Acte II, scène iv
LUI
Commencez, je vous en prie... Je suis un peu pressé. J'ai à sortir.
LARNAUDY
Voilà, voilà. (A Elle.) Vous êtes en scène. Le capitaine vous dit: Tu étais fille de soldai el sœur aussi de trois soldats. Je dis trois encore^ dont
deux sont vivants. Eh bieiiy la n'as plus ni père, ni frères. (A Lui.) Vous y êtes?
LUI, lisant mécanique menl les répliques.
El loij plus de sqpur. — Siy encore une, Vinfîrmière, elle me suffit. — Trêve de paroles , mettonsnous à table. — Pas encore. — Tu attends un convive? — Non, un justicier!
LARNAUDY
Elle passe... et j'entre. (Il s'avance et récite d'un ton conventionnel y faisant un sort à chaque mot.) Approche/... Il ne sera pas dit que le général Marquis de la Roche flambée^ bien qu'affaibli par l'âge et mis à la retraite, sanctionne par son silence... (A Lui,) Qu'est-ce que je sanctionne?
LUI, soufflant.
Un acte déshonorant !
LARNAUDY
... Un acte déshonorant. Cette union, ce serait horrible et pire que tout. On ne livre pas sa fille à l'ennemi héréditaire, quand on porte encore dans son cœur l'uniforme et l'épée.
ELLE
Mon père...
LARNAUDY, entre ses dents.
Deux fois.
ELLE
Mon père/...
LARNAUDY
Regarde-moi bien en^ face^ les yeux dans les miens,
Ils y sonly mon père!
LARNAUDY
Ta conscience^ mels la main dessus,
ELLE
Elle y est,
LARNAUDY
Dis-moiy mainlenanl, si ce falal amour n^a jamais révolté Ion cœur, (Enlre ses dénis,) Et tu passes.
ELLE, passant.
Mon père, les yeux dans les vôtres et la main sur la conscience,,,
LARNAUDY, entre ses dents.
Va à ta réplique.
ELLE
... qui seul triompherait des frontières,
LARNAUDY
Enfin, je reconnais mon sang! Assieds^ toi et partageons ce repas familial, (A lui.) Vous n'auriez pas quelque chose à mettre sur la table?
ELLE, à Lui, Prends les provisions dans le sac, mon chéri.
C'est gênant de régler un dîner sans accessoires.
LUI, iz pris dans le sac un petit pain et quelques croquettes de chocolat qu'il dépose sur la table»
Voilà 1
LARNAUDY
Merci. Laisse-moi te servir^ ma fille. (Il rompt le petit painy s*en adjuge la moitié, ainsi que plusieurs croquettes. Il fait le geste de la servir y mais ne lui donne rien. Bas.) Et nous mangeons. (Elle fait semblant de manger; il dévore le pain et le chocolat,)
ELLE
Ce gibier est exquis.
LARNAUDY, mangeant.
Il provient des bois séculaires de la Rocheflambée.,. Il est français y comme tout ici... Et ce vieux domaine, ces richesses, âprement disputées à la rapacité de la branche cadette, tu voulais les abandonner à un maître étranger?... Quelle criminelle folie!
ELLE
Mon père. J'essayerai d'étouffer en moi tout autre amour que celui de la patrie. J'essayerai de changer d'entrailles.
LARNAUDY
A la bonne heure! C'est ainsi que mon sang doit parler. Encore une aile^ ma GertrudeP
Ce n'est pas dans le texte.
LARNAUDY
Je le sais bien... c'est pour meubler... (Il fait semblant de la servir, s'adjuge Vaulre moilié du pain, le resle du chocolat et mange avec avidité. Elle fait le geste de couper sa viande et de manger.) El maintenant, tranquillise-moi tout à fait : prométs-moi que si la guerre éclatait^ tu suivrais l'exemple de ta sœur, tu partirais comme cantinière.
LUI, soufflant.
Infirmière.
LARNAUDY
... partirais comme infirmière,
ELLE
Je promets.
LARNAUDY, à Lui, entre ses dents.
Vous ferez le canon... Dieu merci, la guerre est encore loin!...
LUI, lisant avec indifférence.
Boum ! Boum ! Boum ! Boum !. . .
LARNAUDY, SC IcVUnt.
La voilà!
ELLE, même jeu.
Quoi?
Ces coups de canon... Elle est déclarée!,,.
ELLE
Je pars. Je cours où mon devoir m'appelle.
LARNAUDY, Venluçani^ la bouche pleine.
Mon enfant! Mon héroïne! La seconde!
ELLE
Ei vous, qu'allez-vous faire ?
LARNAUDY, grundiose, finissant le chocolat.
Moi, je reste où l'honneur m'attend; Je m'enferme dans ce manoir et J'aiguise ma vieille épée. Si les bandits veulent forcer ma retraite, ils ne passeront. Je te le Jure, que sur mon cadavre!
ELLE
Ah! mon père, que vous êtes affreux!
LARNAUDY, VCXé.
