G. CHARPENTIER, ÉDITEUR
13, RUB DI 6RBMF.LLE-SAINT-0ERMAIN , 13
Tons droits résortéi.
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Sous le premier empire, chaque fois qu'on prenait à la France un peu de sa chair pour boucher les trous faits par le canon de Tennemi, il se trouvait, dans lé fond des villages, des fils de paysans qui refusaient de marcher à Tappel du grand empereur. Que leur faisait à eux, les ébats de nos aigles, au-dessus du monde, que Ton entrât à Berlin ou à Vienne, au Vatican ou au Kremlin? Vers ces hameaux perchés sur le flanc des montagnes, perdus dans le fond des vallées, le vent ne chassait point des nuages de poudre et de gloire. Ils aimaient, eux, leurs prairies vertes, leurs blés jaunes : ils tenaient comme des arbres à la terre sur laquelle ils avaient poussé, et ils maudissaient la main qui les déracinait. Il ne reconnaissait pas, cet homme des champs, deloi humaine qui pût lui prendre sa liberté, faire de lui un héros quand il voulait rester un paysan. Non pas qu*il frémit à l'idée
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du danger, au récit des batailles; il avait peur de la caserne, non du combat : peur de la vie, non de la mort. Il préférait, à ce voyage glorieux à travers le monde, les promenades solitaires, la nuit, sous le feu des gendarmes, autour de la cabane où était mort son aïeul aux longs cheveux blancs. Au matin du jour où devaient partir les conscrits, quand le soleil n'était pas encore levé, il faisait son sac, le sac du rebelle ; il décrochait le vieux fusil pendu au-dessus de la cheminée, le père lui glissait des balles^ la mère apportaitun f^inde six livres, tous troiss'embrassaient; il'allait voir encore une fois les bœufs dans Tétable, puis il partait et se perdait dans la campagne.
C'était un réfractaire.
Ce n'est point de ceux-là que je veux parler.
Mes réfractaires, à moi, ils rôdent sur le fumier des villes, ils n*ontpas les vertus naïves, ils n'aiment pas à voir lever l'aurore.
Il existe de par les chemins une race de gens qui, eux aussi, ont juré d'être libres; qui, au lieu d'accepter la place que leur offrait le monde, ont voulu s'en faire une tout seuls, à coups d'audace ou de talent; qui, se croyant la taille à arriver d'un coup, par la seule force de leur désir, au souffle brûlant
de leur aipbition, n'ont pas daigné se mêler aux autres, prendre un numéro dans la vie; qui n*ont pu, en tous cas, faire le sacrifice assez long, qui ont coupé à travers champs au lieu de rester sur la grand'route; et s*en vont maintenant battant la campagne, le long des ruisseaux dé Paris.
Je les appelle des bèfbàctaibes.
Des réfractaires, ces gens qui ont fait de tout et ne sont rien, qui ont été à toutes les écoles : de droit, de médecine ou des chartes, et qui n'ont ni grade, ni brevet, ni diplôme.
Réfractaires, ce professeur qui a vendu sa toge, cet officier qui a troqué sa tunique contre la chemise de couleur du volontaire, cet avocat qui se fait comédien, ce prêtre qui se fait journaliste.
Des réfractaires, ces fous tranquilles, travailleurs enthousiastes, savants courageux, qui passent leur vie et mangent leurs petits sous à chercher le mouvement perpétuel, la navigation aérienne, le dahlia bleu, le merle blanc; des réfractaires aussi, ces inquiets qui ont soif seulement du bruit et d'émotions, qui croient avoir, quand même, une mission à remplir, un sacerdoce à exercer, un drapeau à défendre.
Réfractaire, quiconque n'a pas pied dans la vie, n'a pas une profession, un état, un métier, qui ne peut pas se dire quelque chose, ophicléide, ébéniste, notaire, docteur ou cordonnier, qui n'a pour tout bagage que sa manie, sotte ou grande, mesquine ou glorieuse, qu'il fasse de l'art, des lettres, de l'astronomie, du magnétisme, de la chiromancie, qu'il
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veuille fonder une banque, une école ou une reli* gion !
Des réfractaires, tous ceux qui n'ayant point pu, point voulu ou point su obéir à la loi commune, se sont jetés dans Taventure; pauvres fous qui ont mis en partant leurs bottes, de sept lieues, et qu'on retrouve à mi-côte en savates.
