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Les regrets, avec une introd., des notes et un index

Chez SANSOT, Libraire, 7, rue de l'Éperon -^ et rue Saint-André-des-Arts, 53, près le départ des carrosses d'Orléans.

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Aie mois d'avril 7555, le Cardinal Jean du Bellay, parent de Joachim, était charge par Henri II d'une mission extraordinaire, à Rome. Depuis le pontificat de Jules II, la papauté entretenait le rêve d'affranchir Vltalie et d'en chasser les barbares qui se la disputaient. Impuissante par elle-même, elle s'alliait alternativement aux Français contre les Espagnols, aux Espagnols contre les Français. Elu pape en i^'jo, grâce à l'appui des Français, Jules III s'était aussitôt tourné vers Charles- Oiiint. Henri II, néanmoins, parvint à lui imposer une trêve de deux ans {16 avril 7552). // s'agissait, avant l'expiration, d'en obtenir le renouvellement, et nul négociateur n'était mieux désigné que le Cardinal du Bellay, politique subtil, prélat fastueux, au service de la diplomatie française, en Angleterre et à Rome, depuis vingt-cinq ans.

Joachim, à cette époque, avait atteint la trentaine. La poésie et l'étude V avaient jusque-là occupé tout entier, sans qu'il renonçât pourtant à la carrière publique oîi sa naissance semblait l'engager. Déjà, dans ses vers, il avait discrètement sollicité le Cardinal de le suivre, à l'occasion, vers cette Rome, qu'il suffisait, d'ailleurs, d'être humaniste pour désirer de voir. Plus tard, il affectera de dire que le devoir seul, et non l'ambition, « l'a fait passer les monts de France en Italie « (Reg. 27) ; mais il avouera quelle ardeur de s'instruire le poussait à ce voyage (52). Aussi, malgré la maladie qui l'arrêta au départ et à laquelle il est fait

allusion, par métaphore, au sonnet 2y, ce fut avec enthousiasme qu'il arriva à Rome, en juin.

Il ne vit, d'abord, que la ville antique. Les souvenirs classiques l'obsédaient . Devant les ruines et les statues séculaires, son imagination êrudite s'emportait en rêveries archéologiques : il écrivit sa Romae descriptio, et le Premier livre des Antiquitez de Rome. Ce premier livre en laissait supposer au moins un second, qui ne vint point. Ce qui vint, ce fut l'ennui, la lassitude, le dégoût, la nostalgie de la France : et les Antiquitez, inachevées, firent place aux Regrets.

Ce recueil de ipi sonnets parut à Paris, peu de temps après le retour de Joachim, de sorte qu'il y a quelque inexactitude dans le sonnet liminaire, A son livre : « Tii fen iras sans moy voir la Court de mon Prince ». En plusieurs passages {lo, 27, 28, 5^, ^6, 8^, pf), le poète fait remonter à trois ans sa présence à Rome : il a dû écrire la plus grande partie de son œuvre à partir de sa troisième année de séjour. Les sonnets 128 à 1^0 et 1^2 à i^y furent composés pendant le retour en France (août-septembre i^y/), OU même [i^o] après ce retour. Nous V suivons du Bellay dans son voyage, sur mer d'abord, puis sur terre, à Urbin, Ferrare, Venise, dans les Grisons, en Suisse, à GAiève [1^4), à Lyon. Enfin il est à Paris {1^8). Il y prépare l'impression de son livre, et grossit les Regrets de jj sonnets ttouveaux, sans rapports, sauf iui {181), avec Rome: ce sont des lieux communs sur la prudence qui convient aux poètes {141 à 14^), sur le métier des lettres {146, 147, 14g, 1^4), des épigrammes contre la Cour [i^p, 140, i4y, 14g, lyo), qui rappellent Vautexir du Poète courtisan, et que du Bellay, selon son habitude, dédie à ses amis. Mais surtout, en poète courtisan qu'il n'a jamais cessé, tout en raillant les autres, d'être lui-même, il

