A UND DÉPUTÉ PARISIEN
Altier à la tribune et ferme dans la presse,
Le front illuminé d’un invincible espoir,
Vous faites, d’une voix qui tonne ou qui caresse, Ent-ndre les accents qu'inspire le devoir.
Orgueilleux du blason de la seule noblesse Que l'humanité puisse aujourd’hui concevoir, Vous adorez la Gaule, et, fort de son savoir, Pour elle vous luttez, depuis votre jeunesse.
Avec toute l’ardeur sainte du dévoüment, Vous défendez ses droits et rêvez constamment De grandir son renom et d'élargir sa sphère.
Et nous, Canadiens, pleins de son cher souvenir, Nous devrons à jamais vous louer, vous bénir, Car, voyez-vous, la France est toujours notre mère!
Sprung from those heroic pioneers, Britons and Normans, who colonized the St. Lawrence shores, French-Canadians preserve the strenght and the courage of their glorious ancestors.
EnwarD W. THomson
Es. uno raço d’ome caloussudo galoio e bravo.
FRéDéRic MISTRAL
LES CHASSEURS DE BISONS
Trois cents Métis français, fiers chasseurs de bisons, À travers le prairie aux vastes horizons,
Sur qui l’azur fayonne et Je silence plane, S’avancent, l'œil au guet, en longue caravane. -
Ils défilent, montés sur de lourds Chariots
Que traînent de fougueux mustangs, dont les sabots Ne sentirent jamais le poids du fer Sonore.
Les Métis sont venus du côté de l'aurore,
Emmenant avec eux leurs femmes, leurs enfants. Ceux-ci poussent parfois de longs cris triomphants, Heureux d'accompagner leurs pères à la chasse, Car en eux coule encor le sang de cette race
Dont rien ne sut fléchir l'audace et la fierté.
Eclaireurs du regard sondant l’immensité
Du sauvage désert, où nul vent ne murmure, Des cavaliers, couchés presque sur leur monture, Voltigent en avant...
Depuis quatre longs jours La caravane marche, et l'horizon toujours Recule. Vainement, sous le ciel sans nuage, Les chasseurs vontcherchant quelquetroupeau sauvage...
A la nuitée ils font halte, et les chariots
En cercle sont rangés. Au milieu de l'enclos,
Dans un empressement qui les rend haletantes,
Les femmes d’un bras souple et fort dressent lestentes, Cuisent pour le souper chevreuils et caribous..
Et, comme les Métis redoutent les Sioux,
Qui leur gardent, hélas ! des rancœurs éternelles, Autour du campement veillent des sentinelles.
Dès qu'a lui, ce matin, à l'Orient vermeil Le sourire, indécis encore, du sol’il,
Les chasseurs ont repris leur course, et la distance Que, depuis l'aube, ils ont parcourue estimmense. Cependant devant eux nul bison n'est encor Apparu. Le jour baisse, et déjà l'astre d'or
LU
LES CHASSEURS DE BISONS
Pälit à l'horizon comme un feu qui décline,
Tout à coup, au moment d'atteindre une colline, Qui leur semblait ‘ier un point vague, incertain, Les Métis croient entendre un tonnerre lointain, Croient sentir un frisson au sol de la prairie ;
Et, presque en même temps, un des chasseurs s'écrie:
— Les bisons! les bisons !
Un immense troupeau Vient d'émerger au loin, et, porteur d'un drapeau Qui sous les derniers feux du couchant étincelle, Le plus vieux des Métis commande :
— En selle! enselle!
Les chevaux, dételés, sont sellés aussitôt, Et les voilà partis tous ensemble, au grand trot, Les cavaliers guidant du seul geste leurs bêtes.
La harde doit compter, au moins, trois mille têtes ; Et dans le tas massif, de moment en moment, Retentit quelque rauque et long mugissement, Qui fait frémir l'écho des solitudes mornes.
A travers les buissons de la plaine sans bornes
Les bœufs sauvages vont, blancs de sueur, fiévreux, Hagards, baveux, faisant tournoyer derrière eux Des vagues de poussière et de chaude fumée.
Un vieux fauve conduit la mugissante armée, Dont les bonds rythmés font trembler le sol herbeux.
