredon.

Il n'a même pas l'air de comprendre... Ah ! l'alcool ! (// va à Lui.) Regardez, misérable ivrogne! Votre compagne ! Notre camarade bien-aîmée, pleine de jeunesse, de talent, de beauté. Regardezla I .

LA DUÈGNE, pleurant.

Ma pauvre Juliette !

{L'Ingénue pleure. Montredon s'essuie les yeux. Lui reste impassible.)

LUI

Je ne sais qui a dit : « On finit toujours par tuer

Ifla chose qu'on aime. » Oui... Ou bien, c'est elle vqui vous tue. L'un ou l'autre arrive fatalement. Ce n'est qu'une question de temps.

MONTREDON

Qu'est-ce qu'il dit ?

(Larnaudy se touche le front.)

LUI, tranquillemenlj comme discutant avec lui"

même.

Montredon aimait son art, autrefois. Mais il lui a proprement tordu le côiï... Oui... La niaudy, lui, c'est la gloire qu'il aimait... Mais il y a longtemps que la gloire l'a étranglé... étouffé sous des pannes... C'est une mort étrange, quand on y pense... Jusqu'à cette pauvre Mme Gueuroz, qui a eu, dans sa jeunesse, l'amour de la tragédie... Mais oui... Et la tragédie s'est vengée. Quant à la vie', ah, malheureuses poupées, c'est peut-être parce que vous l'aimez tant qu'elle s'amuse à vous démolir à petits coups... de surmenage en surmenage... de saison en saison... de tournée en tournée... Votre amour vous tue, ou vous tuez votre amour... On ne peut pas sortir de là.

LARNAUDY

Inutile de simuler la folie. Cette comédie ne vous sauvera pas.

LUI

Ecartez-vous... Je ne la vpis plus... Laissez-moi lui dire adieu. {Il se traîne jusqu'au lit.)

LA DUÈGNE, plcurunt.

Ma pauvre Juliette I

LUI, luttant contre les larmes.

Adieu... chérie... Je ne veux pas pleurer sur toi... Je ne veux pas penser que tes épaules sont froides... et tes petites mains déjà raidies... Je ne veux pas te demander pardon... Je sais que tu ne

me reproches rien... J'étais ivre... je n'avais pas ma raison... J'ignore ce qui a soulevé mon bras... Et voilà... J'ai pourtant accompli une action sage... Nous ne souffrirons plus, ma chérie... Nous ne vieillirons pas comme* ceux-ci... dans la fatigue et le besoin... jusqu'à soixante ans... jusqu'à l'hôpital... Je t'ai donné la mort... Je ne sais pas ce qu'elle est*,. Ah, elle ne peut pas être plus terrible que cette vie...

MONTREDON, baS>

Il est révoltant.

LUI, après ravoir longuement contemplée, éireini par une émotion puissante.

Chérie... Tu m'as tellement. aimé... il y a encore tant d'amour dans tes yeux... je me demande... Voilà qu'un nouveau doute m'assaille... et plus formidable que tous ceux d'autrefois... Tes yeux ont l'air de savoir... de comprendre quelque chose... * Si l'espoir n'était pas aussi absurde que je l'ai toujours cru?... S'il était possible que tout ne fût pas encore fini ?... Rë vois-tu nos Isouffrances ? Les comprends-tu? Et l'infini, que nous avons cherché daasJa misère, dans la boue... t'est-il enfin révélé?... (Un silence anxieux,) Ou bien n'as-tu plus de souvenirs ?... plus de conscience?... Es-tu seulement sur une rive où autre chose commence?... au premier jour d'une autre vie?

MONTREDON

Écartons-le. Finissons-en.

' LARNAUDY

Vous ne pouvez pas rester. ici.

LUI

Je sais...^e sais..

Votre attitude est indécente.

MONTREDON

Relevez-vous et taisez-vous.

LARNAUDY, aucc uîtc îtidignaiion mesurée.

Si vous avez le cœur trop endurci pour répandre des larriies sur la dépouille de celle qui... (// hésiie) sur celle... enfin, si vous ne pouyez pas pleurer, respectez du moins le dernier sommeil de celle... pour qui... (// s'embrouille ei feint que V émotion lui ait coupé la voix.)

