‹ Les reines de l'émigration: Anne de Caumont La Force, comtesse de BalbiChapitre 181 sur 206 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Armand de Balbi calomnié par la postérité. — Les erreurs de M. de Neuilly. — Ni mère ni épouse. — Le sentimentalisme de Rousseau. — Acte de naissance d'Armand de Balbi. — Le vœu de la nature. — Poésie de circonstance. — Les avantages d'une nourrice. — Départ d'Armand pour l'Angleterre. — Le collège.

— Missions diplomatiques de M"' de Balbi. — Armand à Coblentz. — Armand à Gènes. — Armand à Paris. — Démarches pour obtenir sa radiation. — Fils d'étranger. — Rejet de la demande. — Levée provisoire du séquestre. — Nouvel examen de M. de Balbi pére. — Tentatives pour lever son interdit. — Opposition du conseil de famille. — Armand se fait incorporer à Strasbourg. — Nouveau séquestre sur ses biens. — EtaU de service du jeune Balbi. — Certificat de bonne conduite. — Arrestation à Compiègne. — Son évasion. — Rapport du commissaire. — Tous Muscadins. — Fils de prétendant. — Le restaurant de la rue Coquilliére. — Surveillance active. — Le général d'Estourmel obtient son certificat. — Départ de Balbi pour l'Espagne. — Mélanie Varèse. — La princesse de Salm- Snlin. — Sa mort. — Réunion du conseil de famille. — Réclamations présentées par la mère et le fils. — Projets de mariage.

— Sophie-Catherine Thiery. — Consentement de M— de Balbi.

— Absence des parents à la cérémonie. — Brièveté de la lune de miel. — Balbi en Espagne. — Fourniture d'eau-de-vie. — Départ pour l'Amérique. — Armand se fait naturaliser. — Sa mort à New-York. — Son testament. — Divine Duvet. — M-i Sophie de Balbi. — Ses précédents. -- S*s rapports avec

son mari. — Lettre du consul de France. — Mort de M"' Sophie de Balbi. — Mort de Divine Duvet — Mort de la baronne de Triqueti. — Testament de Divine Duvet. — La fin du procès.

Si la postérité s'est montrée dure et sévère pour Anne de Gaumont-La-Force, elle Ta été bien plus encore pour son fils dont il semble qu'on ait pris plaisir à noircir la mémoire. Le comte de Neuilly qui l'avait connu à Coblentz et perdu de vue après 1792 raconte dans ses Souvenirs* * qu'il a mal fini et qu'après avoir mangé tout son bien, il avait t'ait des bassesses et péri misérablement dans un naufrage ou dans un combat ».

Le Dictionnaire de la Conversation 2 a été plus loin et après avoir raconté que le jeune Balbi était passé en Amérique à la suite de démêlés avec la justice, il ajoute qu'il s'y fit arrêter pour de nouveaux méfaits et qu'il finit par y être pendu comme un malfaiteur.

Toutes ces affirmations ne sont qu'un tissu d'erreurs et de mensonges: assurément, Armand de Balbi ne fut le modèle ni des fils ni des époux, et sa jeunesse avait été orageuse, mais nous verrons que sa fin fut beaucoup moins tragique qu'on a voulu le prétendre. Loin d'être ruiné, il laissa

I. Soureniis du comte de Xeuilly, p. 44. '2. Voy. art. Ball>i.

au contraire une grosse fortune et il mourut dans son lit et non sur un gibet.

Sans doute ce n'est pas sans raison que ses contemporains ont pu dire qu'il avait mal fini après avoir mal vécu, sans doute il a mené une existence d'aventures très vulgaires. Mais que d'excuses à sa conduite, et que de circonstances atténuantes en sa faveur!

Merveilleusement douée par la nature de ces qualités brillantes qui en avaient fait une des divinités de la Cour de Versailles, puis une des reines de l'Émigration, Mme de lialbi n'aura pas plus l'instinct de la maternité qu'elle n'avait le goût de la vie conjugale. Grisée par ses succès, occupée par ses plaisirs, retenue par ses affaires ou absorbée par la politique, elle ne trouvera ni le temps, ni le moyen de s'occuper de son fds. Pendant les rares instants où elle le mandera auprès d'elle, elle ne songera qu'à le gâter, à admirer sa bonne grâce et à lui passer toutes ses fantaisies. Puis vers l'âge de dix ans, le petit Armand partira pour Londres où doit se faire son éducation et il ne quittera son collège anglais que pour venir à Coblentz. Là où sans préparation il se trouvera lancé brusquement dans ce monde de l'Émigration plein de séductions et d'attraits, mais si dangereux pour un jeune homme à peine

sorti de l'enfance et dépourvu de toute expérience!

C'est dans ce milieu où les mœurs sont si relâchées et si faciles, où la morale est si peu à la mode, qu'il va débuter et se préparer à la lutte pour la vie et aux difficultés sans nombre que l'existence lui réserve.