Pas si vite I II y a un effet I Laisse-les applaudir, que diable! Reprenons!... sur mon cadavre! (Il suppute de la main la durée des applaudissements, puis lui fait signe de continuer.)
ELLE
Ah! mon père, que vous êtes affreux! Vous venger! Si J^ étais homme!
LARNAUDY
Les lâches ne me tiennent pas encore! Je leur montrerai que le Marquis de la Rocheflambée est un vieux chevreuil...
LUI, soufflant.
Un vieux cerf.
LARNAUDY
... est un vieux cerf qui traqué, poursuivi, cerné, sait encore tenir les abois!
RIDEAU
Une loge (Tarlisle dans un théâtre de province. Elle, est assise devant une table, à droite, retouchant son maquillage. Glace fêlée; cuvette en zinc. Au fondy sa malle, portant les étiquettes de la tournée. L'habilleuse, une très vieille femme en caraco, y cherche des effets. Quelqu'un passe dans les couloirs en agitant une sonnette et en criant confusément : « Dans dix minutes... Dans dix minutes. »
ELLE
Combien?
l'habilleuse
Dix minutes... Et ils n'aiment pas attendre; à Bar-le-Duc !
Vous ne trouvez pas le manteau? C'est dans le premier compartiment.
l'habilleuse, sortant un manteau.
C^est ce chiffon-là?
elle Oui. Merci.
l'habilleuse, V examinant.
Il n'est guère propre.
ELLE, Iroublée.
Voilà trois mois que la tournée dure.
l'habilleuse
Ce n'est pas de la soie... ni même du satin... c'est de la faille. Et il est tout raccommodé...
ELLE
C'est exprès. Au premier acte, je joue le rôle d'une jeune fille pauvre.
l'habilleuse
Mauvais rôle, mon enfant... Ils sont capables de l'emboîter, ce manteau-là.
ELLE, inquiète.
Vous croyez?
l'habilleuse
C'est une ville cossue, Bar-le-Duc. Ils aiment les artistes cossus. Et ils ne vous passent rien... C'est des connaisseurs!... Les jours de débuts, ils viennent au théâtre avec des sifflets doubles.
ELLE
Mais je joue • le rôle d'une jeune fille pauvre. Je ne peux pas m'habiller en grande dame.
l'habilleuse Pourquoi pas? A Bar-le-Duc, on aime les belles
CIPiQVIÈME TABLEAU 61
frusques ! Savez-vous pourquoi la dernière tournée n'a pas fait d'argent? Parce que c'étaient tous des rôles d'ouvriers. Ici^ on ne se dérange pas pour voir des ouvriers... Et pourquoi donc qu'on se dérangerait? Il y en a plein les usines, des ouvriers!... A votre place, moi, je me serais acheté un autre manteau pour la représentation de ce soir.
ELLE
C'était impossible.
l'habilleuse, robservanl.
Ah ! Si vous n'étiez pas si fière, j'aurais bien une proposition à vous faire.
elle Une proposition? .
l'habilleuse
Eh oui... A Bar-le-Duc, on est cossu et on aime le théâtre, voilai... Il y a plus d'un connaisseur qui ne demanderait pas mieux que d'aider une belle mignonne comme vous.
Ah?
l'habilleuse
Ils sont cossus, vous savez, les messieurs de Bar-le-Duc I Pour eux, cinq louis, c'est comme cinq sous pour vous et moi. (Près d^Elle.) Il y en a un à qui vous plaisez... Il me l'a dit tout à l'heure... Si vous vouliez le voir un moment, avant
d'entrer en scène, vous pourriez peut-être vous entendre?
(Elle s'accoude y la têle dans ses mains. Lui entre. Il porte un pardessus d'été, très usagé.)
LUI
Bonsoir, ma chérie. (Baiser dans les cheveux.)
ELLE
Eh bien, as-tu trouvé ton ami ?
LUI, accablé.
Non... Il n'habite plus la ville.
ELLE
C'est terrible.
LUI
On croit qu'il est à Paris.
Qu'allons-nous faire? (Geste d'impuissance. Il s'assied.) Comme tu as l'air fatigué!
LUI
Je le suis.
(Un temps.)
l'habilleuse
Et vous ne devez pas avoir chaud, avec une pelure pareille !
ELLE
Ne reste pas au théâtre ce soir, mon chéri.
LUI
Tu ne veux pas que j'aille dans la salle? •
ELLE
Non.
LUI
Pourquoi ? C'est la première fois que...
ELLE
Je sens que je ne serai pas bonne, ce soir.
LUI
Je peux t'attendre ici.
ELLE
Retourne plutôt à l'hôtel. Repose-toi. Je rentrerai seule. (L^ habilleuse sort furtivement.)
LUI
Comme tu voudras.
(Il se lève et va pour sortir,)
ELLE
Tu ne m'embrasses pas? (Il l'embrasse ; elle s'accroche à lui dans un sanglot.)
LUI
Allons, ne pleure pas... Il est impossible que nous ne trouvions pas d'argent. Il faudra bien que tout s'arrange. .
ELLE, pleurant.
