LES CAFÉS
Dans la semaine, on va faire un tour au café. Si l'on n'a pas d'argent, on a toujours un ami en face duquel on s'assied, comme si l'on avait une confidence solennelle à lui faire. Quand le garçon demande : Que faut-il servir à monsieur? Grog? demie? On répond un : Je m en vais, significatif. Le garçon, qui connaît ce genre de consommation, s'éloigne, et l'on reste deux heures à la table.
Mais c'est aujourd'hui utie autre population qui envahit le local, ceux-là même qui ont des figures connues ont une autre tournure et d'autres airs de tête. Les consommateurs sont agités, bruyants. Ils jouent des parties de cartes interminables, ou remuent, comme un chapelet de vieilles dents, un jeu de dominos crasseux qu'ils font tourner avec frénésie en attendant le moment favorable pour passer leur double.
On se résigne donc. On pèse dans sa poche ce qui reste après déjeuner sur la pauvre pièce de vingt sous ; on compte^ on se décide, et Ton demande sa demi-tasse sans petit verre. On contemple avec tristesse le ventre jaune des carafons, qui ne se déboutonnent, hélas ! que pour la somme de 20 centimes...
Cependant, autour devons, des gaillards à lamine rose, en gilet long, en culottes courtes et en guêtres jaunes, s'arrosent le gosier avec une insolente générosité, et prodiguent les consolations à leurs glorias. Ce sont des laquais de bonne maison. Ils campent fièrement sur Toreille leur melon de velours ou leur casquette aux tons luisants — le casque en cuir bouilli de la domesticité.
Vous cherchez les journaux. Tous sont en main. Un monsieur à lunettes jette le Figaro avec un air de dédain. Vous Tempoignez. Malheureux! tu Tas lu, relu, avec Y Illustration^ le Moyide Ulusti^é, le Journal amusant et tous les petits journaux ennuyeux, datés d'aujourd'hui, nés d'hier.
On se tourne alors mélancoliquement vers le billard. C'est bien autre chose ! on y joue des parties à quatre; c'est une forêt de queues en délire. On regarde la règle, on fait rouler de petites boules en bois peint sur des tringles sales.
« Quatre aux chaûnes, » dit un Alsacien.
« Chè moa qui a les noerrs, » mâche l'Auvergnat.
« Et moi, les rouzes, » dit le Marseillais.
Et tout ce monde-là vous flanque des coups de queue dans la tête, puis vous demande pardon en
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vous grattant vos bosses. — Et les cousde se tendre, les jambes dé se lever ; ils suivent la bille des yeux, des reins, du derrière 1
« Forcez, la blanche! — Assez, la rouge! — Collezvous! — Passe derrière. — Va toujours ! — Làl... très bien!... — Elle est masquée. — La grosse queue ! »
Pendant que les hommes jouent, les femmes font des canards et cherchent les images.
On se lève. Pour atteindre à son chapeau, il faut marcher sur des queues de chien, des têtes d*enfant, froisser les jupes, renverser les verres, et, par-dessus le marché, s'entendre appeler, à mi-voix : « Maladroit ! butor ! grand râpé! » Vous mettez la main au bouton de la porte, une voix sinistre prononce votre nom. Vous vous retournez. C'est un créancier à vous qui prend une cruche avec un confrère. Il vous parle par-dessus la table : « Pensez-vous à moi ? Il y a bien longtemps que ça dure.... On ne me donne pas le cuir,.., » Tout cela dit avec une discrétion hypocrite, de façon à ce que les voisins entendent et écartent leurs chaises en se signant. N'allez pas au café ce jour-là ; on n'y trouve que des domestiques, des esclaves et des créanciers.
Le dimanche, si triste pour l'homme libre, est le jour de fête des vaincus. C'est ce jour-là que les règlements ouvrent aux visiteurs les portes des hôpitaux et des prisons.
