‹ Les religions et les langues de l'IndeChapitre 1 sur 4 · DE 1,’INDE ANGLAISE · texte numérisé non relu

DE 1,’INDE ANGLAISE

Î.ES RELIGIONS DE l’iNDE

MAGiNEz un homme qui tomberait de la lune en Angleterre, et qui ferait une enquête générale sur la religion des ha* bitants des Iles Britanniques. Les uns lui ré-

I. Essays by Colebrooke, Whitney, Max Muller, H. H. Wilson. — Indian Wisdom, by Monier

pondraient une chose, les autres une autre. Les érudits traiteraient le sujet au point de vue historique ou philosophique; les théologiens, au point de vue théologique; l'homme d’Etat soutiendrait que ce n'est qu’une machine pour maintenir l’ordre; les enthousiastes déclareraient que c'est un levier spirituel pour soulever le monde; tous pourraient convenir qu’elle a eu son origine parmi le peuple juif, au milieu de la Syrie, en Asie; mais ils ne seraient d’ac-

Williams. — Antient India, by Mrs. Manning (late Spiers). — Translations of Vedas, by H. H. Wilson, Max Müller, etc. — Translation of Adi Granth, by Trumpp. — Essay on Phallic worship, by Kittel. — Essay on Ghost Worship, by Walhouse. — Essays on Non Aryan worship, by Dalton. — Essay on Brahmoism, by Ne hemiah Goreh. — Vie de Krichna, par Pavie, Weber, Wilson. — Vie de Bouddha, par Barthélemy Saint-Hilaire, Bigandet, Beale, Foucaux, Hardy, etc. — Hindu Sects, by H. H. Wilson. — Indian Castes, by Sherring. — Hinduism, by Wurm, Haug, Ward, Vaughan, Williams. — Sanskrit Texts, by John Muir. — Tree and Serpent worship, by John Fergusson.

cord sur aucun autr,e point, sinon pour faire usage de gros mots contre tous ceux qui seraient d’une opinion opposée à la leur. Il ne faudrait pas s’attendre à ce que le sujet fût traité avec impartialité, sincérité ou concision.

Les Anglais tombent annuellement, comme de la lune, dans l’Inde anglaise, et sont bientôt convaincus,. en dépit d’euxmêmes, qu’ils se trouvent au milieu d’un peuple qui ignore et qui hait la religion pratiquée en Europe, mais qui est lui- ' même divisé en un grand nombre de croyances religieuses. On sait généralement que ces croyances peuvent être classées en deux grandes divisions : le brahmanisme et le mahométisme, auxquelles on peut en ajouter une troisième, le bouddhisme; qu’on assigne une antiquité très reculée à certains livres sacrés, et que de magnifiques temples et des foules innombrables d’adorateurs attestent l’importance et la popularité des cultes. Nous nous proposons de faire, sur toute cette matière, une rapide revue, en consultant les ouvra-

ges importants relatifs au sujet. Bien des points sont hérissés de controverse, nous n’y apporterons pas de vues nouvelles.

L'érudit trouvera sans doute à critiquer notre imperfection et notre inexactitude; le missionnaire sera choqué de l’impartîalité cynique ou de l’indifférence avec laquelle nous traitons le sujet; l’Indien pourra, avec plus de justice, se plaindre de la rigueur avec laquelle on apprécie son pays et ses croyances religieuses. Mais nous abordons le sujet avec les plus profonds sentiments de respect, et notre but est de permettre au lecteur d’embrasser d’un rapide coup d’œil tout l’ensemble du tableau, et de lui indiquer les endroits où il pourra se procurer des renseignements plus détaillés. On a écrit des volumes, mais ils ne passent pas sous les yeux de ceux à qui nous destinons ces pages.

Le mot religion implique l’idée d'un lien entre l'âme et Dieu, et est par luimême une chose sainte. Le premier effort du sauvage est de chercher à connaître les forces inconnues de la nature et de les

rendre favorables à lui-méme. Le premier cri de l’àme, une fois délivrée des entraves de la chair, sera de demander, comme Pilate : « Qu’est-ce qui est la vérité? » Quelque imparfaits que puissent être l’idéal et Lexpression concrète du dogme et du culte, ils témoignent du désir ardent de l’âme humaine, dans sa forme la plus haute, et ils doivent être considérés avec respect. C’est une faute, c’est un crime de dénoncer les anciens cultes et les anciennes croyances du monde et de mêler désespérément les questions de civilisation et de morale avec celles de religion, comme si quelques-unes, parmi les plus dépravées, des créatures de Dieu n’étaient pas des chrétiens, et comme si bien des membres des sociétés européennes n’étaient guère meilleurs que des païens. Toutes les religions corrompues et en décadence tombent dans les mêmes errements et remplacent la piété par le faste du rituel et les croyances raisonnables par de grossières superstitions.

Nous emploierons le mot hindou dans

son sens ethnique seulement, signifiant un indigène de l’Inde, et non dans son sens religieux, bien que le mot brahmanique’ ne soit pas un équivalent suffisant dans la période védique. Nous devons accepter le terme aryen en opposition à ces formes de culte non-aryen qui existaient dans rinde avant la grande immigration aryenne et dont le contact modifia si grandement les conceptions religieuses védiques et dont on retrouve encore des restes et des vestiges parmi ces millions de païens non-aryens de l’Inde centrale et des frontières du Sud-Est. Avant de traiter des cultes non-aryens, nous devons exposer les cultes aryens et leurs nombreux rejetons. Aux Aryens védiques succéda, après un certain temps, le système brahmanique; mais celui-ci fut, longtemps avant l’ère chrétienne, supplanté par la grande conception bouddhique et ne régna plus jamais depuis sans rival. Bien que, en effet, à une époque reculée et incertaine, les prêtres brahmaniques aient pu reconquérir le pouvoir grâce aux progrès du Visch-

naïsme et du Sivaïsme et bien que le bouddhisme ait été chassé de l’Inde aryenne et dravidienne; toutefois, l’ancien système religieux antérieur au bouddhisme ne put jamais être rétabli dans sa vigueur, et Ton vit les Jainas, les mahométans, les chrétiens, les juifs, les adorateurs du feu, les Lingaïtes, les Sikhs et beaucoup d’autres sectes en violente opposition entre elles et en antagonisme déclaré avec la religion de la majorité, qui cessa même, après l’invasion mahométane, d’être la religion d’Etat et qui perdit tout pouvoir de persécution directe ou indirecte.

Considérons maintenant la période, le siège et les plus anciens documents de la religion aryenne. En ce qui concerne la période, il n’y a qu’une date constatée antérieurement à la conquête mahométane, et sur laquelle s’appuient toutes les théories chronologiques. Un souverain fameux, nommé Chandragupta, est identifié, suivant toute vraisemblance, avec ce Sandracottus, roi de Palibothra, que les historiens grecs mentionnent comme ayant reçu les ambas-

sadeurs des successeurs d’Alexandre le Grand. Son petit-fils, Asoka, est identifié avec Priadasi qui éleva dans différentes parties de l’Inde des colonnes existant encore aujourd’hui et ordonnant l’observation des pratiques bouddhiques. D'autre part, la date de la naissance de Bouddha est, de l’avis général, fixée à 622 av. J, -G. Les théories des savants, basées sur ces faits, sont très modérées. Colebrooke, s’appuyant sur certaines dates astronomiques, qui ne sont pas acceptées par la science moderne, fixe à 1400 av. J.-C. la date des Védas; Max Müller, par une autre méthode, fixe cette date à i ibo av. J.-C. ; de sorte que les livres sacrés des Aryens seraient, dans le premier cas, contemporains de l’Exode, et, dans le second, de l’établissement de la monarchie juive. Admettant une telle date comme la plus éloignée possible, nous devons laisser une large place pour le développement de ce magnifique langage, qui, dès ses plus anciens documents, porte des traces indiscutables de longues années d'usage et de lutte. Les

formes grammaticales ne se bornent pas à la simple position primaire des racines, comme nous le voyons dans les textes hiéroglyphiques des anciens Egyptiens, antérieurs d’un millier d’années au moins. Nos plus anciens documents en hébreu, comme en sanscrit, qui peuvent être fixéscertainement à i loo av. J. C., nous présentent un langage synthétique complètement formé, et qui ne rappelle nullement les premiers efforts même d’un peuple cultivé, bien moins encore ceux de pasteurs immigrants, Toutefois, nous devons laisser à l’hypothèse le soin de fixer l’époque de la grande immigration aryenne, et de la compilation graduelle du psautier védique, qui peut, comme le psautier juif, comprendre des morceaux poétiques à une distance de neuf siècles; car il n’y a pas une moindre période entre les « Eaux de Babylone » et le « Psaume de Moïse ». Mais ce n’est pas par son antiquité, c’est par la continuité de son action sur la race humaine que la conception védique domine les autres. Les plus anciennes religions du monde, celles

des Egyptiens, des Proto-Babyloniens, des Assyriens, des Syriens, et les belles créations de la Grèce ont péri depuis des siècles. Delphes est muet, le grand Pan est mort, les grandes institutions fondées par Moïse et Zoroastre ont été réduites à des débris de nations, et ont été pendant des siècles en exil, sans une patrie ni une langue qui leur soit propre. Les grands systèmes propagandistes de Jésus-Christ, de Bouddha, de Mahomet, de Confucius et de Lao-tseu sont de dates historiques.

Seule, du milieu de l’épais brouillard de l’anliquité, se dresse la conception védique, encore révérée par des millions de fidèles dans la contrée où elle a vu le jour ; et celle-ci a enfanté une idée religieuse plus grande encore, le bouddhisme qui, sous ses différentes formes, compte d’innombrables millions de sectateurs de races non-aryennes.

Nulle part ailleurs le monde n’a vu un si merveilleux phénomène.

En ce qui concerne l’endroit, il n’y a aucun doute. C’est dans la province du

Panjab, pour laquelle le cœur de celui qui écrit ces pages battra toujours avec le plus tendre amour et avec les plus vifs regrets, que les hymnes védiques furent composées par des Rishis, ou hommes sages, non pas nécessairement brahmanes, au milieu d’une population pastorale qui avait, à une date peu éloignée, quitté la patrie originelle de la race aryenne, et de laquelle, à une époque plus ancienne, s’étaient détachés, pour aller vers l’Ouest, les Celtes, les Teutons, les Gréco-Latins, les Letto-Slavons, et, au sud, la grande tige iranienne. Les langues doivent avoir été formées après la séparation ; car, bien qu’ayant certains points de ressemblance, elles offrent des différences essentielles. On a essayé de réunir tous les mots qui sont Tapanage commun de la famille aryenne avant sa division, et de reconstituer la langue mère, et de tirer de ces os desséchés quelque idée sur la religion et les mœurs des Proto- Aryens ou Pré- Aryens. Cette religion prit rapidement de nouveaux développements; dans la branche iranienne, elle fut épurée par le culte

du feu; dans la branche indienne, elle dégénéra en panthéisme. Il est souvent fait allusion au Panjâb comme à la contrée des Sept-Rivières : c'est probablement le Saraswati qui forme la septième. Nous trouvons d’irrécusables allusions au grand Océan, ce qui nous porte à conclure que déjà, à cette période reculée, les immigrants avaient été au-delà de l’Indus, bien qu’ils ne fussent pas encore en possession de la vallée du Gange, fleuve dont il n’est fait mention qu’une seule fois. Ils trouvèrent le pays occupé par des tribus d’une couleur plus foncée avec lesquelles ils engagèrent une série de luttes perpétuelles, et ils paraissent avoir eu également des luttes entre eux.

Les documents sont connus sous le nom de Védas ; ils sont au nombre de quatre : tous sont maintenant à la fois accessibles dans leur texte et dans des traductions au sujet desquelles on a beaucoup discuté pour savoir si Ton doit suivre l’interprétation traditionnelle, ou bien si on doit oblenirle sens par la stricte exégèse des savants.

Ces vénérables documents sont d’une incontestable pureté. Aucune copie ne nous est parvenue antérieure au ix*" siècle de notre ère et on n’en trouve aucune inscription lapidaire de quelque antiquité; et sous ce rapport les religions de l’Inde sont dans une position bien moins favorable que celles de l’Egypte et de la Mésopotamie qui sont toutes deux représentées par des documents originaux antérieurs de mille à deux mille ans à l’ère chrétienne, et à l’abri des risques d’un copiste peu soigneux ou d"une faute d’un dessinateur.

Les Védas sont composés d’hymnes, au nombre de plus de mille. Ils sont tels que nous devions les attendre, et tels que aucune des générations postérieures n’aurait pu les composer. On y trouve une antique simplicité de pensée; les sentiments y sont comme ceux d’un enfant, les premiers sanglots et le premier cri plaintif d’une famille humaine vers le Père puissant qui a créé les êtres, et vers la nature et les éléments, la grande mère qui les a nourris; et cette enfance de notre race et de notre religion

doit attirer à elle les sympathies de tous les cœurs sincères. On n’y trouve pas d'essai de cosmogonie et de connaissance universelle; on n’y voit pas de conscience de soi-méme, on n’y trouve rien qui puisse, en quoi que ce soit, servir de base aux gigantesques abominations du Vischnaïsmc et du Sivaïsme; il n’y est pas fait mention de Rama ni de Krishna; le nom de Vischnou y est bien mentionné comme celui d’un dieu faisant trois pas, symboles du soleil levant, du soleil de midi et du soleil couchant, ou signifiant, par une autre interprétation, lumière sur la terre comme feu, lumière dans l’atmosphère comme éclair, lumière dans le ciel comme soleil ; Siva est supposé être identique avec Rudra, mentionné dans quelques-uns des hymnes; il n’y a pas d’allusion à la grande Triade hindoue ou à la transmigration des âmes, ou aux castes, ou à la philosophie panthéiste des savants, ou au grossier polythéisme des ignorants; il n’y est pas fait mention de temples ni de clergé brahmanique avec le monopole sacerdotal, on n’y

trouve pas la moindre allusion au Lingam. Le soleil est adoré, mais il n’est pas fait mention des planètes; la lune est signalée, les constellations jamais.

