CHAPITRE Xll
Ainsi, voilà une religion présentée , préconisée par un tout jeune homme. En très-peu d’années , c’est-à-dire de 1847 à I8.Ï2, cette religion s’est répandue dans presque toute la Perse, et y compte des zélateurs innombrables. En cinq ans, une nation de dix à douze millions d’hommes, occupant un territoire qui en a jadis nourri cinquante millions, une nation qui ne possède pas ces moyens de publicité considérés par nous comme si indispensables à la diffusion des idées, je veux dire les journaux et les brochures, qui n’a pas même de service de poste aux lettres, pas même une seule route carrossable dans toute l’étendue de l’empire; cette nation, dis-je, en cinq ans a été visitée tout entière par la doctrine des Bâbys, et l’impression produite a été telle que les plus graves événements, ainsi que je l’ai raconté plus haut, en sont résultés. Et ce n’est point une populace ignorante qui s’est surtout émue; ce sont des membres éminents du clergé; ce sont des gens riches et instruits, des femmes appartenant à des familles importantes; ce sont, enfin, après les musulmans, des philosophes, des soufys en grand nombre, beaucoup de Juifs, qui ont été conquis
tout à coup par la nouvelle révélation. A le bien prendre, parmi tous les religionnaires de la Perse, deux groupes seulement paraissent être restés à peu près en dehors de ce mouvement passionné : les nossayrys et les chrétiens.
La cause de cette abstention est la même de part et d’autre; c’est la profonde ignorance des matières intellectuelles mises en question. 11 y a cependant une distinction à faire. Le nossayry est un nomade, comme on dit, ou, pour parler plus exactement(car il n’existe pas de nomades réels en Perse), le nossayry est un homme de tribu occupé exclusivement de ses troupeaux, de ses champs, de la chasse, de ses querelles. Les be.soins religieux de son cœur et de son esprit sont complètement satisfaits par le très-petit nombre de prescriptions que lui impose sa foi. Il n’est pas théologien , et son activité se porte ailleurs que sur les sujets transcendants. Quant au chrétien, le mieux est de n’en pas parler. Dans l’abjection complète où il est tombé , lui et son clergé , il serait bien à désirer, pour l’honneur du nom qu’il souille, qu’on le vit disparaître. Il est Incapable aujourd’hui d’errer en matière de foi.
Ainsi , le bàbysme a pris une action considérable sur l’intelligence de la nation persane, et, se répandant même au delà des limites du territoire, il a débordé dans le pachalick de Bagdad , et passé aussi dans l’Inde. Parmi les faits qui le concernent, on doit noter comme un des , plus curieux que^ du vivant même du Bàb, beaucoup de docteurs de la religion nouvelle, beaucoup de ses sectateurs les plus convaincus, les plus dévoués, n’ont jamais connu personnellement leur prophète, et ne paraissent pas avoir attaché une importance de premier ordre à recevoir ses instructions de sa propre bouche. Cependant ils lui
rendaient complètement et sans réserve aucune les honneurs et la vénération auxquels, dans leur façon de voir, il ' avait certainement droit. On a vu plus haut que l’Altesse Pure, la Consolation-des-Yeux, n’avait jamais rencontré le Bâb. Le chef mazendéràny Moulla Mohammed-Aly Balfouroushy était dans le même cas; de même encore, Moulla Mohammed-Aly Zendjâny ; de même enfin l’Altesse Éternelle, qui n’avait que seize ans tout au plus quand le Béb, l’Altesse Sublime, souffrit le martyre. On prétend aujourd’hui que le Bâb désirait beaucoup connaître celui qui est à présent son successeur et qu'il a dit, en plusieurs occasions, qu’il voudrait être sous ses ordres; cependant il ne furent jamais réunis. 11 résulte de cette observation que l’éloquence du novateur, sa puissance personnelle de séduction, deux qualités qui étaient certainement portées chez lui à un haut degré, ne furent pas les causes principales du succès de ses doctrines, et que si quelques-uns de ses familiers intimes cédèrent surtout à ce mode de persuasion, le plus grand nombre, et sans doute les plus éminents, furent entrainés et convaincus par le fond même des dogmes. Rien de plus intéressant dès lors pour la connaissance et l’appréciation de la situation des esprits, en Asie, que de considérer de près des doctrines si actuelles.