LES REGRETS DE JOACniM DU BELLAY

adresse son hommage à tons les grands dont il pet.t espérer quelque chose: d'Avanson, Vambassadeur, Diane de Poitiers, Jean Bertrand, le garde des sceaux, Duthier, le secrétaire d'Etat, Poulin, Vaniral, Michel de LHospital, les cardinaux de Lorraine et de Châtillon, les reines d'Ecosse, de Navirre, de France, le Dauphin, Marguerite de France, enfin, la sœur d'Henri II, sa protectrice attitrée, à la louange de qui ly sonnets sont consacrés. Le dernier est pour le Roi. Toutes ces flatteries servirent sans doute la fortune de du Bellay: ellei ne font point V originalité des Regrets, qui est ailleurs.

Elle est dans une conaption nouvelle de la poésie, que plusieurs sonnets définissent [i à y, 21). Prendre les vers comme « secrétaires « du cœur ; ne pas les considérer autrement que des « papiers journaulx » ou des « commentaires », — entende^ un journal, des notes intimes, — y mettre naivement « tout ce que la passion fait dire », sans plus se soucier des « exemplaires grecs » que s'ils n'existaient pas, voilà ce qu'a fait du Bellay. C'était rompre avec les deux préceptes essentiels de la Pléiade : la poésie est destinée seulement aux grands sujets, aux k graves arguments » ; la poésie doit se nourrir de l'imitation des anciens. On comprend l'insistance mise par l'auteur de la DefiFense à expliquer son innovation. Les Regrets ne sont plus de la littérature: un homme y vit, avec son esprit, son cœur, ses sentiments et ses ressentiments ; il nous découvre ce qu'il est, ce qu'il a fait et ce qu'il a vu.

Il est un sentimental, un « tendre de nature » {40), qui a vainement espéré quitter sa patrie et ses amis, sans en souffrir. Le regret le k. poi^igt > de la terre de France, de la Cour, de la « douceur angevine » : il lui inspire ses élus touchants

sonnets {p, jp, 25, ^i), comme aussi la mauvaise humeur avec laquelle il jugera tout ce qui (st étranger. A Ronsard, Paschal, Morel, et aussi à Denisot, La Haye, Belleau, Peletier, Boujii, MeUin de Saint-Gelays, Thomas Sibilet, à tous les absents, il envoie ses vers. Véloignement avivt sa sensibilité . Il pleure la mort du jeune et malf.eureux Tahureau du Mans {41), et Louis Le ^oy l'ayant blessé par quelques propos irréfléchi», il s'emporte contre lui sans retenue (65 à yo). Cstte susceptibilité excessive lui rend intolérables les -noindres déceptions. Quoiqu'il en dise, l'ambition, qui l'a conduit à Rome, l'y fait rester : il espère toujours jouer un rôle, prendre une part à quelque événement d'importance : au lieu de cela, il shcse, sans grandeur et sans honneur, à des occupations mesquines {i^). Il est franc, expansif, naturel, et il lui faut sans cesse feindre, déguiser et courtiser {^p). D'oii sa tristesse. Il a aussi à supporter des maux plus graves : son cardinal s'est rendu suspect à Henry II ; il est tenu désormais à l'écart des affaires, dans une disgrâce que dissimule mal le titre officiel qu'on lui laisse. Devant la réalité de ce malheur, du Bellay, que des contrariétés légères abattaient, se ressaisit. Il passe des plaintes à la résignation, console son tnàitre, résiste fièrement a V infortune : on peut suivre à travers une dizaine de sonnets {42 à 52) cette crise d'âme douloureuse et noble.

Les Regrets nous disent aussi quelle fut à Rome la vie publique et privée de du Bellay. Le cardinal qui, pour s'y loger, faisait restaurer les Thermes de Dioctétien, entretenait à son service un peuple de domestiques, de gardes du corps, d'aumôniers, de scribes, de gentilshonnnes même, aux fonctions indécises, pour la représentation. Parmi ceux-ci, Joachim occupait une des premières places (pf).