Elle m'a dit... l'habilleuse... elle m'a dit que mon manteau était trop vieux pour la scène...
LUI
Elle disait cela pour te tourmenter. Ne la croîs donc pas.
ELLE
Mais toi... Tu n'as même pas de pardessus... Je suis sûre que tu as froid, là dedans... Et tu dis que tout s'arrangera... Comment veux-tu?
LUI
Je vais réfléchir, chercher... Ne sois pas triste... (Il sort. L'habilleuse rentre.)
l'habilleuse
Alors, nous avons pleuré ? Voilà tout votre maquillage qui coule... Comment voulez-vous être gaie, tout à l'heure, dans votre rôle, ma mignonne?
elle, s'essuyanl les yeux.
Ce n'est pas un rôle gai.
l'habilleuse, joviale.
Il faut être gaie tout de même!... Il faut jouer gaiement ici, surtout les rôles tristes... Ils ont payé pour rigoler, ils veulent rigoler!.... Quand c'est une tragédie, ils le savent, mais ils rigolent tout de même, pour ne pas regretter leur argent. (Elle sourit.) A la bonne heure, nous voilà consolée. (Bas,) Dites donc, ma mignonne, ce monsieur est là... Faut-il le faire entrer ? (Elle a un frémissement dP inquiétude.) Ah I Je connais une petite femme qui ne serait pas embarrassée demain,
CI^QUIÈME TABLEAU 65
pour se payer un manteau de soie, si elle le voulait!... Nî pour offrir un bon pardessus bien chaud à son petit mari! Allons, est-ce dit? Voulez-vous le voir?
ELLE
Qu'il entre.
{L'habilleuse va ouvrir. Elle se lève ei s^adosse à la table à maquillage j très gênée^ les yeux baissés.)
l'habilleuse, à la porte ^ s* effaçant»
Entrez, monsieur Taurubour.
Rideau.
La chambre du /F™® tableau. Trois heures du matin. Elle, est étendue sur un canapé^ à moitié déshabillée, les cheveux dénoués. Elle, pleure. Lui, est debout à ses côtés. Il est en bras de che^ mise sous son pardessus.
LUI
Allons, tu as assez pleuré... Si tu continues, tu ne pourras pas t'endormir... Le train part à sept heures ; il ne te reste plus que trois heures de sommeil. Couche-toi... (Elle sanglote.) Sois raisonnable. Quand tu te rendrais malade, -quand tu te donnerais la migraine pour deux jours, est-ce que cela changerait quoi que ce soit ? Va, que tu pleures ou que tu dormes, rien de ce qui s'est passé ne pourra jamais être effacé. (Elle sanglote plus fort.) Non, non; ce n'est pas ce que je voulais dire... Je n'ai pas voulu te chagriner... J'ai dit ça bêtement, pour dire quelque chose!... Voyons, Juliette, puisque je t'ai pi^rdonné, pourquoi ce désespoir ?
ELLE
Je ne veux pas que tu me pardonnes !
LUI
Qu'est-ce que tu voudrais ?••• Que jet'injurîe? Que je te batte?... Ma pauvre fille...
ELLE
Au moins, promets- moi que tu ne me pardonnes | pas parce que je te suis devenue indifférente I /
LUI
Comme si tu pouvais m'être devenue indifférente en cinq minutes, pour quelques mots prononcés!... D'abord, rien n'arrive comme on se l'imagine.
ELLE
C'est vrai. Rien n'arrive comme on se l'imagine.
LUI
Je devrais te haïr... me mépriser... C jst trut autre chose... Je ne crois cependant pas être si différent des autres hommes... Ni beauc:::p plus lâche, ni beaucoup plus insensible... Et je n'éprouve aucun des sentiments classés, catalogués... Je me demande si la honte, la jalousie, la colère existent vraiment... Ce ne sont peut-être que des mots... Y a-t-i l vr aiment des hommes qui aient connu la honte?... Et ces hommes-là valent-ils mieux que fiioi'i
ELLE
Dis-moi que tu m'aimes toujours... Tout le reste m'est égal.
Je t'aime toujours, ma Liette.
ELLE
^Je ne veux pas que tu m'aîmes par pitié.
LUI
Je t'aime.
ELLE
Je veux savoir si, quand tu m'approches, quand tu me touches, il n'y a pas quelque chose en toi qui se révolte, qui a mal... (// lui caresse la Joue en silence,) Il me semble, à moi, que nous ne pourrons plus jamais nous embrasser.
LUI
Je ne sais pas ce que c'est qu'être dignes l'un de l'autre, comme disent les gens, mais si l'un de nous deux est indigne de l'autre, c'est sans doute moi.
ELLE
Toi?
LUI
Je n'aurais pas dû te céder. J'aurais dû rester à Paris.
Tu ne pouvais pas me laisser seule.
LUI
Il va pourtant falloir le faire.
ELLE, tressaillanl.
Tu veux me quitter?
LUI
Nous ne serons à l'abri de la misère que quand j'aurai retrouvé des leçons, tu le sais bien.
