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Edité plusieurs fois, entre autres par E. Eastwick

répondre et à se donner tout entier à toutes à la fois. Ou bien dans ces mêmes amours auxquels Krishna s'abandonne, mais qui ne peuvent pas lui faire oublier Râdhâ, le. véritable objet de ses affections, on peignit les égarements de l'âme (car Krishna est aussi l'âme universelle), et l'ineffable bonheur qu'elle éprouve quand, revenue à elle-même et cédant aux invitations de la grâce, elle se jette entre les bras de Dieu. Ces descriptions qui n'avaient jamais été bien chastes*, devinrent bientôt lascive». Dans le drame lyrique dû poète bengalais Jayadeva (douzième siècle), intitulé Gttagovinda^ « le chant du Pâtre » (Govinda, pâtre, est un nom de Krishna), qu'on a souvent comparé au Cantique des cantiques et qui rappelle aussi certaines productions du soufisme, le délire sensuel défie toute traduction, et on ne sait ce qui confond davantage, delà lubricité d'imagination ou de l'exaltation dévote qui ont inspiré ces strophes brûlantes.

Ce mysticisme erotique a infecté à peu d'exceptions près toutes les branches du vishnouisme, les religions de Râma aussi bien que celles -de Krishna. Mais il s'est manifesté d'une façon particulièrement intense chez deux sectes nouvelles, qui se formèrent à peu près en même temps, au commencement du seizième siècle, dans l'Inde septentrionale. L'une, plus répandue dans les contrées orientales, eut pour auteur un brahmane de Nadiyâ au Bengal, pauvre visionnaire extatique, connu sous le surnom de Cailanya, qui se proclama lui-même une incarnation de Krishna et qui est révéré comme tel par ses sectateurs. Ses principaux disciples, notamment son frère Nityânand et un autre brahmane qui paraît avoir eu un rôle prépondérant dans la formation de la secte, Advaitânand^ passent 'égalemeut pour avoir été des manifestations de la divinité. Leurs descendants qui tiennent le premier rang parmi les gosains ou docteurs (gosain, en sanscrit gowâmin « possesseur de vaches », qui, comme tous les mots signifiant pâtre, est aussi un nom de Krishna, désigne en général un individu faisant profession de vie religieuse; il s'applique en outre d'une façon- spéciale, tant chez les vishnouites que chez les çivaïtes, aux membres de certaines cour f ré ries), ont hérité de ce caractère sacré, et sont restés jusqu'à ce jour la principale autorité de la secte. Celle-ci est du reste fort peu dogmatique, surtout au Bengal, où elle se recrute indistinctement parmi les plus basses castes, fidèle en ceci à l'exemple de Gaitanya, qui avait appelé à lui des gens de toute origine et jusqu'à des musulmans: La bhakti de Krishna, de Râdhâ, de Caitanya, et le respect superstitieux du guru, ..poussé jusqu'à l'adoration, constituent à peu près tout le credo de ces communautés pô-

le Cf. Hauvette-Besnault, Panlchâdhyâyi^ ou les cinq chapitres sur les amours de Krichna avec les Gopîs, extrait du Bhâgavata-Purâna, livre X^ ap. Journal Asiatique, t. V, 5e sér., 1865.

2. Souvent édite, entre autres par Lassen, GitagovindUi Jayidevœ poetœ jndici drama lyricum, avec traduction latine, 1836.

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pulaires. Comme tous lés vishnouites, ils ont une grande dévotion au sanctuaire de Jagannâtha en Orissa et à ceux de Mathurâ, le lieu de naissance de Krishna, où résident leurs principaux gosains. Mais l'acte essentiel de leur culte propre est le kîrtan « la glorification », qu'ils célèbrent en commun et où, par de longues litanies, par des chants mêlés de danses et suivis parfois d'une sorte d'agapes, ils s'exaltent à l'envi en l'honneur du Berger de Vrindavane. Ces chants ou padas, en hindî et en vieux bengali, dont plusieurs datent dune époque antérieure à Caîtanya et qui, avec quelques biographies du fondateur, constituent leur véritable littérature, sont tou§ erotiques et presque tous lascifs ^ Aussi n'y a-t-il pas à s'étonner que le niveau moral- soit assez bas dans la secte. Ce qui doit plutôt surprendre, c'est qu'elle n'ait pas versé davantage dans des pratiques absolument corrompues. Les classes élevées la dédaignent, du moins au BengaP : dans lés provinces supérieures, où elle est mieux composée, elle jouit de plus d'estime et compte parmi ses membres des personnes influentes et lettrées.