Il ne para^i pas avoir pénétré très avant dans les secrets diplomatiques. En revanche, il accompagnait partout son cardinal, aux audiences du pape, au consistoire, à la chapelle, en visite, aux congrégations ; il recevait les importuns et les solliciteurs, écoutait les doléances, parlait beaucoup en tâchant de se compromettre peu, acquittait pour son maître les devoirs de politesse mondaine {S^, 86). La partie de son office qui lui était le plus pénible, c'était de faire fonction d'intendant. Le cardinal, bien que jouissant de revenus considérables, menait un train de vie au-dessus de ses revenus : outre les frais de sa maison, il se ruinait en fêtes, en réceptions, pour ne rien dire de ses goûts artistiques qui accumulaient, par exemple, dans ses jardins plus de cent trente statues antiques, ni des libéralités obligées, dont l'entourage du pape n'était jamais rassasié. Joachim était préposé à la dépense, au « ménage », comme il dit. Les « créditeurs y le harcelaient, sans cesse il fallait (.i s'engager aux juifs» {ly, i8, 8y): ces embarras d'argent ne furent point la moindre cause qui dégoûta du Bellay de Rome.

Il trouva des compensations dans la poésie {i8, yj), et dans l'amitié. Les Regrets nous ont conservé le souveiiir de son intimité avec Olivier de Magny et Panjas, l'un secrétaire de l'ambassadeur d'Avanson, l'autre attaché à un cardinal [le cardinal de Lorraine"^). Tous trois, poètes, déploraient en vers leur exil (i6). Comme du Bellay composait ses Regrets, Magny faisait des Souspirs : même sujet, mêmes lamentations, et, souvent, des rapports plus précis encore entre les deux œuvres : on ne peut lire l'une sans l'autre. Les mêmes noms aussi se trouvent dans les Souspirs et dans les Regrets ; Biiet, Boucher, Dilliers, Gilbert, Gohorry, Lestrange, Marseille, ajnis communs

que leurs fonctions diverses de secrétaires, d'abbés, de juristes, firent séjourner à Rome. Si Von ajoute à ces noms ceux de Gardes, de Bailleul, de Maraud, valet de chambre du cardinal, de Dagaut et de Vineus, on aura le petit cercle où vivait du Bellay.

Sur ses distractions, quelques sonnets nous renseignent, avec moins de détails, pourtant, que nous n'en voudrions. Le voici dans la boutique du barbier Pierre, à écouter les commérages de la ville f^ç): là, en train de s'ébattre, avec Maraud, dans la vigne que le cardinal possédait hors des murs ( =t4) ; ailleurs encore, à « l'huis» de quelque courtisane à la mode (84). Vers la qiiatrième année de son séjour, il conçut une passion violente pour une dame romaine, dont nous ignorons le nom et la condition sociale ; il la célébra, sous le nom de Faustine, en des vers latins où, à la sincérité, s'allie largement l'imitation des élégiaques anciens. Cette intrigue mécontenta- t-elle le cardinal, qui aurait pris tm prétexte pour renvoyer en France son jeune parenfi Rien ne l'établit. Quoi qu'il en soit, il n'est pas fait, dans les Regrets, mention de Faustine du moins d'une manière claire. Il doit y avoir quelque allusion à elle dans les sonnets 8y, 88 et 8p, mais elle est bien difficile à démêler.