ELLE
Ne me laisse pas ! Ne ne me laisse pas ! Encore trois mois de cette horrible tournée ! Trois mois d'hiver, toute seule, avec la troupe... Le froid... les sales hôtels... Je ne pourrais pas le supporter, je tomberais malade !
LUI
Comme tu es illogique, ma Lîette ! Tout à l'heure, tu pleurais, tu te désespérais, comme si nos deux vies étaient souillées, perdues à jamais... Et maintenant, tu parles des hôtels, du froid, comme si rien ne s'était passé.
ELLE
C'est toi qui es illogique... Tout à l'heure, tu prétendais n'éprouver ni honte^ ni jalousie, et main-i tenant, je sens bien que tu veux t'éloigner de moij parce que tu souffres et que tu me méprises.
LUI, gravement»
Non, ma Liette, jamais tu ne m'as été plus chère» que maintenant... Il y a, dans l'espèce de candeur courageuse avec laquelle tu t'es livrée à cet imbécile, une noblesse, une simplicité désespérée qui m'émeut infiniment... Mais si je te semblaîs prêt à accepter le renouvellement d'un tel sacrifice, estce que je ne te deviendrais pas odieux ?
ELLE, avec volubilité.
Pourquoi veux-tu que nous retombions dans la même détresse ? Ces cent francs nous ont sauvés ! Réfléchis... Dans une semaine, je touche des avances. Il nous restera encore au moins... oh ! au moins cinquante francs! C'est plus qu'il ne faut pour atteindre la fin du mois... et alors...
LUI
Tes chiflres ne me convainquent pas, ma pauvre chérie !
ELLE
Nous ferons des économies... Il y a des dépenses qu'on peut éviter... Je nettoierai mes gants moimême et nous ne donnerons plus de pourboires dans les hôtels.
LUI
Ne me tente pas... Ce serait tellement plus fort, de nous séparer pour trois mois...
ELLE
Je ne suis pas forte... Je n'ai jamais dit que j'étais forte... Je ne veux pas que tu t'en ailles, mon chéri... {Elle s* accroche à ses épaules.) Et tu ne t'en iras pas, quand tu sauras toute la vérité...
\ Écoute, ce que j'ai fait ce soir, c'est à cause de toi, de toi seul, que je l'ai fait !... Sans toi, j'aurais ac-
I cepté la misère... Ce n'est pas si terrible... Une camarade vous prête cinq francs... Une autre vous paye à dîner. •• et on vivote. •• Mais, c'est la pensée que je ne pourrais plus bien te soigner, comme
autrefois, que tu vivrais mal, que tu serais associé à cette espèce de mendicité, que mes camarades té le feraient sentir, qu'ils se moqueraient de toi... Voilà ce que je n'ai pas pu supporter... Tu me trouves stupide,ou folle, je le. vois bien... Mais c'est, ainsi... J'aime mieux me vendre que de te voir/./ humilié.
LUI, à genoux devant Elle.
Liette ! Ma Liette !
ELLE
Promets-moi que tu ne me quitteras pas !
LUI, Venlaçanl avec passion.
Non, je ne te quitte pas, ma chérie... Je t'aime, je reste avec toi!... Et tant pis pour ce que l'avenir nous réserve!
ELLE, sourianL
C'est bien. Je suis contente.
LUI
Il faut dormir, maintenant, mon amour. On parle... on parle... et regarde, ilfait presque jour...
Je n'ai pas sommeil.
LUI
. Nous avons sept heures de chemin de fer, aujourd'hui.
ELLE
Je dormirai dans le train.
LUI
Tu sais bien que tu n'y dors jamais... Sois raisonnable... Couche-toî... (Elle ril.) Pourquoi rîstu?
ELLE
Je t'assure qu'il me serait impossible de dormir.
LUI
Pourquoi ?
ELLE, même Jeu, Parce que j'ai trop faim !
LUI
Tu as faim?
ELLE
Dame ! Nous n'avons pas mangé depuis hier matin!
LUI
C'est vrai... Comment faire? Inutile de sonner, à cette heure...
Habillons-nous... Et dès qu'il fera jour, nous irons dans une boulangerie.
LUI
Tu as raison.
ELLE
♦ Les petits pains seront tout chauds.
RIDEAU
Dans une cathédrale gothique^ au déclin d^une après-midi d'hiver. Au fond et très haut, une verrière aux tons éteints. Un rayon sulfureux la traverse et tombe, comme au fond d'un puits, sur la scène où trois chaises sont échelonnées.
L'ingénue et la duègne paraissent à droite.
l'ingénue, les larmes aux yeux. C'est une petite femme brune et exubérante.
Non, il n'avait pas le droit de me traiter comme ça !,.. Un régisseur ne dit pas à une artiste qui répète : « Va-t'en! ». Je ne troublais pas la répétition, je demandais ma réplique à Larnaudy.
(Elles s'arrêtent.)
LA DUÈGNE, unc vicUle cabotine, déteinte, usée
. et maternelle.
