Les régions septentrionales de l'or [microforme]
Parmi les régions de l'or, il en est une qui tient une place modeste à côté de l'Australie et de la Californie, sa voisine. Tandis que Îles descriptions, les études et les considérations sociales, les récits de toute nature abondent touchant ces terres privilégiées, à peine si de loin en loin une mention isolée, un manuel à l'usage des émigrans vient rappeler à la Grande-Bretagne qu’elle possède sur le cours supérieur de la Colombie, dans les vallées fortunées du Frazer et du Thompson, sur la côte où s'allonge la grande île de Vancouver, de riches exploitations aurifères, avec les ressources plus sûres et plus durables qu'offre la nature dans une région bien arrosée, couverte de vastes forêts, abondamment fournie de houille et munie de bons ports. La faute en est à l'éloignement et au climat. Pour aller de Londres et de Liverpool à la Colombie anglaise, il y a un trajet long et pénible, soit que l’on double le cap Horn, soit que l'on coupe l'Amérique à Panama où à San-Juan-de-Nicaragua. Et puis cette région, enfermée entre le plus septentrional des territoires des États-Unis et l'Amérique russe, les Montagnes-Rocheuses
et le Pacifique, semble aux émigrans sévère et froide plus qu'elle ne l'est en réalité; le bruit de l'or n’y a pas pour eux un attrait aussi entraînant que plus au sud ou dans l'Australie.
I ne faut pas croire cependant que cette région reste inoccupée; dans l'île de Quadra-et-Vancouver aussi bien que sur les cours d’eau aurifères, la vie européenne se substitue à la vie sauvage, et à côté des Anglais les Chinois apportent là, comme sur tout coin de terre où il y a des bénéfices à réaliser, le contingent de leur immigration ee et laborieuse, Au point de vae de la situation géographique, ce pays à pour l'Angleterre une grande importance : il lui sa un pied, à côté des États-Unis, sur le Pacifique; il se relie, à travers les Montagnes-Rocheuses, à leurs belles possessions du Canada; on parle d'établir un chemin le long des lacs qui mette en communication, par l'Ontario, l'Érié, le Michigan, le Winnipeg, Montreal avec New-Westminster et Victoria de Vancouver. Enfin il se fait là en ce moment un travail nouveau; une conquête de l'homme s’y accomplit sur la nature sauvage, et c'est à ce titre surtout que la Colombie anglaise et Vancouver méritent pour un moment de nous arrêter.
Les visiteurs de ces côtes disent qu'un spectacle plein de grandeur et de nouveauté frappe les yeux du voyageur qui pénètre de l’ouest à l’est, entre les deux phares dressés sur le sol anglais et sur le sol américain, dans le détroit Juan de Fuca, au sud de l'ile Quadra-et-Vancouver, À droite s'étend le territoire Washington, sillonné par une haute chaine de montagnes neigeuses, du sein desquelles se dresse un pic auquel des souvenirs classiques transportés sur cette terre lointaine ont valu le nom de Mont-0lympe, Les pentes descendent souvent jusqu'à la mer, et quelquefois elles s'en éloignent de quelques milles: elles sont coupées de vallées vertes et profondes qui revêtent, sous le jeu du soleil et es nuages, les aspects les plus variés. À gauche, l'île Vancouver semble comparativement basse, bien que plusieurs de ses ee soient encore en juin chargés de neige; en avant s'ouvre le golfe George, tout semé d'îles verdoyantes, Dans un enfoncement apparaît sur le territoire de la Colombie anglaise la chaine des monts Cascade, dominée par le sommet étincelant du Baker, haut de 3,500 mètres, et qui, en 1853, a vomi des flammes, Des bois s'étendent à perte de vue: les pins, sur le penchant des hauteurs, enferment les plaines dans leurs sombres verdures, les chênes, les érables, mêlent leurs feuillages, tandis que des saules, des peupliers, bordent les lacs de leurs luxu-
rians ombrages. Les cris d'un nombre infini d'oiseaux aquatiques éveillent les échos, et l'homme lui-même anime de son activité cette nature forte et primitive : des stemers courent de la pointe sud-est de Vancouver à l'embouchure de la rivière Frazer, et des barques chargées d'Indiens à la peau rouge, zébrée de peintures, frappent n cadence de leurs pagaies l'eau paisible du golfe.
I y à deux cent soixante ans, alors que l'on commencait à chercher ce passage nord-ouest sur le chemin duquel tant de marins ont depuis trouvé la mort, le navigateur Juan de Fuca, en pénétrant dans le détroit qui a pris son nom, crut avoir du premier coup résolu ce grand problème. Il se trompaits; mais voici que les Anglais prétendent aujourd'hui changer en vérité son erreur : au lieu des routes impraticables et glacées de Ta mer du pôle, ils proposent au commerce, comme voie de transit de l'Atlantique au Pacifique, cette longue ligne des lacs canadiens dont nous avons déjà parlé et sur laquelle il faudra revenir, La principale cause qui peut, suivant eux, déterminer le commerce à préférer ce chemin, c’est la parfaite sécurité qu'offrent le détroit et ce golfe George dans lequel il débouche.