La partie des Regrets la plus caractéristique est celle que du Bellay consacre aux événements politiques et aux mœurs romaines. Quaiid il arriva à Rome, Jules III était pape. Jusqu'à son élévation au pontificat, il s'était montré actif, entreprenant, courageux même: depuis elle, il se désintéressait des affaires, vivait avec mollesse dans un palais suburbain, débauché et glouton au point d'en hâter sa fin. Il avait rencontré on ne sait où un jeune homme de dix-sept ans, sorte de baladin qui jouait

avec lin singe : il s'éprit de lui et en fit un cardinal. Du Bellay s'indigne de ces scandales, en des sonnets de haute satire {lOy, io6, peut-être aussi y^). Enfin Jules III meurt, et du Bellay lui compose une épitaphe burlesque (104). Alors a lieu le conclave: du Bellay y assiste ; il voit les brigues, les convoitises, les haines, les rivalités, les paris qui s'engagent (81). Enfin le pape est fait : c'est le vertueux Marcel II qui veut entreprendre une réforme complète de l'Eglise, mais il meurt après 21 jours: son sort inspire à du Bellay la réaliste peinttire du sonnet loç. Le « cloaque immonde » que « le bon Marcel» n'avait pas eu le temps de ^i curer n, ce fut Paul IV, de la famille des Caraffa, qui l'assainit. Paul IV était l'ami de la France ; il conclut avec Henri II un traité d'alliance offensive et défensive . Mais, dans le même temps, Henri II signait avec Charles-Quint la trêve de Vauxcelles. Le pape se prétendit trahi. Dans deux sonnets (12^, 124), du Bellay note très exactement les diverses impressions produites à Rome par l'annonce de cette trêve : joie des Français, irritation des alliés italiens. L'unique souci du pape fut dès lors de faire reprendre par Henri II les hostilités. Par un contraste remarquable, au moment oîc le chef de l'Eglise devenait ainsi belliqueux, le chef de l'Empire se faisait ermite: du Bellay le remarque non sans ironie (m). Cependant Paul IV lève des armées: Rome devient un camp retranché qu'envahissent des mercenaires presque aussi dangereux que des ennemis; les artisans ferment boutique, le peuple est dans la misère: de ce spectacle, quelques sonnets donnent un tableau pittoresque (8^, 114, 116, 122 j. On sait la fin de l'aventure : l'entrée triomphale du duc de Guise à Rome (cf. i^i), son échec contre le rovaume de Naples,son rappel brusque par Henri II

aux abois. Du Bellay ne s'attarde pas à relater ces événements, auxquels il assista pourtant: c'est la peinture des mœurs qui l'intéresse avant tout.

Il y a alors, dans Rome, trois villes distinctes: la ville des cardinaux, celle des banquiers, et celle des courtisanes. Un sonnet les oppose, et évoque, dans le dernier tercet, « la vieille Rome », présente encore, par ses ruines, auprès de « la Rome'neufve » (80). Des banquiers, du Bellay ne dit rien, et c'est dommage, car il devait bien les connaître ; mais il décrit le monde des cardinaux et celui des courtisanes.

Le « Palais » est, à l'en croire, la sentine de tous les vices: et, quoiqu'il reconnaisse quelque part que le bien y est mêlé au mal (78), il ne parle que du mal. Le métier de pape ou de cardinal ne serait pas sûr : heureux celui qui évite le poison (ç4), d'autant que le crime est généralement impuni (127). Sur ce point, il semble bien qu'il y ait quelque exagération c]ie\ du Bellay : le trait ne convient plus tout à fait à l'époque. Pour le reste, sa peinture s'accorde avec toutes celles qui ont été faites de la Cour romaine d'alors. Orgueil, vice déguisé, vain cérémonial (80), ignorance (jç), ambitions effrénées (lOi) favoritisme et népotisme, au- point que des fortunes scandaleuses s'édifient et croulent en trois jours (82, 102, 10^), voilà ce qu'il y a parmi les ^ gens d'Eglise ». La satire de du Bellay devient même grandiose, lorsqu'il nous représente l'anxiété des cardinaux penchés sur le bassin oii. Paul IV craclie, le triomphe des uns et la terreur des autres, s'ils y ont aperçu un filet de sang (118). A cela s'ajoutent les débauches, et « les vices plus secret\ » auxquels du Bellay, s'interdit de toucher ("jy), mais dont il découvre pourtant quelque chose (l'Ascaigne du cardinal Carlo Caraffa, 10^). Son indignation lui est,

d'ailleurs, un réconfort : il compare la Cour de France à la Cour romaine, et son patriotisme s'exalte (112, 11^, 118, iip).