Ce descendant des doges, avec son grand nom et la grosse fortune qu'il a en perspective se trouvera plus abandonné que le plus humble des enfants trouvés. Ballotté de pays en pays, exilé aux quatre coins de l'Europe, en proie souvent aux plus grandes difficultés d'argent, sans conseils et sans appui, il lui sera bien difficile de ne pas sortir du droit chemin que nul ne lui indique, et où personne ne le guide ni le retient. Parmi ces milliers d'émigrés abreuvés d'épreuves de tout genre, il en était hélas dont le malheur des temps avait fait des intrigants. Balbi ne saura pas se soustraire à leur néfaste influence, et devenu dans leurs mains une proie trop facile, il s'engagera sur les pentes les plus dangereuses et finira par fréquenter les milieux les plus décriés. Combien, hélas! feront de même après avoir été exposés aux mêmes dangers !

Aux enthousiasmes du début de l'Émigration, après l'engouement des premiers départs avaient succédé bien vite les déboires et les désillusions.

Les souffrances morales et physiques étaient venues, peu à peu, abattre bien des courages et parmi ces brillants gentilshommes partis si confiants et si intrépides, il en était beaucoup, hélas, cjue, malgré leur vaillance, la misère et les privations de toutes sortes avaient peu à peu terrassés. Les malheureux avaient succombé accablés par le désespoir, laissant sans aucune ressource, abandonnés à tous les hasards leurs fils presque enfants encore, loin du foyer détruit et de la famille dispersée. Sans parents, sans argent, dénués de toutes ressources, que pouvaient devenir ces infortunés? Est- il possible de ne pas plaindre les victimes de pareilles infortunes, de ne pas s'expliquer leurs défaillances et de ne pas leur trouver d'excuses?

Jean-Luc- Jérôme- Armand de Balbi était né à Paris le 21 décembre 1788. Voici son acte de / /' naissance extrait des registres de la paroisse Saint- Sulpice :

, L'an mil sept cent soixante dix-huit, le 21 décembre, fut nommé Jean-Luc-Jérôme- Armand, né ce jour, (ils de François-Marie-Armand de Balbi et de Anne-Jacobé Nompar de Caumont-La Force, son épouse. Les témoins furent Dominique- Marie- Vincent Spinola et Adélaïde- Luce-.Marie-Madeleine Galard.

Cet acte a été relevé sur les registres pendant la Révolution, ce qui explique sa rédaction un peu succincte1.

Le petit Armand n'avait pas encore deux ans lorsqu'au mois de juillet 1780, sa mère s'était séparée de son mari après les scènes de violence qui avaient provoqué un scandale si retentissant. L'enfant n'avait point été mis en nourrice à la campagne selon l'ancienne habitude du dixseptième et du dix-huitième siècle et Anne de Caumont-La-Force s'était conformée aux nouveaux usages qui voulaient que les mères ne se séparassent plus de leurs enfants.

En vantant les beautés et les charmes de la vie champêtre, les douces joies de la maternité et de la philanthropie, Jean-Jacques ne manquait pas, en effet, de montrer dans des paysages agrestes, de jeunes mères allaitant elles-mêmes leurs enfants « conformément au vœu de la nature » sous le regard attendri des maris ou des amants.

La tendresse maternelle était à la mode et la poésie célébrait en vers dithyrambiques cette récente transformation des usages et des goûts :

1. Ch. Naun\\, Le journal le Curieux et les derniers Bourbons, aris, Charavay.

LES AVENTIRES D AHMAND DE BAEHI. 400

Ces fruits d'un chaste hymen par nos maux rachetés, Quoi, nous les confions à des mains mercenaires, Tandis que des forêts les hôtes sanguinaires Allaitent leurs petits que leurs flancs ont portés!

Ses yeux à peine ouverts sur mes yeux se lixèreut Ses bras vers moi tendus m'exprimaient son dessein J'embrassai mon enfant et ses lèvres sucèrent Le lait qu'avec transport lui prodiguait mon sein! 1

Telles étaient les mœurs nouvelles.

Mais Mme de Balbi ne donnait guère ni dans la sensibilité, si fort en honneur à cette époque, ni même, c'est probable, dans le sentiment. Son esprit était plus pratique : elle avait une taille de nymphe qu'elle craignait d'épaissir et une poitrine de déesse qu'elle n'entendait point gâter. Elle se décida donc à prendre une nourrice tout en gardant son fils auprès délie.

Bachaumont2 nous en donne la preuve en nous racontant que dans l'un de ses accès d'hallucination furieuse, le malheureux Balbi avait voulu tuer la mère et l'enfant. Lorsque quelques mois plus tard elle vient habiter le logement que Monsieur

1. Vers composés par la comtose de Laurenein et ayant obtenu la médaille d'or au concours de l'Académie de Rouen en 1774. Voy. Almanach des Muses, 1770.

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