Les bénédictions implorées étaient temporelles ; le culte était domestique, il s’adressait à des êtres dont la présence n’était pas réelle, et qui n’étaient pas représentés par des types visibles; ce n’était donc pas l’idolâtrie. On adorait les forces physiques de la nature qui apparaissaient comme des divinités peut-être rivales, à coup sûr irrésistibles; celles qui frappaient le plus l’esprit étaient le feu, la pluie, le vent, le soleil; et c’est ainsi que Agni, Indra ou Vayu et Surya constituèrent l’antique triade védique. On leur associa l’aurore, les divinités des tempêtes, la terre, les eaux, les rivières, le ciel, les saisons, la lune et les mânes des ancêtres. Les sacrifices étaient offerts par les guerriers et les prêtres, comme aliments aux dieux; les hymnes étaient chantés et transmis oralement et un rituel était établi.

Le développement de la religion est né-

cessairement continu comme celui du langage. L’âme de l’homme semble posséder, comme son attribut congénial, une intuition d’un Dieu grand, juste et sage; un sentiment de la dépendance humaine dont témoignent le besoin, la maladie et la mort ; une distinction vague, mais bien réelie, du bien et du mal? l’espérance en une vie meilleure, vie toute charnelle et toute matérielle, il est vrai. Deux causes contribuèrent à aider au développement de la simple foi et du culte védique; d’une part, ce furent les manœuvres des prêtres brahmaniques pour assurer et développer leur pouvoir; et, d’autre part, les traces laissées dans le pays par la religion nonaryenne. C’est ainsi que se développèrent graduellement l’anthropomorphisme et le culte des démons. Il est possible que les prêtres croyaient en l'unité de la divinité, et que ces capricieuses créations diverses ne représentaient que les différentes phases de la nature divine, les attributs et les sphères d’opération du Créateur; mais le vulgaire ne pouvait comprendre cela, et

ainsi le panthéisme fut le produit d'une conception trop grossière et d'une pratique trop matérielle.

Nous ne pouvons que signaler en passant la théorie du culte de l'arbre et du serpent dans l’Inde pré-aryenne, en manifestant un sentiment de respect pour le savant distingué qui l’imagina : elle est en dehors du sujet de notre discussion. On a affirmé que le bouddhisme n'avait fait que ressusciter les superstitions grossières des races non-aryennes, dans lesquelles l’arbre et le serpent jouaient un si grand rôle parmi les Nagas. Nous n’avons pas le droit, toutefois, d’attribuer l’œuvre entière de civilisation aux immigrants aryens : les restes laissés par les Bhars, qui étaient certainement non-aryens, témoignent d'une civilisation avancée, à laquelle les Aryens peuvent avoir fait des emprunts en architecture, aussi bien qu’en religion. Si le Temps est équitable, nous trouverons à la longue combien Sémites et Aryens, et d’Asie et d’Europe, doivent à leurs prédécesseurs non-aryens et non-sémites.

Il a été de mode de considérer le système brahmanique comme n’admettant pas de prosélytes. Mais ce qui prouve qu’il fut à une époque essentiellement propagandiste, c’est l’extension de sa domination spirituelle jusque sur les Dravidiens nonaryens de l’Inde méridionale, et la fameuse colonisation de Java et des autres îles de l’Archipel indien; mais, dès les premiers jours, il a commencé à absorber les races inférieures. Le nom Sudra fut appliqué à ceux qui se résignaient à une soumission nominale ; les termes Dasya et Mlechchha furent réservés à ceux qui restèrent hostiles et insoumis ; et, après cette absorption d’éléments hétérogènes, il se produisit une modification du culte et du rituel. En dépit des Védas et des Brahmanes, ou peut-être avec la connivence de ces derniers, il y a toujours eu une sorte de courant souterrain d’usages païens; et le moindre examen démontrera l’existence dans chaque partie de l’Inde d’objets locaux de culte, dont les livres sacrés ne font aucune mention. « Semper

nbîque, et ab omnibus », peut être la phrase sacramentelle à Bénarès aussi bien qu’à Rome, mais elle y est aussi peu fondée. De même que le catholique romain va se prosterner dans des sanctuaires locaux et s’y livre à un culte voisin de l’idolâtrie, soit en connivence avec ses prêtres, soit en dépit d’eux-mêmes, ainsi dans chaque partie de l’Inde, il y a des génies sur le sommet des montagnes, il y a des lacs sacrés, il y a des feux volcaniques, comme ceux de Jowala Mookhi dans le Panjâb, il y a des îles flottantes comme celles de Mundi, et d’autres célébrités locales qui sont l’objet d’un culte.

Tandis que, d’une part, le simple naturalisme des Aryens était noyé dans un mélange d’éléments non-aryens, d’autre part, il se trouvait développé, exagéré et affermi par les Brahmanes. Les Védas enfantèrent les Brahmanas, les Aranyakas et les Upanishads, ainsi qu’une ample moisson de dogme et de rituel. Le but de ces compositions, qui nous sont aujourd’hui plus ou moins bien connues, était d’effec-

tuer, en en conservant le souvenir, les mystérieuses pensées d’une succession d'hommes qui possédaient l’esprit le plus vaste qui puisse être donné à un être humain. Ils cherchèrent, mais en vain, par une méthode spéculative et d’examen intérieur, à atteindre un objet raisonnable de culte et une base convenable pour ériger leur idéal moral : si leur raison avait pu, sans secours, arracher Dieu du ciel, ils l’auraient fait.

A ces livres, succéda à intervalles inconnus la période philosophique. Fût-ce à des siècles ou à des dizaines d'années de distance, il est impossible de le dire, car le magnifique langage dans lequel sont écrits les aphorismes ne montre pas assez de divergences pour nous permettre de découvrir une parallaxe de temps. En tout cas, cette période ne précéda pas de longtemps les écoles philosophiques de la Grèce, car Bouddha, qui fut certainement le dernier en date, était contemporain de Pythagore, de Confucius en Chine, et peut-être de Zoroastre en Perse. Il dut y avoir, à cette

période deThistoire du monde, une grande tièvre d'investigation. Les six écoles philosophiques de rinde, représentées par Kapila, Patanjali, Jaimini, Vydsa, Gautama et Kanada, naquirent du profond désir, qui était dans des cœurs troublés, de résoudre le sombre mystère de l’existence : — Que suis-je? — D’où viens-je ? — Où vais-je ? Sous différents noms et par diverses méthodes, ils imaginèrent quelque force autre que leur âme même, soit Visvakarma, soit Purusha, soit Brihaspati, ou Brahma, ou Atmân, ou Paramatmân, la seule âme éternelle et universelle. Ils finirent par découvrir, ce que les sauvages n’ont jamais connu, que chaque être avait en lui-même un germe de l’Eternel, et ils se mirent à rechercher comment cet élément éternel pouvait être aftranchi de la misérable et périssable enveloppe dans laquelle il était enfermé. Ce fut l’ancienne lutte de l’esprit et de la matière ; et l’on éprouve la plus vive sympathie pour ces anciens sages, car c’est là la vraie question qui a toujours déconcerté

les écoles et les peuples et qui oppresse et qui trouble le cœur de rhomme. Les Védas, dans leur simple psalmodie, avaient écarté l’obscure question de l’origine et du but de la peine, de la douleur, de la maladie et de la mort, la raison de la naissance et de la mort, l’existence d’un nouvel état futur et l’inégalité du sort des êtres humains. Mais ces merveilleux aphorismes philosophiques témoignent des aspirations du pauvre cœur humain vers l’inconnu. L’intelligent Brahmane aurait dit sans doute, alors comme aujourd’hui, que les divers symboles et idoles n’étaient que des manifestations du Dieu unique. Le soleil est unique dans les deux et pourtant il se reflète sous mille formes dans l’eau du lac. Les diverses écoles et sectes sont comme différentes portes par lesquelles on entre dans la même cité. Mais les ritualistes d’alors ne pouvaient rien faire de plus que lesritualistes d’aujourd’hui. Plus les philosophes devinrent athées, plus, en proportion, les classes ignorantes devinrent superstitieuses. Des livres d’un

rituel raffiné surgirent à côté de livres où la libre pensée la plus audacieuse se donnait carrière, et la forme extérieure finit par être considérée comme un opiat de la conscience qui pouvait engourdir la douleur, mais non déraciner le mal. 11 en résulta la création d'une religion ésotérique et exotérique : une masse de superstitions dans laquelle le vulgaire se vautrait, dominée au sommet par l'athéisme philosophique. Les philosophes de ces écoles, comme les abbés du dernier siècle, n’avaient pas l’honnêteté et la hardiesse d’abandonner la religion d'Etat. Il était réservé aux esprits plus audacieux qui prêchèrent le bouddhisme de franchir ce pas.

Pendant cette période, la race aryenne s’était avancée dans la vallée du Gange et avait atteint la rivière Sone et les Monts Vindya; les non-aryens avaient été incorporés ou rejetés à droite dans les montagnes de rinde centrale ou, à gauche, aux confins de l’Himalaya.

Jusqu’à une certaine époque, dont la

date est l’objet de grandes controverses, les livres sacrés avaient été transmis oralement de génération en génération : mais il vint un moment où un rejeton du grand alphabet phénicien pénétra dans l'Inde, soit par mer venant de l’Arabie, soit par terre de la Mésopotamie, cela est encore le sujet de grandes contestations. Les deux alphabets d’Asoka représentent les plus anciens caractères d’écriture de l’Inde : de caractère indigène, soit idéographique, soit syllabique, il n’y en a pas trace; d’ailleurs un peuple ayant un tel sentiment de luiméme n’aurait pas omis de miarquer les degrés qu’il aurait franchis pour atteindre l’art merveilleux d’exprimer des sons au moyen de symboles, s’il avait réellement passé par ce grand travail intellectuel dont nous trouvons des traces manifestes dans les documents des Chinois, des Egyptiens et des Assyriens, qui ne purent atteindre à la simplicité sévère d’un alphabet tel que l’alphabet phénicien. Les Brahmanes avaient accru leur pouvoir, et leur arrogance s’était augmentée; ils avaient codifié

les lois dispersées et les coutumes, sous une forme telle que le monde n en vit jamais de pareille. La loi des castes fut établie avec une rigueur inflexible; les mariages entre les castes des guerriers et des prêtres qui semblent avoir pu se pratiquer dans la période védique, devinrent maintenant impossibles. Si ces lois ont jamais été réellement pratiquées, les Sudras doivent avoir souffert d’intolérables rigueurs, mais certaines anecdotes des interminables poëmes héroïques laissent à supposer que ces lois ne furent pas si rigoureusement exécutées. La vie du citoyen ordinaire y est tracée en détails avec une ridicule précision. Les pères de famille les plus respectables doivent, à un certain âge, abandonner leur demeure, aller vers la forêt, y mener une vie d’ermite et céder leurs propriétés à leurs héritiers. La coutume sauvage des enfants qui mangent leurs vieux pareats avec du sci et du citron, coutume encore en usage parmi les Battas dans l’île de Sumatra, semble être plus humaine que celle qui force un couple de vieillards

à se retirer dans les forêts et à y mener une vie d’ascètes, après avoir vécu confortablement comme propriétaires. Les funestes embûches de la pénitence et de l’ascétisme, le plus grand fléau de l’humanité, physiquement et spirituellement, commencèrent à se dresser sous leur forme la plus audacieuse. Les cieux furent peuplés par la Action de dieux qui n’étaient pas dieux par le pouvoir. L’identification de Dieu avec l’Univers produisit un panthéisme.

La vaste forêt immémoriale sur laquelle les colons empiétaient chaque jour, fut peuplée d’ogres; les saints hommes se firent un mérite de se retirer dans ces solitudes, et d’y mener une vie de chasteté, de renoncement, de prière, de sacrifice, de souffrance physique, et obtinrent par là, un pouvoir assez grand pour ébranler les dieux mêmes dans leur céleste demeure, et pour les forcer à avoir recours à d’indignes expédients afin de tenter les saints ermites et de leur faire oublier leurs vœux d’ascétisme en compagnie d’aimables demoiselles qu’ils envoyaient pour leur ten-

tation. Le royaume du ciel était pris d’assaut. Une prière fervente avait alors, comme aujourd’hui encore, dans l’esprit de quelques fanatiques exaltés, le pouvoir de s’exaucer elle-même. Quand la pauvre Humanité se met en rapport avec la Divinité, elle est sûre de tomber dans quelque folie. L’imagination et la fiction, la fausseté et la crédulité se donnèrent libre cours dans des contes de combats miraculeux avec les ogres qui interrompaient les sacrifices; la victoire était suivie de pluies de fleurs célestes, des sons d’une musique divine, et de la vue de célestes danses : tels nous nous trouvons dans la période héroïque.

Quelle que soit la période à laquelle on arriva à la conception d’un Avatar, ou Dieu en chair, elle marque un progrès étonnant dans le développement religieux. Il doit y avoir quelque profonde vérité sous l’étrange prévision intellectuelle que Dieu devait descendre du ciel et prendre la forme d’une créature afin de sauver le monde. Une telle notion fut inconnue

aux Sémites et aux races non-aryennes jusqu’à ce que, dans la plénitude du temps, le Verbe se fût fait chair. Le système brahmanique mentionne neuf de ces manifestations. Dans les premières, les dieux prennent la forme d’animaux, au moins en partie ; dans les suivantes, ils apparaissent comme des héros; là encore le progrès est marqué. A la tortue succède le poisson; le loin à l’ours; puis vient le nain qui franchit les trois grands degrés : les deux Ramas, Krishna et Bouddha; c’étaient là autant de manifestations de Vischnou, et par conséquent des créations d’une période où le culte de cette divinité était devenu prédominant. En ce qui regarde les premiers Avatars, nous ne pouvons nous livrer qu’à des hypothèses : mais, dans l’histoire de Parasu Rama, nous reconnaissons la lutte des prêtres et leur triomphe sur la classe des guerriers, et dans Rama, le fils de Dasaratha, nous reconnaissons un personnage réel, qui a subi une double transformation, nous apparaissant d’abord comme un héros légendaire, et, quelques siècles plus

tard, comme un Dieu puissant. Bacchus et Hercule, et probablement aussi les autres divinités de THellade et du Latium, franchirent les mêmes degrés. Nos pieds semblent toucher ici un terrain solide : nous sommes arrivés à quelque chose qui ressemble à l’histoire; la légende est encore entremêlée à la religion, mais il y a au-dessous une large couche de réalité possible.