Après le monde des cardinaux, celui des courtisanes : très souvent ils se confondent, puisqu « en plein jour aux cardinaux en c a ppe on voit faire l'amour* (i^i). Les courtisanes forment à Rome un dixième de la population. Elles régnent en ma'ttresses sur la rue (çç). Certaines possèdent des palais dans les quartiers riches, se promènejtt en coche, montent à cheval habillées en homme (i^i). Les autres constituent icne immense foule bariolée où. toutes les conditions et tons les âges se mêlent. Du Bellay trace d'elles un tableau vif (ps). Mais leur impudeur, leur « immundicité ■>•>, leurs maladies aussi (cf. p2, charnure moisie, ç^, Ç4 etç^, fin) V écartent d'elles : « C'est vraiment de les voir le salut d'un jeune homme », dit-il (po). Il y a cependant dans les Foema.ta. l'histoire d'un jeune homme qui, après avoir vécu chaste à Rome, cède à l'entraînement général : ne serait-ce pas sa propre histoire ? (Cf. aussi Sonnet 1^0).

On trouvera enfin dans les Regrets quelques autres scènes de mœurs piquantes, par exemple,une description du carnaval, avec ses divertissements, ses jeux, ses bouffons, ses courses de taureaux (120, 121, 122), ou encore une amusante raillerie des exorcismes auxquels les moines soumettent, dans les couvents, les i<garses forcenées » {py, p8).

Littérairement, les Regrets sont l'œuvre la plus originale de du, Bellay, c'est-à-dire celle qui échappe le plus à l'érudition et à l'imitation. Elle n'y échappe pourtant pas entièrement : éloigné de sa patrie, le poète devient Ulysse [dédie, ^i, 40, 88) ou Jason [^i) ; parle-t-il d'amitié, il cite Castor et Pollux {41), Pirithoiis et Thésée, Oreste et Pylade, Nisus et Euryale, Damon et Pythie {70);

un danger à éviter devient Charybde on Scylla [26), l'idée de poésie amène le nom d'Orphée (dédie. 20, 6y), etc. Cf. aussi 20, ^y, 64, lop, 114, 118, 1^4, 170. — De même, du Bellay ne peut guère oublier qu'il est dans une situation analogue à celle d'Ovide : il le dit (10), et plus d'une fois emprunte aux Tristes ou aux Pontiques des traits, ou même des développements entiers (/o, ^6, yo). D'autres rapprochements encore sont possibles, avec Horace, Virgile, Juvénal, Perse : on en a indiqué quelques-uns en notes, et il serait sans doute facile d'en ajouter.

Les Regrets occupent une place importante dans l'histoire du sonnet en France : d'abord, par l'emploi exclusif de V alexandrin et la régularité de la forme, — et aussi par V application à la satire ou à la confidence personnelle d'un genre qui ■'usque-là n'avait été consacré qu'à des sujets d'amour, le plus souvent transposés de l'italien (/). Il faut dire, il est vrai, que, dès iy4Ç, avaient paru à Rome les 100 sonnets d'Alexandre Piccolomini, où la satire tient une large place ; qu'en 755^ Luigi Alanianni mettait en sonnets la douleur de son exil ; que la même année, le Florentin Burchiello donnait des sonnets qui étaient seulement satiriques, et que le sonnet politique florissait dans V entourage de Laurent de Médicis. Mais si du Bellay n'est pas l'auteur de l'innovation, il en est du moins l'introducteur en France, oit son succès nous est attesté par les imitations que les Regrets suscitèretit. [On en trouvera la liste dans le livre de M. fasinski, cité plus bas).

Les Regrets parurent en ly^S, che^ Frédéric Morel, avec les Antiquitez^ les Jeux rustiques et les Poemata, in-4°. De cette première édition un seul exemplaire subsiste [Bibl. Nat. — Rés. Y^ 410).