L'autre secte, fondée, comme celle de Gaitanya, au commen- . cément du seizième siècle, eut pour auteur Vallabhâcârya, un brahmane né dans^ le district de Campâran sur la frontière du Népal, d'une familte d'origine méridionale. Après de longs voyages, il fixa son siège, à Gokuia, sur la Jumnâ, aux lieux mômes où s'était passée l'enfance de Krishna. Aussi la secte est-elle communément appelée du nom de ses chefs celle des' gokulasthafi gosains^ des « Saints de Gokuia. » Les quarante-huit disciples de Vallabhâcârya la propagèrent dans les diverses contrées. de la Péninsule : mais elle est surtout nombreuse en Hindoustan et dans la présidence de Bombay. Sans exclure les castes inférieures, elle se recrute largement parmi les classes aisées : la moitié par exemple des riches* commerçants de Bombay en fait partie. Ses gosains ou docteurs, dont très peu vivent dans la retraite et dans le célibat, sont souvent eux-mêmes banquiers ou marchands, et ils profitent d'une existence itinérante qui les conduit de sanctuaire en sanctuaire d'un bout de l'Inde à l'autre, pour joindre les poursuites du négoce à celles de la piété. Enfin les autorités suprêmes de la secte, les descendants directs de Vallabhâcârya, qui forment à eux seuls une tribu nombreuse (ils sont divisés en sept branches principales issues chacune d'un des sept petits-fils du fondateur), sont presque tous des personnages influents môme en dehors du cercle de leurs fidèles, qui vivent dans l'opulence et à qui l'opinion ne conteste nullement leur titre pompeux de Maharaja. Vallabhâcârya lui-même paraît avoir été mieux qu'un mystique ordinaire. Il est une des autorités du Vêdânta, sur lequel il a laissé plusieurs traités écrits dans le sens idéaliste de

1. M. J. Bearaes a donné des spécimens de cette littérature, ap. Ind. Anti^., I, 2i5;323. II, 1; 37.

2. On trouvera d'intéressants détails sur l'état actuel des caitanyas du Bengal et de TOrissa, ap. W. Hunter, Statislical account of Bengale passim, principalement t. XIX, p. 50.

rAdvaita; et il fit preuve de vigueur d'esprit en osant répudier ouvertement les théories ascétiques dans un pays où les doctrines les plus sensuelles empruntent d'ordinaire le langage du renoncement. Il enseigna que c'était outrager Dieu que de se refuser le bien-être, et que le culte devait se célébrer dans la joie. Aujourd'hui ses sectateurs n'ont plus guère souci du Vêdânta et l'épicuréisme n'est que le moindre de leurs défauts: dans quelque mesure au juste qu'ils aient renchéri sur les leçons du maître, ils sont une des sectes les plus corrompues de l'Inde. Des écrits du fondateur, ils n'ont guère retenu que son commentaire sur le Bhâgavata-Purâna, dont le dixième chant, le plus erotique de tous, constitue avec le Prémsâgar à peu près toute leur littérature d'édification. De même que les caitanyas, ils adorent le berger de Vrindâvane, l'amant de Râdhâ et des Gopîs, et, par un raffinement de piété malsaine, ils le figurent sous les traits d*un enfant, comme Bdla Gopâl, Bâla Lâl, « le Petit Pâtre, le Petit Mignon ». Ils entourent ses images d'un culte minutieux, tant public que privé, de soins corporels,- auquel les femmes surtout se livrent avec un empressement passionné. Non moins que les vaishnavas du Bengal, ils recJherchent les occasions de s'exalter en commun ; mais ils le font d'une manière- encore plus dépravée, et leurs râsmandalis qu'ils célèbrent entre eux en imitation des jeux de Krishna et des Gopîs, sont d'une licence extrême. Nulle secte n'a poussé plus loin l'idolâtrie du guru. Tous les descendants de Vallabhâcârya, qu'on les estime ou non, sont adorés comme des incarnations de Krishna. La salive qu'ils rejettent en mâchant le bétel, l'eau qui a servi à laver leurs pieds, sont bues avidement par les fidèles. Ceux-ci leur doivent le triple samarpana, le triple abandon de tan, man, dhan, du corps, de l'esprit et de la fortune, et, pour les femmes de la secte, c'est la plus grande des bénédictions .que d'être distinguées par eux et de servir à leurs plaisirs. Il y a une vingtaine d'années, la seule présidence de Bombay comptait environ soixante-dix de ces hommesdieux, et un procès célèbre, débattu en 1861 devant la Haute. Cour, a fourni la preuve qu'ils ne se font pas faute d'user de leurs droits*.

