PLANCHE XXX
Koliuro maroquin roufço co\ivrant : Les fêles donm-es au Roy à Strasbourg en 174». et portant réti<iuetto d'Antoinc-Michel Padeloup.
immenses publications somptuaires du sacre de Louis XY ou des fêtes données par des municipalités au souverain, ne pouvait se faire, on le comprendra, que par ce procédé.
Antoine-Michel Padeloup paraît avoir été celui qui fut principalement chargé de l'entreprise des reliures de ces très grands volumes pour ainsi dire officiels ; mais on est porté à croire qu'il eut recours à des confrères mieux outillés que lui, en balanciers par exemple, pour exécuter ces commandes. René Dubuisson, qui était alors le grand producteur de tous ces almanachs de formats divers, pour l'exécution desquels il se servait de plaques nécessitant des procédés mécaniques assez bien organisés, pourrait bien l'avoir aidé dans ces circonstances, ainsi que son fils, Pierre-Paul Dubuisson, produisant également des almanachs et paroissiens en assez grande quantité et qui n'était pas moins bien outillé que lui'. Tous les deux, du reste, exécutaient pour le compte de leurs confrères des dorures auxquelles servaient leurs gravures comme leurs balanciers.
Ces magnifiques dentelles dominent donc dans la reliure au xviii^ siècle et constituent un style absolument typique auquel on n'opposa aucun autre genre de décoration pouvant lui disputer la priorité. Très peu de relieurs cherchèrent à faire autrement et Pierre-Paul Dubuisson fut peut-être le seul dont l'imagination réussit à créer quelques jolies compositions différentes de ces merveilleuses dentelles. Mais quoique charmantes et d'assez bon goût, ses dorures n'avaient vraiment pas assez de caractère pour rivaliser avec le style généralement consacré, et dont la vogue devait durer si longtemps.
Il parait donc indéniable, quoique on ne puisse à l'origine citer aucun nom avec certitude, que les compositions des belles dorures du temps de Louis XY furent dues à des dessinateurs de
1. L'inventaire fait à la mort de Padeloup constate qu"ili'estait devoir 4 000 livres environ aux deux Dubuisson, par suite d'une condamnation des juges consuls, dont la juridiction était toute commerciale. (Voy. sa biographie.)
talent et non aux doreurs eux-mêmes, aucun d'eux n'étant capable de trouver des ornements d'un goût aussi parfait. Pierre- Paul Dubuisson, qui, nous venons de le dire, faisaitexception, se partageait entre lart héraldique, la fabrication et le commerce desalmanachs de luxe et la dorure des livres; il chercha d'autant moins à innover, que passablement absorbé par ses nombreuses occupations, sa carrière fut d'ailleurs relativement courte'.
Après lui, Derome le jeune jouit de la plus grande réputation pour son habileté dans l'exécution des reliures et des dorures, ou dans la direction des divers travaux qui se faisaient chez lui ; mais, pas plus qu'aucun de ses confrères, il ne donna jamais la moindre preuve d'une imagination personnelle quelconque, puisqu'il s'en tint toujours au goût du jour, en se bornant à suivre les modèles consacrés et déjà connus.
Ainsi c'est à Gravelot qu'il s'adressa pour avoir les dessins qui servirent à ses encadrements pour les Contes de La Fontaine de 1762, les Œuvres de Racine de 1768 et la Jérusalem délivrée de 1771 '. ^'ous avons sous les yeux, en ce moment, les Fables de La Fontaine, illustrées par Oudry, dans le format grand in-folio, reliées par Derome et dont la magnifique dentellequi les encadre parait être de la main du même dessinateur.
Ces décorations sont toujours dans le style ayant cours et, d'après leurs dates, on doit s'étonner que ni le dessinateur qui les composa, ni le doreur qui les lui commanda, n'aient eu l'idée de faire du nouveau en s'inspirant des changements déjà survenus dans les goûts de la décoration en général et tendant à remplacer les rocailles et les dessins contournés à l'excès dont on commençait à se trouver saturé.
Bien avant la fin du règne de Louis XV, on était, en effet, revenu à la ligne et la recherche pour Içs ornements de l'architecture, des meubles et des bronzes de formes moins tourmentées, conduisit directement au style dit Louis XVL Mais la décoration des livres ne se ressentit pas plus de ces nouvelles
1. Il moumt en 1762, n"ayant exercé son éUt que pendant seize ans.
2. Les dessins ori^'inaux de Gi-avelot pour les fers de ces dorures ont longtemps fait partie de la collection de M. Ed. Bochcr.
aspirations à leur début qu'elle ne profita des charmants modèles que lui oiïrit ce style arrivé à son éclosion. C'est en vain que les plus jolis motifs du genre convenaient admirablement, nous semble-t-il, à la reliure, personne ne fit la moindre tentative pour les y approprier.
A cette époque, nous ne le savons que trop, les tendances artistiques des doreurs en général et de Derome le jeune, en particulier, n'existaient pas et, pourvu qu'ils possédassent à un degré quelconque une certaine habileté professionnelle, ils se contentaient de suivre la routine, sans rien voir au delà.
Aussi quand les reliures anglaises, on ne sait vraiment ni pourquoi, ni comment, devinrent à la mode, aucun des praticiens d'alors n'eut la pensée de lutter, de réagir contre cet engouement vraiment inexplicable. Tous, au contraire, aidèrent à propager ces dorures insignifiantes, sans style comme sans effet. Derome lui-même n'échappa pas à la contagion et cultiva sans s'en défendre la reliure britannique. (Voy. pi. XXXI.)
Des filets maigres, des points, des perles creuses, de petits fleurons vides, voilà ce qui nous était venu d'Angleterre. C'était d'une sécheresse absolue, d'une pauvreté désespérante. Si certains de nos relieurs, croyant sans doute obvier à cette froide.ur d'aspect, imaginèrent d'y intercaler des paraphes gras et maigres, des bordures de maîtres d'écriture, des vases ou autres motifs imitant également les dessins à la plume, ils ne firent en somme qu'ajouter, par ces inventions prétendues ingénieuses, à la mesquinerie du système I
On avait commencé depuis quelques années à supprimer les nerfs dans les reliures ordinaires, à faire des dos unis qu'on décorait d'un dessin à répétition, poussé au moyen d'une même palette ; les Anglais, de leur côté, ne faisant plus de nerfs depuis longtemps, on se dépêcha de les imiter et toutes les reliures, les plus riches comme les plus ordinaires, furent à dos unis. C'est ce qui entraîna un relieur du nom de Delorme, désireux de surpasser ses confrères en anglomanie^ à opérer comme il avait appris que nos voisins avaient l'habitude d'opérer en fait de couture. 11 rognait les livres par le dos, les enduisait de colle-forte