Ne te frappe pas, ma biche. Des couleuvres, tu sais, à part la souffleuse, personne n'en avale autant que moi... Est-ce que je me frappe? Quand on^ m'ennuie, je pense à mon chien, qui m'attend dansV son petit panier... Fais comme moi. Pense à autre.,
chose... Tiens, regarde la verrière... C'est du vrai vieux, ça, ma fille !
l'ingénue
Je m'en fous, de ta verrière!... Il faut que je fasse attraper Montredon par l'administrateur ! Ce n'est pas difficile, tu sais 1 Je l'ai déjà fait engueuler, une fois que j'étais dans mon tort. Alors, cette fois-ci que j'ai raison, tu penses s'il y coupera!... Il n'a pas le droit de me dire : « Va-t'en ! »
LA DUÈGNE, remmenant.
Il t'a dit : « Va-t'en?»
l'ingénue
Oui, « va-t'en ». Et je n'avais même pas troublé la répétition!... Je demandais ma réplique à Larnaudy.
la duègne
Eh bien, sais-tu ce qu'il m'a dit l'autre jour, à moi, une veuve? une femme qui a cinquante ans d'âge ?
{Elles disparaissent à gauche, A droite paraissent Montredon et un acteur. Ils marchent avec insouciance,)
l'acteur
Elle chiâle toujours ?
Une autre fois, je la mettrai à l'amende. Je l'aï renvoyée pour ne pas être obligé de lui coller dix sous ! .
l'acteur
Qu'est-ce qu'elle a fait ?
MONTREDON
Mon vieux, elle montre ses nichons en scène !
(Ils disparaissent à gauche, Larnaudy et Saint- Gallet paraissent à droite. Larnaudy compte ses pas.)
LARNAUDY
Quarante-sept... quarante-huit... quarante-neuf... cinquante... (// s^ arrête devant la verrière.) Cinquante mètres I Hein, quel orchestre ! Et comme je fous du populo plein les bas côtés, plein la tribune, j'arrive à cinq mille places, au ba« mot !
SAiNT-GALLET, un individu chétif, râpé, aux allures vaguement sacerdotales.
C'est possible, mon vieux, mais personne n'y viendrait, à tes spectacles... C'est religieux, ce patelin-là!... Le théâtre à l'église, ça les révolterait !
LARNAUDY
Je ne fais pas de théâtre. Je monte des mystères, comme au moyen âge. Je leur en colle un tous les dimanches, après la grand'messe. Je fais payer quatre sous la chaise 1 Tu ne vas pas me dire qu'ils ne viendront pas !
SAINT-GALLET, regardant la verrière.
Ça me gênerait, de vendre ma salade ici.
LARNAUDY
Toi, Saint-Gallet, à force de jouer les curés, tu finis par te croire du bâtiment. Tu. exagères.
SAINT-GALLET
Jamais tu n'obtiendras l'autorisation.
LARNAUDY
Je vais aller voir l'archevêque aujourd'hui même. Je lui dirai : « Monseigneur, voilà... Je ne vous demande ni publicité, ni participation aux frais. Je vous apporte le spectacle tout monté et je vous offre la moitié des recettes... » Il marchera !
SAINT-GALLET
Mais non, mon vieux!... Un évêque, ça ne raisonne pas comme nous autres... Et puis, il faudrait de l'argent.
LARNAUDY, sercin.
De l'argent, non. Il faut cinquante mille francs,
SAINT-GALLET
Où les prendras-tu ?
Oh ! Ce n'est pas là ce qui m'embarrasse, va. Une fois l'affaire sur pied, on trouve toujours l'argent.
SAINT-GALLET
Et ton idée de théâtre en plein air, tu ne t'en occupes plus?
LARNAUDY
Pas pour le moment... D'ailleurs, dans le cas où
celle-ci échouerait, j'en ai une autre qui est peutêtre encore plus belle. Là, il n'y a qu'à vouloir. L'affaire sera debout en deux jours. Allons au café, je vais t'expliquer cela. (Regardant la verrière.) Il est bien, leur vitrail... Un peu sombre... Si on me donne le local, je foutrai une projection rouge par derrière... Hein, ça en aura une gueule? (Ils passent.)
SAINT-GALLET
Oui, rouge... ouverte!...
LARNAUDY
Mais non, mon vieux, le vert... (Ils disparaissent à gauche»)
(Elle et Lui paraissent à droite. Ils sont appayés au bras F un de Vautre. Ils s* avancent lentement en chuchotant.)
ELLE
Tu crois qu'ils sont partis ?
LUI
Oui. Ce sont eux qui sortent là-bas.
ELLE, avisant la verrière.
Oh, regarde la belle verrière !
LUI
Oui. Elle est bien moins obscure que les vitraux du chœur.
ELLE
Il y a un rayon qui la traverse.
LUI
Comme on est pâle, là-dessous...
ELLE
Asseyons-nous un moment.
(Ils s^assoienl chaise conire chaise. Ils se tiennent la main. Un silence.) A quoi penses-tu, mon chéri ?
LUI, tourmenté.
