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LE VER SOLITAIRE

Si aveugles que soient les potages, si faisandé que paraisse le faisan, la vue des plats qui passent met le ventre de belle humeur, les grosses dents se rejoignent^ l'estomac tressaille. Le ver solitaire se démène. Tout homme de lettres porte en lui de douze à quinze mètres de ver solitaire. 11 ne rend le dernier centimètre que le jour où il est arrivé. Les bonnes femmes nourrissent le leur avec du lait, nous tuons le nôtre avec de l'encre.

On songe donc à faire comme tout le monde, à dîner ! On se dirige machinalement du côté de l'hôtel, vers la pension.

Point de lumière; le silence ! Un frisson vous court dans le ventre... C'est le lasciate ogni speranza du Dante.... c'est le règlement de la table d'hôte.

On ne dîne pas le dimanche I

Reste l'ami calicot ou pion qui vous a donné rendez-vous sous l'Odéon à sept heures pour passer la soirée ensemble en prenant quelque chose. — Les esclaves ont toujours de l'argent dans leurs bottes. —

Il VOUS offrira, au lieu de gloria, le petit pain et la saucisse, Timplacable saucisse 1 On ne connaît pas assez à notre époque, Finfluence du cochon en littérature. Je connais des hommes de lettres maintenant en route pour TAcadémie, qui ont mangé un kilomètre de boudins pendant les années difficiles du

noviciat.

Quelques-uns qui, ne pouvant tenir à la peine, sont descendus des hauteurs du Parnasse et du quartier Latin pour entrer comme employés dans un bureau, une étude ou un magasin, se prennent parfois à regretter ce temps d'émotions salées. Ils ont la nostalgie de la saucisse.

Il en est d'autres, au contraire, dont ce régime a perverti les idées, les sentiments, Testomac.La charcuterie me fait peur, me disait une ancienne victime du boudin littéraire, j'aimerais mieux les garder qu'en manger encore l

On se promène doncde long en long. Les trois boutiques de libraires sont fermées. Seuls, deux élèves de rÉcole normale et un homme en chapeau pointu lisent les feuilles du soir chez le père Brasseur, le marchand de journaux. Les pas résonnent sur les dalles comme dans les corridors d'un château où il y a encore des revenants. Ici, les revenants se tiennent au bout des galeries, entre des barrières. Des sergents de ville sont là qui les empêchent d'agiter leurs chaînes. Ces ombres attendent que septheures et demie sonnent à l'horloge du monastère pour aller

d'un jeune homme pauveb. 205

se perdre dans les Catacombes. Il y aura ce soir tragédie : on donne Brttannïcus.

Vous, pourtant, vous attendez, Testomac dans les jambes, la tête en feu! Mais la saucisse ne vient pas: les boyaux grognent, le cœur se serre I le cœur, le vrai malade. Dans ce duel avec la faim, ce n^est pas l'estomac qui souffre, c'est Tâme. Mille maux pour un sont plus douloureux ; une migraine, un lombago, une coupure au doigt. Mais il y a dans le spectacle de son impuissance je ne sais quoi de cruel et de sombre qui pousse à la révolte, le pouls bat moins fort que le cœur.

Voilà ce que c'est qu'avoir faim dans le pays des orgueilleux I

Alors on s'en va rôdant à travers les rues, et, par une ironie féroce du hasard, on passe devant les cuisines sérieuses des Foyots, des Janodets... On est pris à la gorge par le parfum des sauces, on s'arrête, l'œil hagard, devant les bassins factices où se crispe dans le jet d'eau l'écrevisse, ce cardinal du ruisseau.

Dans l'intérieur, les cuisiniers vêtus de blanc, comme les sacrificateurs des temps antiques, taquinent le brasier, font voler les couvercles, passent au fil de la broche les perdrix rondelettes, au ventre azuré par les truffes, et les gigots à la Rubens qui

pleurent à chaudes larmes dans la lèchefrite... Toignon siffle, le beurre chante...

Dehors, il fait froid, il fait faim.

Et ces canailles de marmitons qui trempent leur doigt dans la sauce, et se le sucent jusqu'à Tépaule I

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