LES AUSTRALIENS. — QUELQUES PEUPLES MALAIS
Australie et Australiens. — Type physique. — Vie misérable, — Mœurs et coutumes. — Sont-ils sans religion ? — Lee dieux Peiamé, Dararwigal, Motogon, Boudya, etc. — Dieu des eaux. — Autres divinités. — Tabou australien. — Sacrifices, — Les Id^hus, — Sorciers australiens. — Vie future et funérailles* — Totémisme. — La Tasmanie.
Malais demeurés polythéistes. — Les Dayaks de Bornéo. — Le pamali ou tabou malais. — Les lies Andaman.
Madagascar. — Origines ethniques, — «Le dieu Angatsdi. — Dernières traces du tabou. — Funérailles. — Ultima TUulo.
L'Australie est la plus grande des îles connues. Il faut y adjoindre l'île de van Diemen ou ■ Tusmanie au S. E., qui n'en est que le prolongement. L'Australie est encore imparfaitement explorée, et ce qu'on en connaît, à l'exception des districts voisins de la mer, n'a rien de très séduisant. A l'intérieur on n'a guère trouvé que des déserts sablonneux et d'immenses steppes, favorables seulement à l'élève du mouton. La pluie y est très rare, des vents brûlants y régnent souvent. Il y a, vers le centre, des lacs salés qui se dessèchent en été, ne laissant sur leur fond qu'un glacis de sel. Les arbres y sont plus rares que les
broussailles épineuses, et la plupart des arbres^ustraliens ont peu de feuilles. On y trouve peu de racines et de fruits comestibles en dehors de ceux que les Européens ont apportés. La faune n'est pas plus riche que la flore. En fait de mammifères, on n'y trouve guère que des marsupiaux, et le seul grand oiseau est l'émeu ou le casoar, d'approche très difficile. En revanche, on y remarque une véritable abondance d'animaux nocturnes, chauves-souris, phalènes, etc. Le nord est toutefois un peu mieux partagé que le midi. C'est surtout dans la Nouvelle-Galles du sud que la nature est décidément marâtre.
L'Australien présente aux ethnologistes un des types les plus misérables du monde. Ce n'est au fond qu'une variété du Papou. De couleur brun-chocolat ou noir-rougeâtre, avec de nombreuses variétés plus claires ou plus foncées, de taille moyenne et assez élancé, il fait une impression désagréable par la longueur relative de ses bras et de ses jambes, sa maigreur, son ventre saillant, son front étroit et fuyant, ses yeux petits, noirs, enfoncés, son nez déprimé par le haut, large en bas, ses mâchoires avancées, ses grosses lèvres, ses cheveux noirs ou brun-foncé, fins, mais laineux. La barbe est en général très forte et le corps très velu. Au N* 0., où il y a eu mélange de sang malais, et à TE., où Ton peut reconnaître une influence polynésienne, la laideur physique est moins prononcée, mais ailleurs elle défie la description. Aux environs d'Adélaïde, par exemple, on est frappé de l'expression simiesque des indigènes, de leur œil toujours en mouvement, de leurs mouvements de
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paupières. Ces "gens-là saisissent avec le pied comme nous avec la main (1)- Ils grimpent aux arbres avec une agilité de chat. En particulier, les voyageurs ont été souvent surpris de l'extrême mobilité et de l'élasticité de leurs membres. Pour se reposer, ils prennent des attitudes que nous ne pourrions imiter quelque temps qu'au prix d'une extrême fatigue. Ils peuvent, par exemple, en retournant les pieds, se servir de leur surface interne comme d'une petite table à étau pour réparer leurs outils et leurs armes. En comparaison de la grandeur de l'île, le nombre des indigènes n'a jamais été très considérable. La rareté de l'eau a beaucoup contribué à les maintenir dans la vie errante. La possession des sources que l'on peut trouver à l'intérieur est l'enjeu de guerres fréquentes et acharnées. La rareté de la nourriture et la rapidité avec laquelle les ressources d'un district sont épuisées ont concouru au même résultat. C'est une race de nomades sans bétail. Elle n'est pas difficile en fait d'alimentation. Gomme les Boschmans et les tribus les plus pauvres de l'Amérique, les Australiens mangent les choses qui partout passent pour les plus répugnantes, des chenilles, des vers, des lar* ves. Le ver blanc du hanneton est pour eux un régal, ainsi que les œufs de fourmi et les phalènes. Ils aiment à se rapprocher de la mer, qui leur fournît du moins du poisson et des coquillages. Mais les Européens les tiennent à distance, et la fatalité n'a-t-
(1) U convient d'ajouter que, bien qu'à un moindre degré, cette faculté est généralement répandue dans toute l'Océanie.