Le grand poème épique, le Ramayana, est consacré au récit de la vie de ce grand héros. On a observé avec justesse que Rama et Krishna nous sont présentés dans le Ramâyana et dans le Mahabharata, chacun sous la double forme d’hommes et de dieux, mais la forme divine n’apparaît que dans une certaine partie seulement des deux grands poèmes, et il semble qu’on l’a ajoutée afin de présenter le personnage divin comme une incarnation de Vischnou, l’idée chère d’un siècle futur; on peut, en effet, n’en pas tenir compte, sans que le cours du poème héroïque en soit interrompu. La simple mention de Rama et de Krishna dans un

livre antérieur, ne prouverait pas qu’à une époque plus ancienne on eût rendu à ces héros les honneurs divins ; l’histoire fabuleuse cite ces personnages, mais ce fut dans les siècles suivants qu’on les éleva au rang des dieux, à peu près comme dans le cours des ans, la Vierge Marie a été transformée en une divinité, Jeanne d’Arc en une sainte, et comme l’imagination et la superstition pourront peut-être un jour transformer en dieux le roi Arthur et Roland. Nous devons les considérer tels qu’ils apparaissent aux yeux et aux oreilles du peuple, bien que ce soit un anachronisme.

Le grand poëme le Ramâyana a été suivi d’un grand nombre d’autres poèmes sanscrits, tous consacrés au même chant favori. Et ce ne furent pas seulement les poètes sanscrits qui chantèrent le même récit, avec des variantes, mais les poètes dravidiens s’emparèrent du thème et le développèrent chacun suivant son goût; et bien au loin, à Java, à Bali, à Lampok, dans les îles de l’Archipel Ma-

lais, on retrouve la même histoire, non dans des traductions serviles, mais sous la forme de compositions originales en kavi et en javanais. Au milieu de la riche confusion d'idées où l’imagination se donne libre cours en vers sonores et harmonieux, où la brillante magnificence du langage le dispute à la brillante conception de tableaux que les langues orientales seules peuvent peindre, au milieu de ces magnifiques descriptions de la puissance, de ces paysages, de ces cités et de ces merveilleux événements, se dresse la grande figure chevaleresque du héros national, véritable miracle de chasteté, de dévouement et d’abnégation.

Il y a bien des années déjà, l’auteur de ce travail a publié un récit détaillé de la vie de ce héros, et a tracé sa marche depuis Ayodhya, capitale de son royaume au nord du Gange, à travers la grande et inextricable forêt qui séparait alors l’Inde septentrionale de l’Inde méridionale, jusqu’à Lanka ou Ceylan, et il a identifié les situations géographiques. Ces détails sont

en dehors de notre sujet actuel qui n’embrasse que le côté religieux du récit. Considérons ce sublime personnage soit réel, soit imaginaire -, combien il diffère de toutes les créations antérieures de l’imagination : la monogamie, la chasteté, l’obéissance filiale, la fidélité conjugale, l’abnégation, le contrôle de soi-méme, l’humilité, ne sont pas, en effet, d’ordinaire les signes distinctifs d’un héros oriental. En ce qui concerne la signification cachée sous la légende, les opinions sont diverses : peutêtre retrace-t-elle les combats et le triomphe des Aryens sur les races non-aryennes du Sud de l’Inde, bien que nulle mention de ces luttes ne se retrouve dans la littérature dravidienne; peut-être rappelle-t-elle les luttes de la caste brahmanique contre les bouddhistes, les Jaïns, les hérétiques et les athées; peut-être symbolise-t-elle le grand mystère de la lutte entre le bien et le mal, ou, enfin, la lutte de Vischnou contre Siva. Quelques-uns voudraient se rejeter sur la théorie solaire, et dans les géants et les ogres voir l’obs-

curité ou l’hiver. Quant à nous, nous préférons croire à l’existence réelle du héros.

La légende, sans aucun doute, a une réalité à la fois nationale et religieuse parmi le peuple de l’Inde. En elle nous trouvons les germes de la conception religieuse de la Foi ou Bhakti^ la confiance de l’adorateur en la divinité tutélaire dont il invoque la protection, l’origine de la salutation sociale en usage parmi le peuple, un composé qui est entré dans la formation de la plupart de leurs noms, et enfin le motif de leur plus grande fête nationale. A l’aurore de toutes les religions, le théâtre qui, à une période postérieure, est si éloigné de tout rapport avec le culte de la divinité, est intimement lié avec ce culte, et il participe à l’idée de dévotion. C’est ainsi que, chaque année, dans chaque ville, dans chaque groupe de villages, cette légende populaire est représentée par des acteurs sous les yeux d’un peu pie sympathique, qui écoute pieusement et en tressaillant de joie. Des temples et

des reliquaires sont dispersés par tout le pays. L’art et le zèle du statuaire, du poète, du peintre et du prêtre a rivalisé à l’envie pour répandre partout le culte de Rama et de Sita et, par ceux-ci, le culte du membre principal de la seconde Triade, Vischnu. La légende s’est développée sans doute entre les mains du chroniqueur, comme cela est arrivé \di Légende d’Arthur et la Chanson de Roland dans l’Europe du moyen âge ; mais ce fut à l’absorption de cette légende, mise au service de la religion à une date relativement rapprochée, que celle-ci dut son immense développement. Nous ignorons quand et comment se fit cette transformation, mais il n’est pas douteux que ce fut postérieurement au bouddhisme, et, par conséquent, après l’ère chrétienne.

Si l’on en juge par l’état du développement religieux, il doit y avoir eu un intervalle considérable entre la promulgation et l’acceptation du dogme de l’Avatar de Vischnou comme Rama, et de l’Avatar du même dieu comme Krishna. Tous deux

étaient bien de la classe des guerriers; tous deux étaient de puissants souverains terrestres; à tous deux on attribuait une puissance miraculeuse et de martiales prouesses; mais l’un était le type de la vertu et de la modestie, Tautre se distinguait par un déréglement et une immoralité effrontée. La main des prêtres apparaît plus clairement dans la dernière légende; et la conception de la Foi, ou Bhaktij est largement développée, et avec elle vient l’Amour, l’amour spirituel aussi bien que terrestre. Si la pénitence est le trait distinctif du Sivaïsme, si le devoir est le trait distinctif de Rama, l’amour, un océan d’amour, est l’élément dans lequel règne Krishna. 11 est le dieu présent, partout à la fois, l’objet de l’amour de milliers d’adorateurs, celui qui satisfait cet amour de tous, tandis que chacun croit avoir seul son amour en partage. On ne peut lire le Gita Govinda, le Cantique des Cantiques indien , et la Bhagavad Gîta, le plus grand effort de l’esprit humain livré à lui-même, sans éprouver le

sentiment qu on entre dans un nouvel ordre d'idées, et qu’on s’est avancé dans le diapason de l’intelligence humaine, bien au-delà des périodes védique, philosophique et héroïque?

Les documents où nous trouvons des renseignements sur ce personnage sont les grands poëmes héroïques, le Mahabharata, le Bhagavata Pourana, le Gita Govinda de Jayadeva, et beaucoup d’autres ouvrages traitant le même sujet. Les parties de Mahabharata relatives à Krishna sont de manifestes interpolations d’une date beaucoup plus récente. La guerre entre les tribus de même race qui eut lieu sur les bords du Saraswati dans le Panjâb, fut probablement antérieure à Phistoire de Rama, dans laquelle nous trouvons les Aryens paisiblement établis bien plus bas dans la vallée du Gange. Il peut y avoir eu un chef, du nom de Krishna, engagé dans la lutte, mais il est représenté comme souverain de Dwarka, sur les bords de l’océan Indien, dans la péninsule de Kattywar, au sud des monts Vindya. Sapé-

rioJe historique peut avoir été i 3oo av. J.-C., mais son apothéose ne peut pas remonter au delà de l’an 700 de notre ère, et fut évidemment le sujet de luttes assez vives. Nous voyons sa supériorité établie sur toutes les autres divinités, et chacune de celles-ci exposée au ridicule et à la défaite. Siva et Brahma, qui composent avec lui la nouvelle triade, Agni, Indra, Varuna et Yama, les anciennes divinités védiques, sont toutes placées dans une situation désavantageuse dans les légendes composées pour exalter le culte de Krishna.

L’attaque contre Indra semble avoir été spécialement un mouvement intellectuel, une révolte contre le culte des éléments! A ce degré du progrès humain, les cœurs des adorateurs semblent aspirer vers une divinité personnelle. Indra pouvait tout au plus punir ou protéger dans ce monde, mais la nouvelle conception religieuse s’étendait jusqu’au delà du tombeau, dans un autre monde. Les Egyptiens étaient arrivés à cette idée d’Osiris deux mille ans auparavant.

Quant au degré d'action que les dogmes judaéo-chrétiens et les dogmes brahmano-bouddhiques exercèrent les uns sur les autres, dans la période antérieure au mahométisme, il faut, pour traiter cette question, une grande sévérité de jugement et un esprit froid et impartial. Il est hors de doute que ces dogmes furent contemporains et qu’il put s’établir entre eux un contact à l'époque des Ptolémées et postérieurement. Les premiers navigateurs sur la mer Rouge , les caravanes persanes de l'Euphrate au Gange pouvaient avoir importé ou exporté, en même temps que les articles du trafic de l’Orient et de l’Occident, des doctrines, des pensées et des idées qu'on ne peut oublier, des mots qui, une fois prononcés, vivent pour toujours. Mais qui bénéficiait de l'échange? Bien de la science a été dépensée dans cette grande controverse. Il existe une ressemblance entre Krishna et Bacchus, entre Krishna et Apollon, le dieu de la vie, de la poésie et de la lumière, l’objet de l’admiration des jeunes filles amoureu-

ses; entre Krishna et Hercule, et Orphée; il existe aussi une étrange communauté de circonstances dans la légende du hérosdieu de rinde, et, nous parlons avec respect, l'histoire du fondateur de la religion chrétienne.

Il est possible que les peintures de la Vierge, mère de Dieu, et les légendes des faux évangiles aient pénétré dans l’Inde par les Nestoriens, et que des détails aient été pris et ajoutés à la légende naissante du jeune Krishna, ün a témoigné de l'indignation contre ceux qui ont affirmé que l’histoire des évangélistes avait été empruntée à rinde, mais ceux qui, sans la moindre preuve, affirment que la légende indienne tire son origine de la Syrie, ne doivent pas se plaindre si les brahmanes re.tournent l’argument, et s’efforcent de montrer combien il est entré de paganisme européen dans le christianisme. Les savants qui s'occupent de mythologié comparée peuvent probablement faire dériver les deux légendes de la même origine commune du mythe solaire.

La ressemblance des noms est fortuite.

Il était nécessaire que Vischnou s’incarnât de nouveau pour délivrer le monde de Kansa, roi de Muttra, sur la Jumna. Celui-ci apprit qu’un fils de Vasudeva et de Devaki devait le détruire. Il s’empara donc des parents, les emprisonna et massacra leurs six premiers enfants, mais il ne devait pas réussir à triompher ainsi du destin. Le septième enfant fut miraculeusement tiré du sein de sa mère et déposé dans le sein d’une autre femme, qui lui donna le jour, sous le nom de Bala- Rama; tandis que le huitième, Krishna, ainsi nommé à cause de sa couleur noire, était, grâce à la faveur des dieux, et en dépit des gardes, des murailles et des rivières, emporté par son père et confié aux soins de la femme du berger Nunda, dont l’enfant fut ramené pour occuper la place de Krishna. L’enfant fut ainsi élevé dans une étable, au milieu des bergers. Dans la légende, il est aussi fait mention d’une étoile et du paiement d’un tribut. Puis on y voit les efforts de Kansa pour -faire périr

le jeune enfant, puis une suite d’exploits miraculeux, et la vie voluptueuse de Krishna, qui surpasse Salomon, sinon en sagesse, du moins par le nombre de ses femmes. On y voit aussi Krishna ressusciter les morts, genre de miracle peu commun dans rinde, redresser un bossu et effacer d’un simple regard la tache du péché. On a analysé avec soin la Bhagavad Cita, et on y a signalé de nombreux passages comme des emprunts manifestes aux Evangiles. Les critiques qui discutent ces questions oublient qu’une simple coïncidence de langage ne prouve rien, et que des coïncidences de pensée peuvent s’expliquer en réfléchissant au fonds commun des maximes, des idées et des conceptions orientales, qui remontent à une période bien antérieure à l’ère chrétienne.

Les uns ont voulu voir dans la légende la lutte du système brahmanique contre les Bouddhistes, ou celle des Vischnaïstes contre les Sivaïtes. D'autres ont vu dans l’étrange licence qui y règne une réaction contre la sévérité des mœurs

bouddhiques. L’imagination lascive et charnelle du poète insiste sur Tamour des bergères pour leur seigneur, tandis que les théologiens plus circonspects ne considéraient ces bergères que comme des incarnations de l’hymne védique. Le poè'me de Jayadéva a des ressemblances étranges avec le Cantique des Cantiques de Salomon. Le lecteur instruit y verra sans doute dans Krishna le corps humain, dans les bergères les attraits des sens , et dans Kadha, la favorite, la connaissance des choses divines; le poè’me entier peut aussi être considéré comme une allégorie de Dieu et de la prière, Tâme humaine et l’Etre divin étant représentés dans l’amant et dans l’objet aimé. Au milieu du mysticisme des Sufis, dans un tel rapprochement du bien et du mal, il faut avancer d’un pas ferme ; en présence de telles doctrines dans le sanctuaire, dégiiisées sous l’apparence de l’amour divin, nous devons nous attendre à trouver parmi la multitude ignorante la plus grande licence et la justification des crimes commis par

une divinité, grâce à la théorie commode des illusions, ou maya. La décadence de la morale, de la religion et de la conscience n’est plus bien loin.