Les moyens d’examen ne manquent pas, puisque les livres abondent. 11 est vrai que, par tous les moyens possibles, les fidèles les dérobent à la connaissance et à la vue des musulmans. C’est une littérature secrète, d’autant plus que, dans l’état présent des affaires, l’homme qui serait désigné comme possédant des livres bàbys, courrait assurément les plus grands dangers pour sa vie. En raison de cette circonstance, les livres bâbys, outre le
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soin qu'ils mettent à se cacher matériellement, se cachent aussi intellectuellement, en ce sens qu’ils sont tous écrits d’une manière énigmatique. L’homme qui les ouvre sans les connaître peut en lire bien des pages sans y voir autre chose que l’effusion d’une pensée musulmane très-compliquée, surchargée d’apostrophes à la divinité, à ses mandataires, à ses lois, le tout fort obscur, mais n’excitant pas beaucoup plus le soupçon d’hétérodoxie que bien des écrits philosophiques ou des poëmes soufys qui courent les rues sans scandaliser personne. Pour comprendre les livres bâbys, il est nécessaire de les lire avec un commentateur disposé 5 révéler h l’étudiant le sens voulu de chaque mot.
Les auteurs de ces livres sacrés sontassez nombreux. Au premier rang, il est naturel de placer le Bàb. l’Altesse Sublime. On a vu plus haut quels avaiéntétéses premiers écrits : le journal de son pèlerinage à la Mecque et un commentaire sur la sourat de Joseph. En 1848, il codifia, pour ainsi dire, ses prescriptions et les réunit dans un livre arabe qu’il intitula Biyyan • l’Exposition, • c’est-àdire l’exposé et l’explication de tout ce qu’il importe de connaître. Contrairementaux premières manifestations de la pensée du Bâb, la polémique tient, dans ce livre, une très-petite place, et, d’un bout à l’autre, tout, forme et fond, compose le dogme de la religion nouvelle.
Le mot Biyyan, une fois employé par le Bàb, lui parut convenir très-bien pour désigner la sphère d’idées dans laquelle sa pensée sc mouvait, et il le donpa dès lors pour titre à tout ce qu’il composa. 11 conserva de môme dans ses œuvres ultérieures la forme qu’il avait donnée à celle-ci : elles furent assez multipliées, eu égard à son âge et à la brièveté de sa vie. 11 y faut remarquer
surtout un Biyyan écrit en persan, qui n’est pas le commentaire du premier Biyyan écrit en arabe, car il ne cherche nullement à en éclaircir les difficultés; c’en est plutôt une reproduction grossie; les développements y sont plus accusés et par cela même les subtilités souvent plus raffinées. Il ne faudrait pas supposer que, parce que la langue dans laquelle ce livre est rédigé est le persan, le texte offre plus de prise à l’intelligence du vulgaire. C’est un persan où il ne parait presque que des mots arabes choisis parmi les plus relevés et les plus rares, et où se combinent les formes grammaticales des deux langues de manière à exercer singulièrement la sagacité et, il faut le dire aussi, la patience des lecteurs dévots et confiants. Suivant un usage, qui est du reste assez reçu dans les ouvrages philosophiciues, les verbes persans employés se présentent presque toujours sous la forme concrète de participes passés, afin de ressembler autant que possible à des verbes arabes. Cette méthode ne rend pas la lecture bien commode.