elle pas voulu que ces misérables, qui mangent tant de choses dégoûtantes, aient en horreur les huîtres dont leurs mers, paraît-il, contiennent des bancs immenses ! C'est probablement parce qu'ils n'aiment pas le sel. Quand on les découvrit, ils connaissaient l'usage du feu qu'ils se procuraient habilement par la friction, mais ils ne savaient pas même qu'on pût faire bouillir de l'eau, et les Européens prirent souvent un cruel plaisir à les laisser se brûler les mains par ignorance. Leurs langues, bien que reposant sur certaines bases communes, sont très nombreuses, très enchevêtrées, riches en synonymes, .mais sans expression pour bien des choses. Ainsi, ils n'ont pas de mots pour distinguer le bleu et le vert, le jaune et le rouge ; ils ont des noms pour chaque espèce d'arbre, ils n'en ont pas pour l'arbre en général : ce qui montre combien ils sont peu portés à généraliser. L'agriculture leur est complètement inconnue, excepté dans l'ouest, où l'on cultive un peu l'igname. Ils n'ont pas le précieux arbre à pain de la Polynésie ; mais, comme d'autres populations misérables et mourant souvent de faim, ils sont très habiles à la chasse. Comme les Boschmans savent le faire avec les autruches et les antilopes, ils imitent si bien les allures du casoar qu'en s'affublant du plumage et de la tête de cet oiseau, ils parviennent à se glisser au milieu du troupeau sauvage. Ce sont eux qui ont imaginé l'arme curieuse dite Boumerang, espèce de trait en bois dur, aiguisé sur les bords, recourbé comme un cimeterre, qu'ils lancent à plat avec beaucoup d'adresse et qui revient vers le lanceur. Ils re-
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cherchent avidement le miel sauvage, mais ils n'ont jamais eu ridée de domestiquer l'abeille. Pour dé» couvrir les ruches, ils prennent une abeille au voi et lui attachent une petite plume blanche. L'insecte effrayé retourne vers sa demeure, mais comme il est alourdi par son fardeau, son vol est lent, on peut le suivre et découvrir ainsi le trésor. Leurs habitations, du moins dans le nord, pourraient être plus mauvaises. Mais dans la Nouvelle-Galle du Sud, ils se bornent à faire des trous dans la terre ou à demeurer dans les cavernes nombreuses de cette région.
Quant au vêtement, il est réduit au minimum et souvent il manque tout à fait. Le froid les pousse cependant à se faire quelques manteaux de peau de chien ou de kangourou. C'est peut-être le seul endroit du monde où les femmes ne paraissent rechercher aucune espèce de parure. Les hommes sont plus coquets; mais, outre le tatouage dont le sens est là, comme dans toute FOcéanie, avant tout religieux, les hommes aiment un genre de parure qui consiste à se barioler avec des argiles de couleur. Ils se font des bandes rouges pour les fêtes religieuses, blanches pour la guerre, dessinant les os du buste et des jambes, de sorte que, si surtout les bandes sont blanches, on dirait, en les voyant défiler, d'une troupe de squelettes ambulants. La saleté est grande. On a donc été très surpris de trouver en vigueur chez eux, pour le dépôt des immondices à une certaine distance des campements, une loi toute semblable à celle qui était prescrite aux Israélites (Deutéron. XXIII, 12-13).
Les femmes sont à peu près réduites à l'état de bête de somme. Ce sont elles qui, dans les migrations fréquentes, doivent tout porter. Le cannibalisme est très fréquent, sans être précisément habituel. Une chose bien singulière, à côté de tant de marques de grossièreté, c'est que chez eux les expressions et les formes de la politesse sont très minutieuses, pour ainsi dire raffinées. Il est vrai qu'assez bons enfants dans leurs relations ordinaires, l'extrême mobilité de leurs impressions fait qu'ils passent avec une étonnante rapidité de l'enjouement à la colère et même à la fureur. Apprenant assez facilement, comme les Nègres, à jargonner les langues étrangères, ce soBt les jurons anglais et les injures anglaises qu'ils se sont le plus vite appropriés. Cela prouve, il est vrai, qu'ils les ont beaucoup entendus. Ils ont des danses nombreuses, imitatives, souvent obscènes, mimant les allures animales comme celles des Peaux-Rouges. Déplus, ils ont des poésies* indigènes, rythmées et rimées, et ils aiment beaucoup, en vrais Papous qu'ils sont au fond, les contes et les légendes. Enfin, très médiocres amateurs de musique, trouvant que la musique européenne est rm charivari sans aucun charme, ils ont le goût natif du dessin, comme les Boschmans de l'Afrique méridionale et comme semblent l'avoir eu ces troglodytes de l'Ariège dont on a déterré des croquis si étonnants. Cela tient à leur talent d'imitation. Entre eux ils singent les Européens, de manière à étonner et à faire rire les Euro*péens eux-mêmes.
Dans leur organisation sociale, pour autant qu'il
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peut en être question, se retrouve le trait décidément océanien d'une certaine différence traditionnelle de classes. Du reste, c'est à peine s'il y a chez eux une autorité constituée. Le chef de tribu n'est qu'un « premier », une sorte de président, devant ord in virement sa supériorité à l'âge ou à des exploits an lérieurs. Son pouvoir est très-mince.
En un mot, et sauf sur quelques points que nous avons eu soin de noter, il est difficile de se rapprocher davantage de la pure sauvagerie. Darwin no leur reconnaissait comme inférieurs que les Fuég i i n i s , et je ne sais trop si cette opinion est bien fondén. En tout cas, il est extrêmement intéressant de savoir ce qu'une race aussi attardée nous offre en fait do religion.
Il est clair que, dans plus d'un ouvrage, on peut lire l'assertion tranchante que les Australiens boeÎ dépourvus de toute idée religieuse. Ce qui est vrai , c'est qu'il règne une grande incohérence dans les notions et les croyances de ces tribus disséminées sur un si grand espace. D'avance et en considération de tout ce qu'il y a d'arriéré dans leur état social, on doit s'attendre à retrouver chez eux Ig caractère extrêmement Variable et comme fluide des religions primitives.
