CHAPITRE IV
Quelque regret que j’en éprouve, on ne peut véritablement citer le christianisme que pour mémoire dans une revue des opinions vivantes de l’Asie centrale. Ne seraitce que pour l’honneur du nom de chrétien, on voudrait avoir ici quelque chose de favorable à dire. Malheureusement, je ne l’ai pas trouvé. Tous les vices des musulmans se rencontrent chez les gens qui professent le christianisme, catholiques ou schismatiques. D'une ignorance effrayante, ils ne sauraient exercer aucune action sur leurs compatriotes, sinon sur la partie la plus basse et par les superstitions. Quand, par un grand hasard, il m’est arrivé de rencontrer un prêtre chrétien indigène qui s’occupât, outre le soin exagéré de ses intérêts temporels, de quelques questions plus élevées, j’ai constaté qu’il était soufy. Rien de plus simple. Dans le manque de contact avec les choses de l'Europe et ne lisant jamais de livres théologiques, n’en ayant même point et n’éprouvant aucun désir d’en posséder, ces ecclésiastiques n’ont d’autre reflet de science que ce qui leur est renvoyé par le monde musulman qui les entoure, et comme le soufysme est adopté à
peu près par tout le monde, ils en entendent forcément parler, se plaisent, en tant qu’ Asiatiques, à ses subtilités, goûtent son panthéisme et le mêlent à leurs doctrines propres. J’ai môme connu un prêtre élevé à Rome, renvoyé sans ordination, consacré cependant, par la suite, à l’aide de quelque fraude, et qui était un soufy de la plus vulgaire espèce.
Cette dégradation est si réelle et si générale, la morale même, chose à peine croyable, se montre chez ces malheureux si inférieure de tous points à celle des musulmans, qu’on ne sait comment s’expliquer des vérités si tristes. Pour moi, après y avoir réfléchi longtemps, je serais tenté de croire que la cause en est dans la bassesse originelle des classes sociales auxquelles appartiennent primitivement les chrétiens. Soit Koptes en Egypte, soit Chaldéens en Perse, ce sont des restes de populace urbaine ou agricole. Les classes supérieures n'ont pas résisté longtemps aux séductions du pouvoir, de la richesse, de la considération, et ont promptement embrassé une religion victorieuse qui ne leur demandait guère de sacrifices. Ce qui est demeuré chrétien, c’est ce qui ne valait pas la peine d’être converti.
Les Juifs ne méritent pas tant de dédain . La plus grande partie, à la vérité, s’occupe uniquement de soins matériels et présente ce laisser-aller extérieur, ce délabrement de visage et de vêtements qui ne leur ont valu nulle part ni beaucoup de sympathie ni beaucoup d’estime; mais on leur retrouve, en Asie comme ailleurs, cette énergie morale, cet orgueil religieux qui les élève et les fait surnager sur tant de catastrophes, et cela uni à une préoccupation vive, chez quelques-uns d’entre eux, de leurs dogmes, de leurs livres, de leurs sciences. Ce que
les presses européennes ont surtout envoyé à l’Asie depuis cent ans, ce sont des livres hébreux. On rencontre ces volumes en nombre assez considérable, et il n’est si petite communauté, dans des villes insignifiantes, dans des villages de l'intérieur, qui ne possède les ouvrages essentiels en éditions de Venise ou de Livourne. On a vu tout à l'heure qu’on ne pouvait rien dire d’analogue des Églises chrétiennes. Les juifs ont des docteurs dont quelques-uns, en fait de connaissances talmudiques et philosophiques, sont très-savants. J'ai été frappé d’un étonnement véritable, le jour où l’un de ces érudits m’a parlé avec admiration de Spinoza et m’a demandé des éclaircissements sur la doctrine de Kant. Ces noms, ces idées, des lueurs d'autres idées qu’on devrait leur supposer inconnues arrivent jusqu’à eux dans les ouvrages qu’ils font venir surtout d’Allemagne et dont l’entrepôt est Bagdad. Du reste, ils entretiennent des communications les uns avec les autres sans que les distancés les arrêtent. Pour des intérêts dogmatiques, pour des points doctrinaux, pour des questions de droit civil, ils se maintiennent en rapports