Outre les deux Biyyans que je viens de nommer, il y en a encore un troisième, composé également par le premier Bâb. Sans être ni plus difficile ni plus facile à comprendre que les deux autres, il les résume dans un format relativement court. On trouvera la traduction de ce catéchisme à la fin du volume.
L’Altesse Éternelle a aussi composé un certain nombre d’ouvrages ; parmi ceux-ci le plus apprécié des bàbys, c’est le Livre de In Lumière. Il est volumineux et ne forme pas moins d’un assez gros in-folio : or, si l’on tient compte de la propriété qu’a le caractère neskhy de contenir beaucoup de matière en peu de place, c’est à peu près deux volumes de format semblable dans nos langues
LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 313 européennes. Le contenu de ce livre, écrit avec passion et chaleur, est surtout mystique.
• Enfin, parmi les docteurs que nous allons connaître de plus près tout à l’heure, la plupart ont écrit soit des effusions, soit des prières, soit des traités de polémique. Il ne paraît pas que Gourret-oul-Ayn, la Consolation-des- Yeux, ait rien composé, du moins je n’en ai pas connaissance, ou si elle a écrit, son œuvre est peu considérable. Les voyages, les conversions, la prédication, ont surtout occupé cette existence, qui ne se prolongea pas beaucoup. Mais une autre personne, aujourd’hui vivante, moins éminente sans doute que la Consolation-des-Yeux, mais qui occupe pourtant, parmi les religionnaires, un rang très-élevé et que l’on désigne par le titre de « Son Excellence la Purifiée, » Djenâb Moteherreh, a composé un ouvrage qui est lu avidement par tous les bâbys. 11 est digne d’observation que, dans cette seconde période de la foi où nous sommes actuellement et que l’on pourrait peut-être appeler, sous toutes réserves, l’âge apostolique du bàbysme, les écrivains sacrés s’occupent beaucoup plus de l’effusion, de l’exaltation mystique, de l’application du dogme tel qu’il est, que de l’explication de ce dogme ou de ses développements possibles, ün croit, et cela suffit; on cherche peu à définir, et l’attente de grands et prochains événements dans laquelle on vit a empêché jusqu’ici les hérésies de se produire, ou du moins a presque immédiatement arrêté les faibles velléités qui se sont fait jour dans ce sens. L’enthousiasme ici ne donne que peu de place à la réflexion.
Je passe maintenant à l’examen des doctrines : je commencerai nécessairement par ce que le Bàb a enseigné sur la nature de Dieu.
Dieu est unique, immuable, éternel ; il n’a pas de compagnon. C’est la même formule que celle dont les musulmans font usage; mais la portée en est différente. Les musulmans actuels entendent dire par là que le Christ n’est pas Dieu, et que la personnalité divine, bornée à ellemême, ne produit pas d’émanation, ni ne se communique d’aucune espèce de manière en dehors de la stricte, complète et absolue unité. Le Bàb prétend seulement établir qu’en dehors de Dieu, il n’y a pas de Dieu; qu’il n’existe pas deux puissances divines étrangères l’une à l’autre . Mais il ne se prononce pas encore sur le caractère qu’il prétend reconnaître à l’amplitude divine, lorsqu’il écrit les paroles que je viens de relever, et l’on s’aperçoit bient»'»t qu’il entend par l’unité divine tout autre chose qu'une individualité renfermée en elle-même.
