Criminologie, p
des peines régulières, mais seulement certains d'entre* eux, à savoir ceux qui offensent la partie moyenne et immuable du sens moral. Quant aux sentiments moraux qui ont disparu dans la suite de l'évolution, ils ne lui paraissent pas fondés dans la nature des choses pour cette raison qu'ils n'ont pas réussi à se maintenir; par suite, les actes qui ont été réputés criminels parce qu'ils les violaient, lui semblent n'avoir dû cette dénomination qu'à des circonstances accidentelles et plus ou moins pathologiques. Mais c'estl en vertu d'une conception toute personnelle de laj moralité qu'il procède à cette élimination. Il part dej cette idée que l'évolution morale, prise à sa source même ou dans les environs, roule toute sorte de scories et d'impuretés qu'elle élimine ensuite progressivement, et qu'aujourd'hui seulement elle est parvenue à se débarrasser de tous les éléments adventices qui, primitivement, en troublaient le cours. Mais ce principe n'est ni un axiome évident, ni une vérité démontrée; ce n'est qu'une hypothèse, que rien même ne justifie. Les parties variables du sens moral ne sont pas moins fondées dans la nature d^s choses que les parties immuables; les variations par lesquelles ont passé les premières témoignent seulement que les choses elles-mêmes -ont varié. En zoologie, les formes spéciales aux espèces inférieures ne sont pas regardées comme moins naturelles que celles qui se répètent à tous les degrés de l'échelle animale. De même, les actes taxés crimes par les sociétés primir tives, et qui ont perdu cette qualification, sont réellement criminels par rapport à ces sociétés, tout comme ceux que nor.s continuons à réprimer aujourd'hui. Les premiers correspondent aux conditions chan-
géantes de la vie sociale, les seconds aux conditions constantes; mais les uns ne sont pas plus artificiels que les autres.
Il y a plus : alors même que ces actes auraient indûment revêtu le caractère criminologique, néanmoins ils ne devraient pas être séparés radicalement des autres; car les formes morbides d'un phénomène ne sont pas d'une autre nature que les formes normales et, par conséquent, il est nécessaire d'observer les premières comme les secondes pour déterminer cette nature. La maladie ne s'oppose pas à la santé; ce sont deux variétés du même genre et qui s'éclairent mutuellement. C'est une règle depuis longtemps
'reconnue et pratiquée qu biologie comme en. psyciaolûgie et que le sociologue n est pas moins tenu de
^respecter. A moins d'admettre qu'un même phénomène puisse être dû tantôt à une cause el tantôt à une autre, c'est-à-dire à moins de nier le principe de causalité, les causes qui impriment à un acte, mais d'une manière anormale, le signe distinctif du crime, ne sauraient différer en espèce de celles qui produisent normalement le même effet; elles s'en distinguent seulement en degré ou parce qu'elles n'agissent pas dans le même ensemble de circonstances. Le crime anormal est donc encore un crime et doit, par suite, entrer dans la définition du crime. Aussi qu'arrivet-il? C'est que M. Garofalo prend pour le genre ce qui n'est que l'espèce ou même une simple variété. Les faits auxquels s'applique sa formule de la criminalité ne représentent qu'une infime minorité parmi ceux qu'elle devrait comprendre; car elle ne convient ni aux crimes religieux, ni aux crimes contre l'étiquette, le cérémonial, la tradition, etc., qui, s'ils ont disparu
g^ LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE
de nos Godes modernes, remplissent, au contraire, presque tout le droit pénal des sociétés antérieures.
C'est la même faute de méthode qui fait que certains observateurs refusent aux sauvages toute espèce de moralité \ Ils partent de cette idée que notre morale est la morale ; or il est évident qu'elle est inconnue des peuples primitifs ou qu'elle n'y existe qu'à l'étal rudimentaire. Mais cette définition est arbitraire. Appliquons notre règle et tout change. Pour décider si un précepte est moral ou non, nous devons examiner s'il présente ou non le signe extérieur de la moralité; ce signe consiste dans une sanction répressive difTuse, c'est-à-dire dans un blâme de l'opinion publique qui venge toute violation du précepte. Toutes les fois que nous sommes en présence d'un fait qui présente ce caractère, nous n'avons pas le droit de lui dénier la qualification de moral; car c'est la preuve qu'il est de même nature que les autres faits moraux. Or, non seulement des règles de ce genre se rencontrent dans les sociétés inférieures, mais elles y sont plus nombreuses que chez les civilisés. Une multitude d'actes qui, actuellement, sont abandonnés à la libre appréciation des individus, sont alors imposés obligatoirement. On voit à quelles erreurs o» est entraîné soit quand on ne définit pas, soit quand on définit mal.