constants avec le grand rabbin de Jérusalem qui, qualifié, dans leur style officiel, de « Roi d'Israël, » décide souverainement sur toutes les questions litigieuses. Son opinion fait loi et n’est jamais contredite. Très au courant des noms et de la façon de penser de leurs coreligionnaires européens les plus puissants, les juifs sont visités dans l’Inde et en Perse par des missionnaires ou plutôt des collecteurs qui recueillent parmi eux, pour les juifs de Jérusalem, des aumônes qui ne sont pas refusées. C’était par ces voyageurs qu’autrefois les nouvelles circulaient. Aujourd’hui les juifs se servent aussi à l'occasion des moyens de communication dont
disposent les Européens et qui sont plus frequents et plus rapides, sinon plus sûrs. Non seulement ces correspondances traitent de questions d'intérêt ou de nationalité, mais elles ont aussi pour objet la discussion de points de doctrine et môme l’échange de productions littéraires, tantôt, mais rarement, en hébreu proprement dit, tantôt en chaldéen, ou araméen, et avec des recherches d'élégance linguistique très-raffinées. Ces compositions ne sont pas toujours d’un caractère sérieux. Il y a peu de mois, les juifs lettrés de Téhéran étaient occupés d’une satyre en vers, déclarée par eux admirable et dont un rabbin de Jérusalem était l’auteur.
En aucun temps la hardiesse des spéculations philosophiques n’a fait défaut aux juifs. Rien parmi eux n’est changé sous ce rapport, et on cite principalement à Bagdad plusieurs savants qui, par la témérité de leurs objections, sont dignes de ce que leur nation a produit de plus hétérodoxe. L’esprit juif est chercheur de sa nature et aime à acquérir, dans les richesses de ce monde, aussi bien ce qui est science que ce qui est or. Il faut, en outre, observer qu’un nombre très-restreint des juifs de Perse se prévaut d’une origine hébraïque. La masse descend de prosélytes, et il en résulte des prétentions à la noblesse qui ne sont point contestées aux familles que l’on reconnaît être venues de Terre-Sainte. Celles-ci, regardant leurs coreligionnaires comme d’un sang moins pur, ne s’unissent pas volontiers à eux par mariage. Mais, de leur côté, les descendants des prosélytes doivent à leur origine de posséder les qualités d’esprit actives et turbulentes de leurs concitoyens persans. Ils entrent volontiers en discussion avec les musulmans et, en ce moment même, des rabbins vont faire imprimer à Téhéran
une réfutation en règle d'un moulla qui a publié, il y a six mois, un livre contre certains points de leurs doctrines. Le soufysme leur plait et les attire; mais il me semble à remarquer que les plus habiles d’entre eux sont surtout séduits par la philosophie proprement dite. Ce qui est l’objet de leurs études favorites, c’est la talismanique et tout ce qui s’y rattache, et, sur ces points, les musulmans sont assez disposés à les reconnaître comme leurs maîtres et à accorder plus de confiance aux charmes composés par les juifs qu’à ceux dont ils sont eux-mêmes les auteurs 1 .
En fait de doctrine courante, celle qui se fait le plus remarquer, c’est celle des Soufys. 11 est indispensable d’en dire ici quelques mots.
En Europe, on s’est intéressé particulièremenl à cette face des idées persanes. D’habiles gens s’en sont occupés et ont donné des traductions et des appréciations fort exactes en soi, mais peut-être insuffisantes pour faire bien comprendre la nature, la portée et la raison du succès de cette philosophie.
Elle a commencé de très-bonne heure sous l’islam et en revêtant avec exagération quelques-unes de ses livrées, en vantant jusqu’à la folie, la nature et le rôle du Prophète, elle s’est fait admettre, elle s’est fait môme admirer là où des doctrines cependant moins dangereuses qu’elle rencontraient l'exclusion et l’anathème. Elle était propre à séduire et à tromper l’esprit asiatique, et cela parce quelle le sert merveilleusement suivant ses goûts. Si elle est courtisanesque pour le Prophète, elle est, à la vérité, profondément, sincèrement unitaire. Elle