Dieu est essentiellement créateur parce qu’il est la vie, parce qu’il la répand et que le seul moyen de la répandre c’est de créer ; autrement, il la concentrerait tout entière dans sa propre essence. Pour créer, il se sert de sept lettres; j’emprunte les termes bâbys. Ceci revient à dire qu’il se sert de la parole et des différentes manifestations de la parole, représentées ici par sept lettres ou mots, car l’expression arabe horouf a les deux valeurs. Ces sept lettres sont : la force, la puissance, la volonté, l’action, la condescendance, la gloire et la révélation; c’est ce que nous appellerions des attributs. Dieu en possède bien d’autres, une infinité d’autres ; tous les attributs imaginables, et c’est ce qui est contenu dans cette affirmation, que tous les noms excellents lui appartiennent. Or, ces attributs, ou, ce qui revient aumême, ces noms, ces lettres, ces paroles, ont en elles la vie et la plénitude active de la
vertu qu’elles représentent. De là on voit que Dieu, dans tous les sens imaginables et sous quelque aspect qu’on puisse le concevoir, est toujours vivant, agissant, mouvant. Seulement, pour ce qui concerne le fait de la création, autant que nous le pouvons voir et juger, le Bàb enseigne que sept des vertus seulement ont opéré, et c’est ainsi . que ces sept vertus, en créant l’univers actuel, ont manifesté la vérité de cet axiome : « Dieu est l’unité primitive d’où émane l’unité supputée. »
C’est-à-dire que Dieu est l’unité qui peut prolonger ou retirer à son gré, partiellement ou totalement, les applications de ses vertus, de ses lettres, de son mode de vie, et qui n’en sera nullement diminuée ; et cette unité garde comme caractère essentiel cette prérogative, qu’elle seule possède. En effet, toutes les existences, toutes les individualités émanées de Dieu sont supputées, c’est-àdire, dans le langage du Bàb, qu’elles ne pourraient à leur tour produire aucune action émanatrice sans qu’il y eût aussitôt fractionnement, diminution', destruction. Voilà la distinction entre Dieu et la créature.
Mais cette créature, qui n’est pas Dieu, puisqu’elle ne possède aucunement la plénitude des vertus etdes attributs divins, et que surtout elle n’a pas celle de l’expansion, n’est cependant pas complètement séparée de Dieu, de qui elle vient; car « il n’y a rien en dehors de lui, • et Dieu s’écrie lui-méme : « En vérité, ô ma créature, tu es moi I » Et encore ; « Tout ce qui porte le nom d’une chose m’appartient, et ce que tu possèdes, cela est ce qui est à moi; » et enfin ceci, qui est explicite :
« Tout ce qui porte le nom d’une chose quelconque,
« cela n’est pas en dehors de la création, et il n’y a pas « de tiers entre cela et moi. Certes, je suis la Vérité cl
• certes il n’y a hors de moi (en apparence) que la créa- « tion. »
De sorte que tout ce qui e>Liste, tout ce qui a forme, tout ce qui a nom est en Dieu, émané de lui, inférieur à lui, moins doué, moins fort, moins complet que lui, mais ce n’est là qu’un accident, qui n’a de place que dans le temps et l’espace.
« Au jour du dernier jugement, on contemplera la « réunion à Dieu et cela d’une manière évidente. »
Alors :
• Toutes choses seront anéanties, moins la nature divine. »
C’est-à-dire que toutes les défectuosités, résultat du fait de l’émanation, de la séparation, même temporaire, d’avec l’essence pure — et c’est là qu’il faut voir les causes du mal en ce monde — tout cela disparaîtra, et Dieu retirera à lui ce qui est de lui.
li résulte de cet exposé que le dieu des bâbys n’est pas un dieu nouveau, mais celui de la philosophie chaldéenne, de l’alexandrinisme , d’une grande partie des théories gnostiques, des livres magiques, en un mot, de la science orientale de toutes les époques. Ce n’est pas celui que confesse le Pentateuque, mais c’est bien celui de la Gemara et du Talmud; ce n’est pas celui que l’Islam a cher- ''chéà définir d’après ce que Mo’ise et Jésus-Christ lui en avaient pu apprendre; mais c’est très-bien celui de tous les philosophes, de tous les critiques, dé tous les habiles gens qu’il a nourris dans ses écoles. En un mot, soufys, guèbres sémitisés, — c’est-à-dire tous les guèbres depuis les Sassanides, — et avant eux l’Orient tout entier, ont confessé et chéri et cherché ce dieu-là depuis que la science a commencé dans ces contrées. Pendant des séries de
siècles, l’Orient l’a honoré à sa manière, et après la longue interruption amenée par les dominations chrétienne et musulmane, interruption qui, ainsi qu’on l’a vu, n’a rien fait oublier, le Bâb n’a fait autre chose que proposer à tout le monde de le tirer de son obscurité, de le reprendre, de le restaurer.