Cependant on peut discerner quelques points fixes, pour ainsi dire agglutinés, dans ce milieu instable. Ainsi, au sud et au sud-est on a l'idée d'un dieu du ciel qui s'appelle, selon les tribus, Jfoyan, Tian ou Peiamé, générateur des êtres vivants, facilement irrité, mais que l'on apaise non moins facilement
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par des danses (1). Ailleurs on reconnaît deux frères, l'un Bammé, le même très probablement que Peiamé, qui réside dans une île bien loin vers Test, et qui est bon; l'autre, Dararwigal, qui habite bien loin vers l'ouest, et qui ne vaut pas grand chose. C'est lui qui, furieux d'avoir perdu son couteau, a envoyé la petite vérole aux Australiens. Dans un tel pays la perte de son couteau est un des malheurs les plus contraria nts T les plus exaspérants qui se puissent concevoir. Si donc les hommes souffrent d'un mal qu'il envoie sans qu'on en puisse deviner le motif, c'est qu'il est contrarié et exaspéré, c'est qu'il a perdu son couteau. C'$st pourquoi on l'apaise en lui offrant un rouleau neuf (2). Ce dieu me paraît bien parent d'un autre nommé Boudya. Les indigènes pensent qu'il a été vaincu par le dieu des Blancs et que, depuis ]ors îf iJ est lié dans les entrailles de la terre (3). Quant au dfeu du ciel toujours adoré, l'arc-en-ciel est son phallus qui frôle en passant la terre (4). Ils ont aussi une tradition d'un déluge à la suite duquel la génération qui vivait alors fut transportée au ciel et devint les étoiles (5). Ces étoiles-esprits reviennent de temps en temps sur la terre sous forme animale. A l'est on parle d'un dieu Motogon, un homme très fort qui aurait fait la terre en soufflant (6) . Ce sera bien le même
(1) KœÎGT t Notizen, etc., p. 148. — Cunningham, Two years, etc., p. 1P1. — Evangel. Miss. Map., 1860, p. 250.
(?) Haï a, Ethnography and Philology, 110-111. {Z) Howitt, Impressions, etc., 192.
(4) Bôkr, Ueb. die Urbewohn. von Adélaïde, 91,
(5) Transact. oftheEthnolog. Society , N. S., I, 301.
(6) Pérou, Voyage de découvertes, etc., I, 462.
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que les indigènes des environs de Sidney placent sur les sommets des montagnes Bleues, qu'ils regardent comme inaccessibles et d'où il envoie les tempêtes et les orages. C'est donc un dieu du vent.
Le soleil et la lune sont aussi l'objet d'un culte qu'on célèbre par des danses dans l'Australie du Sud (1). La lune, astre inconstant, passe dans quelques tribus pour une victime de l'amour volage, condamnée à errer toujours (2). Elle est regardée comme un être masculin et, dans d'autres tribus, elle est le mari du soleil qui tue son époux à chaque nouvelle lune. Parmi les dieux supérieurs de l'Australie, il faut enpore citer le dieu des eaux, Ngouk-Wonga, punissant sévèrement ceux qui ont l'audace de se baigner dans les étangs qu'il se réserve (3). Puis il y a un tas de divinités locales, bizarres, se confondant peut-être quant à leur idée première avec l'une ou l'autre de celles qui viennent d'être mentionnées, telles que Ngauno, qui est un grand poisson, Tarrotarro un grand lézard, Tarnda un kangourou, inventeur du tatouage, Youra un grand serpent qui établit la circoncision etqu'onjpeut voir encore dans la Voie lactée prise aussi pour un grand fleuve. Mais fleuve et serpent se confondent souvent dans l'imagination mythologique. On distingue également des familles, des tribus, dans les étoiles. Le groupe d'Orion se compose de chasseurs de casoars et de kangourous. Les Pléiades sont des jeunes filles cherchant des
(1) Behr, l. c, 91.
(2) Tylor, Civil. PHm., I, 407.
(3)Eyre, J.c.,11, 362.
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racines ou bien dansant le Korrobori, danse lunaire (1).
Il faut toutefois signaler encore un dieu fort. méchant, souterrain, peut-être identique au fond au Boudya mentionné plus haut, qui s'appelle Kuinyo ou Cienga, et qui a donné son nom à l'institution du tabou. Car, sous le nom de Kuinyunda, le tabou règne en Australie comme en Polynésie. On représente ce dieu très gros, avec un ventre énorme, en signe de sa voracité — ce qui le rapproche des dieux polynésiens, — mangeant les morts et veillant avec une sévérité inexorable à l'observation du tabou australien (2). Il porte encore divers noms, Peiamé, déjà connu, Wandomg, Potoyan, ou Wangoul mangeur de femmes, qu'il dévore lentement dans les maladies de consomption. Il n'apparaît que la nuit et il a peur du feu. C'est donc un dieu des ténèbres, de l'intérieur de la terre, consumant les morts et redoutant le jour. Un Anglais, sir Oxley, fut pris pour lui un soir qu'il arrivait dans une tribu. Tous les indigènes se prosternèrent devant lui, à l'exception d'un seul qui lui lança un tison ardent dans lès jambes. Ce dieu ne parle qu'en chuchotant, ce qui est une idée très océanienne. Un colon anglais mit en fuite toute une bande d'indigènes en leur parlant à voix basse (3).