(i) Seul le Sonnet 91 des Regrets &%\.'\va\\.k de l'italien.

La même année, il y eut une seconde édition, représentée aujourd'hui par plusieurs exemplaires (dont un à la Bibl. Nat. — Rés. Y^ ^pi) : dans cette seconde édition, les sonnets lo^ à 112 ont été supprimés, ainsi que dans toutes les suivantes, données après la mort de du Bellay (1^60), jusqu'à l'édition Marty-Laveaux [i86y), oîi les 8 sonnets retranchés (/) se trouvent en appendice {fin du tome 2); ils reprennent leur place dans l'édition Liseux {i8y6). Pour les distinguer, on les a imprimés ici en italiques.

Sur du Bellay on pourra consulter les études nombreuses que depuis 1880 M. Léon Séché a consacrées à son compatriote Ancenois, et surtout la thèse de M. Henri Chamard : Joachim du Bellay, igoo.Il est devenu facile de parler de du Bellay depuis la thèse de M. Chamard. Sur la société romaine du XVP siècle, voir: Burckhardt, la Civilisation en Italie au temps de la Renaissance, (traduct. Schmitt) — G. Duruy, le Cardinal Carlo Caraffa {thèse). — E. Rodocanachi, Courtisanes et Bouffons. Etudes de mœurs romaines au xvi'= siècle. Paris, Flammarion, i8p^. — Sur la comparaison entre les Regrets et les Souspirs^ d'Olivier de Magny, voir: Favre, Olivier de Magny, 188^ {thèse), p. 6p. — Sur les modèles italiens de du Bellay, cf. Vianey, Bulletin italien de la Faculté de Bordeaux^ IP04, pp. ^0-48. — Sur l'histoire du sonnet, cf. Jasinski, Histoire du Sonnet en France {thèse) ipo^, et Vianey, Revue de la Renaissance, ipo^ tome 4, pp. 74 à p3. — Sur les Regrets en général, cf. Brunetière, Revue des Deux Mondes, /" février ipoi.

(i) Ils parurent pour la première fois en une plaquette d'Anatole de Montaiglon : Huit sonnets de Joachim du Bellay, Paris, Giraudet et Jouaust, mars 1849.

AD LECTOREM

Quem, lector, tibi nunc damus libellum, Hic fellisque simul, simulque mellis, Permixtumque salis refert saporem.

Si gratum quid erit tuo palato, Hue conviva veni, tibi hsec parata est Cœna: sin minus, hinc facesse, quaeso: Ad hanc te volui haud vocare cœnam.

JiS^^ A) Jb^ J^ A A A J^Jl^ (A Jli) A

A MONSIEUR D'AVANSON

Conseiller du Roy EN SON PRIVÉ CONSEIL fi)

SI je n'ay plus la faveur de la Muse, ;

Et si mes vers se trouvent imparfaits, / Le lieu, le temps, l'aage où je les ay faits, | Et mes ennuis leur serviront d'excuse. ^

J'estois à Rome au milieu de la guerre. Sortant desjà de l'aage plus dispos, A mes travaulx cherchant quelque repos, Non pour louange ou pour faveur acquerrO.

Ainsi voit-on celui qui sur la plaine Picque le bœuf ou travaille au rampart, Se resjouir, et d'un vers fait sans art S'esvertuer au travail de sa peine.

Celuy aussi, qui dessus la galère Fait escumer les flots à l'environ, Ses tristes chants accorde à l'aviron. Pour esprouver la rame plus légère.

On dit qu'Achille, en remaschant son ire, ,•..„. cU^ f^ De tels plaisirs souloit s'entretenir.

Pour addoulcir le triste souvenir y: De sa maistresse, aux fredons de sa lyre.

Ainsi flattoit le regret de la sienne Perdue, hélas, pour la seconde fois. Cil qui jadis aux rochers et aux bois Faisoit ouïr sa harpe Thracienne.