Quelque chose du même caractère semble avoir passé à travers toute l’histoire religieuse, et nous apparaît dans les allégories du fiancé et des épousailles et dans les rêves de jeunes femmes comme sainte Catherine et sainte Agnès, qui croyaient avoir épousé leur Seigneur; le même sentiment a suggéré l’idée des couvents 'de femmes. Le Prem-Sâgar de Krishna n’est que l’océan de l'amour : L’amour dans le ciel et le ciel dans l’amour : mauvais et dangereux contraste de mots et de sens, dangereux surtout pour un peuple oriental. En lisant les vers de Sadi, le poète persan, nous sommes étonnés et surpris d’y voir la coupe de vin et l’amant employés dans un sens si différent de celui qui leur est attribué d’ordinaire. Les prophètes hébreux ne sont pas exempts de ces dangereuses ambiguïtés et de ces figures de langage. Le mélange inconvenant des

choses humaines et divines se fait bien moins sentir dans la mythologie grecque, car les théologiens de l’Inde ont conçu des idées si sublimes sur la divinité, que la conscience est choquée, quand on essaie de justifier cette grossière immoralité de l’incarnation de Dieu dans la chair, en déclarant que l’on est tenu de croire aux actes de Vischnou, que sa conduite ne' peut être discutée, comme s’il s’agissait d’un mystère, et que l'Etre suprême ne peut pas être exposé à pécher. Le blasphème ne peut aller plus loin et nous en verrons les conséquences dans les fantaisies des Vallabhas.

Mais la conception de la foi était merveilleuse; nous en trouvons un exemple dans le Vischnou Purana, dans l’histoire de ce sage qui, après avoir passé par plusieurs transmigrations, pouvait se souvenir des événements d’une vie précédente, et se souvenait aussi immédiatement après sa dernière mort, et qui, tandis qu'il gisait ayant à demi conscience de lui-même, entendait le roi de la mort défendreà ses ser-

viteurs de porter la main sur un homme qui était mort dans la foi de Vischnou.

Il est singulier que les auteurs de la Bhagavad-Gita aient choisi le milieu d’une bataille comme le moment propice pour placer une instruction sur les sujets philosophiques les plus élevés que l’homme puisse concevoir; il est plus singulier encore que, dans la Chanson de Roland, au milieu d’un combat entre Roland et son adversaire, le moine, auteur du poëme, sous l’influence de Tesprit de son temps et de son ordre, ait interpolé une longue discussion théologique.

Nous avons été obligés de traiter en même temps les conceptions héroïques et divines de Rama et de Krishna, en ayant soin toutefois d’observer qu’entre les deux conceptions, il s’était écoulé un laps d’au moins dix siècles. Dans l’intervalle, était apparu sur la scène un homme plus grand qu’eux, le plus grand des mortels, qui ait passé sur la terre. Ses contemporains et ses successeurs le connurent sous les noms de Sakya, Siddhariha, Gaudama,

Tathagata et Bouddha : il appartenait à la caste des guerriers et était le fils d’un roi de rinde transgangétique. La date qui lui est assignée est fixée, de l’avis général, vers 622 av. J.-C. Aucun homme n’a laissé des traces plus profondes de son passage sur la terre. Ses sectateurs se comptent encore par millions; leur nombre dépasse de beaucoup celui des chrétiens et des Mahométans; ils occupent toute l’Asie orientale, y compris Ceylan, la Birmanie, le Tibet, Siam, le Cambodge, la Cochinchine, la Chine, la Mongolie, la Mandchourie et le Japon, bien qu’ils aient été chassés de la contrée où leur doctrine avait vu le jour , après y avoir régné pendant plusieurs siècles.

Bouddha inventa ou du moins fut le premier à pratiquer ouvertement la propagande par voie d’argumentation; il détruisit les castes, rejeta les prêtres, ne tint pas compte des Védas ni des autres livres sacrés, abolit les sacrifices, détrôna les dieux du ciel, fit appel au plus haut idéal de la morale et préconisa, comme une inspira-

tion suprême, l’absorption dans la divinité. 11 fut, par le fait, l'apôtre du nihilisme et de l’athéisme; car en deçà du maître il n’y a rien, et au delà de la mort rien non plus, sinon l’extinction. Le bouddhisme a donné naissance à une littérature si volumineuse en sanscrit, en pâli, en tibétain, en birman, en péguan, en siamois, en cambodgien, en annamite, en javanais, en chinois et en mongol, qu’il faut encore le travail d’une autre génération pour que l’on puisse se former une conception juste de ce qu’elle contient.

A côté du bouddhisme, et ayant avec lui beaucoup d’analogie, nous trouvons le jaïnisme. Fut-il antérieur ou postérieur au bouddhisme, ce point a été récemment l’objet de bien des controverses. Ce qui est certain , c’est que le jaïnisme possède, comme le bouddhisme, une littérature colossale et tout aussi imparfaitement connue, et l’esprit reste confondu devant la tâche de débrouiller cet écheveau de subtilités et d’arguties accumulées par des générations d’hommes. Les Jains semblent

avoir eu leur période de suprématie dans l’Inde méridionale, mais ils ne forment plus aujourd’hui qu’une secte insignifiante; ils reconnaissent les castes, et, s’ils renoncent à leur hérésie, ils peuvent être admis à jouir de tous les privilèges dont ils ne sont qu’en partie dépossédés. Ils poussent jusqu’à l’extravagance le respect pour la vie des animaux.

Il est difficile de dégager les faits historiques des légendes, qui se sont formées autour de l’histoire. Heureusement nous possédons des documents, qui, par leur abondance et leur caractère, sont au-dessus de tout soupçon de fraude. Nous avons des inscriptions sur des colonnes et des rochers qui remontent jusqu’à l’an 25o av. J.-C., et des documents écrits de deux familles bien distinctes, dont la séparation est antérieure à l’ère chrétienne, et qui toutes deux remontent à Magadha ou Béhar, où Bouddha vécut et mourut. La famille septentrionale est en langue sanscrite et en langue tibétaine, elle date de l’époque où, devant la réaction brahma-

nique, les bouddhistes s’enfuirent dans les montagnes voisines du Népal, où, par une ironie du sort, ils furent suivis par les brahmanes fuyant eux-mêmes devant les mahométans. La famille méridionale est en langue pâlie, le prakrit magadhi. Ce fut dans cette langue que le dogme fut porté à Ceylan, où la même religion fleurit encore et d’où elle s’est répandue dans la Péninsule indo-chinoise. Aucune religion ne s’appuie sur des documents aussi nombreux et aussi purs que le bouddhisme.

Siddhartha était un Radjpoute ; il était fils du rajah de Kapilavastou, Etat de petite dimension , situé à peu près entre Oudh, Gorakhpur et le Népal. Sa naissance fut accompagnée de miracles qui sont surprenants par leur étrange ressemblance avec l’histoire de l’Evangile, bien que l’événement autour duquel ils se sont produits soit de bien des siècles antérieur. Ils sont aussi étonnants par eux-mêmes.

Nous n’en citerons qu’un seul. Aussitôt après sa naissance, l’enfant fit sept pas vers chaque point de l’horizon en pronon-

çant les paroles suivantes : « Dans tout ce monde, je suis le vrai maître; à dater de ce jour, mes naissances sont terminées. » Jusqu’à l’âge de vingt-neuf ans, sa vie fut vertueuse, mais ordinaire; il se maria et eut un fils. Un jour, dans sa promenade, il rencontra un vieillard et il apprit de lui que la vieillesse et la décrépitude étaient le lot de tous. Un autre jour, il rencontra un homme accablé de maladie, et il apprit que la maladie était le lot de tous. Un troisième jour , il rencontra un cadavre porté au milieu du deuil et des lamentations, et il apprit que la mort était le lot de tous. Accablé du sentiment des misères de la pauvre humanité, il revint à son palais, détestant sa splendeur et son bienêtre et ne voulant plus considérer que la mutabilité du bonheur terrestre. C’est la vieille et triste histoire, et elle est racontée dans les différentes versions et légendes avec une beauté romanesque; elle formerait en elle-même un thème pour un poète ou un moraliste. Mais Siddharta n’était pas un rêveur. Une autre fois encore, il

rencontra un mendiant, au visage serein, au costume simple, que le monde avait abandonné et qui avait abandonné le monde, qui avait banni de son cœur la colère, la concupiscence et la douleur; en lui, Siddhartha reconnut le type qu’il devait adopter.

Il quitta le palais de son père, et, pendant cinquante ans, il erra dans un cercle restreint. Après de longues méditations dans l'ermitage de Bouddha Gaya, dans la province du Bengale, il devint un bouddha ou illuminé, et fonda une nouvelle société. Il adopta la méthode de voyager en prêchant dans la langue du paysdevant toutes les classes de la population, sans distinction de caste. Il n’admettait l’existence d’aucun dieu et, par conséquent, il abolit le-sacrifice, mais il institua l’usage de la confession. Du moment où il n’y a pas de Dieu, il ne pouvait y avoir d’idoles ni de prêtres. Ses disciples se réunissaient dans un monastère^ en cor.servantde droit d’en sortir à leur gré; on en chassait ceux qui commettaient certaines fautes, d'une

nature toute morale. Chaque année, ils voyageaient pour prêcher leurs doctrines; ceux qui n’aspiraient pas à la haute faveur de devenir bouddhas, pouvaient demeurer dans les sentiers de la vie ordinaire, en y pratiquant la vertu et en attendant de plus hautes destinées dans une naissance future.

A l’âge de quatre-vingts ans, en l’an 543 av. J.-C., le grand maître mourut à Kusinagara dans la même province. Il mourut comme il avait vécu, sachant que sa fin était prochaine, au milieu de ses disciples, et ses dernières paroles furent celles-ci : « Il ne peut y avoir aucun « doute dans l’esprit d’un vrai disciple, (( que ce qui cause la vie cause aussi la « destruction et la mort. N’oubliez jamais ceci; que vos âmes soient pénétrées de « cette vérité. Je vous ai appelés pour cc vous la faire connaître. » Cette dignité de Siddhartha en quittant la vie, comme un office rempli avec honneur, pour le profit de ses semblables, peut supporter une comparaison avec celle de Socrate ou ie saint Jean l’Evangéliste.

Après sa mort, des conciles furent tenus pour recueillir ses préceptes, établir son église, et la propager au delà des frontières de rinde. Les volumes qui contiennent ces doctrines sont connus sous le 1 nom de Tripitaka, ou les trois corbeilles. Le premier est le Sutra qui contient les points de doctrine et de pratique, le second est le Vinaya ou la discipline ecclésiastique, le troisième est l’Abhidharma ou la métaphysique et la philosophie. Nous pbuvons présumer qu’ils sont parvenus jusqu'à nous tels qu’ils ont été fixés par le concile, car la séparation complète des Bouddhistes du Nord et du Sud nous offre cet avantage de nous permettre de confronter les documents et de les comparer. On y ^ trouve de fréquentes allusions aux autres ! dieux des Brahmanes, mais il n’est fait aucune mention de Krichna, ce qui permet de fixer la date. Les bases de cette ' religion ont été résumées dans la très ancienne formule, inventée probablement I par le fondateur lui-même, et que Ton appelle les Quatre Grandes Vérités : —

I. La misère accompagne toujours l’existence.— IL Tous les modes d’existence résultent des passions et des désirs. — III. On ne peut se soustraire à l’existence qu’en détruisant le désir. — IV. On peut arriver à cette fin en suivant les quatre sentiers vers le Nirvana. Ces sentiers sont les suivants : d’abord, le cœur doit être en éveil; le second état est d’étre affranchi de désirs impurs et de sentiments de haine ; le troisième et dernier état est d’être affranchi de désirs mauvais de l’ignorance, du doute, de l’hérésie, de la méchanceté, du chagrin, et le tout doit être couronné par une charité universelle.

Il est véritablement stupéfiant que cette forme de morale athée, sans passion, sans espérance, ait pu faire vibrer les cœurs du cinquième de la race humaine. C’est comme si la Bible consistait dans le seul livre de l’Ecclésiaste. « Vanité, vanité, tout est vanité, dit l’Evangéliste. » Et pourtant le monde est beau, et les facultés de l’homme sont capables de bonté, de grandeur et de vertu, et l’immortalité de l’âme

semble être une idée innée de l’espèce humaine. Quoi qu’il en soit, et quelque opinion que nous puissions nous former de cet étrange système qui jeta de si profondes racines dans le cœur des hommes, il n’y a aucun doute que Bouddha se dresse comme le plus grand héros de 1 humanité, et que plus les hommes pourront connaître ce type illustre, idéal de ce à quoi la race humaine peut s’élever par ses seules forces, mieux cela vaudra.

1 1 y a d’étranges analogies entre le bouddhisme et son fondateur, et le christianisme. Nous y trouvons le même progrès de l’intelligence humaine dans l'abolition totale des sacrifices. Quand le brahmanisme reconquit sa puissance, les sacrifices sacerdotaux, jadis en usage, ne furent plus renouvelés, sauf à de très rares excep* tions. On sentait que cet usage avait fait son temps. Le sacrifice a également disparu complètement dans le mahométisme.

Une seconde coïncidence étrange, c'est que le bouddhisme, comme le christianisme, futchassé, d’une manière absolue et

complète, du pays où il avait vu le jour, et au génie duquel il ne pouvait s'adapter. On peut, il est vrai, demander : le bouddhisme a-t-il été chassé ? A quelle époque l'a-t-il été? Il est plus probable que le bouddhisme se relâcha de sa stricte observance dans rinde, et que le brahmanisme se modifia lui-même par l’étonnante assimilation du contact. Bouddha lui-même se trouva élevé au rang d’un avatar de Vischnou. Au vu® siècle, le voyageur chinois Hiouen Tsang trouva les deux cultes établis côte à côte, comme on les trouve encore aujourd’hui, dans l’île de Bali. En maints endroits, on trouve des traces d’assimilation de culte et d’adaptation de temples et d’idoles. A la longue, le bouddhisme cessa d’étre la religion d’État ; le sentiment populaire était alors contre lui ; Sankara Acharya prêchait le culte de Siva et les nouvelles doctrines. Les irréconciliables se réfugièrent au Népàl ; le culte s’éteignit; il ne s’est pas conservé de souvenir distinct de ce qui se passa alors, mais les monastères désertés et les temples

d'Ajunta ne portent aucune trace de destruction violente. Le culte, ou plutôt la croyance, disparut complètement dans le vii<= siècle de Tère chrétienne, et c’est à peine s’il y a encore un Bouddhiste indigène dans rinde. Le bouddhisme de Bokhara et de Kaboul se laissa aller au culte de Zoroastre, mais dans ces contrées, où la civilisation brahmanique n’avait pas encore jeté de racines, le triomphe du bouddhisme fut complet. Sans nul doute, il subit de grandes modifications au contact du paganisme indigène. Il fut spiritualisé et devint le lamaïsme au Tibet ; dégradé, il devint le shamanisme dans PAsie centrale; en Chine, il se mélangea avec le confucianisme; à Ceylan et en Birmanie, il se pétrifia dans une idolâtrie sans vie. L’histoire de Bouddha, par un singulier caprice du hasard, est à peu près celle de saint Barlaam et de saint Josaphat dans les légendes des saints de l’Eglise catholique romaine. Aucune religion n’a plus contribué au perfectionnement de la race humaine que le bouddhisme. Ce que le christianisme a

tait pour l'Europe, ce dogme étrange l’a fait pour les régions de l’Asie orientale ; il a élevé la race humaine et détruit ou modifié les abominables coutumes païennes.