(1) Comp. Tylor, Civil, prim.-, I, 412. — Waitz-Gerland, VI, 799-800.
(2) Macgilliyray, Narration of the Voyage of H, M. S. Rattlesnake, 1, 151. — C'est à ce tabou australien qu'il faut probablement rapporter les prescriptions nombreuses qui interdisent ou permettent l'usage de plusieurs aliments selon l'âge, le sexe et la condition.
(3) Haie, L c, 111.
Les voyageurs citent encore beaucoup d'autres noms de dieux australiens, mais sans rien nous dire qui nous éclaire sur leur nature. Au fond, ces religions australiennes n'ont pas encore été étudiées de bien près. On s'en aperçoit à plus d'un indice. Ainsi, sachant ce que nous savons de la grossièreté et du cannibalisme des Australiens, on est surpris de ne pas trouver plus de mentions de sacrifices humains. Il y en a pourtant, et M. Tylor nous dit que les tribus du Queensland, qui ne mangent pas de miel sauvage sans en réserver une partie à leur Boudya, lequel n'est ni bon ni tendre, ont tous les deux ans des assemblées générales où Ton immole des jeunes filles pour bien disposer la divinité en faveur des résolutions qui seront prises (1). Le passage de l'adolescence à la virilité est marqué par l'ablation de deux incisives que la mère du jeune homme cache dans un tronc d'arbre. Cette coutume suppose aussi, nous le savons, l'idée du sacrifice humain (2).
A côté de ces divinités qui peuvent passer pour les grands dieux de l'Australie, pullulent les esprits inférieurs de la nature, les ingnas, espèces de djinns ou de lutins qui ne songent qu'à effrayer et tourmenter les hommes. Ce sont eux qui allument de grands feux à l'intérieur de certaines montagnes et qui s'amusent à jeter en l'air les pierres incandescentes qu'ils ont fait rougir (3). Ce sont eux qui causent les cauchemars en venant malicieusement se poser sur la
(1) D'après Lang, Queensland, 374-380, Comp. 444.
(2) Oberlœnderi Fremde Vœlker, 207.
(3) Oldfield, Trans. ofEthnolog. Society, III, 232.
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poitrine des dormeurs (1). D'innombrables superstitions se greffent sur cette croyance aux Ingnas. Il y a des charmes pour la chasse, pour les maladies, pour les voyages, pour la guerre. Par conséquent il y a des charmeurs. Des tribus entières sont même réputées comme des tribus de sorciers. Comme en Afrique et pour des raisons analogues, on attache une grande importance à leur prétendu pouvoir de faire la pluie ou le beau temps (2). Les sorciers australiens sont médecins comme leurs confrères des cinq parties du monde. Ils se flattent d'extraire le principe morbide qui tourmente le patient en suçant l'extrémité d'une corde préalablement fixée sur la partie malade (3). Ils ont une espèce de pierre philosophai, c'est-à-dire une pierre investissant de pouvoirs surnaturels celui qui la possède. Mais cette pierre est dans l'estomac du sorcier, et il peut en envoyer un fragment dans le corps d'un ennemi pour le rendre malade (4). Dans leurs extases, ils sont censés visiter le monde des esprits. Leur initiation consiste dans un voyage de ce genre qui doit durer deux ou trois jours (5).
En dehors des offrandes, des fêtes et des danses qui les accompagnent, il n'y a pas de culte régulier. Les temples sont inconnus. Il y a seulement des lieux sacrés, c'est-à-dire considérés comme hantés
(1) Waitz-Gerland, VI, 802.
(2)Grey, Le, 1,363.
(3) Eyre, /. c, II, 361.
(4) Grey, /. c, II, 336 suiv.
(5) Trans. ofthe Ethnolog. Society, I, 300.
par les dieux. On y voit, comme dans les huttes privées, un certain nombre d'idoles grossières (1).
La mort est ordinairement regardée comme la suite d'un ensorcellement, ce qui a pour conséquence de nombreuses vendettas exercées sur ceux qu'on accuse d'en être les auteurs (2). Pour marquer le deuil, on s'arrache une ou deux dents, ou bien on se coupe une phalange de doigt, ou bien encore on se fait dans les chairs des incisions sanglantes (3), On enterre les armes du mort avec lui, et on allume pendant assez longtemps du feu sur sa tombe pour qu'il puisse se réchauffer (4). Dans certaines tribus on met le cadavre dans un arbre creusé à cet effet (5), ou bien on le suspend tout enveloppe d'écorces aux branches d'un arbre élevé, ou bien encore on lui construit avec des perches une sorte d'échafaudage où il reste exposé au soleil. Gomme en Polynésie, on attache une grande importance à la correction des funérailles, et on croit qu'un grand nombre des Ingnas, ces esprits lutins qui se plaisent à tourmenter les hommes, sont simplement des gens du pays qui, pour une raison ou pour l'autre , iront pas eu de funérailles régulières (6).
La croyance à la survivance après la mort est générale en Australie comme chez tous les non-ci vi II-
(1) Waitz-Gerland, /. c, VI, 804.
(2) Grey, /. c, II, 323. —Haie, /. <?., 115.
(3) Waitz-Gerland, /. c, VI, 740, 806.
(4) Grey, /. <?., 1,336.
(5) Waitz-Gerland, VI, 807.
