Les régions économiques;
La question traitée dans cette brochure par M. Henri Hauser me paraît devoir tenir une place capitale dans la réorganisation économique de notre pays après la guerre. Il ne s^agit pas., comme certaines personnes se le figurent peut-être, cVune réforme secondaire, destinee a donner au Minisftlère du Commerce et de V Industrie une constitution plus savante, mieux en harmonie avec celle ■^d’autres Ministères déjà pourvus de divisions admi- ^nislralives qui leur sont propres. Il s’agit de bien tutre chose. Comme j'ai eu l’occasion de le dire ien inaugurant le 19 mars dernier la région de Nancy, dans la bataille économique qu’il nous fauè dra livrer après la guerre, nous ne vaincrons le '^pangermanisme cju'en prenant quelques-unes des [armes dont l’Allemagne a su faire usage, et au ' 'Zpremier rang, celle de V organisation. Le groupe- ^ ment des forces régionales est un pas décisif dans celle voie.
PRÉFACE
M. Hauser rappelle que dès 1903, comme rapporteur du budget de V Intérieur, je préconisais comme l'un des moyens de développer la puissance productrice du pays, l’organisation en France de régions économiques.
Quelle force la gueime est venue donner à celte thèse !
Songeons, en effet, à la. situation en face de laquelle le pays va se trouver dès que la viclowe définitive des armées alliées nous aura rendu la paix. Celle paix n’effacera pas de longtemps les conséquences de la guerre. Elle ne fera pas que celle crise n’ait déchaîné sur le monde un prodigieux bouleversement , une véritable révolution.
La France, qui trouvait lourds ses budgets d' avant-guerre — des budgets de cinq milliards — aura un budget d'une vingtaine de milliards. Il y aurait, dans ce chiffre, de quoi faire frémir les économistes qui évaluaient en 1913 notre revenu national à trente et quelques milliards. Admettons que la hausse nominale de tous les prix l'ail porté à 50 ou 60 milliards. Admettons encore qu'une partie importante de celle hausse soit consolidée après la guerre... Il n’en restera pas moins que la charge que nous aurons tous à supporter sera très lourde. Notre seule chance de salut, c'est d'ac-
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croître le revenu national et, pour ce faire, de produire davantage. Produire davantage, c’est tirer plus de notre sol, acheter moins de produits fabriqués à l'étranger, lui en vendre plus, abaisser nos prix de revient, et par suite accroître nos bénéfices.
Le temps des paresseuses nonchalances est passé! Pas un champ ne doit fournir moins que son maximum, pas une mine ne doit rester inexploitée, pas une goutte d’eau ne doit tomber inutile sur le flanc de nos montagnes. A tout prix, dans tous les domaines, il nous faut accroître nos rendements.
A cette seule condition nous pourrons liquider notre dette extérieure, qui s’approche de jjingtcinq milliards, et redresser notre change.
Nous ne pourrons réduire progressivement le montant de cette dette que par une meilleure organisation de l’effort national, par le perfectionnement de notre outillage, par l’ utilisation plus parfaite de nos propres ressources. Œuvre immense que l’État peut et doit diriger, mais qu’il ne saurait accomplir sans l’action concertée et convergente des intéressés mue par le puissant ressort de l’initiative individuelle. OEuvre impossible à réaliser si nous voulions l’entreprendre d’un seul
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coup, au nom de principes intangibles, sans souci des contingences géoraphiques et des diversités locales. Seule V organisation régionale nous permettra la mise en valeur complète et rationnelle de notre vieille France, rajeunie des Frances nouvelles que nous avons essaimées au delà des mers.
C'est en partant de ces données que j'ai conçu la division de la France en régions économiques. Pour établir les bases de ce projet, j'ai fait appel à la collaboration de M. Henri Hauser, professeur à V Université de Dijon, correspondant de l'Institut. Il était préparé à cette tâche par son passé scientifique, par l'ensemble de ses travaux d'histoire et de géographie économiques. Elève de l'illustre maître Vidal de la Blache, qui a été le premier à mettre en lumière le rôle fécond du régionalisme économique, M. Hauser est resté fidèle aux leçons de ce grand esprit qui joignait au talent descriptif le sens de la réalité concrète, le goût de la vie et de l'action.