A l'aspect des poneys rapides, les grands bœufs Changent soudain de route, au hasard de la fuite. Lestigressontmoinsprompts, les loups courent moins vite. A présent les mustangs sont lancés au galop,
Et, comme le typhon est plus vif que le flot,
Sans doute ils atteindront la harde effarouché:. Quel épouvantement et quelle chevauchée !
Nul ne pourra jamais les peindre avec dès mots.
Les femmes, les enfants, gardani les chariots,
— Pendant que les coursiers vont à bride abattue, — Dans une fixité de spectre ou de statue,
Qu'à peine ébranleraient les éclats du canon, Regardent, haletants, cette joute sans nom.
À la suivre des yeux on est pris de vertige.
Elle est démence, adresse, horreur, fièvre, prodige. Et buffles effarés et fougueux alezans
Passent dans le désert comme dés ouragans ;
Et tout fuit devant eux, tout tremble à leurapproche, L'ours, le loup, le renard, l'étang, l'arbre, la roche, Au-dessus d’eux l’autour lui-même est frémissant. Ils vont, ils vont, courant, galopant, bondissant, Des plaines secouant le sommeil léthargique
Dans un emportement effroyable, tragique.
O les rudes chasseurs ! les fuyards forcenés |
Dans leur effort farouche et sans frein les poneys
LES CHASSEURS DE BISONS
Ont du sang aux naseaux et les bisons aux mufles. Qui devra triompher, des coursiers ou des buffies, Des légers étalons ou des souples taureaux ?
Hop! hop! hardi ! hardi ! les bons petits chevaux ! Ni buisson, ni torrent, ni roc, ni fondrière,
Ne peuvent ralentir leur course ventre à terre.
Non, nul ne saurait dire en des vers affolés
Les élans éperdus de ces coureurs ailés.
Hop !'hop ! hardil hardi! — Les mustangs si véloces Auront en un clin d'œil atteint les bœufs féroces, Qui frôlent maintenant les arbres d’un bosquet. Déjà plus d’un tireur épaule son mousquet, Retourné sur la selle, attendant qu'on commande.
—Feu !clameau mêmeinstantle vieux chef delabande. Et cent bœufs foudroyés jonchent le sol rougi,
Le reste de la harde ébranlée a rugi
D'épouvante et de rage. Et la fuite éperdue
A travers la sauvage et muette étendue
Semble encor plus rapide, et sans trêve le plomb Crible les bisons fous lancés dans un vallon,
Où le vol de l'instinct aveugle les emporte,
Une bête visée est une bête morte.
Rien ne peut égaler l’adresse des tireurs.
Laissant flotter la rêne au col de leurs coureurs,
Les Métis hardis, l'air superbement farouche,
Droits sur les étriers et du plomb plein la bouche, Tirent incessamment, sans bourrer leurs mousquets, D'une corne y versant la poudre par hoquets,
D'une lèvre écumante y laissant choir trois balles. Avec toute l’ardeur des anciens cannibales
Et tout l’acharnement des molosses lâchés
La chasse se poursuit, et les bisons hachés
Tombent, tombent toujours, commeles blés qu'on fauche. De crainte d'accident, chaque homme tire à gauche. Enivré de l'odeur de la poudre, souvent
Un étalon bondit dans le torrent vivant,
Dont les flots furibonds brisent tout dans leur fuite. Alors quelque taureau géant se précipite,
Et, la tête baissée et l'œil en feu, meuglant,
Dans toute sa longueur plonge sa corne au flanc
Du cheval qui chancelle et s’abat, blanc d’écume, En déroulant, horreur! un lourd boyau qui fume, Vo. vissant un sang noir sur le sol piétiné,
Et b, ssant, convulsif, l’homme désarçonné.
Souvent, serrés de près, des buffles, hors d’haleine, Se retournent soudain contre la meute humaine,
Et dans l’affreux torrent il se creuse un remou,
Il se fait un recul dans le bataillon fou,
LES CHASSEURS DE BISONS
Dont les rangs décimés constamment se resserrent. Chasseurs, chevaux, bisons, que les halliers lacèrent Sur la plaine, où ne luit maintenant nul rayon, Sont alors confondus dans un noir tourbillon
Fait de poussière épaisse et d'épaisse fumée, Comme on en voit flotter au-dessus d’une armée D'où montent les clameurs du bronze rugissant. Dans ce long hourvari fébrile, étourdissant,
Parfois contre le moindre obstacle un cheval butte Et brusquement s’affaisse, éreintant dans sa chute Son cavalier. Parfois un bison, aveuglé
Par le vent de la course, entraîné, bousculé
Par 165 fuyards voisins, tombe et barre la route, Créant sous les sabots de l’armée en déroute
Un vasie écrasement, un sinistre chaos.