(6) Trans. ofthe Ethnolog. Society, III, 228, 236, 245.
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ses. Ce qui serait particulier aux Australiens, c'est leur idée que les âmes restent perchées pendant quelque temps sur les cimes des arbres et qu'elles peuvent rentrer dans le corps de ceux qui passent dessous. Dans certaines tribus, il est admis que les morts vont bien loin vers une île mystérieuse, dans la direction du soleil couchant, cette croyance qu'on peut presque dire universelle dans la haute antiquité. Dans la Nouvelle-Galle du Sud, on croit plutôt qu'ils vont vivre dans les nuages et que les plus éminents deviennent des étoiles (t). Mais, comme on croit aussi, de même qu'en Afrique, qu'ils deviennent blancs par l'effet même de la mort — sans doute à cause de la pâleur exsangue du cadavre — il en est résulté que bien souvent les Blancs ont été pris pour des revenants. Plus d'un convict, échappé aux districts de la déportation, exploita sans* vergogne cette superstition. Les vieillards reconnaissaient toujours régulièrement en lui tel de leurs contemporains mort depuis longtemps. Un autre convict réussit à faire croire à une vieille Australienne qu'il était son fils défunt. Une Européenne, échappée à un naufrage, fut saluée comme la fille d'un chef, laquelle était morte depuis plusieurs années. Un indigène de Port-Lincoln, qu'on allait pendre à Adélaïde, marcha gaiement au supplice dans la persuasion qu'il reviendrait à l'état d'homme blanc et qu'alors ceux qui lui avaient fait du mal n'auraient qu'à se bien tenir. Sir
(1) Tram, ofthe Ethnolog. Society, I, 299.— Waite-Gwland, l. c, 808.
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George Grey eut de la peine à se soustraire aux caresses d'une Australienne qui croyait reconnaître en lui son fils (1). Toutes ces idées, qui attestent la fermeté de la croyance en la vie future, impliquent celle que les morts peuvent influer en bien ou en mal sur les destinées des vivants. Il est donc très remarquable que le culte proprement dit des ancêtres est inconnu en Australie (2). C'est un fait notable à l'appui de ce que nous avions observé en Micronésie, où nous avions signalé l'envahissement graduel du vieux naturisme indigène par ce culte animiste venu du dehors.
Les Australiens se représentent l'âme comme le souffle, la respiration de l'homme vivant, pouvant se détacher du corps, et le môme mot waug signifie respiration, esprit et âme (3). Mais ce souffle a les mômes formes, les mêmes organes, que le corps qu'il a quitté. Si ce corps est mutilé, son âme Test aussi, et c'est pourquoi l'Australien coupe le pouce droit de l'ennemi qu'il a tué, afin que le mort ne puisse plus se servir de sa main pour lui lancer quelque trait meurtrier (4). On trouve enfin, chez les Australiens, des traces certaines d'un totémisme analogue à celui des Peaux-Rouges et qui d'ailleurs n'est pas non plus inconnu en Polynésie. Chaque famille a un animal
(1) Lang, Queensland, p. 34, 336. — Grey, Australie I, 304; II,- 363. Le même auteur nous rend attentifs (comp. son Vocabulary ofS. W. Australie/,) au fait que le mot àjanga, mort ou esprit d'un mort, désigne tout aussi bien un Européen.
(2) Waita-Gerland, VI, 811,
(3) Comp. G. F. Moore, Vocab. of W. Australie/,, p. 103.
(4) Trans. ofthe Ethnolog. Society, W, 287.
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protecteur, c'est-à-dire un esprit apparaissant de préférence sous la forme d'un animal déterminé, qui devient sacré pour la famille protégée. On ne nous dit pas comment on arrive à connaître l'animal qui sera le Kobong de la famille ; mais il est à présumer que c'est par des moyens semblables à ceux qu'emploient les indigènes de l'Amérique, le rêve, la vision, le jeûne prolongé, etc. (1).
La Tasmanie, cette île qui se trouve près de la pointe sud-est de l'Australie, et dont la population indigène a disparu complètement, ne peut offrir à notre examen rien de particulier. Les mœurs, la vie en général ressemblaient beaucoup à celles de la grande île voisine, peut-être avec moins de rudesse, parce que l'île était plus fertile. On a dit que les Tasmaniens n'avaient aucune espèce d'idée religieuse. La réalité est qu'ils croyaient aux esprits de la nature, qu'ils logeaient partout, dans les buissons, dans les sources, dans les rochers, dans les arbres creux (2). Ils avaient sur la mort et ses conséquences des idées toutes semblables à celles que nous venons de décrire en Australie. Nous noterons seulement ce fait original. Le cadavre jouissait dans leur croyance d'une vertu curative. Ils déposaient leurs malades à côté d'un mort récent dans l'idée que l'esprit de ce mort reviendrait pendant la nuit chasser les mauvais esprits, cause du mal (3).
(1) Grey, J. c, 11,228.
(2) Bonwick, Tasmanians^ 182. — Trans. ofthe Ethnoîog. Society, III, 228.
(3) Bonwick, l. c, 182.