Mais de si près que M. Hauser et les services de mon département eussent essayé de serrer le problème, si grand qu'eût été leur désir de tenir compte des nouvelles concentrations industrielles, des nouveaux groupements d'intérêts, des nouveaux courants commerciaux, il ne pouvait entrer
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dans ma pensée de condenser d'emblée leur travail en une carte définitive, que j'aurais, d'autorité, imposée aux intéressés. Je disais en 1903 « qu'il ne fallait pas violenter les affinités économiques ». Je suis resté d'accord avec moi-même. Je suis persuadé que la réforme régionale ne sera féconde que si elle obtient l'adhésion franche et active des régions elles-mêmes.
Comment pouvais-je provoquer cette adhésion? Fallait-il recourir à de lentes procédures administratives ? Je ne l'ai pas pensé. J'ai pensé que la France n'avait pas le temps d’attendre. C'est demain, c’est aujourd'hui que doit s'ouvrir l'ère de la nouvelle économie nationale.
Heureusement la loi du 9 avril 1898 sur les Chambres de Commerce mettait en nos mains un instrument d'une souplesse incomparable. Elle m'a permis de concevoir la région économique comme le gouvernement volontaire, et sanctionné par l'État, des compagnies dont les intérêts sont solidaires et convergents.
Ces groupements auront une double utilité, ce seront des organes d' information et des organes d’action.
Organes d'information, d'abord. A une date que nous ne pouvons prévoir, mais que nos succès
PRÉFACE
mililaires font de jour en jour plus proche, le Gouvernement de la République aura la redoutable tâche de fixer, pour une période qui peut-être longue, la future politique économique de là France. Il devra au cours de ce travail s’appuyer sur r autorité des forces économiques organisées. Or voit-on le Ministre du Commerce ét de l’Industrie, en ces heures décisives où chaque minute comptera, obligé de demander l’avis de 149 Cham- ’ bres de commerce, d’examiner, de classer, de peser 149 réponses, plus ou moins discordantes ? Les 16 ou 18 corps régionaux auxquels il aura à faire appel sauront au contraire lui adresser des avis déjà étudiés, déjà passés au crible de l’intérêt général, dégagés des contingences purement locales.
Organes d’action, ensuite. Le bureau régional, par lui-même et par l’agent technique placé auprès de lui, aura mission d’étudier les moyens d’accroître la productivité de la région. Mines, sources d'énergie, outillage économique, etc..., tous ces sujets solliciteront son attention ; il se tiendra en contact avec le département de l’Industrie et du Commerce, il stimulera V activité des administrations publiques ; il sera, dans la région, le grand moteur de la production industrielle.
PRÉFACE
Les Chambres de Commerce ont parfaitement compris ce que f attendais d’elles, ce que je leur demandais au nom de Vinlérêl national. Soit devant moi, soit devant mes délégués — M. Fighiera, directeur des Affaires Commerciales et Industrielles, M. Henri Hauser et M. Allégret — elles ont manifesté leur ferme volonté de marcher dans la voie que nous leur indiquions. A l’heure où je signe celle préface, l’œuvre est plus que commencée, elle s’achève. Pour les deux tiers les régions sont constituées, et vivent ; les autres sont virtuellement faites, et seront sur pied dans quelques semaines. On verra, dans la brochure de M. Hauser, par quels moyens, en s’inspirant de quelles méthodes mes actifs et dévoués collaborateurs m’ont aidé à obtenir ce résultat.
Assurément lelgroupemenl régional des Chambres de Commerce n'est qu’une partie du travail que nous devrons accomplir. Il nous faudra, tout de suite, réaliser une autre concentration de forces aujourd’hui dispersées, les forces syndicales. Là, aussi, là surtout, l'organisation s'impose, sous les espèces de la discipline librement consentie.
Mais la condition nécessaire de cette organisation, c’est ce groupement des Chambres de Com-
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merce que nous venons d’accomplir. A côté de lui, Je le disais aux Chambres de Commerce de l’Est, « s’ organiseront les autres groupements régionaux qui, après le vole de la loi qu’étudie, dans l’esprit le plus favorable, la , Commission d’administration générale de la Chambre, formeront, l’organisme central où tous les intérêts de la région seront représentés ».
De cet édifice, où pourront s’abriter les forces vives du pags,Je considérerai comme un précieux honneur d’avoir posé la première pierre.
30 septembre 1918.
Clémentel.