Mais, dira-t-on, définir les phénomènes par leurs caractères apparents, n'est-ce pas attribuer aux propriétés superficielles une sorte de prépondérance sur
1. V. Lubbock, Les Origines de la civilisalion, ch. viii, — Plus généralement encore, on dit, non moins faussement, que les religions anciennes sont amorales ou immorales. La vérité est qu'elles ont leur morale à elles.
OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX î^'
les attributs fondamentaux; n'est-ce pas, par un véritable renversement de l'ordre logique, faire reposer les choses sur leurs sommets, et non sur leurs bases? C'est ainsi que, quand on définit le crime parla peine, on s'expose presque inévitablement à être accusé de vouloir dériver le crime de la peine ou, suivant une citation bien connue, de voir dans l'échafaud la source de la honte, non dans l'acte expié. Mais le reproche repose sur une confusion. Puisque la définition dont nous venons de donner la règle est placée au commencement de la science, elle ne saurait avoir pour objet d'exprimer l'essence de la réalité; elle doit seulement nous mettre en état d'y parvenir ultérieure-
^ment. Elle a pour unique fonction de nous faire prendre contact avec les choses et, comme celles-ci
^ne peuvent être atteintes par l'esprit que du dehors, c'est par leurs dehors qu'elle les exprime. Mais elle ne. les. explique pas pour autant; elle fournit seulement le premier point d'appui nécessaire à nos explications. Non certes, ce n'est pas la peine qui fait le crime, mais c'est par elle qu'il se révèle extérieurement à nous et c'est d'elle, par conséquent, qu'il faut partir si nous voulons arriver à le comprendre.
L'objection ne serait fondée que si ces caractères | extérieurs étaient en même temps accidentels, c'est- ^ à-dire s'ils n'étaient pas fiés aux propriétés fonda-] mentales. Dans ces conditions, en effet, la science.!/ après les avoir signalés, n'aurait aucun moyen d'aller^ plus loin; elle ne fjourrait descendre plus bas dans la réalité, puisqu'il n'y aurait aucun rapport entre la surface et le fond. Mais, à moins que le principe de causalité ne soit un vain mot, quand des caractères déterminés se retrouvent identiquement et sans
p( LA METHODE SOCIOLOGIQUE
aucune exception dans tous les phénomènes d'un certain ordre, on peut être assuré qu'ils tiennent étroitement à la nature de ces derniers et qu'ils en sont solidaires. Si un groupe donné d'actes présente également cette particularité qu'une sanction pénale y est attachée, c'est qu'il existe un lien intime entre la peine et les attributs constitutifs de ces actes. Par conséquent, si superficielles qu'elles soient, ces propriétés, pourvu qu'elles aient été méthodiquement observées, montrent bien au savant la voie qu'il doit suivre pour pénétrer plus au fond des choses ; elles sont le premier et indispensable anneau de la chaîne que la science déroulera ensuite au cours de ses explications.
Puisque c'est par la sensation que Textérieur des choses nous est donné, on peut donc dire en résumé : la^sciençe, pour être objective, doit partir, non de concepts qui se sont formés sans elle, mais de la sensation. C'est aux données sensibles qu'elle doit direc- ^ ftement emprunter les éléments de ses définitions 'initiales , Et en effet, il suffit de se représenter en quoi consiste l'œuvre de la science pour comprendre qu'elle ne peut pas procéder autrement{-ille a besoin de concepts qui expriment adéquatement les choses, telles qu'elles sont, non telles qu'il est utile à la pratique de les concevoir. Or ceux qui se sont con«| stitués en dehors de son action ne répondent pas bl cette condition. Il faut donc qu'elle en crée de nou-' veaux et, pour cela, qu'écartant les notions communes et les mots qui les expriment, elle revienne à la sensation, matière première et nécessaire de tous les con- \ cepts. C'est de la sensation que se dégagent toutes \.\nr iflf>wn^£yf^npraipcî yraies OU fausscs, scientifiqucs
3U non. Le point de départ de la science ou connaissance spéculative ne saurait donc être autre que celui ie la connaissance vulgaire ou pratique. C'est seulement au delà, dans la manière dont cette matière :ommune est ensuite élaborée, que les divergences commencent.
S** Mais la sensation est facilement subjective. Aussi Bst-il de règle dans les sciences naturelles d'écarter les donnée£jensibles qui risquent d'être trop personnelles à l'observateur, pour retenir exclusivement celles qui présentent un suffisant degré d'gbjeçtijlté. C'est ainsi que le physicien substitue aux vagues impressions que produisent la température ou l'électricité la représentation visuelle des ^oscillations du S)erinaaièt£ê- ou de 1 electromètre. Le sociologue est tenu aux mêmes précautions. Les caractères extérieurs en fonction desquels il définit l'objet de ses recherches doivent être aussi objectifs que possible.