C'est singulier... Il faut que je te dise, que je t'avoue quelque chose... Oh, ce n'est pas important, mais je sens tout à coup que je ne pourrais pas te le cacher plus longtemps... Avant-hier soir,
l.à Bordeaux, pendant la représentation, j'ai suivi
; une femme et j'ai été avec elle.
ELLE, surprise.
Tu as fait cela ?
Oui... Et je ne la désirais pas... Je ne la voyais même pas. C'est elle qui m*a jeté un reg^rd^ en me dépassant dans la rue... Alors, une force inconnue, une espèce de bizarre nécessité m'a accroché à cette jupe... C'était une fille comme il y en a des milliers... Je ne crois pas qu'elle fût jolie... Je ne ms souviens que d'une chair blanche, très froide, et de bras solides qui pendaient, inertes, comme privés de vie.
ELLE
Pourquoi as-tu fait cela ?
LUI
J'y aï souvent repensé, pendant ces deux jours... sans pouvoir le comprendre.
ELLE
Et maintenant, tu l'as compris?
LUI
Je n'en suis pas sûr... En tout cas, ce n'est pas beau, tu sais...
ELLE
Appuie ta tête contre moi... Je pose mes mains sur tes yeux... Je ferme les miens... Je ne te vois plus...
LUI, 6a«, comme avec honte, cherchant ses mots.
Eh bîen^^c'était peut-être de l'orgueiL.. un ..derni er sursaut d'orgueil i mbécile... Me prouver que je n'éjais pas un .jÊtifi. -humilié, accablé... Quelque^ chose, en moi, qui voulait retrouver de la dignité, ] de l'honneur perdu... Comme si j'avais perdu dej l'honneur I Et comme si d'aller avec une fille eût pu m'en rendre !... (Un silence,) Non, c'est trop absurde 1 Ce n'était pas cela ! Ce devait être plutôt un de ces mouvements de vengeance irraisonnés,^ qui font qu'une femme se donne au premier venu,)quand elle sait que son mari la trahit. ':
ELLE
ïu voulais te venger de moi, mon chéri ?
LUI
Non, je ne voulais pas I... Mais qui peut savoir
ce que veulent en nous nos sales instincts P.. • (Un temps.) Et puis, ce n'était pas cela seulement. C'était paussi... un obscur désir de m'abaisser, de mesouil- |ler, pour être plus près de toi..,
ELLE
Près de moi ?
LUI, loui bas.
, Pour être avec toi... Me salir comme tu t'es salie. (Un silence.)
ELLE, même Jeu.
Depuis le jour... depuis ce jour, là-bas, à Bar-le- Duc... il me semble que nous nous aimons autrement...
LUI
Oui... autrement.
(Un silence.)
Il fait tout à fait nuit, mon chéri.
LUI
Rentrons.
(Ils passent.)
RIDEAU
Un beuglant de province. Deux heures du matin. Le spectacle est terminé. Les lumières sont éteintes, sauf un bec de gaz, à droite. A u fond^ un piano et une petite estrade. A gauche, dans un coin, un garçon de café dort^ affalé sur une table.
Lui et le Musicien sont attablés à droite.
LUI
Je ne voiis ai reconnu qu'après la dernière chanson, quand vous avez quitté le piano.
LE MUSICIEN
Qu'avez-vous pensé?
LUI, gêné.
Mais...
LE MUSICIEN
Oh, ne craignez pas de me blesser...
LUI
J'ai été stupéfait, je l'avoue... Vous retrouver, vous, Crouzols, dans ce trou de province... et tenant le piano d'un beuglant... Mais ce n'est sans doute qu'une crise passagère.
LE MUSICIEN
# Non. C'est définitif... Je n'ai aucun espoir d'amé- /liorer ma situation.
^ LUI
Vous n'êtes pas le seul à qui la vie ait été mauvaise.
LE MUSICIEN
Que faites-vous ici ?
LUI
Ma femme joue dans la tournée théâtrale. Elle m'a donné rendez-vous dans ce café, après le spectacle.
LE MUSICIEN, ie regardant
Je ne peux pas dire que la vie m'ait été mauvaise.
LUI
Cependant...
LE MUSICIEN, vivemeni.
Le beuglant, les vêtements râpés, cela n'existe pas... Qui vous dit qu'elle ne m'ait pas comblé?... Vous ne me croyez pas?
LUI
Je vous comprends mal.
LE MUSICIEN
Vous attendez votre femme ici?
LUI, consulianl sa monire.
Oui... je m'étonne même... L'heure est déjà passée...
LE MUSICIEN, allumani une cîgareite.
Nous l'attendrons ensemble.
t LUI
Très volontiers.