Une doctrine étrange, qui ne date guère que de l’époque védique, mais qui. était le produit intellectuel d’une époque plus anr cienne, pénétra par les bouddhistes dans le système néo-brahmanique. Nous voulons parler de la transmigration des âmes. Elle est plus consolante que la doctrine de la fatalité qui pesait auparavant sur le monde. Sous l’influence de cette doctrine, un homme qui est pauvre, affligé et malheureux, n’est pas dans cette triste condition parce que le Destin cruel en a décidé ainsi et parce qu’il n’a en son pouvoir aucun remède, passé, présent ou futur. Au contraire, il sent que sa situation présente est le résultat de ses fautes morales dans une vie passée, qu’il expie maintenant, et, s’il ne peut changer son état présent, du moins il est maître de l’avenir, et, par une bonne vie, il peut s’assurer une future naissance dans une condition meil-

leure. Toutes les écoles philosophiques ont reconnu cette doctrine, aucune ne fut assez hardie pour la discuter. Les bouddhistes l’admirent, eux qui avaient rejeté toutes les autres doctrines protobrahmaniques ; et pourtant ce n’est pas un problème de l’esprit humain évident de soi-même, et il n’est pas d’intelligence européenne, quelque dégradée, quelque ignorante soit-elle, qui puisse être portée à l’admettre. Cependant cette doctrine est la croyance du cinquième de la race humaine. En l’acceptant, les écoles philosophiques de l’Inde se sont mises à rechercher, à leur tour, comment celte pénible migration de Tàme de corps en corps pouvait se terminer, comment on pouvait parvenir à la libération, ou moksha. Ne pas exister, est alors la récompense suprême. En réalité, c’était un essai pour obtenir la solution de cette grave difficulté; pourquoi, dans ce monde, les méchants jouissent-ils d’une si excessive prospérité, pourquoi les justes subissent-ils une oppression si mystérieuse? C’est ainsi que

Ton arriva à établir un rapport entre des causes produites dans une existence antérieure, et des conséquences qui se développent dans une vie suivante. On ne peut bien comprendre l’immensité du contraste intellectuel entre les sectateurs du mahométisme et ceux du brahmanisme, que si l’on place la conception sémitique de l’immortalité de l’âme en regard du dogme de la transmigration, avec possibilité d’absorption ou nihilisme.

Nous arrivons maintenant au dévelopment de la seconde Triade : Brahma, le créateur; Vischnou, le conservateur; et Siva, le destructeur. Cette combinaison est tout artificielle et repose clairement sur un compromis théorique. Brahma ne compte pour rien ; il n’a qu'un ou deux temples et de très rares adorateurs. La religion brahmanique, dans la période postérieure au boudhisme, est un assemblage de parties empruntées à divers systèmes opposés. La mode et le goût jouent leur rôle. Les uns préfèrent Siva, les autres Vischnou; un troisième parti importe un

élément féminin, un « Dieu Mère », représentant cette expression du sentiment religieux qui se traduit dans les honneurs semi-divins rendus à la Vierge Marie. Tel fut le cas dans le vieux monde païen ; l’Egypte, la Grèce, la Syrie fournissaient des dieux, -comme aujourd’hui l’Espagne, ritalie et la France fournissent des saints à l’adoration fervente d’une populace superstitieuse. Les peuples veulent des saints locaux comme ils veulent un drapeau national. C'est ainsi qu’une femme fut attribuée à chaque personnage de la seconde Triade; Brahma eût Saraswati, la déesse de l’éloquence ; Vischnou eût Lakshmi ou ! Sri, la déesse de la fortune, et Siva eût pour compagne cette déesse aux aspects divers et terribles, connue sous les noms de Dévi, Kali, Gauri, lima, Durga, Parvati, Bhawani, et qui plonge dans un abîme de dégradation devant lequel nous reculons.

Le culte de Siva est signalé par Mégasthenès et doit, par conséquent, être antérieur au bouddhisme, bien qu’il fût inconnu à l’époque védique. 11 dut être

combattu par les Brahmanes, mais le courant populaire était trop fort. Nous savons avec certitude que, au temps de Mahmoud le Gaznévide, il existait douze sanctuaires célèbres pour le culte du Lingam, dont l’un était Somnath, qui fut détruit par cet Iconoclaste. Le Lingam ou Phallus, avec son accompagnement ordinaire, est maintenant le seul et universel emblème du culte de Siva. Mais il n’est pas certain qu’il en ait toujours été ainsi.

Quelques savants ont affirmé que ce culte était d’origine non-aryenne, mais on a répondu qu'il n’en existe aucune trace chez aucun des peuples non-aryens encore existants, et qu’il n’y a aucune preuve d’une telle filiation. 11 n’y a aucune signification indécente dans le symbole du Lingam. Aucuns rites d’un caractère lascif ou honteux ne sont nécessairement attachés à cette idole de pierre. Le même culte existe en Egypte et en Grèce, et les égyptologues attribuent à Tobélisque la même origine.

Ce symbole se retrouve dans les hiéroglyphes égyptiens sans aucune réserve, et sans

I mauvaise intention : en réalité, il se ratta- [ che au grand culte de la nature. Les , adorateurs de Siva, bien que répandus par toute rinde, prédominent dans le Sud,

; où le culte sivaite fut rétabli par Sankara I Acharya après l’expulsion des bouddhis- ! tes, vers le vrii® ou ix® siècle A. D. Le . culte, ainsi que nous l’avons dit, était an- ! cien ; mais de même que le culte héroïque : de Rama et de Krishna se développa dans i le Vichnaïsme, de même le culte du Lin- I gam, à son rétablissement, se développa I dans le Sivaïsme. Le culte de la plante Tulsi et de la pierre Salig-Ram joua un I grand rôle parmi les Vichnaïstes. Ces I deux cultes de divinités rivales, indépen* i dantes, suprêmes et omnipotentes n’étaient I pas nécessairement en antagonisme, mais î la lutte résulta de l'ardeur ignorante de I leurs sectateurs. Dans le style ampoulé des [ Pouranas, nous voyons Arjuna adresser à ! Siva une prière muette, tout en gardant à ! Krishna sa foi inflexible. Quelque temps I avant, une simple préférence pour une di-

! vinité particulière, analogue au choix d’un

catholique romain pour un saint spécial, i suffit pour faire affirmer que cette divinité particulière est le Dieu suprême et unique. Les principes femelles, ou sakhtis, marquèrent encore un développement nouveau et plus grossier, notamment en ce qui concerne Durga, l’épouse supposée de Si va ; nous les trouvons exposés dans les Tantras, qui nous sont imparfaitement connus, mais qui, nous le savons, abondent en obscénités. La dégradation s’était rapidement développée. L’étude des Védas était complètement négligée ; elle ne consistait plus que dans la répétition de mots vides de sens : la foi dans la divinité populaire suffisait à tout et remplaçait la science, le rituel et la morale. Ne nous étonnons pas de ce constant changement de dogme et de pratique, et songeons qu’il eût été bien surprenant que, contrairement aux choses humaines, le dogme fût resté immuable. Le panthéisme de la période proto-brahmanique dégénéra en polythéisme dans la période néo-brahmanique.

A une époque de l’histoire du monde, le

christianisme aurait pu sc propager dans rinde, si le Maître éternel des choses humaines n’en avait pas décidé autrement, soit par la domination politique, soit par la prédication évangélique. On ne peut trop rappeler que si le christianisme a été la religion du grand empire romain et des pays qui ont reçu de lui leur civilisation, il n'a pas été plus loin, quelque ait pu être le zèle ou l’affirmation des missionnaires syriens. Au temps des Antonins, il était déjà évident que le Tigre serait à jamais la limite extrême de l’empire romain. La religion de Zoroastre opposait au christianisme une barrière infranchissable, mais elle-même disparaissait, quelques siècles plus tard, devant le dogme de Mahomet.

L’Inde perdait ainsi la chance de devenir chrétienne par la domination politique. Une nouvelle voie était ouverte au christianisme par les efforts pacifiques des missionnaires nestoriens, mais ceux-ci ne purent lutter en Extrême-Orient contre les progrès des missionnaires bouddhistes, et ils furent impuissants à combaitre le nou-

veau développement du sivaïsme et du vischnaïsme. L’occasion était bonne cependant. Le système brahmanique avait été ébranlé jusque dans ses fondements, et, pour une raison ou pour une autre, le système bouddhique n’avait pas jeté de racines. Les vieilles croyances étaient détruites, et les idées nouvelles étaient accueillies avec enthousiasme, et il faut regretter, pour la civilisation et pour l’humanité, que la victoire soit restée à des conceptions aussi grossières et aussi misérables que celles du vischnaïste Krichna et du Lingam Sivaïste. Mais il faut se rappeler que ces conceptions étaient originaires du sol même, qu’elles étaient comme moulées sur les sentiments du peuple, entrelacées avec les légendes héroïques et soutenues par une caste sacerdotale et héréditaire. Nous n’avons pas encore une connaissance suffisante des sources secrètes de l’histoire du monde pour être en état d’analyser les m.otifs et les circonstances, qui rendent possible ou impossible l’adoption par un peuple

d’une foi nouvelle. La Chine, l’Indo- Chine et l’Extrême-Orient acceptèrent la religion que l’Inde repoussait. L’Europe embrassa ce christianisme que l’Asie et l’Afrique rejetaient. La doctrine de Mahomet se répandit sur tout l’Orient, s’imposa aux îles de l’Archipel indien, mais ne prit jamais racine en Europe. Aucune religion étrangère ne s’est jamais implantée dans l’Inde et n’a pu entraîner les masses de population aryenne, depuis le temps de l’immigration des ancêtres védiques : la population musulmane de l’Inde se compose soit d’étrangers domiciliés, soit de convertis non aryens.

Il fut un temps aussi où la religion sœur du peuple iranien aurait pu se répandre dans rinde. Nous avons montré plus haut que de même que les deux nations étaient des rameaux d’une même souche, de même les langues et les religions avaient une proche parenté. Le génie des Iraniens préférait les conceptions morales aux conceptions grossières et plus matérielles, des Hindous qui adoraient les éléments de la

nature. Leur doctrine, après avoir été encore raffinée par Zoroastre, devint la plus pure de toutes les doctrines des cultes primitifs et la plus proche de celle des Juifs. La tendresse de Cyrus et de Darius pour leurs sujets sémites est attribuée à cette communauté d’idées en matière religieuse, communauté que les Juifs n’auraient peutêtre pas voulu reconnaître cependant. Bien des siècles plus tard, les derniers adorateurs du feu, fuyant les persécutions des musulmans, se réfugièrent dans l’Inde, et y emportèrent leurs livres sacrés et leur antique foi, bien que dans la suite ils aient renoncé à leur langue. Ce furent les Parsis, et ce nom est synonyme, dans l’Inde, de richesse, d’énergie et de considération ; cependant leur foi n’a pas trouvé de nouveaux sectateurs, leur religion n’a fait aucun prosélyte. La même remarque s’applique aux Juifs qui ont dans Tinde d’anciens établissements, mais qui n’ont jamais obtenu le moindre succès dans le pays.

Mais tandis que les chrétiens, les adora-

teurs du feu et les Juifs n'essayérent pas, ou furent trop faibles pour le tenter, d’introduire un éle'ment religieux dans l’I-nde, soit par force, soit par persuasion, une violente lueur s’éleva tout à coup de l’Arabie et illumina toute l’Asie occidentale et le nord de l’Afrique jusqu’aux Colonnes d’Hercule. C’était le mahométisme. La doctrine, que prêchaient ses sectateurs était si simple qu’elle était immédiatement comprise et ne pouvait être ni oubliée ni discutée; elle était si claire pour la raison pure de l’homme qu’elle semblait un axiome, et si vaste qu’elle convenait à toutes les races et à toutes les classes de l’humanité. « Il n’y a de Dieu que Dieu! » Cette conception était simple, mais ni un Hindou ni un Iranien n’auraient pu la formuler; c’en était fait des temples, des autels, des sacrifices et des conceptions anthropomorphiques; il ne restait plus qu’un Dieu, incapable de péché et de souillure, un Dieu de merci et de pitié, le Roi du jour du jugement, un Dieu qui écoute les prières et qui est prêt à pardonner aussi

longtemps que le soleil se lèvera à l’Orient, non pas un Dieu spécial à chaque peuple, mais le Dieu de tous, Dieu unique, omniprésent, omniscient, omnipotent. Cette doctrine avait beaucoup emprunté aux Juifs et aux chrétiens, mais jamais elle n'avait été si fortement établie, ni formulée dans un style si étincelant.

Bouddha était mort depuis douze cents ans. Mahomet, né dans des temps historiques, n’émit pas la prétention de faire des miracles ni de se diviniser; il fut un prédicateur, et il écrivit le Koran. La promulgation de ses doctrines (622 av. J.-C.) marque l'une des grandes divisions de l’histoire. Les sacrifices humains, l’idolâtrie, les coutumes abominables, les rites sauvages, le cannibalisme disparurent devant l’islamisme. Les auteurs chrétiens oublient quelquefois comment la civilisation a été développée par la promulgation des grandes religions propagandistes, comment les races païennes sont restées jusqu’à ce jour dans un état d’avilissement, parce qu’elles n’ont pas subi l’influence

blentaisante d’une foi éclairée. Vers l’an 1000 avant J.-C., le mahométisme pénétra ' dans rinde, à l’aide de l’épée, et son his- ! toire y est bien connue. Depuis longtemps, l'épée est rentrée au fourreau, mais la reli* j gion s’est développée pacifiquement parmi I les races non aryennes jusqu’aux confins I de l’Inde. Dans le gouvernement du Ben- I gale, des millions d’hommes ont accepté la civilisation et le grand dogme fondamental de Mahomet, en dépit de toutes les extravagantes absurdités de l’enfer et du ciel I musulmans.