Il l’a fait dans un esprit qui ne manque pas de largeur ni de force. Il n’a pas dit qu’il apportait une nouvelle conception de la divinité, la seule vraie, ni qu’il pût donner toute la connaissance que comporte le sujet. Il a dit qu’il ne venait donner qu’un développement de plus à la science de la nature divine; que tous les prophètes successivement en ont dit plus que leurs prédécesseurs n’avaient eu mission de le faire, et que c’est simplement én conséquence de ce progrès régulier que lui a été commise la tâche d’ètre plus complet que Mahomet, lequel l’avait été plus que Jésus, qui, 5 son tour, en avait su plus que ses prédécesseurs. Mais le Bâb ajoute qu’il ne faut pas s’exagérer le progrès qu’il est possible de faire dans la connaissance de Dieu. Jamais, jusqu’au jour du dernier jugement, on ne le connaîtra tout entier, c’est-àdire que la créature ne pourra le pénétrer que dans ce moment, où, cessant d’étre créature, elle retournera à lui et se trouvera être en lui, être lui. Jusque-là, on n’obtiendra que des connaissances plus ou moins incomplètes, toujours bien éloignées d’embrasser l’ensemble. En conséquence, se livrer à cette recherche stérile n’est pas le but que l’homme doit se proposer. Obéir à Dieu, l’aimer, aspirer à lui , voilà ce qu’il doit faire plutôt que prétendre entrer dans des secrets trop disproportionnés à son état actuel. Il ne lui sera jamais demandé compte de son savoir ni de sa subtilité sur ce
point; qu’il s’occupe donc d’autre chose. Ce que chaque prophète révèle suffit au besoin de chaque temps.
On a vu que le Bàb fait résider le mal, l’erreur, dans le fait même de l’émanat'on qui produit un écart plus ou moins considérable de la créature à l’égard de l’essence divine; c’était l’idée de certains gnostiques. On ne peut pas se flatter qu’elle fasse avancer beaucoup la solution du grand problème, attendu qu’un déplacement qui transporte une manifestation d’existence de l’ordre de l’infini dans celui du fini ne suffit pas pour donner une notion claire de la production de l’existence négative, en tant que l’erreur et le mal seraient adéquats à cette dernière. Mais ce qui est à considérer dans la théorie du Bâb, c’est qu’il s’écarte tout à fait de l’opinion, si chère à la plupart des philosophes asiatiques, suivant laquelle la matière serait responsable de tout ce qui est à réprouver. Nulle part le Bâb ne se prononce d'une manière défavorable à l’égard de la matière. On verra, au contraire, tout à l’heure qu’il se montre d’une grande condescendance envers elle, et assurément, sur ce point, il s’écarte beaucoup des gnostiques.
En concevant de cette manière la nature divine, nous embrassons nécessairement dans notre conception et l’origine de la création et la fin certaine de cette création, de sorte que dans la solution du premier problème se trouve comprise la solution des deux autres. Nous pouvons en conclure que nous sommes ici en présence d’une doctrine panthéistique qui a pour caractéristique principale de n’étre ni matérialiste, ni spiritualiste absolument, ou plutôt, par cela même que la nature extérieure, visible, tangible, y est donnée comme aussi divine dans son essence que l’esprit, et aussi innocente en elle-même, il
se trouve que ce panthéisme est celui des magiciens qui dans la matière voient surtout la forme, et dans la forme les instruments, les moyens de Ja puissance productrice. Il y a donc là un spiritualisme relativement modéré, assez convenable pour rallier les différents partis des soufys, dont les systèmes oscillent entre le plus grossier matérialisme et les raffinements du plus insaisissable spiritualisme.