Nos renseignements ne nous permettent pas de dire si à côté de ces dieux inférieurs ils avaient aussi de grands dieux comme Peiamé ou Kuinyo. Cependant, un fait demeuré inexplicable pour ceux qui en furent les témoins conduit à penser qu'ils ne différaient pas non plus sur ce point des Australiens de la Grande-Terre. Labillardière, envoyé à la recherche de Lapérouse, toucha l'île de Van Diemen en 1792. Au premier abord, les indigènes eurent grand'peur des marins français ; puis, ils se familiarisèrent peu à peu, mais ils refusèrent obstinément de toucher aux aliments que les nouveau-venus leur offraient, et ils défendirent à leurs enfants d'y toucher. Les nôtres crurent qu'ils se défiaient de ces mets inconnus, péchèrent sous leurs yeux des homards et leur en offrirent. Refus persistant. Labillardière n'y comprend rien. C'était pourtant tout simple, c'était la loi océanienne du tabou (1). Regardant les Blancs comme des dieux ou des esprits, ils considéraient dès lors comme sévèrement interdits les aliments que ceux-ci avaient touchés. Or, la croyance et la pratique du tabou supposent d'autres croyances dont elles dérivent, un domaine divin rigoureusement distinct du domaine humain, par conséquent une famille de dieux.
Sans entrer dans beaucoup de détails sur la religion indigène des Malais, dont nous réservons l'étude
(1) Relation du voyage à la recherche de Lapérouse, an VIII, II, 42.
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à une autre partie du cours, nous devons, avant de quitter la région océanienne, dire au moins quelques mots des croyances encore en vigueur au sein des peuples malais qui n'ont pas cédé à l'invasion de 1* islamisme, tels que les Orang-Venuas de la presqu'île de Malacca, les Batlas de l'intérieur de Sumatra, les Orang-Gunong de Banca, les Dayaks de Bornéo. Il faut toutefois observer que probablement l'islamisme ambiant, sans parvenir à se répandre parmi eux, n'a pas été sans influer indirectement sur leurs croyances religieuses.
Sauf cette réserve, nous pouvons dire que ces populations présentent un fond de religion polythéiste, naturiste et animiste très semblable à tout ce que nous avons vu en Micronésie et en Mélanésie. Ce sont toujours quelques grandes divinités de la nature auxquelles sont associées d'une manière plus ou moins subordonnée des esprits des montagnes, des fleuves, des forêts, de la mer, et les esprits des ancêtres. Ces peuples ont leurs sorciers, qui ne diffèrent en rien de ce que nous avons vu partout, et les apparitions des dieux et des esprits ont le plus souvent l'inconvénient de revêtir la forme du tigre. C'est, disons-nous, un inconvénient, parce que cela les empêche de faire la chasse à ce terrible animal (1). Ce sont les Dayaks de l'intérieur de Bornéo qui ont naturellement le plus échappé aux influences hétérogènes. Ils ont, au-dessus de la foule des esprits infé-
(1) Voir l'étude détaillée de ces peuples dans Waitz-Gerland, <4nt hropologùt V, première partie. — • Wallaoe, Malay Archipelago^ passiau
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rieurs, un grand dieu, Tapa, premier père et proteo teur des hommes; un autre, Tenabi, qui a fait la terre, mais non les hommes; Yang, sorte de révélateur qui a enseigné la religion ; un autre, Jirong, qui préside à la naissance et à la mort. Malheureusement nous sommes trop mal renseignés sur leur compte pour préciser leur nature originelle (1). Ce qui est plus clair, c'est la grande vénération des Dayaks pour certains arbres qu'ils croient habités par des esprits. Un de leurs plus grands griefs contre les Européens, c'est que ceux-ci coupent sans scrupule les arbres sacrés (2). Les Dayaks arrachent de leurs vêtements des chiifons qu'ils suspendent à leurs branches, offrande qui doit les maintenir eux-mêmes en bonne santé (3). Ils ont des idoles grossières représentant des oiseaux, ou bien des hommes et des femmes, dans lesquelles ils supposent que les bons esprits viennent habiter et qui leur servent de protection contre les mauvais esprits (4). Leurs sorciers ont des talismans qu'ils promènent sur le corps des malades pour en tirer les esprits malfaisants qui sortent, là comme ailleurs, sous forme de cailloux, d'éclats de bois, de petits chiffons, etc. (5). Ils tuaient avec une sorte de frénésie les premiers venus pour assurer des compagnons et des serviteurs aux morts qu'ils perdaient (6), et,
(1) Comp. Tylor, Civil, prim., II, 324.
(2) Marsden, Sumatra, p. 301.
(3) Wallace, l. c, 1, 338.
(4)Tylor, J. c, 11,228-229.
(5)i*ài., 191.
(6)2&id., 1,533.
pour construire leurs édifices dans de bonnes conditions de solidité, ils faisaient descendre une pauvre fille ou un poulet, selon l'importance de la construction, dans les fondations, et l'écrasaient sous le poids du premier poteau qu'ils voulaient fixer en terre (1).
I/état de guerre est pour ainsi dire permanent parmi eux. Il s'agit surtout de couper des têtes. Le plus honoré est celui qui peut aligner le plus grand nombre de crânes coupés par lui. C'est une sorte d'orda,lie, prouvant le bon droit du coupeur de têtes, et on y recourt en cas de besoin. Dans quelques tribus on fait cuire la peau du front et le cœur des décapités, et on les fait manger aux garçons pour augmenter leur courage (2).