Et le sang des grands corps tout broyés coule à flots, Les cornes au hasard frappent, les balles grêlent, De stridentes clameurs s'élèvent et se mêlent
Dans ce choc formidable où l'homme et l'animal Sembleni mettre le plus de leur instinct brutal,
Le troupeau fuit toujours et, dans la griserie
De la course qui fait tressaillir 1z prairie
Et frissonner l'oiseau fendant l'azur des cieux, Quelques-uns des chasseurs, les plus audacieux,
Les plus violemment tenaces et cupides,
Se laissent emporter par leurs chevaux rapides,
Et, cessant de tirer sur le troupeau sanglant, Pour laisser refroidir leur fusil tout brûlant, Frappent aveuglément les bœufs à coup de crosse.
Auprès de cette lutte épouvantable, atroce,
Les combats detaureaux espagnols sont des jeux. Elle vous fait frémir des talons aux cheveux.
Mais, malgré ses horreurs, le ciel bénit la chasse Des hardis descendants des hommes plein d’audace Qui bravaient l’Iroquois barbare de jadis.
Oui, le ciel la bénit, car elle est des Métis
Le pain quotidien.
Cependant la nuït tombe, Et devant la sanglante et farouche hécatombe, Devant les corps fumants de chevaux éventrés, Devant des cavaliers gisants, tout lacérés, Laissant voir à leur front quelque terrible entaille, On se croirait le soir sur un champ de bataille Où les obus auraient broyé des escadrons ; Et les buffles, jonchant, couverts de moucherons, Le sol ensanglanté de la plaine insondable, Dans un entassement lngubre, formidable, Transformant en charmer plus d’un val ténébreux, Nous font songer au temps biblique où les Hébreux.
LES CHASSEURS DE BISONS
Aux prés de Gabaon faisant des sacrifices,
Par centaine immolaient boucs, taureaux et génisses A laDivinité,
Les ombres maintenant Voilent tout le désert, encore frissonnant Des clameurs de la lutte, impossible à décrire, Entre les cavaliers et la harde en délire, Qui court toujours, qui court sans halte,éperdument. La poudre ne fait plus frémirque par moment Le sauvage et lointain écho des forêts vierges. A l'autel de l’azur déjà brillent les cierges Que de son feu Vesper allume au firmament.
La fusillade enfin meurt insensiblement.
Plus de mugissements ! plus d'horrible vacarme ! Le dernier tireur vient de décharger son arme. Et la poursuite cesse, et plus d'un fin coursier S’affaisse, pantelant, sur ses jarrets d'acier ; Autour des fiers chasseurs tout retombe au silence; Et l'on n'entend au sein de cette arène immense Que le bruit décroissant du grand troupeau qui fuit Dans le farouche et noir mystère de la nuit.
LES TRAVERSIERS
A Lévis, un matin dela fin de l'année.
11 fait froid. La rafale estencor déchaînée.
Il fait froid ; et lefleuve,avec de grands bruits sourds, Traîne un radeau sans fin formé de glaçons lourds, Qu'agite et bouleverse éperdument la houle.
Il fait froid? Il fait froid; et la neige à flots croule,
De son voile flottant cachant les monts du Nord. Que faire pour passer de l’un à l’autre bord? » Comment vaincre la vague, éviter la banquise ? Cinq fraversiers sont là, sur le quai, dans la bise,
La ceinture fléchée autour des reins, drapés
Dans l'étof du pays, superbement campés
Sur leurs jarrets nerveux, la maïn sur la pagaie : Ils attendent un boss, que nul péril n’effraye,
Et qui viendra s'asseoir au fond de leur canot Garni de peaux de buffle, à deux verges du fiot. Descendants des marins à la trempe virile
Qui vers la mer d'Hudson suivirent d’Iberville En s'ouvrant à travers les neiges un sentier, Ces:fiers Laurentiens chérissent leur métier, Devant lequel pourtant plus d’un vaillant recule. La soif de l’aventuré incessamment les brûle. Aussi paraissent-ils agacés du retard
Du courageux bourgeois qui veut sur le fass-Bart — C'est le nom du canot — atteindre l’autre rive.