L’univers étant ainsi posé au-dessous de Dieu, mais en rapport constant avec ce même Dieu, dont il émane et auquel il doit retourner, il faut voir de quelle manière s'exerce ce rapport et, pour céla, comment l’univers est constitué de façon à le rendre possible.
On a vu que le monde émanait de la divinité par l’action de sept expressions, de sept lettres, et que ces sept expressions sont la force, la puissance, la volonté, l’action, la condescendance, la gloire, la révélation. Le Bàb ne dit pas expressément que ce sont là autant de manifestations du Verbe ; mais par l’expression horouf, « les lettres, • ou • les mots, » il exprime suffisamment cette idée, et par là se rattache, dès l'origine de son système, à la philosophie régnante, celle de Moulla Sadra et de Uadjy Moulla Hadjy Sebzewary, essentiellement néoplatoniciens à cet égard. Des sept lettres Dieu dit lui-même dans le Biyyan ;
« C’est la porte de Dieu, relativement à ce qui est dans
• le domaine des cieux et de la terre et à ce qui est entre
• les deux. Tout cela obéit aux préceptes de Dieu et est « conduit par son action. »
Voilà donc le monde créé au moyen de sept expressiohs, lettres ou paroles. Gomme paroles, elle sont la source des choses purement intellectuelles; comme lettres, c'est-à-dire comme apportant toute la combinaison des lignes, elles
sont la source des formes visibles, qui ne vont pas sans la matière, en même temps que la matière n’est pas sans elles ; donc elles ont déterminé la matière. Mais, au-dessus de ce chiffre 7, comme des expressions créatrices, il faut placer le mot hyy^ « vivant, » car la vie est à la fois la source même et le produit des sept énergies. En effet, la valeur numérique de la lettre h est 8 et celle de y est 10, ce qui fait 18; en y ajoutant 1 pour la forme flAyy, • celui qui donne la vie » on. a 19, et le Bâb en conclut que 19 est l’expression numérique de Dieu lui-même, d’autant plus qu’il appelle l’attention d’une manière toute particulière sur le mot uâhcd, usité par le Koran pour indiquer « l’unique » c’est-à-dire Dieu. C’est, en effet, une des dénominations les plus élevées dont puissent se servir les musulmans pour désigner le souverain des mondes; or, tedhed, dans sa valeur numérique, c’est 6-|-l -j-8-|-4 — 19; ainsi le chiffre 1 9 signifie • l’unique qui donne la vie, » autrement « Dieu, unique et créateur. » 11 reste ainsi établi que le nombre 19 étant le chiffre, et par conséquentla parole, la lettre de Dieu, renferme nécessairement les sept lettres qui servent de moyen pour la production du monde. Il en résulte nécessairement que, le monde n’étant autre chose qu’une émanation divine et reposant sur les mêmes principes de vie, le nombre 19 doit se trouver à la base de toutes les organisations partielles qu'on y rencontre.
Avant d’aller plus loin, il faut que j’insiste sur la lettres a = 1 , qui, introduite tout à l’heure dans le mot uliyy, lui a donné la valeur active ou, comme disent les grammairiens, celle d’un nom d’agent. Cette lettre, ce nombre 1, est ce que les bébys, qui ne font en cela que suivre des méthodes bien antérieures à eux, appellent • le
Point. » C’est le principe d’existence, de réalité introduit dans tout ce à quoi on le rapporte, et lorsqu’il est question de Dieu, on peut, on doit considérer le Point comme étant la partie mystérieuse, inappréciable, qui fait précisément que Dieu est Dieu, et dont nous ne pouvons comprendre la véritable valeur parce que nous ne pouvons pas la décomposer; or, sans analyse, il n’y a pas pour nous de compréhension. On pouvait être tenté, tout à l’heure, de supposer que cet \ complaisant, qui venait compléter le chiffre 19, était un peu de fantaisie ou de tolérance. Il n’en est nullement ainsi, et c’est lui, au contraire, qui emporte la plus forte part de signification dans les mots où il se ' trouve Nous en aurons plus loin une autre preuve.