Réfractaires, enfin, tous ces gens qui vous ont des métiers non classés dans le Bottin : inventeur, poète, tribun, philosophe ou héros...
Le monde veut en faire des percepteurs ou des notaires. Ils s'écartent, ils s'éloignent, ils vont vivre une vie à part, étrange et douloureuse...
Le réfractaire des campagnes, du moins, a pour lui Tamitié des gens du village, l'amour des belles filles de l'endroit : on en parle dans les veillées; il trouve toujours sous le ventre de quelque pierre des provisions de poudpe ou de pain. Il n'a à craindre que les gendarmes; et encore s'ils sont trop près, les pantalons bleus, il abaisse le canon de son fusil; s'ils avancent, il fait feu !
Le réfractaire de Paris, lui, il marche à travers les huées et les rires, sans ruser et sans feindre, poitrine découverte, l'orgueil en avant comme un flambeau. La misère arrive qui souffle dessus, l'empoigne au cou et le couche dans le ruisseau : de vaillantes naturessouvent,desespritsgénéreux,de nobles cœurs, que j'ai vus se faner et mourir parce qu'ils ont ri, ces aveugles, au nez de la vie réelle, qu'ils ont blagué^ ses exigences et ses dangers. Elle les fera périr, pour
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se venger, d'une mort lente, dans une agonie de dix ans, pleine de chagrins sans grandeur, de douleurs comiques, de supplices sans gloire !
Voulez-vous me suivre et faire le chemin^^U y a des auberges drdles sur la route.
Je les reconnaîtrais entre mille, ces réfractaires 1 Ce paletot de coupe ambitieuse, brûlé par le soleil et fripé par la pluie ; ce pantalon qui fut gris perle, cet habit à queue de morue dessalée par la misère, qui a déjà servi trois carêmes, sous lequel je Tai vu trotter l'automne dernier par Torage, cet hiver sous la neige! Et la chaussure 1 toujours étrange I des souliers de bal, des bott«^ de pécheur, des bottines de femme, ce qu'ils trouvent! — des pantoufles, quand il y en a. Mon Dieu oui 1 j'en ai vu qui ont ainsi traversé la vie — en voisin — en pantoufles et en cheveux. J'ai connu des chapeaux trop larges, donnés par une grosse tète, qui ont été tenus à la main pendant des semaines, des mois, des années. J'en ai connu, qu'on n'ôtait jamais parce qu'ils battaient de l'aile, et qu'il aurait fallu les prendre par le tuyau pour présenter ses civilités. Ceux qui le savaient, d'en rire, et les réfractaires aussi ! Pour dissimuler leur misère, ne pas la porter comme un joug, ils la
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portent comme une fantaisie. Ils prennent des airs d'inspiré ou d'excentrique, de farceur ou de puritain — Diogène ou Brutus, Escousse ou Lantara. Ils cachent sous le voile de l'originalité leurs angoisses et leur honte, dussent-ils donner des coups de canif dans des bottes neuves pour excuser les trous des souliers passés et des bottines à venir. Ils consentent à passer pour fous, à condition de paraître moins pauvres; ils laissent dire qu'ils déménagent, pour avoir l'air d'avoir des meubles.
Voilà rhistoire de bien des tournures étranges et de plus d'une tête à la Juif-Errant. 11 y a des barbes qu'on laisse traiter de socialistes, parce qu'il en coûte trois sous chaque fois pour se faire raser, et que l'on soupe avec trois sous dans une chambre de réfractaire.
Entre eux, du reste, et le pauvre banal, existe la différence de l'esclavage au vaincu. Us n'ont point l'air de mendiants, mais d'émigrés. Leur origine se trahit plus fièrement encore dans les rides de leur visage; j'y lis autre chose que les angoisses d'un corps qui souffre, j'y lis les douleurs de l'orgueil blessé.
Ils rient pourtant : il le faut bien ! — S'ils ne mettaient jamais de masques, s'ils n'attachaient pas de grelots à leur bonnet vert, leurs visages pâles nous feraient peur, nous ne voudrions pas frotter nos habits à leurs haillons, notre ennui tranquille à leur tristesse pleurarde et béte ; leur excentricité fait passer leur misère, jette des fleurs sur leurs gue-
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nilles. Ils rient, c'est là leur courage et leur vertu; c'est souvent pour ne pas pleurer. Ces rires-là, je les connais : ils valent les larmes des crocodiles.