: Il y a dans l’islamisme une expression

I de vérité éternelle, un vif reflet de ce grand j fait spirituel qui est, en effet, le commen- I cernent de tout progrès : « la nature infinie ! du devoir », dont la conséquence est que ! les actes de l’homme ne périssent jamais, 1 et qu’ils ne disparaissent pas complète- ; ment; l'homme, dans sa courte vie, peut ' gagner le ciel ou mériter l’enfer ; il porte, cachée en lui, une éternité merveilleuse et terrible.

Il a été donné au mahométisme de se

développer dans des contrées où le christianisme n’a jamais pu pénétrer. Le marchand arabe le porte en croupe derrière lui dans les déserts de l’Afrique, et il le donne aux races noires comme le premier germe de la civilisation ; le pirate malais le porte aux cannibales et aux sauvages de l’Archipel indien, et il leur parle de l’égalité des hommes, de l’abolition du pouvoir sacerdotal, de la certitude du jour du jugement. Il s’est même établi jusque dans la Chine occidentale, et y a lutté contre le. bouddhisme. Sans faire de grands efforts de prosélytisme, sans avoir recours à des prédications de missionnaires, il voit s’accroître incessamment le nombre de- ses sectateurs, car il n’y a rien dans sa simple formule qui puisse ébranler la raison , rien qui exigé une grande somme d’intelligence et de foi. Le mahométisme a supplanté de hideuses superstitions, et la plupart de ses graves défauts peuvent être attribués aux restes de paganisme qu’il porte à ses flancs.

Nous ne pouvons clore ce rapide aperçu

des religions de Brahma, de Bouddha et de Mahomet, sans rappeler que leurs fondateurs ont été les bienfaiteurs de l’humanité, et que c’est par la permission de Celui qui dispose des choses humaines qu’ils ont pu jouer leur rôle et qu’ils ont contribué au progrès de l’humanité, en enseignant aux hommes les bienséances de la vie, en détruisant parmi eux l’anthropophagie, en leur apprenant à vivre dans ; des maisons réunies en villages, en les sou- I mettant aux liens du mariage et aux dei voirs envers les parents, en leur apprenant à labourer la terre, à sillonner l’océan, à fonder des Etats, à construire de magnifiques cités et à léguer à la postérité une merveilleuse littérature, aussi admirable qu’immense.

Il est hors de doute que, de l’existence même de la religion et de la puissance mahométanes, il résulte une influence salutaire pour les religions des peuples non musulmans : ce fut, en outre, une éclatante et vivante protestation contre le polythéisme.

Nous arrivons maintenant à l’époque des Pouranas que l’on appelle quelquefois le cinquième Véda. Les Pouranas sont évidemment des œuvres modernes, compilées pour le profit d’une secte, et qui dénotent beaucoup d’ignorance et de suffisance; mais, comme ils sont contemporains de Père chrétienne, nous y trouvons des extraits et des citations d’anciens documents, et ceci leur donne une grande valeur, indépendamment de leur intérêt comme écrits ayant supplanté les Védas dans l’affection du peuple. Les sectes sont alors ou vischnaïte ou sivaïte. Les disciples de Ramanuja et de Mâdhava,qui vivaient au xii** ou au XIII® siècle, constituent la grande secte vischnaïte : ils forment deux subdivisions qui méritent d’étre signalées, car elles témoignent des merveilleuses coïncidences des efforts de l’esprit humain. Ces deux branches d’une même secte rappellent la lutte entre les calvinistes et les arminiens. L'une insiste sur la participation de la volonté humaine pour procurer le salut; l’autre soutient l’action irrésistible

de la grâce divine. Et, fait qui caractérise bien Tlnde, l'une adopte ce qu’on appelle l’argument du singe (parce que le jeune singe se cramponne à sa mère en l’étreignant pour être porté par elle en sûreté), et représente l’âme s’accrochant à Dieu; l’autre emploie l’argument du chat, qui représente Dieu s’attachant à l’âme (parce que le jeune chat est sans défense, jusqu'à ce que sa mère vienne le saisir et le mettre à l’abri du danger).

Après Ramanuja, qui vivait dans l’Inde méridionale, vint Ramanand, qui se fixa à Bénarès. Tous deux furent dévoués à Vischnou, dans la personne de Rama.

Chaitanâja fonda au Bengale une secte dévouée à- Vischnou, dans la personne de Krichna. Une autre secte, qui mérite une ! notice spéciale, se consacra à Krichna dans sa forme d’enfant ; ce fut la secte Valla- ' bhacharya ou Maharaja. Les maîtres spirituels de cette secte ont eu l’audace d’affirmer, qu’ils étaient eux - mêmes des incarnations du jeune Krichna, et qu’ils i brûlaient des mêmes passions et des mê -

— Ternes désirs pour leurs disciples. Sous le voile de la religion, cette doctrine avait abouti à l’immoralité la plus révoltante, et elle fut complètement dévoilée sous son véritable aspect dans un procès devant le tribunal de Bombay, qui montra bien au peuple par un jugement sévère cette vérité, que ce qui est mauvais en morale ne peut être bon en théologie.

La foi, d’après les ouvrages sacrés, tel avait été le premier cri. La foi sans ces ouvrages, ou même en dépit d’eux, tel fut le nouveau cri, et il en résulta qu’elle dégénéra jusqu’à l’anomianisme.

Parmi les sectes sivaïtes, une des plus remarquables est celle des Lingaïtes, car elle montre quelle étonnante élasticité prend la communauté religieuse brahmanique.

Cette secte fut fondée au xii® siècle par Basava, natif du Deccan. Ses membres ne reconnaissent pas les castes ni l’autorité brahmanique; ils repoussent toute idolâtrie, excepté le culte du Lingam, dont ils portent l’image sur le bras et attachée au cou. Dans leurs temples, aucun Brahmane

n'officie; ils ne croient pas à la transmigration de l’âme, ils ne brûlent pas leurs morts et permettent aux veuves de se remarier. Une de leurs particularités, c’est la considération qu’ils témoignent aux femmes. Ils s’appellent Jangam et sont abhorrés des sivaïtes aussi bien que des vischnaïtes. Ils vivent, soit en communauté dans les couvents, soit en errant et en mendiant. Dans le cens, on les compte comme Hindous. Le Basava-Pourana et d’autres livres énumèrent leurs doctrines.

Une secte plus remarquable encore, au nord de l’Inde, est celle des Sikhs, dans le Panjâb. Les réformateurs indiens sont tous venus, employant la langue vulgaire du peuple, et transmettant des messages prophétiques contre les prêtres brahmaniques. Leurs messages étaient, en général, vagues et peu substantiels, spéculatifs plutôt que pratiques, et ne faisaient sur le peuple qu’une impression passagère, quoique profonde. Quelques-uns cependant surent faire vibrer la corde sensible de leurs concitoyens et visèrent à la fonda-

tion d’une nouvelle église et d'un nouvel état politique. De ce nombre furent notamment Kabir et Nânak.

Kabir était un des douze disciples de Ramanand , le réformateur vischnaïte , qui, au xv« siècle de notre ère, avec une audace inconnue jusque-là, attaqua tout le système d’idolâtrie, ridiculisa les Brahmanes et les Védas, et se tourna avec la même énergie contre les musulmans et contre le Koran. Il était d’une famille de tisserands, et l’on assure même qu’il était mahométan. Les légendes së sont développées autour de ce personnage; l’une d’elles, qui a un certain air de vraisemblance, affirme qu’il défendit ses doctrines en présence de Sikandar Shah. Il créa une secte, connue sous le nom de Kabir Panthi, qui n’acquit jamais grande importance, bien qu’elle se soit complètement séparée, dans les points essentiels du culte, de la communion brahmanique; et bien qu’elle ait produit, en différents dialectes aryens modernes, une volumineuse littérature, qui dût produire sur l’esprit du

peuple une grande impression, Kabir vécut et mourut près de Bénarès, au centre du brahmanisme, et ses doctrines libérales ne purent jamais se donner libre cours.

Bien différent fut le sort de son successeur Nânak qui put, à son gré, développer sa doctrine, la répandre et la prêcher. Il était né à Tulwandie, près de Lahore, dans le xv® siècle, au moment, où Tempe- 1 reur Baber venait d’y fonder une nouvelle dynastie, et où le système brahmanique était écrasé sous le poids d'un pouvoir musulman établi dans le Panjâb, c’est-àdire au berceau même de la conception védique. En iSSg, l’auteur de ce livre a raconté avec tendresse la vie du grand fondateur de la religion sikh, ou plutôt de la secte sikh de la religion brahmanique, en suivant ses pas depuis le village, qui lui a donné le jour, jusqu’à la ville où il est I mort. Nânak a peut-être tenté une fusion

Ides deux grandes religions rivales, mais il n’atteignit son but en aucune laçon; il visa sans doute à l’abolition des castes, mais il n’y réussit pas. Ilfit appel au peuple

dans sa langue vulgaire, forme archaïque du panjâbi, et ses doctrines sont parvenues jusqu’à nous dans l’Adi-Granth, récemment traduit en anglais. Ce livre, qui ne peut être mis en comparaison avec les livres védiques ou bouddhiques, est plus moderne que le Koran et que les Pouranas. Nânak et sa secte auraient probablement disparu et seraient restés ignorés sans la maladroite persécution des mahométans, qui les poussa à une sorte de rage; il en résulta que, sousGovind-Singh, successeur spirituel au dizième degré de Nânak, la secte fonda un nouveau système religieux et civil, dont la gloire est aujourd'hui éclipsée et qui s’est laissé absorber par le brahmanisme, grâce à l’influence pacifique et conciliante de celui-ci.

La domination d’un gouvernement étranger tout puissant, qui ne daigne ni persécuter, ni encourager, n'est pas favorable au développement de sectes nouvelles, même lorsqu’elles sont d’une nature pacifique et toute doctrinale ; quant à ce qui est indécent, cruel, ou de nature à troubler

- Si

l’ordre civil, le gouvernement le supprime tranquillement. Les Sikhs enthousiastes ont disparu grâce à l'entière liberté qui leur a été laissée ; les Wahâbis, réformateurs musulmans, sont réprimés parce qu’ils troublent la paix de l’empire; les bandes errantes de pieux mendiants, qui pourraient avoir créé de nouveaux avatars, sont dispersées par la police ; la confiscation des dotations appauvrit les institutions locales pour le soutien de moines paresseux.

Quiconque a vécu au milieu du peuple ne peut avoir manqué de remarquer avec intérêt et respect les couvents disséminés par toute la contrée, et rappelant les monastères de l’Europe au moyen âge. Il y a d’abord la petite concession de terrain donnée par l’Etat, le sanctuaire, la demeure du prêtre et de ses disciples spirituels, la salle de réception des étrangers et quelque pauvre pièce pour l’école ou les malades. De ces communautés, les plus respectables sont les Bairâgis, qui présentent un contraste frappant avec les horribles Sanyâsi et les féroces Nihung. L’auteur de ce livre

a souvent habité dans leur voisinage, et, s’il y trouva peu de savoir et de piété, du moins il y rencontra beaucoup d’urbanité et l’aspect d’une communauté paisible, morale et inoffensive. Un vieux Bairâgi, qui égrenait son chapelet en répétant ses prières, lui demanda un jour s’il adorait lui aussi quelque Dieu et de quelle nature il était.

Leur genre de vie est simple. Le matin, au lever du soleil, ils viennent, au bord de la rivière, répéter le fameux Gdyatri : « Méditons sur la lumière sacrée de ce divin soleil, et puisse-t-elle illuminer nos âmes. » Ce seul chaînon nous reporte à plus de quatre mille ans en arrière et unit les Bairâgis à leurs ancêtres védiques. Puis vient le culte du sanctuaire, et les prières journalières aussi dégénérées que le dogme et le rituel ont pu les rendre.

Des fêtes et des pèlerinages constituent la partie essentielle de la religion pour le peuple. On peut, en effet, proclamer comme un axiome, que plus la foi va en se perdant, plus le nombre de jours consacrés à

des dieux et à des saints augmente, et plus grand est le nombre des sanctuaires. Le calendrier brahmanique de divinités et de sanctuaires s’enrichit de nombreux emprunts faits à des superstitions locales nonaryennes : les mêmes tendances religieuses des hommes se retrouvent du reste partout ; c'est ainsi que la bénédiction des bestiaux, qui se fait à Rome le jour de la Saint- Antoine, correspond à une cérémonie pareille, qui a lieu à la fête de Pongol, à Trébéni, près de Madras.

Un autre point de ressemblance singulière nous frappe, en comparant ledeuxième et dernier avatar avec les prédictions de la révélation. A la fin du Kâli-Yuga^ quand l’espèce humaine est devenue complètement méchante, quand le Véda est oublié, quand l'âge moyen de l’homme est tombé au-dessous de vingt-trois ans, Vischnou doit reprendre de nouveau une forme humaine sous le nom de Kalki, et on le verra chevauchant sur un cheval blanc, ayant à la main une épée à deux tranchants, tel qu’on le représente sur les murs des palais

et des temples. Il détruira alors tous ceux qui ne sont pas de la foi brahmanique et il les forcera de rentrer dans les sentiers de la vertu. Il est bon de remarquer que cette prophétie ne peut pas remonter à une période antérieure à la conquête musulmane.

Dans le sud de l’Inde, la religion brahmanique ne s’étendit jamais que de nom jusqu’aux basses classes : il est toujours difficile d’établir, comment un nouveau culte a détruit ou renversé celui qui le précédait. Il est notoire, par exemple, qu’à Java il n’y a qu’une couche légère de mahométisme sur la religion ancienne.