De San-Francisco aux régions glacées de l'Amérique russe, sur cette longue partie de la côte du Pacifique, il n'existe pas de bons ports : celui de Humboldt, au-dessus de San-Francisco, vers le 42° degré de latitude nord, est vaste et paisible à l'intérieur; mais une forte houle et une ligne de brisans, qui s'étend au loin dans l’ouest, en rendent l'accès des plus périlleux. De même l'entrée du grand fleuve Colombie, avec sa terrible barre, est l'effroi des marins. Au contraire, dans l'intérieur du détroit de Juan et du golfe qui lui fait suite, les espaces libres, les ports profonds et sûrs n'ont à redouter que les brouillards de l'hiver et l'epaisse fumée qui s'élève des forèts où les Indiens mettent le feu en automne. Port San-Juan, Sook-Basin, Beecher-Bay, les ports Victoria et Esquimalt peuvent donner asile à un nombre indéfini de navires. Ce dernier, à cause de son étendue et de sa sécurité, à été désigné par le gouvernement comme dépôt naval du Pacifique, et tout le long de cette côte privilégiée s'étendent de vastes espaces d'une terre fertile et propre aux grandes cultures.
La Colombie anglaise, telle que les limites en ont été fixées par les derniers traités avec les États-Unis, s'étend sur le vaste territoire que la géographie avait coutume d'appeler Nouvelle-Calédonie, de l'embouchure du Frazer à l'Amérique russe, entre les 49° et 56° degrés de latitude nord environ. En largeur, elle va de la Rivière-Rouge et des Montagnes-Rocheuses au Pacifique : sa superficie est plus que double de celle de la Grande-Bretagne, et l’île de Quadra-et-Vancou-
ver, sa précieuse annexe, est à peu près égale à la moitié de l'Irlande, Elle a 500 milles de côtes (1), et sa hauteur varie entre le niveau de la mer et 16,000 pieds anglais (2), Beaucoup des caractères de son sol couvert de bois, de pâturages, coupé de cours d'eau et de lacs nombreux, rappellent le Canada, Le climat y est très divers: cette côte du Pacifique est généralement plus douce que celle de l'Atlantique, à la même latitude sur le continent américain, Les vents du sud y amènent des pluies en juin. Vers le sud et dans les vallées du Frazer, de Lillooette, de la Colombie, du Thompson, la température, les produits, les oiseaux, rappellent assez le Devonshire, tandis qu'au nord et au pied des montagnes on retrouve le climat plus sévère de la baie de fudson et du Labrador, De vastes espaces y sont ouverts à l'exploitation des settlers. en est de même dans la partie méridionale de Vancouver, la seule encore qui ait été bien reconnue, Les terrains non défrichés sont recouverts d'une fouudre épaisse et qu'on arrache difficilement; ailleurs s'étendent des forêts, des marécages, des déserts qui, de longtemps encore, ne seront pas acquis à l'exploitation humaine. Diverses espèces de graines et des racines abondantes fournissent aux Indiens un de leurs moyens de subsistance, La flore de cette région, assez semblable à celle de la Colombie américaine, n'est pas non plus sans offrir quelque analogie avec celle de la Grande-Bretagne. Les pomines de terre, le houblon, le blé, l'orge, l'avoine, y viennent à merveille: on y trouve aussi une espèce de chanvre particulier au pays. Les indigènes cultivent des pommes de terre jusqu'à la hauteur de l'ile de la Reine-Charlotte. Le long de la côte nord-ouest, dans de vastes espaces marécageux, croît une plante dant la feuille, assez semblable à celle du thé, donne une boisson de saveur agréable et piquante qui produit sur le cerveau des effets d’excitation et de gaieté pareils à ceux du vin, IPest à remarquer que la fertilité du sol augmente dans le voisinage des terrains aurifères: la décomposition des roches volcaniques, la silice, l'alumine, la chaux, la potasse, en se désagrégeant, communiquent à la terre une puissante fécondité, Ge phénomène, qui a été observé au pied du Vésuve et de l'Etna, est également sensible autour du volcan Baker.
Parmi les arbres, c'est une espèce de cyprès assez semblable au cèdre qui atteint les plus fortes dimensions: on en voit de 30 pieds de diamètre et de 400 de hauteur; les pins ont jusqu'à 270 et 300 pieds; ils sont très résineux et portent une écorce pareille au liége et épaisse de 8 ou 9 pouces, qui donne une flamme éblouis-
) Le mille anglais égale 1,610 mètres.
) Le pied anglais égale 0," 305.
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sante: on défriche les espaces couverts de pins en y portant le feu. Les chènes sont généralement de cualité inférieure; les bouleaux, les ifs, les genévriers croissent pèle-mêle avec ies érables, les peupliers, les sorbiers, offrant des ressources immenses à la charpente et à la mature des vaisseaux.
L'île de Vancouver a des races de moutons-mérinos remarquables : le petit bétail espagnol, les beaux bœufs Durham, importés en Californie, sont remontés de là jusque sur le Frazer, On trouve aussi une race indigène de chevaux excellens pour la selle et durs à la fatigue, mais trés difficiles à dresser aux voitures, Qu'on ajoute à ces avantages les ressources de la pêche, de la chasse, des exploitations auriféres, de la houille : tout cela constitue une riche contrée: il faut voir maintenant comment l'homme s'est installé au sein de cette libérale nature.
