‹ Les relieurs françaisChapitre 15 sur 171 · ÉTUDE · texte numérisé non relu

ÉTUDE

La reliure des livres, toujours basée sur l'emploi auquel ils sont destinés, était, au moyen âge, pour les ouvrages servant à l'étude et d'un usage journalier, d'une grande simplicité. On les enveloppait de parchemin ou on les enchâssait entre deux planches de bois, recouvertes, si elles ne restaient pas à nu, de peau ou d'un tissu ordinaire. Mais quand il s'agissait de manuscrits précieux richement décorés de lettres enluminées et de miniatures, la couverture se faisait en velours ou en satin avec ou sans broderies, et se cerclait de fer, de cuivre, d'or ou d'argent; on les garnissait de fermoirs unis ou très fmement ouvragés, de clous polis ou ciselés, de plaques d'ivoire gravées ou sculptées, d'émaux, de perles et de pierreries vraies ou imitées.

Après l'ouvrier qui avait cousu le livre, ([ui en avait hé les feuilles en un mot, il fallait donc s'adresser au marchand d'étolTes, au brodeur, à l'ivoirier, au joaillier, à l'orfèvre, à l'émailleur, et même au serrurier. Le travail des relieurs disparaissait presque entièrement devant celui de tous ces divers artisans ([ui. très souvent, produisirent des œuvres remarquables dans leur genre.

Mais la reliure ainsi comprise demanderait une étude spéciale s'éloignant de notre but; elle ne ressemble en effet que bien peu à l'art tel qu'il se pratique de nos jours, qui est celui que nous nous sommes proposé d'étudier.

Avec l'invention de l'imprimerie, la production des livres s'augmenta en peu de temps dans d'assez grandes proportions, et c'est naturellement le système qui avait paru le plus pratique, celui de la couverture en peau, qui fut le plus généralement adopté pour leur reliure. Les livres ainsi recouverts s'ornèrent de filets divers, d'encadrements historiés, de fleurons détachés ou même de compositions d'ensemble assez compliquées couvrant les plats du volume et toujours imprimés à froid. Ces ornements, poussés à la main à l'aide d'une roulette pour les simples filets et les dessins courants ou d'un fer-poinçon pour les vignettes isolées, se frappaient à la presse ou au balancier pour les encadrements ouvragés d'une certaine dimension, et pour les sujets formant tableau gravés sur des plaques dont l'empreinte ressortait en creax et en relief.

C'est à l'architecture du temps que les graveurs empruntaient le plus volontiers leurs principaux motifs d'ornement en y mêlant parfois des figures appartenant à la religion, à l'histoire ou à la mythologie. Toutes ces gravures, plus ou moins bien traitées, étaient quelquefois d'une finesse extrême, surtout en Allemagne, où du reste le goût du genre se maintint le plus Iontemps.

La gaufrure sur cuir, d'un usage fort ancien, était à peu près le seul moyen qu'on possédât pour enjoliver les objets confectionnés en peau, qu'ils servissent à certaines parties de raccoutrement des citadins et des soldats, aux harnachements des che-

1. Comme les poinçons étaient en fer dans le principe, ces sortes d'outils, mémo quand on ne les fit plus qu'en cuivre, continuèrent à porter le nom de fers.

vaux ou H d'autres emplois. On la prali([ua beaucoup, et le système se trouvait naturellement tout indiqué, quand il s'agit d'orner des volumes couverts en peau.

Ces reliures gaufrées ont été appelées monastiques ; mais cette dénomination, toute récente du reste, n'a que l'apparence de la vérité et se trouve même assez éloignée de l'exactitude rigoureuse. Les ornements empruntés à l'architecture gothique, aux sculptures sur pierre et sur bois, ne s'employaient pas seulement dans les édifices religieux; ils servaient aussi bien pour les bâtiments civils et plus encore pour les meubles à l'usage des séculiers que pour ceux des couvents et monastères. Les moines ne furent pas les seuls qui s'en inspirèrent pour orner leurs manuscrits et les enlumineurs laïques les reproduisirent couramment dans leurs œuvres tout aussi souvent que les chartreux ou les bénédictins. Par conséquent, si les livres reliés dans les couvents avec fers à dessins religieux méritent doublement, nous le voulons bien, le titre de monastiques, si la même dénomination peut encore s'appliquer, par une sorte d'extension libre, aux volumes décorés, quoique reliés en ville, de sujets de sainteté, il est certain que les gaufrures mythologiques, les emblèmes profanes et les ornements sans rien de conventuel de quantité de volumes, n'entraînent pas plus pour les reliures qu'ils décorent, que pour les selles et les brides de chevaux, les ceinturons, baudriers et cuissards de soldats simplement ou richement gaufrés le nom de monastique^ d'une signification par trop exclusive. Il serait donc plus exact de dire que la décoration des livres au xv" et au commencement du xvi^ siècle avait quelquefois un caractère rehgieux et que les ornements en usage étaient empruntés au gothique, puis au style de transition qui conduisit à la Renaissance.