COMMEINT ILS DINENT
Comment? je me le demande quelquefois avec effroi. J'ai le vertige à descendre dans ces estomacs vides. J'ai connu des gens qui n'ont jamaisreçu un sou du pays, qui n'ont pas gagné mille francs, que dis-je? cent écus dans le cours de leur existence, qui n'ont point, que je sache, tué ni volé, et qui ont vécu ainsi des huit, dix, douze années, avec des bissextiles dans le nombre.
Comment ils font pour ne pas mourir ? Ils ne pourraient eux-mêmes vous le dire t Leur union fait un peu leur force. Ils s#connaissent tous dans cette Vendée 1 Poètes crottés, professeurs dégommés, inventeurs toqués, sculpteurs sans ciseau, peintres sans toile, violonistes sans âme, ils se rencontrent fatalement, un jour, une nuit, à certaines heures, dans certains coins^ sur la marge de la vie sérieuse ; ils se sentent, se reconnaissent et s'associent : ils organisent la résistance, ils collaborent contre la faim.
L'un fait le plan, l'autre les courses. Ils ont le nez fin, les chouans ! Ils flairent une tranche de gigot à une lieue du manche; ils savent débusquer, ramener,
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prendre un gîte, attraper au vol un déjeuner à la fourchette ou un dîner au chocolat — ' comme ça se trouve. Une choucroute un soir, une soupe à l'oignon un matin, un ordinaire par-ci, de Xextraordinaire par-là...
C*est un diplôme qu*on arrose, des frais d'examen qu'on mange; il est de toutes les folies et de toutes les fêtes, le réfractaire 1 II paye sa place par des bons mots, raconte des histoires de journalistes, dit des vers au dessert.
Il y a les hasards heureux, le duel où Ton est témoin, le diner à l'hôpital avec l'interne, avec le sousofficier à la cantine.
C'est quelquefois un homme à Taise^ gêné un moment, qui vient associer sa détresse ignorante et timide à leur misère audacieuse et savante, chez qui Ton trouve toujours quelque chose à vendre : un paletot, des bouteilles vides, une pipe turque...
Tous les ridicules humains lui payent tribut, au réfractaire.
Artistes et bourgeois, poltrons etmatamores, sages et fous, quiconque a des vers à lire, une histoire à placer, une femme à maudire^ le monsieur qui joue à l'artiste, l'homme qui veut avoir un organe^ lâches dont on prend les querelles, ivrognes dont on tient la tête, philosophes dont on est le Greppo, tous ceux qui ont besoin d'un coup d'épaules, d'un coup de main, d'un éloge, d'une consolation, d'un service, le trouvent là pour partager la soupe et'l'émotion. Calembours dont on rit, vers qu'on admire, manie
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qu'on flatte, bosse qu'on gratte, soupers d'adieu, dîners de fondation, repas de noces, lapins d'enterrement :
Voilà I
Il découpe son pain dans les travers des uns, dans les vices des autres, il déjeune d'une joie et dîne d'une tristesse. Insensible, du reste, comme la pierre, il ferait du vin avec des larmes. S'il tombe du ciel un peu de cuivre, il va s'asseoir, le réfractaire, dans une de ces gargottes où nagent sur le devant, dans les saladiers à coqs bleus et les assiettes ébréchées, des haricots à l'huile, des épinards à l*eau et des poires au vin. Des hommes de vingt-cinq ans, taillés p'our faire des sous-préfets, des députés et des magistrats, je les ai vus entrer dans des crémeries de la rue du Four-Saint-Germain, leurs œuvres sous un bras, une livre de pain sous l'autre, comme des maçons : ils vont se faire tremper la soupe et attaquer un bœuf — nature ou aux pommes — qui m'effrayerait moins, vivant et furieux, dans les arènes de Madrid.
Ils pouvaient être si heureux! Les arbres sont si verts au pays, le vin si frais, les draps si blancs! Mais non : vienne la faim, vienne le froid, on ne pensera pas aux grands feux qu'on fait là-bas, aux dîners du dimanche, avec la poule bouillie dans la marmite et le gigot cuit au four. On préfère rôder dans la neige, la faim au ventre, mais la flamme au cœur I
On se croit libre !
Us se disent libres!
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