Dans le sud de l’Inde et dans l’Inde, en général, les pèlerinages aux dévis et aux sanctuaires locaux révèlent clairement leur origine ; dans l’Inde méridionale, le culte de Kali, la femme ou l’énergie femelle de Siva, n’est autre chose qu’une assimilation d’une dévi locale ; et dans le grand temple de Madura, côte à côte avec Siva, siège une divinité locale, empruntée aux cultes non-aryens parles rusés Brahmanes. Dans chaque village, il y a une dévi^ reste

de l’ancien culte; et un temple remarquable nous permet de fixer une date importante pour la chronologie; ce temple consacré à une des puissances femelles de Siva, nommée Kumâri, c’est-à-dire vierge, et qui est mentionné dans le Périple vers 200 av J.-C., est situé à l’extrémité méridionale de rinde, aujourd’hui le cap Comorin.

Il y a aussi le culte des démons, qui est en tout semblable au culte des fantômes de la côte occidentale. Les prêtres de ce culte dansent en tournant avec frénésie, et, lorsqu’ils sont tout à fait sous l’empire du démon, ils sont adorés eux-mêmes comme des divinités par les spectateurs qui les consultent et leur exposent leurs besoins. Tels étaient dans l’antiquité les bacchantes et les prêtres de Cybèle. A la même origine, se rattachent les derviches-tourneurs introduits dans la religion musulmane, et les cérémonies des Shamanites dans le nord de l’Asie. Dans toutes les religions de la seconde ligne nous trouvons les restes du paganisme antérieur.

La religion brahmanique s’est étendue

sur toutes les religions secondaires de l’Inde, mais non sans que les anciennes affections ne survivent dans les basses classes. Notamment dans le nord de l’Inde, les classes inférieures, qui n’ont pas leur place marquée dans le système brahmanique, ont leurs divinités particulières, et c’est à tort qu’on les nomme Hindous dans le recensement. La plupart des habitants des vallées de l’Himalâya ne sont brahmaniques que de nom ; leur culte est encore naturaliste : chaque pic remarquable, chaquelac, chaque forêt a sa divinité, à qui sont offerts des sacrifices de chèvres : les temples sont nombreux, dont les prêtres ne sont pas toujours des Brahmanes ; enfin, des coutumes telles que la polyandrie y subsistent encore.

Mais il y a complètement en dehors de la foi brahmanique des millions de païens non-aryens de l’Inde centrale, et des montagnes de l’Himalâya que les recensements comptent comme des espèces d’Hindous, par une appréciation aussi étrange que celle qui compterait un anabaptiste comme un catholique romain.

Pendant trois mille ans, ils ont combattu les immigrants aryens, qui les ont chassés de leurs anciens domaines. Nous ignorons la nature exacte de leur culte et de leurs antiques coutumes. Ils n’ont ni temples, ni prêtres, ni littérature ; mais, d’après eux, nous pouvons imaginer ce qu’étaient les habitants de l’Inde avant l'immigration aryenne. Sans doute leurs jours sont comptés. La prospérité, l’éducation, et la civilisation, ne peuvent pas coexister avec le paganisme; et il sera curieux de voir dans quelles proportions les enrôlera chacune des religions rivales, qui sont prêtes à les recevoir. Le bouddhisme, le mahométisme et le brahmanisme ont déjà fait parmi eux de nombreuses conquêtes ; il reste à observer si le christianisme ne pourra pas aussi se propager parmi eux avec succès.

De même que la religion des Jains est un composé de doctrines bouddhiques et brahmaniques, de même que la religion des Sikhs semble avoir pour but d'opérer la fusion entre le mahométisme et le brahmanisme, ainsi, dans ces dernières années.

nous avons assisté à une tentative de fusion entre le christianisme et le brahmanisme, qui se présente sous le nom de brahmoïsme. Nous avons une extrême sympathie pour ceux qui, comme Ram Mohun Roy, ont tenté de remonter le cours des siècles en essayant de faire revivre, au xix® siècle, l’éthique et le rituel des Védas.

Ce n’est là qu’une forme exagérée des tentatives du parti ritualiste chrétien pour faire revivre les sentiments du moyen âge, sans songer que le temps a passé par dessus. Mais nous n'avons qu’indifférence pour ceux qui, se joignant aux unitairiens, s’approprient sans façon les divines vérités du Nouveau-Testament, tout en niant la divinité de leur auteur; or c’est là le dernier et le plus intéressant des mouvements religieux de rinde.

On doit admettre que, durant les longues périodes védique, proto-brahmanique, bouddhique, néo-brahmanique, à travers lesquelles a passé la religion de l’Inde, la libre recherche, une extrême liberté, l’athéisme philosophique et la tolérance

illimitée ont toujours été de règle et toujours pratiqués. Nous ne pouvons omettre de signaler les efforts continuels pour rompre le lien des castes ; que les réformateurs soient bouddhistes, qu’ils soient lingaïtes ou sikhs, leur première réforme sociale est toujours de détruire cette inégalité artificielle, et de manger et de boire ensemble.

Dans le sanctuaire de Jagaunâth, un des temples du culte de Vischnou, il n'existe pas de caste. Ces faits présentent de sérieux sujets de réflexion. D’ailleurs, il faut observer que plus la caste est inférieure, plus les règles sont sévères; avec de l’argent on peut enfreindre ces règles. Le sectaire et le guru ont toujours joué le rôle de prophète en antagonisme avec la caste sacerdotale héréditaire; et la conception moderne de bhakti^ ou foi envers le maître spirituel, et envers une divinité spéciale, a accentué ce formidable libéralisme de sentiments, et ce fait s’est produit malgré les circonstances les plus défavorables. Et maintenant que l’éducation libre et l’en-

tière liberté de pensée et de religion sont devenues l'apanage du peuple, maintenant que le sanctuaire mystérieux des Védas a été exposé à la vue de tous, nous n’avons plus qu’à assister au développement de ce mouvement.

Voyons froidement et sans passion quelle est la position des chrétiens en face des sectateurs du brahmanisme. Nous autres.

Européens, nous sommes trop disposés à considérer ceux qui professent cette religion comme nos inférieurs, non-seulement comme état de civilisation, mais aussi comme capacité intellectuelle, et à flétrir comme à demi-sauvage, un peuple dont la civilisation était déjà très brillante à l’époque où Jules César trouvait les habitants de la Gaule et de la Grande-Bretagne encore couverts de peaux de bêtes. Ce n’est pas au point de vue du xix® siècle que nous devons nous placer pour considérer les points sur lesquels ils sont en retard; reportons-nous plutôt au xvi® siècle, à l’époque où, en Europe, l'imprimerie était encore en enfance, et où la diffusion des

-•gi —

connaissances était empêchée par le manque de cet instrument puissant de communication ; quand les princes et les évêques circulaient à travers les villes, montés sur des ânes, ou portés en litière à dos d’hommes ; quand on avait la plus grande considération pour un homme qui avait voyagé Jusqu’à Rome, ou pour un savant capable de lire la Vulgate et d’écrire sans faire trop de fautes ; quand on prenait pour un sage celui qui se piquait d’interpréter les astres, et pour un juge équitable celui qui condamnait à mort une vieille femme accusée de sorcellerie ; alors que l’on considérait comme un homme dangereux, quiconque osait penser, et comme irréligieux, quiconque niait le droit divin des prêtres et des rois, et la perfection absolue de la religion d’Etat. Les critiques que nous adressons quelque peu étourdiment aux indigènes de l’Inde, s’appliquent avec bien plus de force à nos ancêtres. De fait, il n’y a pas longtemps que nous en sommes arrivés, en matière religieuse, à cette tolérance, que les Hindous ont toujours professée et prati-

qiice envers les autres, étant, par leur nature aussi bien que par leur croyance, complètement indépendants de ce besoin de propagande, qui a désolé le monde occidental depuis la chute de l’empire romain.

L’examen d'une religion est un terrible sujet, que l’on ne peut traiter à la légère ni discuter superficiellement. Sur un million d'hommes, il n’y en a peut-être pas un qui choisisse sa propre religion. Celleci lui est inculquée, pour ainsi dire, avec le lait de sa mère ; et son esprit d’enfant, encore trop faible pour distinguer le vrai du faux, est tellement frappé, que rien, sinon une convulsion morale et intellectuelle, ne peut y effacer les premières empreintes et rendre à son jugement le pouvoir de faire librement un choix. Ces impressions sont confondues avec les liens sacrés de la famille et resserrées par les liens de l’affection. S’il était possible de soustraire les enfants d’un peuple au contact et à l’influence de la génération qui les précède, nous pourrions convertir l'Inde en un quart de siècle.

Nous pouvons nous féliciter d’avoir été élevés, durant notre enfance, dans une foi dont nous n’avons pas à rougir, parvenus à l’àge mûr, et dans laquelle nous pouvons aimer à revenir nous reposer, après les doutes et les incertitudes de la Jeunesse. Mais nous ne devons pas traiter à la légère une religion qui existait bien longtemps avant que le grand plan de la rédemption humaine n’ait été exécuté ; avant que le mystère des mystères n’ait été rendu clair, même à l’intelligence des plus ignorants; dont les documents écrits sont antérieurs aux Psaumes de David, et dont les disciples et les sectateurs sont plus nombreux que les chrétiens eux-mêmes.

Les raisons qui empêchent encore tant de millions d’âmes de croire à ce que nous considérons comme l’unique moyen de salut, est un de ces mystères que Dieu ne nous’ a pas encore révélés. Nous pouvons bien méditer sur les mots : « Quand les temps furent accomplis », et demander : quels temps? et pour qui? pour le monde entier, ou bien pour l’empire romain seu-

lement? Pourquoi les millions d'habitants de rinde furent-ils laissés à l’écart pour tant de siècles? A l'époque où la parole divine fut révélée aux Juifs et aux Gentils de l'Asie occidentale, le culte dégradé de Siva n’existait pas encore : la religion brahmanique était dans sa fraîcheur, dans sa jeunesse et dans sa pureté; l’esprit de la nation était encore neuf et plus apte à recevoir les impressions; aujourd’hui, il est trop tard, elles n’ont plus de prise sur lui.

Nous ne devons pas non plus mépriser cette forme de religion, qui inculque à ses adeptes la stricte observance des formes extérieures, et qui est basée sur la purification du corps et sur l’abstinence de choses dogmatiquement défendues. Les religions anciennes ordonnèrent ces mêmes pratiques, et notamment cette religion, qui contenait en germe notre propre foi. Si le lavement des vases, si l’observance des fêtes, si la purification du corps, si la séparation en tribus, ne parurent pas au législateur du mont Sinaï des sujets indignes d'être traités pour l’instruction du peuple de

Dieu, nous ne devons pas être si disposés à rire, en voyant les minutieuses pratiques auxquelles s’astreint le religieux brahmane. La sanction de longs siècles et de générations nombreuses a donné à ces observances un caractère de sainteté, et l’esprit intérieur, dont elles furent jadis inspirées, n’est pas encore tout à fait dissipé.

Il ne peut échapper à quiconque réfléchit sérieusement sur ce sujet, combien la religion d’un peuple emprunte de couleur au tempérament de ce peuple, à son état plus ou moins avancé de civilisation, et, dans une certaine mesure, au caractère physique du pays qu’il habite. L’histoire du christianisme passé et présent vient à l’appui de cette assertion. Quelle que soit la tendance de chaque siècle à considérer ses propres vues sur ce sujet comme définitives et ses conclusions comme inébranlables, à croire la porte fermée à toute discussion future, la génération suivante se rit de ces précautions, car, par la loi du progrès, chaque siècle adopte insensiblement des formes qui lui conviennent et remanie ses

dogmes de la manière qui s’adapte le mieux à ses tendances. Nous pouvons de là conclure que les vues religieuses d'un peuple suivent, soit en élévation, soit en dégradation, le mouvement de civilisation de ce même peuple ; et de même que, lorsque nous trouvons dans les Védas des signes d’un caractère bien plus élevé que ceux que nous rencontrons aujourd'hui, nous pouvons penser que la décadence de la religion a suivi celle de la nation, de même nous pouvons espérer que le relèvement manifeste de celle-ci, soüs l’influence de la civilisation présente, peut la conduire, dans le temps fixé par Dieu, vers de meilleures destinées.

Si la religion brahmanique nous étonne par son antiquité préhistorique, le mahométisme nous surprend par sa nouveauté ; si celle-là nous frappe par sa froide immobilité (plus apparente toutefois que réelle), celui-ci nous stupéfie par sa force de propagande. On confond quelquefois sous le même mot de paganisme ces deux grandes doctrines religieuses, sans songer à tout ce

qui les sépare. Tandis que l'idolâtrie du Brahmane nous choque, nous sommes frappés de la simplicité immaculée du croyant mahométan, qui, plusieurs fois par jour, se met en communication verbale avec son Créateur, et le prie avec une croyance absolue en une vie future, avec une ignorance parfaite de sa tache originelle et du besoin d’un sauveur, enfin avec une croyance entière dans la sagesse, la puissance et la justice de Dieu. Nous admirons la grande tolérance du système brahmanique qui, pourvu qu’on ne l’attaque pas, n’attaque jamais lui-même, et nous critiquons l’intolérance fanatique des musulmans, sans songer que le christianisme aussi a été bien intolérant, jusqu’au jour où il a été tenu en échec par le rationalisme.

Cette foi des musulmans est telle qu’elle les soutient dans toutes les difficultés de la vie, et qu’elle donne la paix à leurs derniers moments. Un pacha, tombé dans la disgrâce et la ruine, disait : « Dieu est grand et bon; c’est lui qui m’avait donné

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tout ce que je possédais; il avait le droit de me le reprendre. » Un fils nous racontait que son père, à son lit de mort, sentant sa fin prochaine, tint le Koran dans sa main, se couvrit la figure avec un feuillet, et expira ainsi avec dignitç.

Le mahométisme a éié bien abaissé au contact du brahmanisme, du bouddhisme et du paganisme; et les superstitions locales se sont greffées sur cette plante exotique, mais le musulman n’oublie jamais que le monde lui a été promis en partage ; il se rappelle le passé glorieux de sa religion et n’écoute qu’avec mépris les raisons qu'on lui donne pour lebranler dans ses convictions, et les tentatives de conversion ne font que l’irriter.

Le jeune missionnaire chrétien, qui a été élevé dans un complaisant système de théologie, ne peut comprendre cela, mais il serait bon pour lui qu’il se hâtât de le comprendre.