Ceux qu'ont jetés à Sainte-Pélagie les hasards de la politique, ceux qui expient dans le grand jardin
triste de Cliehy leurs folies de jeunesse, tous ces exilés de la vie militante attendent en frémissant les visites amies. Les cœurs battent dans la prison quand le pas du gardien préposé au parloir retentit dans la galerie. « Est-ce pour moi que l'on vient ? » se dit chacun en prêtant Toreille. Et Ton reprend triste et découragé sa promenade solitaire, si c'est un autre nom qu'a prononcé la voix indifférente de l'homme à casquette étoilée d'argent.
Dans les hôpitaux, de pauvres garçons aux joues creuses, aux yeux' éteints, viennent tendre à travers le guichet leurs mains que fait trembler la fièvre. Triste spectacle 1
De ce côté la santé et la vie, mais l'inquiétude et la douleur.
De l'autre côté de la grille, dans l'antichambre de la mort, des casaques grises, et des bonnets de coton blanc qui ne font plus rire, je vous jure, etqui retombent en plis tristes sur des tètes pâlies.
Mais dans le monde où nous vivons, on ne va guère à l'hôpital que pour boire du vin ou pour mourir. Les vieux de la vieille etlesvieuxdelajeunelesavent bien. L'amitié d'un interne vous ouvre pour quinze jours un réfectoire. Ce sont des relais de santé, où s'arrêtent chacun à leur tour les ambitieux qui courent la poste sur le chemin de la gloire. Pendant quinze jours, on déjeune et l'on dîne, on boit du sang de rosbif et de raisin, et l'on quitte le râtelier un peu plus gras, un peu plus fou, pour enfourcher de nouveau son dada et dévorer la route.
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Pourquoi aller voir ceux-là? pourquoi aller voir les autres, ceux qui ne sont venus que pour mourir? Pendant dix ans, ils ont gardé suspendu un point d'interrogation dans leur estomac creux. Mangerai-je aujourd'hui ? mangerai-je demain? Ils ont cru que la faim ne mordrait pas sur leur santé parce que la fièvre les soutenait, colorait leurs joues pâles, allumait leurs yeux noirs; ils ont ri au nez de la misère, et elle s'est vengée. Ils ne pourraient même plus se traîner jusqu'au parloir, et pour causer avec eux du temps passé, pour écouter leurs suprêmes paroles, le jour est mal choisi. Il faut au mourant qui murmure la sainte majesté du silence. Et dans ces salles si tranquilles va tout à l'heure entrer avec fracas une foule banale. Sur le parquet jaune vont se traîner, en le rayant, les souliers ferrés de l'ouvrier et les sabots du paysan ; triste refrain pour un De Profundis.
Il ne fait pas bon mourir le dimanche.
Les églises elles-mêmes n'ont plus l'aspect solennel du temple, où venaient s'agenouiller dans l'ombre les Madeleines. Il y a bien des coquettes et bien des indifférentes; seule la Charité veille aux portes. Les dames quêteuses tendent de leur main blanche la bourse à glands d'acier ; je laisse tomber un sou dans Taumônière. Le suisse, qui joue avec le fer de sa lance, me jette un regard de mépris.
En sortant de la messe, quelques femmes vêtues de noir se réunissent et prennent le chemin du cimetière ; elles vont pleurer sur des tombes, attacher
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à la grille du caveau ou à un bras de la croix noire une couronne d'immortelles. Seuls les morts dans la fosse commune dorment sans fleurs et sans prières.
2 heures.
Les maisons sont abandonnées, les magasins fermés, les portes closes. Tout Paris est dehors, et pourtant la plupart des rues sont vides. Ceux qui passent vont lentement et sans bruit, comme des gens qui suivent un enterrement. On dirait qu*un fléau a passé par là : la guerre ou le choléra.