Ce qu'il faut noter, c'est que la loi du tabou s'étend jusque il ans la Malaisie et n'a pu être complètement supprimée chez les populations musulmanes ellesmêmes. A Timor et dans les îles voisines, le mot tabou est remplacé par paraaii, vieux terme javanais qui signifie défense, interdiction, et il y a des traces de l'existence antérieure de cette institution à Java et à Sumatra. Dans certains cas, un homme est déclaré pâmait, et alors il faut que les femmes le nourrissent comme un petit enfant, parce qu'il ne peut plus toucher les aliments de sa main, sous peine de les interdire pour tous les autres. A Timor, le temple où Ton gardait le trésor royal et les crânes des ennemis vaincus étaient pamali, nul profane n'osait y
(lJTylor, /.c, II, 125.
(2J Oberlamdar, Fremde Wœlker, 133-134.
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toucher. Une cabane, chez les Dayaks, où quelqu'un est mort, est pamali pendant douze jours, on ne peut y entrer ni en enlever quoi que ce soit. Si une maladie contagieuse se déclare, on ordonne un pamali de huit jours, pendant lesquels toute occupation doit cesser. Aux Célèbes, les femmes en couches sont également pamali. En un mot, l'institution, bien que moins compliquée et raffinée qu'en Polynésie , où elle a produit toutes ses conséquences imaginables, prévaut encore en principe chez les peuples malais, et cela achève de la caractériser comme institution océanienne, et non pas seulement polynésienne (1).
Il est encore un petit archipel qui géographiijuement fait partie des terres asiatiques, mais que l'ethnologie doit rattacher à la Malaisie. C'est celui des îles Andaman, dans le golfe du Bengale. 11 est habité par une population indigène très farouche, qui s'oppose toujours à tout débarquement et que sir John Lubbock, sur la foi de quelques données superficielles, a classés parmi les peuples étrangers à toute idée religieuse. Nous en savons assez aujourd'hui sur les Mincopies (c'est le nom que Ton donne à ces indigènes) pour affirmer qu'ils ne diffèrent par rien d'essentiel de tout le reste de TOcéanie. Le témoignage oculaire de Day (2) nous apprend qu'ils adorent le soleil comme une divinité bienfaisante, la lun^ comme une divinité inférieure, les génies des eaux,
(1) Freycinet, /. c, I, 638. — Comp. Waitz-Gerland, l. c, VJ, 355,
(2) Cité par M. de Quatrefages, dans son ouvrage sur les races humaines.
des bois, des montagnes, qu'ils attribuent les tempêtes à un mauvais esprit qu'on apaise par des chants et des danses, mais qu'on menace aussi de coups de flèches, s'il ne se montre pas raisonnable. Ils allument des feux sur la tombe de leurs chefs pour écarter ce mauvais esprit, et quand le cadavre est consumé dans la terre, ils exhument le squelette et partagent les os entre les parents du mort. S'il était marié, sa femme, ou du moins la principale de ses femmes, reçoit son crâne, qu'elle doit depuis lors porter suspendu à son cou. C'est donc le même mélange de naturisme et d'animisme, la même idée de survivance après la mort et d'une vertu protectrice des esprits tikis, que nous avons constatée en Polynésie et dans toute l'Océanie (1).
Nous devons enfin indiquer brièvement la place que tient dans l'histoire religieuse cette île de Madagascar qui flanque au sud-est le continent africain, maïs qui, ethniquement, se rattache encore à l'Océanie; car sa population est océanienne autant qu'africaine. Les Madécasses proviennent, en effet, de trois éléments ethniques. Il y a d'abord un élément malais très important, qui domine et qui a dû venir en plusieurs migrations. La dernière, celle des HovaSj constitue l'aristocratie locale. Puis vient une
(1) Comp. Roskoff, Reîigionswesen^ etc., pi 51-52. — L'intérêt spécial qui nous fait signaler en passant les Mincopies vient aussi de ce qu'on peut les considérer comme formant transition entre l'Océanie et les plus anciens aborigènes de l'Inde, qui présentent plus d'une analogie avec les Océaniens.
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population noire de type africain, que Ton considère comme la population aborigène. C'est le peuple des Vazimbas, dont les anciennes tombes disséminées dans toute. l'île inspirent une vénération mêlée d'effroi à tous les habitants. Ce sont des monceaux de pierres, comme dans l'Afrique du Sud, mais surmontés d'une sorte de menhir ou « pierre debout» (1). Enfin, des Sémites sont probablement venus d'Arabie. Les coutumes, la langue, les idées de l'élément malais dénotent que les immigrations malaises dans nie remontent à une époque antérieure à la propagande indoue et arabe dans la Malaisie occidentale (2). Bien supérieurs en intelligence aux Nègres et aux Papous, les Madécasses trahissent leurs affinités océaniennes par une légèreté morale qui rappelle beaucoup le laisser-aller des Polynésiens*
Ce sont probablement des influences sémitiques qui ont développé là plus qu'ailleurs l'idée d'un créateur unique. La formule solennelle du serment madécasse, rapportée par M. d'Unienville (3), est absolument monothéiste, si ce n'est qu'à l'invocation du Dieu créateur de tous les êtres se joint celle des esprits des ancêtres. Mais ce serment n'est prononcé que dans des occasions très importantes. Quotidiennement on se préoccupe beaucoup plus du mauvais
(1) Ellis, Madagascar, I, 123, 423.