La situation des païens non-aryens est différente et offre plus d’espoir : ils sont à peu près comme nos ancêtres au moment

où les premiers missionnaires chrétiens venaient de Rome en Grande-Bretagne, du temps du premier martyr, saint Alban. Ils ont le sentiment de leur infériorité vis-à-vis de leurs voisins, de leur ignorance, de leur sauvagerie , de leur affranchissement de toute caste et de toute religion écrite; ils sont tout disposés à recevoir la civilisation et la religion, et, pendant dessiècles, ils ont marché lentement et insensiblement vers le mahométisme, le brahmanisme ou le bouddhisme, suivant l’influence soit de leur position géographique, soit des circonstances du moment. Leurs ancêtres, par milliers, ont été ainsi absorbés pacifiquement; et parmi eux le missionnaire chrétien peut encore faire des prosélytes; le simple et sérieux évangéliste peut accomplir là sa tâche, en présentant à des populations encore rudes et à demi-sauvages le double bienfait de la civilisation et du christianisme.

Nous oublions trop combien peu ce grand peuple de l’Inde a été favorisé : la révélation n’a pas pénétré jusqu'à lui; il a

dû, sans aucun secours, concevoir ses notions sur le juste et l'injuste, résoudre le problème d’une vie future et d’un jugement dernier. Dieu qui, à diverses époques et de diverses façons, parla aux autres membres des familles aryenne et sémitique, ne se manifesta jamais aux Hindous : ils restèrent en dehors de la grande renaissance spirituelle du siècle d’Auguste. Aucun message ne leur vint et ils furent encore laissés à eux-mêmes pendant dix-huit siècles.

C’est une erreur de supposer qu’une religion , que nous aimons à qualifier de fausse, est nécessairement le produit de l’imposture ou de l’enthousiasme. En analysant avec soin l’origine de cette religion, on verra que d’autres causes Pont favorisée, telles qu’une honnête hypothèse propagée pour expliquer les grands phénomènes physiques dont le spectacle se déroule sous nos yeux, les mystères de la vie et de la mort qui frappent tout esprit capable de penser, et enfin la notion et le sentiment de Dieu; une honnête hypothèse

comme celle-ci fortifie les liens relâchés des devoirs moraux, en leur donnant une sanction superstitieuse, et donne satisfaction aux désirs ardents du cœur humain et à ses besoins de respect et d’adoration.

Nous devons au christianisme notre civilisation ; grâce à son secours, nous sommes sortis de l’état de barbarie. A travers l’obscurité du moyen-âge, nous nous tournons avec respect vers Rome et Jérusalem. Mais les peuples de l’Inde ont leur propre civilisation, leur propre tradition et leur propre littérature; ils répéteront toujours la même question : « Pourquoi ne nous a-t-on pas appris toutes ces choses depuis trente générations ? Si elles sont maintenant une vérité d’une application universelle, comme les saisons et les signes célestes, comme la vie et la mort, pourquoi tant de millions d’êtres ont-ils vécu et sontils morts sans aucune chance d’être sauvés? » On se sent élevé, quand on voit combien l’esprit de l’homme est naturellement religieux ; toutes les inscriptions anciennes dans tous les pays attribuent à la faveur

des dieux les succès des hommes : toutes les religions primitives firent appel aux meilleurs sentiments de la nature humaine et tirèrent leur force essentielle des éléments de bonté qui s’y trouvaient. On peut apercevoir la trace des pas de Dieu lui-même dans ces antiques superstitions. Aucune nation ne chercha Dieu plus sérieusement et ne s’en approcha plus près que les Aryens. La pauvre intelligence humaine, réduite à elle-même, sentait son impuissance, et chercha son Créateur en tâtonnant avec peine et dévouement, avec constance et humilité, avec un profond sentiment de sa faiblesse. Autant que les documents nous permettent d’en j uger, les Aryens méritaient plus que les Juifs de recevoir les oracles de Dieu. Une religion ancienne et compliquée, comme le brahmanisme, est un amas de conceptions humaines, d’aspirations humaines; de sagesse et de folie humaine. Si on l’examine attentivement, on y découvre un double aspect, matériel et spirituel, subjectif et objectif, pur et impur : elle est à la fois vaguement panthéiste

et sévèrement monothéiste ; d'un polythéisme grossier et d’un froid athéisme.

Ceux qui enseignent cette religion ne rougissent pas de leur ancien culte; ils en sont fiers. Elle satisfait à leurs besoins, et ils ne cherchent pas à lui amener des disciples. Ils diraient volontiers aux missionnaires chrétiens : « Allez vers les cannibales, vers les sauvages qui vivent dans les grottes, ou qui se nourrissent de viande crue, vers les hommes qui n’ont ni temples, ni prêtres, ni littérature, ni rituel, ni traditions : tous sont à vous, et nous sommes satisfaits ; laissez-nous en possession de notre religion et de notre civilisation ancienne; si vous avez de longues listes de martyrs et de saints, nous en avons également; si vous avez des rituels, nous en avons de même, et d’une date à côté de laquelle vos plus anciens semblent être d’hier. » De fait , aucun temple , de quelque célébrité, n’a été abandonné; et des sommes considérables sont dépensées à réparer les anciens édifices et à en construire de nouveaux.

Que le christianisme, sous une de ses formes actuelles , ou sous une nouvelle forme, puisse un jour triompher, nous n'en doutons pas; il a pour lui le bon sens, la sagesse universelle, la pureté de la morale et les aspirations élevées ; c’est, en réalité, le plus haut développement qu'ait encore atteint la sagesse humaine, mais il est encore encombré des débris du moyenâge, et, pour que la croyance à la grande histoire antique puisse être acceptée, il faut faire un nouvel appel à la Croix et au Sépulcre, il faut se reporter aux éternelles vérités de la Bible et ne pas s'en tenir aux institutions périssables d'églises rivales. Nous attendons des résultats étonnants de l’éducation, de l’imprimerie et des nouveaux moyens de locomotion. Jusqu’ici, ni le brahmanisme, ni le bouddhisme, ni le mahométisme , ni les cultes non-aryens n’avaient eu à lutter contre l'éclat éblouissant d’une religion dominante, hostile et critique. Dans cette lutte pour l’existence, il n’y a qu’une seule issue possible. Le brahmoïsme n’est qu'un avant-coureur,

un tourbillon de la poussière qui annonce la tempête. Considérons les conséquences pour l’intelligence humaine de l’enlèvement du voile qui cachait les livres sacrés de rinde, de la Perse et de l’Egypte. Jusqu’à ce jour, les saints écrits des Juifs avaient eu le monopole de l’antiquité ; mais nous avons maintenant des traces incontestables des premiers bégaiements de la race humaine, et nous nous sentons au milieu d’un air plus pur que celui qu’on respirait au temps des théocraties. Nous regardons avec pitié celui qui, ayant lu les auteurs classiques de la Grèce et de Rome, n’a pas senti que l’humanité avait fait de grands progrès dans la voie de la morale, que Platon et Cicéron, Juvénal et Sénèque nous avaient laissé une œuvre digne de respect, avant le christianisme ou en dehors de lui ; mais maintenant nous avons vu parvenir jusqu’à nous tout le flot des connaissances brahmaniques, bouddhiques, zoroastriennes, babyloniennes, talmudiques et mahométanes.

La traduction de la Bible a amené la

Réforme, nous devons attendre maintenant que l’on ait étudié les anciens documents de chaque religion ; on devra considérer dans les recherches l’âge, le développement, les dogmes de chaque religion ; on posera la grande question : — Comment ces religions aident-ellesThomme à vivre et à mourir? Nous approchons chaque jour de plus en plus d’une statistique exacte de la population et des religions du monde, et cette amère pensée nous oppresse. Est-il possible que le Père céleste de toute l’espèce humaine^ qui sait le nombre des cheveux de ses créatures, ait condamné tant d’innombrables millions d’êtres humains à une irrémissible perdition ; est-il possible que non-seulement la seule foi, qui puisse donner le salut, n'ait jamais été révélée à des contrées immenses, mais encore qu’elle ail pu être abandonnée dans des régions considérables après y avoir été connue et pratiquée?

Letemps est passé où les peuplesdel’Inde, ou de toute autre partie non chrétienne de l’Asie, pouvaient être peints sous des

couleurs repoussantes. Quiconque a passé un quart de siècle en relation intime avec I eux sait qu’ils ne sont ni meilleurs ni pires que les populations chrétiennes orientales et semi-orientales; on y rencontre parmi I les communautés des villages, et dans la même proportion qu’ailleurs, les rudes vertus domestiques, la simplicité patriarcale, la pureté de la morale et le respect pour la loi et la vérité. Dans aucune partie du monde, les grandes* villes ne donnent une idée exacte de la nation : si les basses classes n’ont encore pu atteindre à un degré modéré de civilisation ou de moralité, nous ne pouvons guère nous en I prendre à elles.

i Quel sera donc l’avenir des églises chrétiennes de rinde ? Qu’elles adhèrent à tous ! les programmes minutieux et stricts des églises occidentales, quiconque a étudié le développement du christianisme en Europe ne peut l’espérer, et c’est là surtout pourquoi les églises indigènes et européennes devraient être séparées. Les sociétés de I missionnaires chrétiens reconnaissent que

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le christianisme oriental manifeste déjà le désir d'avoir une église spéciale, qui soit moins rigide que le christianisme d’Occident, et qui puisse mieux s’adapter aux habitudes orientales. Un ancien vice-roi de rinde exprimait, en 1877, l’opinion que le peuple de l’Inde réaliserait quelque nouveau développement de la religion chrétienne. Puisse la question d’église gouvernementale être seule soulevée ! Ces nouveaux chrétiens posséderont la Bible dans chacun de leurs dialectes, chose inconnue à leurs ancêtres , et il est possible qu’ils puissent en extraire des vérités nouvelles, et qu’ils refondent l’or pur dont elle est composée. Nous pouvons nous attendre à de nouveaux développements, dans lesquels entreront des croyances divines propres à l’Inde païenne, et non plus empruntés aux superstitions romaines ou teutoniques. On semble appréhender ce danger ; mais, si les nouveaux chrétiens taillent leurs croyances dans la Bible, s’ils emploient les mêmes matériaux' pour leur édifice nouveau, pourquoi éprouver des craintes,

quant au creuset dans lequel les éléments anciens seront combinés ? Si le christianisme est le but, et non pas tel ou tel système d’église, il est bien que les matériaux employés soient indigènes, et non étrangers, s’il doit en résulter plus de sûreté pour l’attachement du peuple; car le présent ne leur parvient pas comme à nous accompagné des premiers germes de la civilisation et de la littérature. D’ailleurs la diversité qui existe parmi nous chrétiens même, engendrerait encore des diversités bien plus grandes parmi les églises indigènes. Déjà nous avons une vingtaine de formes différentes du christianisme dans l'Inde, la plupart hostiles entre elles ; quelques-unes même réunissent le mahométisme et le brahmanisme sur «la base commune de l'unité de Dieu.

Nous avons essayé de traiter ce grand sujet historiquement et avec impartialité;

I et nous voudrions y appeler l’attention des I savants et des penseurs. Nous pouvons difficilement nous représenter l’existence ; d’une vie nationale dans quelque croyance,

sans que la loi n’ait quelque sanction religieuse! Etpourtant dans quel état se trouve le sectateur de la religion brahmanique ? 11 a dépassé toutes les connaissances de ses ancêtres en géographie, en histoire, en science physique et en religion. L’éducation ne peut coexister avec l’observance du rituel de la religion dans l’état de dégradation auquel elle est arrivée. Toute religion suppose l’idée de rapports avec Dieu, face à face, la conscience de la faiblesse et du péché, et la nécessité d'un roc plus élevé auquel le suppliant puisse s’accrocher. Aucun animal n’est jamais arrivé si loin ; tandis que, même chez les types les plus dégradés de la race humaine , on trouve quelque perception d’une telle nécessité. Mais l’homme civilisé, l’homme instruit, doit sentir la nécessité d’un modèle de vertu, vers lequel il puisse se tourner durant sa vie, d’un soutien qui puisse l’aider à l’heure fatale du départ, d’une espérance pour la vie future, à l’existence de laquelle il ne peut refuser de croire. Il doit donc faire son choix.

Dans rinde anglaise, les missionnaires de toutes sectes ont une liberté d’action et une sécurité, telles qu’ils n’en trouvent dans aucune autre partie du monde. Jamais la populace ne les moleste; leurs conversions ne sont gênées par aucune pénalité ; le plus grand obstacle à l’acceptation du christianisme vient du spectacle de la vie des Européens chrétiens, si contraire à la vie nouvelle, qu’on sollicite le néophyte d’embrasser. Le missionnaire chrétien doit avoir une connaissance actuelle de sa propre religion ; non-seulement il doit connaître les dogmes de sa secte, mais il doit savoir comment le judaïsme est né du sémitisme, comment le christianisme en est sorti ; comment celui-ci s’est assimilé les éléments aryens et non-aryens ; comment il a rejeté sa forme sémitique, pour devenir une grande religion aryenne, basée sur le monothéisme, sur la rédemption par un médiateur, et sur la monogamie. 11 devrait aussi connaître à fond la citadelle qu’il veut attaquer, que ce soit le brahmanisme, le bouddhisme, le mahométisme

OU le paganisme ; enfin, par-dessus tout, il devrait avoir constamment en vue la charité. Le prophète exalté qui dénonce la | cité perverse, qui dit à ses auditeurs que ' leurs dieux sont des choses honteuses ; le moraliste partial qui tonne contre l’immoralité de rinde, sans songer à celle de l’Europe ; le bavard qui parle de chemins de fer, de télégraphes, etc,, celui-là ne convertira pas les coeurs des hommes.

Certes, on peut admettre que, parmi ceux qui pensent, tous croient à un état futur, tous reconnaissent l’avantage abstrait de la vertu, et tous cherchent le salut ; quant à ceux qui ne pensent pas, ce n’est pas par des arguments plus ou moins sérieux qu’on peut les amener à la réflexion ; ce n'est pas non plus en vantant la civilisation ou la puissance des Européens, car l’Evangile était vrai, même quand tous les sages et tous les puissants du jour étaient contre lui; c’est avec l’amour, la charité et la loyauté que l’on doit montrer la voie nouvelle.

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