PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION X
voqué le plus de contradictions. On a trouvé paradoxal et scandaleux que nous assimilions aux réalités du monde extérieur celles du monde social. C'était se méprendre singulièrement sur le sens et la portée de cette assimilation, dont l'objet n'est pas de ravaler les formes supérieures de l'être aux formes inférieures, mais, au contraire, de revendiquer pour les premières un degré de réalité au moins égal à celui que tout le monde reconnaît aux secondes. Nous ne disons pas, en effet, que les faits sociaux sont des choses matérielles, mais sont des choses au môme titre que les choses matérielles, quoique d'une autre manière.
Qu'est-ce en effet qu'une chose ? La chose s'oppose"! à l'idée comme ce que l'on connaît du dehors à ce que l'on j connaît du dedans. Est chose tout objet de connai-ssancej qui n'est pas naturellement compénétrable à l'intelligence,' tout ce dont nous ne pouvons nous faire une notion adéquate par un simple procédé d'analyse mentale, tout ce que l'esprit ne peut arriver à comprendre qu'à condition de sortir de lui-même, par voie d'observations et d'expérimentations, en passant progressivement des caractères les plus | extérieurs et les plus immédiatement accessibles aux moins / visibles et aux plus profonds. Traiter des faits d'uni! certain ordre comme des choses, ce n'est donc pas les) / classer dans telle ou telle catégorie du réel; c'est observer)
"Vis-à-vis d'eux une certaine attitude mentale. C'est en abocJ der l'étude en prenant pour principe qu'on ignore absolument ce qu'ils sont, et que leurs propriétés caractérrs tiques, comme les causes inconnues dont elles dépendent, ne peuvent
^être découvertes par l'introspection môme la plus attentive.
Les termes ainsi définis, notre proposition, loin d'être un
paradoxe, pourrait presque passer pour un truisme si elle
n'était encore trop souvent méconnue dans les sciences qui
traitent de l'homme, et surtout en sociologie. En effet, on
^peut dire en ce sens que tout objet de science est une" chose, sauf, peut-être, les objets mathématiques; car, pour» ce qui est de ces derniers, comme nous les const-ruisons nous-mêmes depuis les plus simples jusqu'aux plus complexes, il suffit, pour savoir ce qu'ils sont, de regarder au dedans de nous et d'analyser intérieurement le processus mental d'où ils résultent. Mais dès qu'il s'agit de faits
proprement dits, ils sont nécessairement pour nous, au moment où nous entreprenons d'en faire la science, des inconnus, des choses ignorées, car les représentations qu'on a pu s'en faire au cours de la vie, ayant été faites sans méthode et sans critique, sont dénuées de valeur scientifique et doivent être tenues à l'écart. Les faits de la psychologie individuelle eux-mêmes présentent ce caractère et doivent être considérés sous cet aspect. En effet, quoiqu'ils nous soient intérieurs par définition, la conscience que nous en avons ne nous en révèle ni la nature interne^ ni la genèse. Elle nous les fait bien connaître jusqu'à up?^ certain point, mais seulement comme les sensations nous font connaître la chaleur ou la lumière, le son ou l'électricité; elle nous en donne des impressions confuses, passagères, subjectives, mais non des notions claires et distinctes, des concepts explicatifs.. Et c'est précisément pour fette raison qu'il s'est fondé au cours de ce siècle une psychologie objective dont la règle fondamentale est d'étudier les faits mentaux du dehors, c'est-à-dire comme des choses. A plus forte raison en doit-il être ainsi des faits sociaux; car la conscience ne saurait être plus compétente pour en connaiire que pour connaître 'de sa vie propre *. — On objectera que, comme ils sont notre œuvre, nous n'avons qu'à prendre conscience de nous-mêmes pour savoir ce que nous y avons mis et comment nous les avons formés. Mais, d'abord, la majeure partie des institutions sociales nous sont léguées toutes faites par les générations antérieures; nous n'avons pris aucune part à leur formation et, par conséquent, ce n'est pas en nous interrogeant que nous pourrons découvrir ksuXâJis^ qui leur ont donné naissance. De plus, alors même que nous avons collaboré à leur genèse, c'est à peine si nous entrevoyons de la manière la plus confuse, et souvent même la plus inexacte, les véritables raisons qui nous ont déterminé à agir et la nature de notre action. Déjà, alors qu'il s'agit simple-
1. On voit que, pour admettre cette proposition, il n'est pas V nécessaire de soutenir que la vie sociale est faite d'autre chose que de représentations; il suffit de poser que les représentations, individuelles ou collectives, ne peuvent être étudiées Bcientiflquement qu'à condition d'être étudiées objectivement.