(2)Comp. Crawfurd, History of the Indian Archipel, 1820,1,29. — Dulaurier, Nouv. Annales des Voyages, 1850, II, 152. — Walu, Anthropol. , II, 360 suiv.
(3) Statistique de Y île Maurice et de ses dépendances, Paris, 1838,111,260.
dieu Angatschj qui est peut-être le dieu suprême primitif du pays, qui réside au fond des volcans et qui reçoit la plus grande part des hommages et des sacrifices. Le soleil est tenu pour l'œil du ciel, Maso AndrOj ce qui rappelle le Mata Ari de Java et une des fictions mythiques où le Maui polynésien détache son œil et le met dans le ciel (1). Le polythéisme populaire connaît aussi les dieux du tonnerre, de la pluie, de la vie, un dieu des Blancs, un Dieu des Noirs. Les dieux descendent parfois sur la terre le long de fils argentés qui servent aussi aux âmes pour monter au ciel. Ce sont les sorciers, Ombiac/ies, qui font office d'intermédiaires entre eux et les hommes, en particulier quand il s'agit de découvrir Fauteur d'une maladie ou d'un cas de mort (2). Les coutumes africaines de l'ordalie reparaissent en pareil cas. On avale une boisson vénéneuse, on marche sur du fer brûlant, on traverse à la nage un fleuve hanté par les caïmans (3). Les sorciers guérissent les malades en faisant passer le principe de la maladie dans un fadiîtslj objet quelconque qu'il suffit après cela de jeter an loin pour que le malade revienne à la santé (4). Le tabou n'est pas en vigueur « dans toute sa beauté », comme en Polynésie. Cependant il est difficile de n'en pas reconnaître les traces dans plusieurs coutumes, celle entre autres qui défend de toucher au ca-
(1) Schirren, l. c. t p. 88, 165.
(3) /did., m, 261.
(3) Leguével de Lacombe, Voyage à Madagascar, 1823-1830. Paris, 1850, I, 233,
(4) EUis, Madagascar, I, 221, 232, 422.
méléon, d'élever chez soi des chats et des porcs. Le roi Radama (1810-1828) supprima cette dernière interdiction qui devait provenir d'un caractère divin reconnu antérieurement à ces animaux, ce qui les faisait rentrer dans le domaine ou la famille des dieux. Il y a des jours où il est interdit de sortir ou de commencer une aifaire quelconque. L'enfant qui vient au monde un de ces jours-là est noyé, ou exposé, ou enterré vivant ; car il appartient aux dieux et on n'a pas Je droit de le garder. Il faut assigner une origine semblable à certaines coutumes madêcasses en matière de funérailles. Tout travail est interdit aux parents pendant un temps plus o a moins long en rapport avec le rang du défunt. Cela rappelle tout à fait le pamali des Dayaks. Aux éclipses de soleil et de lune, on fait le même vacarme nue nous avons dû tant de fois signaler. Mais un trait bien océanien nous est rapporté par l'ancien chroniqueur Dubois cité par M. Descartes (1). Il paraît que les premiers Français qui débarquèrent à Madagascar furent reçus avec des honneurs divins. Les indigènes se couchèrent à leurs pieds et voulurent qu'ils marchassent sur leurs corps pour se rendre au lieu marqué pour l'entrevue officielle avec les chefs. Malheureusement, comme les Anglais aux îles Sandwich, les Français firent tout ce qu'il fallait pour détromper les indigènes (2).
(1) Histoire et Géographie de Madagascar, Paris, 1846.
(2) Les légendes madécasses rappellent aussi très souvent le genre des légendes polynésiennes ; par exemple, la touchante histoire ra-
Les Madécasses croient du reste à la vie future comme tous les non-civilisés, enterrent avec le mort ce dont son matoatoa ou son âme persistante (son sa ma, âme terrestre et inférieure, s'évanouit à la mort) pourrait avoir besoin dans sa nouvelle existence, et, après le décès du roi Radama, on vit ce monarque devenu fantôme se promener dans son jardin sous un uniforme et sur un cheval enterrés avec lui (I).
Madagascar est donc YUltima Thule de TOcéanie h l'ouest, le point du globe où finissent la race et la religion océaniennes. Déjà se montrent dans le mélange le sang et l'esprit de l'Afrique.
contée par M. Léguerai (l. c, II, 120) des amours de la belle Fihali, fil la du roi de Menabé, et du prince exilé Raafou réfugié sur le territoire de son pore. Pour obtenir sa bien-aimée, il ne craignit pas de sa mesurer avec le terrible Angatsch, qui vivait dans le volcan aujourd'hui éteint de Tangoury et qui voulait posséder la belle princesse dont les charmes l'avaient séduit. Il avait causé un tremblement de Terre et une éruption terrible pour forcer son père à la lui donner. Il eut facilement raison *de son audacieux adversaire et marqua sa victoire par d* nouveaux sinistres. Mais Fihali s'empoisonna pour rejoindre son fiancé. Depuis lors, honteux de ce qu'il avait fait, le dieu-volcan n'a plus osé rallumer ses feux dévastateurs. — On sait qu'aujourd'hui le christianisme s'est beaucoup propagé dans la population madécasse. Il y a même des luttes assez vives entre catholiques et protestante. Ceux-ci, d'après le Progressiste (juin 1882) de TU© Maurice, ont 450 pasteurs indigènes et 800 écoles primaires. (1) Ellis, Madagascar, I, 254, 393, 429.