Plus de camions roulant avec fracas sur le pavé^ plus de charrettes se heurtant au coin des rues I Elles dorment dans les chantiers, sous les hangars et dans les cours, les reins à terre, les bras en Tair, et, habitué que Ton est au gémissement des essieux, aux hennissements des chevaux, aux jurons des charretiers, on regarde avec tristesse rouler les petites voitures de place et les longs omnibus conduits par des cochers muets.
Le gamin de Paris, cette sauterelle de la rue, n'est pas là qui gambade entre les pieds des bêtes et les jambes des hommes, jetant au vent son coup de sifflet ou sa chanson. Le cri nasillard du marchand d'habits, la fanfare du fontainier, Tappel plaintif du Savoyard : morts, tous ces bruits, tous ces refrains! La vie a disparu; les vivants même ont Tair de n'avoir point d'âme.
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Dans la semaine, on va, on vient, on se rencontre, on se bouscule, flâneur ou employé, riche ou pauvie, député, artiste, ouvrier, les paresseux et les vaillants, tous s'agitent, sortentd'ici, courent là-bas, cherchent ceci, cela, du pain, de la gloire, une femme, une rime, un million. Ils vont au bureau, au cours, au journal ou à Tatelier, chez le notaire, chez l'usurier.
Aujourd'hui, ils se promènent! mot bête ! Tout Paris est sur les boulevards, rue de Rivoli, dans les jardins publics, aux Tuileries, aux Champs-Elysées. Le long des trottoirs et des allées, on voitdescendre à petits pas une foule tranquille^ émaillée de redingotes vertes et d'habits noirs, de bonnets en tulle et de capotes à plume ; de temps en temps, passe un polytechnicien, le manteau sur l'épaule, ou un élève de Saint-Cyr les mains dans son pantalon rouge, et ici, comme au café, comme partout, le môme abonde ; quelques-uns sont habillés en zouaves avec des culottes fendues par derrière.
Combien est triste et banal ce voyage à travers cette foule épaisse, où se pressent, se mêlentet se heurtent les acteurs en vacance de la grande comédie humaine! Pas une figure ne se détache en traits heureux sur le fond terne du tableau. Hier samedi, avant-hier, tous les autres jours enfin, les visages reflétaient les âmes, la lèvre était plissée, le pas rapide, le geste vif, le front inquiet, l'œil ardent. Aujourd'hui, le masque est tombé ; on ne voit que des tètes banales sur des épaules bien couvertes ; sourires fades, airs béats. A demain, les affaires sérieuses, les physiono-
mies éclairées au feu des passions sottes ou grandes, la cupidité, l'ambition, Tamour...
Dirai-je les fiacres pleins, les omnibus complets, les bureaux de tabac encombrés? Les chevaux sont sur les dents, les' conducteurs n'entendent pas, il pleut des cigares d'un sou I
Sur les places, les saltimbanques tordent les reins à leurs enfants ; devant Tobélisque, des opticiens râpés enseignent des astronomies révolutionnaires et montrent la lune aux passants.
A travers cette foule, tortillent comme des serpents bruns des bandes de collégiens abrutis, conduits par un pion à barbe rouge, et précédés d'un domestique cagneux en habit de préfet à collet groseille. Deux ou trois petits mulâtres font tache dans la bande. Pauvres enfants I pauvre homme ! plus à plaindre encore que moi I
Ils sont prisonniers, je suis libre I
Libre?
Non, tu ne Tes pas, rôdeur au paletot chauve, au chapeau rougeâtre ! Tu passes triste, honteux, au milieu de ces promeneurs en toilette neuve; tu as peur de rencontrer l'ami riche, le protecteur puissant ; tu n'oses regarder en face les belles créatures qui flânent par là, dans leur cuirasse de soie et de velours! Tout le monde a l'air heureux ici, les braves gens et les filous, les élégants et les grotesques, les artistes et les notaires, les gandins aux fines moustaches et les souteneurs aux gros favoris, les impures célèbres et les ouvrières modestes, les pères de