Les ouvriers gaufreurs, on le comprendra, ne manquaient donc pas d'ouvrage et durent encore à l'imprimerie un accroissement de clientèle. Ils avaient, outre l'habileté professionnelle acquise, un matériel et un outillage tout prêts leur permettant d'exécuter ces nouveaux travaux que les libraires leur confiaient. La preuve s'en voit facilement en examinanl quantité de vi-

gnettes, nullement composées et gravées en vue du livre, qui s'y appliquèrent cependant plus ou moins heureusement. Néanmoins, si, dès le début de l'emploi des estampages en fait de reliure, c'est aux gaufreurs spéciaux qu'on eut recours, il est vraisemblable aussi que quelques relieurs habiles et entreprenants ne tardèrent pas à s'outiller en conséquence, à faire graver des encadrements et des plaques appropriées au livre et à s'initier à la pratique des roulettes, des poinçons et des balanciers. Il faut donc croire qu'à part les gaufreurs faisant tout ce qui concernait leur état, il se forma de bonne heure des gaufreurs spéciaux pour livres, comme aussi des relieurs -gaufreurs tout à la fois, ainsi que semblent l'indiquer toutes ces reliures estampées portant le nom de l'ouvrier qui les exécuta ou celui du maître qui les fit faire chez lui'.

L'efTet des ornements à froid, en relief ou en creux, quel que soit le mérite du dessin et de l'exécution, ne répond pas toutefois à celui que l'imagination pourrait s'en promettre ; l'aspect tant soit peu sévère reste toujours monotone et il en fut ainsi jusqu'au jour où on commença à rehausser d'or toutes ces gaufrures. On n'en agit ainsi en France que vers la fin du xv* siècle, car c'est à peine si, en dehors de quelques ouvrages aux armes de Louis XII, on rencontre quelques autres très rares spécimens du même genre oii l'or, l'argent et même les couleurs se mêlaient aux estampages à froid.

L'art de la dorure sur cuir, originaire d'Orient, nous serait venue par l'Italie. Charles YIII et Louis XII, qui empruntèrent tant à ce pays, y auraient, dit-on, engagé des artistes pour

l. Voici quelques-uns de ces noms : Bayeux, Edmond (1 't93), Bloc, Louis (1522), Boule, André (1479), Compains, Jehan (1504), Deltona (loio;, Desjardins, Julien (ioOO), Dupin, Jehan (1498), Gavet, Jacques(149i), Guilebert, Jehan Le Fevre, Hamon (1496), Norins, Jehan (1525), Perard, G. (1510), Plourins, Robert (1525), Richard, Théodore (1495), Aubry, Jacob, (1494), etc., etc.

l'LANClIE I

Reliure petit iii-1" aux armes di; Louis XH et ir.Vnne de Bretagne, entii'-remeat argentée sauf les passemeutories près des damiers qui sont l'rapiic'es i Iroid. Les ëcus de Kranco sont fond fçros bleu et celui de Bretagne fond argent ainsi que les pore-i'-pics. (Itihl. nat.. Expos., n" 37«.l

instruire les Français dans ce genre de travail. Cependant, en admettant que l'Italie ait eu avant nous des livres dorés et que nous n'ayons fait que suivre son exemple, l'établissement de doreurs italiens à Paris n'en est pas moins fort douteux. En effet, si dans les comptes des maisons de Charles VIII, de Louis XII et de François I", du moins dans ceux qu'il nous a été loisible de consulter, et ils sont nombreux, nous avons relevé les noms de quantité d'artisans italiens de professions diverses qui furent amenés par ces princes à la cour, il est de fait que nous n'y avons vu mentionnés ni un relieur ni un doreur.

Les registres de la corporation des libraires-relieurs et ceux de leur confrérie ne contiennent pas non plus, à cette époque ou plus tard, aucun nom italien, aussi bien parmi les maîtres que parmi les compagnons. La dorure des livres ayant du succès, il est certain que, si elle avait été pratiquée au début par des doreurs italiens, quelques-uns de ceux-ci se seraient fixés en France, comme il en arriva pour des musiciens et même des jardiniers. Par conséquent* sans nier l'influence italienne et tout en reconnaissant que la dorure des livres qui eut son point de départ en Orient, nous arriva par l'Italie, il faut croire devant l'absence de preuves du séjour de doreurs italiens à Paris et surtout d'après la supériorité de l'exécution qui, fait très caractéristique, se remarque déjà dans les œuvres françaises de ce temps, que, pour la dorure sur cuir appliquée aux livres, les artisans parisiens s'initièrent, sinon entièrement d'eux-mêmes, mais pour le moins très promptement à ce nouveau procédé.

Si les dessins de fers à dorer, dont on se servit à Paris au commencement du xvi° siècle, appartiennent bien au style italien d'alors, si beaucoup de ces fers furent môme gravés en Italie*, il n'en est pas moins vrai que les artistes français ima-

1. On croit que les mentions faites dans certains comptes royaux de cette époque, à propos de fers à imprimer achetés en Italie, se rapportent à des fers à dorer; c'est, en effet, très admissible ; mais il est à remarquer, ainsi qu'il est facile de s'en convaincre, par l'examen des premières reliures françaises faites dans ce style, quelques volumes de François I^'' entre autres, que les fers primitifs dont on se servit n'étaient pas gravés nettement, tandis que ceux qu'on employa par la suite et qui furent gravés à Paris donnaient des contours très fins et très purs.

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