La Muse ainsi me fait sur ce rivage.

Où je languis banny de ma maison,

■^iiili •f* e V

Î Passer l'ennuy de la triste saison, Seule compagne à mon si long voyage.

^ La Muse seule au milieu des alarmes

; Est asseurée, et ne pallist de peur :

j La Muse seule au milieu du labeur

I Flatte la peine et desseiche les larmes.

Cf I D'elle je tiens le repos et la vie, ■ D'elle j'apprens à n'estre ambitieux, 1 D'elle je tiens les saincts présens des Dieux, Et le mespris de fortune et d'envie.

,,'0 Aussi sçait-elle, aiant dès mon enfance Tousjours guidé le cours de mon plaisir, Que le devoir, non l'avare désir, Si longuement me tient loing de la France.

Je voudrois bien (car pour suivre la Muse J'ay sur mon doz chargé la pauvreté) Ne m'estre au trac des neuf Sœurs arresté, Pour aller veoir la source de Méduse.

/■ i Mais que feray-je à fin d'eschapper d'elles ? Leur chant flatteur a trompé mes esprits, Et les appaz aux quels elles m'ont pris, D'un doulx lien ont englué mes ailes.

,":, Non autrement que d'une doulce force D'Ulysse estoyent les compagnons liez, Et sans penser aux travaux oubliez Aymoient le fruict qui leur servoit d'amorce.

' Celuy qui a de l'amoureux breuvage Gousté, mal sain, le poison doulx-amer, Cognoit son mal, et contraint de l'aymer, Suit le lien qui le tient en servage.

Pour ce me plaist la doulce poésie,

Et le doulx traict par qui je fus blessé:

Dès le berceau la Muse m'a laissé Cest aiguillon dedans la fantaisie.

,'cje suis content qu'on appelle folie De nos esprits la saincte déité, Mais ce n'est pas sans quelque utilité, Que telle erreur si doulcement nous lie.

;--Elle esblouit les yeulx de la pensée

Pour quelquefois ne veoir nostre malheur. Et d'un doulx charme enchante la douleur Dont nuict et jour nostre ame est offensée.

Ainsi encor' la vineuse prestresse, Qui de ses criz Ide va remplissant, Ne sent le coup du thyrse la blessant, Et je ne sents le malheur qui me presse.

.> Quelqu'un dira: de quoy servent ces plainctes? Comme de l'arbre on voit naistre le fruict, Ainsi les fruicts que la douleur produict, Sont les souspirs et les larmes non feinctes.

..r De quelque mal un chacun se lamente, Mais les moiens de plaindre sont divers: J'ay, quant à moy, choisi celuy des vers Pour desaigrir l'ennuy qui me tormente,

Et c'est pourquoy d'une doulce satyre Entremeslant les espines aux fleurs.

Pour ne fascher le monde de mes pleurs, J'appreste icy le plus souvent à rire.

^^ Or si mes vers méritent qu'on les loue.

Ou qu'on les blasme, à vous seul entre tous Je m'en rapporte icy: car c'est à vous, A vous, Seignei'ur, à qui seul je les voue :

Comme celuy qui avec la sagesse Ayez conjoint le droit et l'aequité.

Et qui portez de toute antiquité Joint à vertu le tiltre de noblesse:

Ne desdaignant, comme estoit la coustume, Le long habit, lequel vous honnorez.

Comme celuy que sage n'ignorez De combien sert le conseil et la plume.

Ce fut pourquoy ce sage et vaillant Prince, Vous honnorant du nom d'ambassadeur.

Sur vostre doz deschargea sa grandeur.

Pour la porter en estrange province:

Récompensant d'un estât honorable Vostre service, et tesmoignant assez Par le loyer de voz travaulx passez.

Combien luy est tel service aggréable.

Qu'autant vous soit aggréable mon livre Que de bon cœur je le vous offre icy: Du mesdisant j'auray peu de soucy, Et seray seur à tout jamais de vivre.

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