LUI, accroupi au pied du lit.

Il n'y a pas de souffleur, à cet acte-ci, mon pauvre Larnaudy... pas de brochure, pas de texte... On ne sait plus du tout où Ton va.

LARNAUDY

Assez de blasphèmes ! Taisez-vous.

(On entend un bruit de pas et de voix dans l'escalier.)

MONTREDON

Voici la police !

LARNAUDY, Fcirouvant tout son prestige. ^

Va leur dire que l'assassin est entre mes mains ! (Moniredon sort. La Duègne et V Ingénue reculent, A Lui:) Préparez-vous à les suivre.

LUI

Je suis prêt.

Allons, debout I

LUI, fouillant dan» sa poche.

Inutile.

LA VOIX DE MONTiiBDON, duns VescaUer* Par ici, messieurs !

LARNAUDY

Vous voulez vous faire traîner ? Vous n'irez pas en prison comme un homme ?

LUI

En prison ? (// sort l'arme de sa poche et V appuie contre sa poitrine. Il regarde devant lui avec une expression d'avide curiosité.) Peut-être pas...

LARNAUDY, se précipitant, avec un cri emprunté au

répertoire.

Que faites-vous, malheureux ?

{Mais il a lire. Il s'abat, la tête en avant. Aussitôt y par la fenêtre ouverte^ arrive^ puissante y éclatante, la musique du carillon.)

QUATORZIÈME TABLEAU Ul

LARNAUDY, Gu CoTTimissaife de police qui paraît à la porte, suivi de Sainl^Gallei el de Moniredon,

Monsieur le Commissaire... C'est l'assassin qui vient de se faire justice !

LE coM jif issAiRBj se penchuTil sur Lui, Vous ne l'aviez donc pas désarmé ?

LARNAUDY, iftierloqué.

Mais monsieur... Je n'avais pas cru devoir...

MONTREDON

Ce n'est pas un grand malheur, vous savez !

SAiNT-CALLEt

C'était un triste individu !

l'ingénue

Un sale maquereau, on peut bien le dire, nlonsieur le Commissaire! J'avais prévenu Juliette que ça finirait mal. Si elle m'avait écoutée...

{Saini-Gallei la fail iaire d'un geste.)

LE COMMISSAIRE, se relevant.

Il est mort.

MONTREDON, feûs, à Lamaudffy se dirigeant vers le

fond.

On prend le train de midi. (Même feu, à Saint- Gallet.) Le.train de midi. (A l'Ingénue qui est sur le seuil. ) Va donc apprendre, toi ; tu la doubles, ce soir !

(// va pour sortir j mais le Commissaire, qui a tiré son carnet et un crayon, le rappelle.)

LE COMMISSAIRE

Non... que personne ne sorte... Les témoignages, d'abord,

(Les hommes se regardent j ennuyés.)

LA DUÈGNE, sanglolanL

Et on ne lui a même pas fermé les yeux !

{Elle dépose le panier de son chien^ va au lit et ferme les yeux de Juliette. Le Commissairey qui se disposait à écrire^ abaisse son carnet et la regarde faire avec une déférence conventionnelle. )

LE COMMISSAIRE

Qui de vous est entré le premier ici ?

LARNAUDY

Moi, monsieur le Commissaire.

LE COMMISSAIRE

Votre nom ?

LARNAUDY

Larnaudy ; par un y.

LE COMMISSAIRE, écrivant.

Profession ?

LARNAUDY

Artiste dramatique.

LE COMMISSAIRE, écrivant.

Age?

LARNAUDY

Trente-neuf ans.

LE COMMISSAIRE, le regarde, puis continue.

Eh bien, dites-moi ce que vous avez vu.

LARNAUDY, s'écoulanl parler.

Voici... Je venais de quitter ma chambre. Je descendais l'escalier pour me rendre à la gare, quand, en passant devant la porte de ma camarade...

(Le Commissaire écrit. La toile baisse pendant que Larnaudy pérore.)

RIDEAU

5044. — Tours, Imprimerie E. Arradlt et C*'

Page 1