La population comporte trois élémens très inégaux en nombre : les indigènes, les Chinois et les Européens. Les premiers, que l'on évalue à 80,000 à l'ouest des Montagnes-Rocheuses, à environ 40,000 dans Vancouver, appartiennent à la race rouge et se rattachent, par leurs dialectes aussi bien que par les traits du visage, aux tribus qui peuplent la partie septentrionale du continent américain, Les notions relatives à leurs habitudes, à leur état social, à leurs croyances, sont encore incomplètes et incertaines. Quelques voyageurs les ont très sévèrement jugés, prétendant qu'ils sont déformés par l'habitude d'aplatir les crânes des enfans, peu sociables et parfois anthropophages. A'un fait à la connaissance des Européens leurs voisins n'est venu confirmer cette dernière assertion. Il est certain qu'ils ont, depuis une haute antiquité, l'habitude de presser le crâne de leurs enfans, puisqu'une de leurs tribus, sur la Colombie, porte le nom de Têtes-Plates, Toutefois cet usage ne parait pas être commun à tous les indigènes, et on en voit autour des étanlissemens anglais un grand nombre aux traits réguliers, à la physionomie intelligente; ils font preuve de vigueur et d'adresse, et beaucoup réussissent à imiter certains produits de l'industrie européenne. Dans l'état tout à fait sauvage, au pied des Montagnes -Kocheuses et sur la Haute-Colombie, ils ont conservé leurs habitudes nomades, vivant de chasse et de pèche, échangeant des fourrures contre des fusils et de l’eau-de-vie. Leurs tribus ont des chefs militaires souvent en guerre, et qui ont, comme les autres peaux-rouges, l'habitude de scalper leurs ennemis. Ils ne prennent généralement qu’une femme, bien que la polygamie ni le divorce ne leur semblent interdits, et, comme tous les sauvages, ils croient à de bons et à de mauvais esprits; leurs prêtres sont en même temps leurs médecins.
Quelques-uns d’entre eux ont pris dans le voisinage des établis-
semens européens des habitudes sédentaires et bâti de petits villages formés de huttes à toits plats où coniques, Ceux-ci se livrent à quelques cultures, louent leurs services dans les fermes, et même travaillent dans Vancouver aux mines de houille, Vers 1857, les indigènes de cette île entrérent en lutte contre les Anglais: un blanc ayant été tué à la baie de Cowichin, vers la pointe sud-est de l'île, le gouverneur se saisit de deux indigènes et les fit pendre. De là des représailles et des hostilités qui sont apaisées aujourd'hui, 1 n'est pas inutile cependant que les Anglais se tiennent sur leurs gardes. Là comme dans toutes leurs autres colonies, ils ne sont pas sympathiques aux indigènes. L'esprit anglo-saxon, exclusif et dur, prend peu de souci des races étrangères ; déjà, au contact des nouveaux occupans du sol, les naturels de la Colombie anglaise reculent et s'elacent: les comités de colonisation admettent, comme un fait auquel on voudrait en vain s'opposer, la disparition future des peauxrouges devant l'invasion blanche, Ces malheureux en effet s'abrutissent avec l'eau-de-vie, Cependant on à formé une société de protection pour les aborigènes, ouvert des églises, des écoles, quelques missionnaires ont même pénétré jusque sur les bords de la Rivière Rouge; mais tout cela est froid, triste, dénué de bienveillance cordiale et de charité réelle. Les immigrans n’ont guère qu'un souci, l'occupation du sol, l'exploitation de ses produits, À l'égard des indigènes, ils se tiennent quittes au prix de quelques phrases de compassion banale et de quelques institutions qui ne sont pas en harmonie avec les habitudes, le caractère et le goût du peuple qu'ils se sont soumis.
Les Chinois sont plus heureux : immigrans comme les Européens et plus passagers qu'eux, ils ont l'avantage de demeurer indifférens à leur inimitié et à leurs mépris. La seule chose qu’ils demandent, c'est une place, fût-ce la plus restreinte et la dernière, Du moment qu'on les à accueillis, armés d'une indomptable persévérance, prèts à tous les labeurs, préservés des influences étrangères par l'isolement, ils travaillent sans relâche et entassent leurs profits jusqu'à ce que leur ambition de fortune soit satisfaite. Alors, munis d’un pécule péniblement amassé, quelquefois trainant avec eux le cercueil d'un parent ou d'un ami, ils regagnent les rivages de la Terre-Fleurie, La Colombie anglaise est des régions auriferes celle qui jusqu'ici accueille le mieux ces égoïstes auxiliaires; elle a besoin de bras, et trouve en eux des domestiques actifs, des industriels ingénieux et variés. Quoique fort sales de leur personne, ce sont eux qui monopolisent le blanchissage partout où ils s'établissent, En Californie, leur nombre montait, dans ces dernières années, à 50,000 environ. Là on les déteste et on les maltraite: des restrictions leur sont au-