On peut poser en principe que les faits sociaux sont d'autant plus susceptibles d'être objectivement représentés qu'ils sont plus complètement' dégagés des faits individuels qui les manifestent.
En effet, une sensation est d'autant plus objective? que l'objet auquel elle se rapporte a plus de fixité;! car 1^ condition de toute objectivité, c'est l'existence/ d'un point de repère, constant et identique, auquel la représentation peut être rapportée et qui permet d'éliminer tout ce qu'elle a de variable, partant de subjectif. Si les seuls points de repère qui sont donj nés sont eux-mêmes variables, s'ils sont perpétuelle-l>' ment divers par rapport à eux-mêmes, toute commune mesure fait défaut et nous n'avons aucun moyen de.J,
distinguer dans nos impressions ce qui dépend r
dehors, et ce qui leur vient de nous. Or,Ia-id£^j0.ci(ii
tant qu'elle n'est pas arrivée à s'isoler des évén(
ments particuliers qui l'incarnent pour se constitua
à part, a justement cette propriété, car, comme C€
événements n'ont pas la même physionomie d'un
fois à l'autre, d'un instant à l'autre et qu'elle en ei
inséparable, ils lui communiquent leur mobilité. El]
consiste alors en libres courants qui sont perpétuel
lement en voie de transformation et que le regard d
robservateur ne parvient pas à. fixer. C'est dire qu
ce côté n'est pas celui par où le savant peut aborde
l'étude de la réalité sociale. Mais nous savon
qu'elle présente cette particularité que, sans cesse
d'être elle-même, elle est susceptible de se cristaj
liser. En dehors des actes individuels qu'elles susc
tent, les habitudes collectives s'expriment sous de
formes définies, r^glas^jiiridiqnftg^ mQmLe5^-di£XiiQ
pûpulaires, faits de structure soclcile, etc. Comme ce
formes existent d'une manière permanente, qu'ellei
ne changent pas avec les diverses apphcations qu
en sont faites, elles constituent un objet fixe, ui
étalon constant qui est toujours à la portée de l'ob
servateur et qui ne laisse pas de place aux impres
siens subjectives et aux observations personnelles
Une règle du droit est ce qu'elle est et il n'y a pai
deux manières de la percevoir. Puisque, d'un autn
côté, ces pratiques ne sont que de la vie sociale
consolidée, il est légitime, sauf indications contraire^
d'étudier celle-ci à travers celles-là.
1. Il faudrait, par exemple, avoir des raisons de croire que, â un moment donné, le droit n'exprime plus l'état véritable des relations sociales, pourquecelte substitution ne fûtpaslégitli —
Quand, donc, le sociologue entreprend d'explorer I un ordre quelconque de faits sociaux, il doit s'efforcer } de les considérer par un côté où ils se présentent i isolés de leurs manifestations individuelles. C'est en vertu de ce principe que nous avons étudié la solidarité sociale, ses formes diverses et leur évolution à travers le système des règles juridiques qui les expriment *. De même, si l'on essaie de distinguer et de classer les différents types familiaux d'après les descriptions littéraires que nous en donnent les voyageurs et, parfois, les historiens, on s'expose à confondre les espèces les plus différentes, à rapprocher les types les plus éloignés. Si, au contraire, on prend pour base de cette classification la constitution juridique de la famille et, plus^ spécialement, le iroit successoral, on aura un critère objectif qui, ^n^s^liB-infalUible, préviendra cependant bien des erreurs ^ Veut-on classer les différentes sortes de crimes? on s'efforcera de reconstituer les manières ie vivre, les coutumes professionnelles usitées dans les différents mondes du crime, et on reconnaîtra iutant de types criminologiques que cette organisation présente de formes différentes. Pour atteindre les naœurs, les croyances populaires, on s'adressera aux proverbes, aux dictons qui les expriment. Sans) doute, en procédant ainsi, on laisse provisoirement m dehors de la science la matière concrète de la vie ioUeclive, et cependant, si -changeante qu'elle soit, 3n n'a pas le droit d'en postuler a priori l'inintelligibilité. Mais si l'on veut suivre une voie méthodique,
-4. V Division du travail social^ 1. I.
2. Cf. notre Introduction à la Sociologie de la famille^ in Annales de la Faculté dc^ lettres de Bordeaux, année 1889.
\ïl faut établir les premières assises de la science su ^n terrain ferme et non sur un sable mouvant. J faut aborder le règne social par les endroits où : offre le plus prise à l'investigation scientifique. Ces seulement ensuite qu'il sera possible de pousse plus loin la recherche, et, par des travaux d'apprc che progressifs, d'enserrer peu à peu cettQ xéalit fujai^te dont l'espiit humain ne pourra jamais, peul être, se saisir complètement.