LE MUSICIEN
Vous savez, n'est-ce pas, comment il arrive qu'un homme dégringole d'échelon en échelon, rigoureusement, sans pouvoir remonter jamais?... C'est assez banal... Je vous épargne les détails. Ce qu'il faut que vous sachiez, c'est qu'avant d'échouer ici, j'ai commis tous les crimes contre mon art... J'ai été aux gages d'un éditeur qui, pour des raisons commerciales, m'obligeait à souiller, à ridiculiser dans son journal les œuvres des grands maîtres. J'ai b avé sur tout ce qui^ m'étaît cher... Jeme suis ven3u7prostitué cyniquement. Ah, mon employeur eh a eu pour son argent!... Aucune injure n'était assez basse, aucune manœuvre assez fourbe pour déprécier ce que, dans le fond de mon cœur, je vénérais I
LUI
Etait-ce une nécessité pour vous d'accepter cette besog^e-là ?
LE MUSICIEN
J'aurais peut-être pu me tirer d'affaire autrement... Mais voilà... j'avais pris goût à mon métier de salisseur!... Dans l'écroulement total de meS\ espoirs personnels, j'éprouvais une espèce de joie ! , à cracher sur mes maîtres! Oui, je me saoulais de ' négations et d'insultes!... Je me vengeais, com-
prenez- VOUS?,.. Je me vengeais de mon malheur et de mon impuissance!
LUI
Je ne vous blâme pas... je vous comprends,
LE MUSICIEN
En fin de compte, que croyez-vous qu'il soit advenu de mes ignominies? J'en ai été récompensé!... J'ai souffleté mon art, je l'ai traîné dans l'ordure!... Et il m'a royalement gratifié! C'est assez 'drôle, n'est-ce pas?
LUI
Que voulez-vous dire?
LE MUSICIEN
Jugez-moi présomptueux, aveugle, peu m'importe : je vous donnerai des preuves de ce que J'avance. Je veux dire qu'au milieu de mes saletés, , je suis devenu un véritable artiste... J'étais un ^ raté, du temps où nous nous connaissions. Eh bien, j'ai trouvé dans l'avilissement cette espèce de grâce . qui m'avait été refusée dans la pureté de ma vie, dans l'amour de mon art... La trahison, la haine et .la déchéance ont libéré en moi une source de ■ beauté!... Elle coule mystérieusement, mais à pleins bords!... Ce que j'écris est si neuf, si étrange, que j'en ai peur... Dites, comprenez- vous qu'un rat de beuglant qui accompagne six heures pur jour des chansonnettes à des putains puisse être un créateur? Comprenez-vous ça?
LUI, irès ému.
Ouï... je croîs le comprendre.
LE MUSICIEN
Pourquoi la plus pure ivresse que l'homme, puisse connaître, pourquoi la joie et le salut m'ar-y y rivent-ils à présent?
LUI
A cause de vos fautes, Crouzols. Il ne suffît pas ' d'aimer pour rendre sa 'passion vivante et féconde I . . . Peut-être faut-il encore souiller ce qu'on aime... Il est possible que la grandeur, la beauté, l'amour soient à ce prix!... Et nous, nous qui aspirons, qui désirons dans des tourments intolérables, ah ! nous ne pourrons sans doute jamais rien posséder qu'à ^ ce prix! .
LB MUSICIEN
Mais qui vous a soufflé cette réponse?
LUI
Voilà des semaines qu'elle me travaille .
LE MUSICIEN
La question était donc posée, en vous aussi?
LUI
Peut-être.
LE MUSICIEN
C'est de votre art qu'il s'agit ?
LUI
Non, pas de mon art.
LE MUSICIEN
Alors?
LUI, se levant.
Pourquoi voulez-vous que je soîs personnellement en cause?... On pense... on réfléchît... Il suffit de regarder la vie pour s'apercevoir que le bien, la pureté de l'âme sont devenus aussi vides que des outres crevées... et que toute force, toute [possession, toute plénitude viennent du mal.
LE MUSICIEN, même jeu.
Allons chez moi. Je veux que vous entendiez ce que j'écris.
Allons !
LE MUSICIEN
Et votre femme?... Si elle ne vous trouve pas ici?
LUI, se délournanl.
Je pense qu'elle ne viendra plus, maintenant.
LE MUSICIEN
Quelle heure est-il ?
LUI, consultani sa monire.
Trois heures moins le quart.
LE MUSICIEN
En tout cas, le théâtre est fini depuis longtemps.
HUITIEME TABLEAL 87
LUI, oppressé.
Ouï... Elle sera rentrée... à l'hôtel.
LE MUSICIEN
Venez!
(Ils sortent.)
RIDEAU
Une chambre (Thôlel, le soir. Elle et Lui, sont enlacés sur un canapé. Une lampe éclaire faiblement.
ELLE
Mon chéri...
LUI
Ma Lîette... je ne t'aî jamais aimée comme à présent !
ELLE
Moi non plus, mon amour I
LUI
Je n'ai jamais connu pareil bonheur. Et toi?
Vois-tu dans ta jeunesse, dans le brouillard d'or de ta première enfance, un seul moment qui passe en douceur et en plénitude celui-ci?
ELLE
Non... Cette longue existence qu'il a fallu traîner jusqu'ici... Elle me paraît tout à coup étrangère... Je ne la comprends plus... Je ne désire plus rien... Sentir tes bras autour de moi... et rien d'autre... Je ne veux rien d'autre.