AU on board! All on board! Enfin le boss arrive, Hors d’haleine, fébrile et l'air interloqué.
A peine a-t-il rejoint les passeurs sur le quai,
Que leur patron, dont l'œil depuis un instant sonde, Attentif, le lointain du Saint-Laurent qui gronde, Pousse des cris de joie :
— Un chenal ! Un chenal !
En amont, et malgré le grand froid boréal, A cent brasses du bord, sur un très large espace, Le fleuve est en effet libre de toute glace ;
LES TRAVERSIERS
On y voit nettement les vagues palpiter :
Et les rudes passeurs, qui veulent profiter
D'une telle éclaircie, ont lancé sur la lame
Le Jean-Bart :puis,narguant le grand fleuve quibrame, A leur logis du geste ils jettent leur adieu.
Et les voilà partis sous le regard de Dieu.
Et pour toucher le but qui devant eux scintille,
Il leur faudra franchir la distance d’un mille,
Il leur faudra glisser, armés de l'aviron,
Sur les flots tourmentés d'un nouvel Achéron,
Entre deux froids linceuls blancs, la neige et l'écume. Comme des spectres gris ils plongent dans la brume, Qui sur eux lentement resserre ses réseaux ;
Et quelques charretiers, groupés au bord des eaux, Que fait bondir le fouet sifflant de la tourmente,
Les suivent du regard sur la lame écumante ;
Et, debout *près du quai battu des flots grondants, Un bon vieux loup de mer murmure entre ses dents, Devant l'onde qui saute et le canot qui vole:
— Il faut avoir le diable au ventre, ma parole,
Pour aller, par un temps pareil, risquer sa peau. — Et le léger Jean-Bart danse comme un copeau.
Et la neige toujours descend en avalanches.
Tout couverts des crachats des grandes vagues blanches.
Qui jaillissent sans fin de l’abime ondoyant,
Les Laurentiens vont pagayant, pagayant,
L’œil ardent, le front haut, le bras souple et solide, Tenant tête au jusant de plus en plus rapide,
Le visage rougi des morsures du froid,
Se retournant souvent vers le bord qui décroît, Comme pour saluer l’église qui s'éloigne ;
Et quelqu'un vient de voir ces preux à rude poigne, Au vaste bénitier des flots tremper leurs doigts
Et faire en s'inclinant un grand signe de croix.
Les passeurs sont déjà sortis de l'éclaircie. Ils nagent à présent dans une onde épaissie Par de menus glaçons et la neige croulant
Sans trêve. Et le frasil rend le canot plus lent. Le Jean-Bart est collé maintenant, et dérive.
En vain est-il poussé par la pagaie active,
Il reste emprisonné dans cette glu qui bout, Mais les cinq #raversiers se sont dressés debout, Et le chef de crier:
— Roulons!roulons! adroite !
Adroite ! tous ensemble!
Et, balançant de droite A gauche leur grand torse aussi souple qu'altier, Les hardis Lévisois, en hommes du métier, Que rien ne paralyse et rien ne décourage, Font rouler le léger canot, qui se dégage Lentement du frasilet se fraye un chemin.
LES TRAVERSIERS
Soudain l'homme de Cap, une amarre à la main, Saute d’un pied nerveux sur une île flottante,
Qui ferme le Passage à l’équipe hésitante ;
Puis, saufle boss, blotti sous les peaux de bisons, Chacun sort de l'esquif et foule les glaçons;
Et deux des fraversiers tirant sur la cordelle,
Les trois autres crispant leurs poings à la margelle, Le Jean-Bart, qui balance à l'arrière un drapeau, Est mis en un clin d’œil entre le cielet l'eau ; Sur le mouvant cristal sa quille plate et lisse Avec un crissement sonore glisse, glisse ;
Et de loin on dirait quelque cercueil géant
Traîné dans l'ombre au bord d’un abime béant,
Au milieu de monceaux de transparents cararres.