Gomme toutes les branches de l'hindouisme, ces sectes se sont subdivisées à leur tour. Même parmi les vallabhâcâryas, qui sont une des plus compactes, il y a des groupes qui ne sont pas en communion avec le reste de la communauté. De ces dissidents les uns procèdent d'un mouvement réformateur ; mais d'autres renchérissent encore sur les exagérations de la secte principale, Tels sont parmi les caitanyas, les kariâbhdjs, « les fidèles du Créateur, » fondés à la fin du siècle dernier, et qui ne reconnaissent d'autre dieu que le guru 2. Tels encore sont les râdhâvallabfiîs, qui datent de la fin du seizième siècle et qui adorent Krishna en tant qu'il est l'amant de Râdhâ, et les sukhîbhâvas (« ceux qui s'identifient avec l'Amie, » c'est-à-dire avec

1. Les débats de ce procès, précédés de Phistoire de la secte, sont consignés dans Touvrage anonyme History of the sect of Maharajas or Vallabhâ' châryas in Western India, 1865.

2. Sur cette secte, cf. Hunter, Statistical account of Bengale I, 73; II, 53.

Râdhâ), qui adoptent le costume, les manières et les occupations des femmes. Ces deux dernières sectes sont en réalité des çàktas vishnouites, parmi lesquels il faut ranger également un grand nombre d'individus et même des communautés entières des caitanyas, des vallabhâcâryas et des râmânandis. Gomme les çâktas civaïtes, ils ont des pratiques de la main gauche, qu'ils tiennent secrètes. Ils ont des tantras spéciaux encore peu connus : le Brahmavaivarta-Purâna^ qui l'est davantage, appartient pour le fond à la même littérature.

On comprend quels ravages ont dû exercer à la longue ces impures croyances. Ce serait toutefois bien peu connaître les ressources infinies du sentiment religieux, que de croire que l'effet en a été forcément et universellement corrupteur. Le peuple trouve une certaine sauvegarde dans la grossièreté même de sa superstition, et, dans les rangs plus élevés, bien des âmes à la fois mystiques et chaï^tes savent extraire le miel du pur amour de cet étrange amas de lubricités. C'est par exemple une touchante légende que celle de cette jeune reine d'Udayapura, une contemporaine d'Akbar (fin du seizième siècle), Mîrâ Bâî, qui renonça au trône et à son époux plutôt que d'abjurer Krishna et qui, pressée par ses persécuteurs, vint se jeter aux pieds de l'image de son dieu : « J'ai quitté mon amour, mes biens, ma royauté, mon époux. Mîrâ, tîi servante, vient à toi, son refuge : prendsla auprès de toi! Si tu me sais pure de toute tache, accepte-moi. Excepté toi, nul autre n'aura compassion de moi. Aie donc pitié de moi ! Seigneur de Mîrâ, son bien-aimé, ^ccepte-la et permets qu'elle ne soit plus-séparée de toi à jamais! » L'image s'entr'ouvrit et Mîrâ Bâî disparut dans ses flancs*. Son culte associé à celui de son dieu donna naissance à une nouvelle secte issue probablement des vallabhâcâryas, et qui subsiste encore sous son nom. Toutes ces religions d'ailleurs comptent des rigoristes qui, sans rompre avec leur secte, en répudient plus ou moins les doctrines et les pratiques, soit que retirés du- monde ils mènent la vie dévote des vairâgins (« exempts de passions, » c'est la dénomination la plus commune des sannyâsins vishnouites), soit qu'avec leur famille, parfois avec" quelques voisins, ils forment de petits groupes où l'on fait profession d'une piété plus éclairée et de tendances puritaines. Le cercle vient-il à s'élargir, il se . transforme peu à peu en une communauté indépendaîite. Ainsi surgirent par exemple, chez les caitanyas, les spashtfiadâyakas, qui ne reconnaissent pas de guru et vivent dans des couvents, hommes et femmes réunis sous le même toit, observant le célibat et la chasteté; chez les vallabhâcâryas, les carandâsîs, fondés vers le milieu du siècle dernier par un marchand de Delhi, Garandâsà et par sa sœur Sahaji Bâî ; chez les râmânandis toute une série de petites sectes dont un assez grand nombre subsistent encore. Toutes ces communautés se distinguent moins par des nouveautés dogmatiques, que * par une certaine tendance au piétisme et à l'austérité.

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