LDI
Il me semble que nous avons atteint notre limite... Une frontière au delà de laquelle il n'y a rien. S'il fallait mourir demain, je dirais oui, sans un regret.
ELLE
Moi aussi : j'accepte que tout finisse.
Comme nous nous aimions mal, autrefois I Toujours des méfiances, des inquiétudes, et même aux heures les meilleures, cet aiguillon vers l'inconnu, cette angoisse désirante...
ELLE
Tandis que maintenant, il y a entre nous deux comme de l'eau... une eau sans fond, qui respire perpétuellement...
LUI
Quelque chose s'est apaisé en nous. Ah, mesuisje assez tourmenté! Ai-je assez cherché le mot, la vérité vers lesquels je me croyais poussé î
• ELLE
C'était bien plus simple !
LUI
Il n'y avait pas de mot, pas de vérité, mais seulement cette façon de nous aimer qui est la nôtre... ce tte pitié de no slèvres pour nos lèvres... nos deux âmes attachées par la misère, comme le gibier encore vivant qu'on porte au marché... Moi,
je croîs que tu avais tout deviné, tout pressenti dès le premier jour!
ELLE
Mais non, mon chéri... Je ne savais rien... Je me trouvais même déraisonnable de partir en tournée et de risquer l a misère . O ui pouvait deviner qu^elle nous ferait si ri ches!... C'est presque incompréhensible, ce qui nous est arrivé... Tout trahit, tout manque ; on est enfermé dans son désespoir comme dans une cave... et soudain, quelque chose vous saisit, vous emmène doucement... Une porte s'ouvre, au plus bas de la douleur, et voilà qu'il entre une lumière, une tendresse qu'on ne connaissait pas... On est tranquille..* on ne s'inquiète plus... Il n'y a plus rien de terrible... On est arrivé... Comme c'est étrange!
LUI
Il y a une chose que. je ne t'ai jamais dite... Je n'en suis sûr que depuis peu.
ELLE
Qu'est-ce donc, mon chéri ?
LUI
^ C'est qu'il ne suffît pas d'être malheureux pour ' voir briller la lueur dont tu parles.
ELLE
Et que faut-il encore?-
LUI
Etre coupable.
ELLE, réfléchissant
Mais... je ne me sena pas coupable.
Ma pauvre Lîette !
ELLE
D'ailleurs... ça n'a aucun rapport...
LUI
Si... Il y a, dans la vie, certains sommets qui sont entourés comme d^un lac d'eau trouble et fangeuse. On ne peut pas les atteindre sans avoir d'abord traversé le lac.
ELLE, gênée.
Tu crois vraiment que notre manière de vivre...
LUI
Je ne crois pas : je sais.
ELLE
Voilà que tu vas encore te tourmenter avec cette idée.
LUI
Je ne me tourmente pas. Je m'analyse.
ELLE
Moi qui croyais que tu m'aimais assez pour ne plus penser !
LUI
11 faut pourtant se connaître. Ah, le fond de
l'âme est un joli marécage I II y vit des monstres... plutôt fétides !
Ça m'est égal. Ça ne m'intéresse pas.
LUI
Il n'y a pas un bonheur humain qui ne soit bâti sur le dos d'une bête au visage répugnant.
ELLE
On dirait que tu prends plaisir à te calomnier, à t'abaisser.
LUI
Bah ! qui donc aurait surmonté toute espèce de souffrance et d'orgueil, sinon une crapule comme moi !
ELLE
Tu dis cela, mais tu pleures !
RIDEAU
Le foyer du public, dans un petit théâtre de province, pendant un entr'acte. A droite^ un comptoirbuffet derrière lequel trône une opulente tenancière. Deux petites tables de fer et quatre chaises rencadrent. Les spectateurs défilent, par couples. Ils tournent solennellement^ en rond^ de gauche à droite j comme un manège de pantins. Les couples sont ainsi composés : le président du tribunal, un grand vieillard pontifiant; au verbe autoritaire, à la démarche automatique ; sa fille, une créature pointue habillée de taffetas noir. Le conservateur du musée, front bossue, des cheveux fous, à moitié aveugle, gestes désordonnés ; sa femme, hydropique, marchant avec difficulté, monstrueusement serrée dans une éclatante toilette de satin pourpre. Le pharmacien, allures débraillées et le viveur, chauve, mais pourvu de fortes moustaches horizontales qu'il caresse continuellement ; les manières d'un maquignon. Une jeune fille bossue, en robe à pois, seulç. Enfin, un caporal et un soldai, Vdir accablé.
LE PRÉSIDENT DU TRIBUNAL, pUSSUnt, UU brUS de SU
fille.
Jusqu'ici, l'împressîon est favorable... La pièce n'est pas malsaine... Les personnages s'expriment
avec élégance et leurs sentiments sont irréprochables... Le petit couplet de ce vieux marquis a vraiment du panache...
LE SOLDAT, passoni.
Malheureux d'avoir sorti vingt ronds et de pas même rigoler.