Et les rudes haleurs vont enjambant des mares ;
Et quand parfois l’un d'eux enfonce dans les trous Qui s'ouvrent brusquement sous l'effort des remous, De longs bravos moqueurs éclatent sur la rive,
Et le canot toujours descend à la dérive,
Mais l'île de glace est franchie incontinent ;
Le Jean-Bart danse encor sur le flot bouillonnant : Et les passeurs, joyeux, que le succès transporte, Se sont pris à chanter, et le vent nous apporte,
À travers les brouillards du grand fleuve écumant,
JAILLANCE
Les lambeaux indécis d’un vieux refrain normand, Dont le rythme naïf traîne, rit et sanglote.
Ils viennent de toucher une autre île qui flotte ; Mais celle-ci présente un aspect émouvant.
Une ville, bâtie en marbre, que le vent
Culbuterzit soudain, ferait comprendre à peine
Le bouleversement de cette île qu'entraîne
Le fleuve avec des bruits lugubres comme un glas, Les murs de Jéricho, renversés aux éclats
Des clairons fouaroyants de l'éclair du miracle, Peut-être n'offraient pas un plus frappant spectacle Que l’amoncellement qui vient de se dresser Devant les Lévisois. Comment vont-ils passer
A travers ces débris mouvants, glissants et traîtres ? Ils feront ce qu'ont fait si souvent les ancêtres. Soupies comme les joncs et forts comme les rocs, Ils s’élancent ensemble à l'assaut des grands blocs S'étageant par er. droits en un rernpart immense ; Et toujours, avec eux, le fier /ean-Bart s'avance. Mais le boss, cette fois, est sorti de sa peau, Comme on dit, pour aider à traîner le fardeau,
Et, malgré son sang-froid, malgré son habitude De la traverse, il montre un peu d'inquiétude ;
LES TRAVERSIERS
Et le patron le lorgne avec un œi! moqueur.
— Encore un Coup de cœur ! un petit cou de cœur, Les enfants! après ça, nous reprendrons haleine ! — Répète à Chaque instant le brave capitaine.
Tout à coup le canot disparaît à nos yeux.
Vient-il de S'engloutir dans l'abîme écumeux,
Sous le choc imprévu d’une lourde banquise ?
Non, le voilà longeant comme un mur, où l'eau brise. Dans sa marche au hasard, parfois le frêle esquif Bondit dans on ne sait quel gouffre convulsif,
Où semblent tournoyer des flots de blanche lave. Ecartant tout obstacle et rompant toute entrave
Que suscitent glaçons, brouillards, verglas et vent, Les hardis canotiers vont toujours en avant.
Quel souffle irrésistible EMporte ces cinq braves ? Une crevasse s'ouvre, ils y plongent ; des caves
Se creusent, des sommets se dressent devant eux,
ls vont, ils vont, ils vont. De Ja glace aux cheveux, Marchant, rampant, glissant, guettant,ils font leur route. Et rien ne les arrête et rien ne les déroute. Qu'importent à ces Preux, dans leur emportement, En bas le précipice, en haut lescarpement ?
Le canger les séduit, les fascine et les grise.
Aveuglés par la neige et mordus par la bise,
Ils avancent toujours, sans halte et sans frayeur. Quels pénibles efforts ! quelle farouche ardeur !
Leur visageet leurs mains saignent, l'embrun lesglace. Des jambes et des bras, formidables d’audace,
Ils s'ouvrent un chemin tortueux ; et bientôt:
Le canot derechef touchera le grand flot.
1! vient de le toucher ;.et la froide rafale
Nous souffle des lambeaux de. clameur triomphale ; Et l'on entend aussi, couvrant ces lambeaux-là, Quelques notes du vieil Ave Maris Stella.
Que redit le plus proche écho des Laurentides.
Le fleuve est traversé.
Les passeurs intrépides, En côtoyant le bord, remontent le courant, En aval de Québec, fougueux comme un torrent. Ils remontent les flots qui font encore rage, Pour aller débarquer au prochain atterrage, Sur lequel ils pointaient leur canot au départ. Encore un petit coup de cœur, et le /ean-Bart Par des poignets d'acier sera tiré de l'onde. Enfin il est hissé sur le marché (1) qu'inonde Une marée humaine affluant des faubourgs.
Et pendant que le boss — ses pieds glacés sont lourds— S’éloigne lentement et se perd dans la foule,