Le Bàb ne se contente pas des preuves qui précèdent pour montrer l’importance du chiffre 19; il observe encore que la formule consacrée, « Bism lllah elemna,elegdous, •
« Au nom de Dieu, le très-grand, le très-saint, » formule bien puissante, qui manifeste la foi ét constitue le résumé le plus parfait de la vérité, produit encore, par l’addition cte la somme des lettres dont elle est composée, le chiffre 19.
Du moment qu’il est bien établi que le chiffre 19 a une valeur et une portée si hautes, l’unité divine étant un tout composé de 1 9 énergies, le Bûb en tire la conséquence que cette disposition par 19 doit présider à tout dans le monde : il déclare donc que l’année a 19 mois et chaque mois 19 jours, chaque jour 19 heures, chaque heure 19 minutes. Celte détermination une fois établie pour le temps, il l’applique également à l’espace et fait triompher le nombre sacré en toutes choses. Bouleversant ou, suivant lui, régénérant toutes les mesures itinéraires, toutes les mesures de longueur, de poids, etc., il les soumet
à la division par 19. La jurisprudence, qu’il renouvelle, applique également les amendes par 19, et les marchands, dans tous leurs calculs, doivent se régler sur la même supputation, afin de ne plus troubler dans le monde les lois de l’harmonie préétablie. Dans les temples, dans les lieux de prière, l’organisation sacerdotale doit également se régler sur le même nombre. Chaque collège de prêtres, qu’il institue d'avance en esprit et en droit, en attendant que le triomphe du bàbysnie permette de l’introniser en fait, est présenté par le Béb comme formant une unité composée de dix-huit parties auxquelles préside, à l’instar du Point, un chef, qui en est le résumé, le directeur, le sommet. On voit ainsi que le monde est établi conformément à la nature divine.
11 ne faut pas prendre tout cela pour un symbole. Le Bàb ne pense pas faire ici une institution commémorative. Il vise plus haut; il entend donner à toutes choses leur détermination normale et nécessaire. Jusqu’ici, l’ignorance avait violenté l’esprit et la matière, en leur imposant des modes d'activité et des lois d’organisation qui ne répondaient pas à leur véritable nature. Le Bàb rétablit la cohérence et la similitude de mouvements entre Dieu et la créature momentanément écartée de sa source, et c’est pourquoi il dit avec autorité : « Organisez toutes choses d’après le nombre de l’unité, c’est-à-dire avec une division par dix-neuf parties. •
L’univers ayant été ainsi primitivement créé conformément à la nature divine, dont il est émané et où il doit retourner, il résulte de cette corrélation que les rapports ne pouvaient être rompus entre le Créateur et la création souffrante. Si celle-ci y était intéressée, on peut dire que le Créateur ne l’était pas moins, et ce devait être son but
de ramener à lui les parties de lui-méme qu’il en avait momentanément écartées, et qui, bien que déchues, dans un certain sens, n’en ont pas moins gardé une grande part de dignité, puisqu’elles ressemblent encore si bien à leur auteur. On voit, danscettc conception, que Dieu ne saurait être qu’essentiellement bon, et que l’homme (et avec lui toute la nature) dégénéré, mais cependant resté bien sublime encore, ne peut manquer d’être bon. L’homme manifeste cet attribut par cela même qu’il a le sentiment de son origine, et aspire incessamment à y retourner.
Dans cet état de choses, dans ce courant sympathique qui va de l’êtr’e infini à sa portion finie. Dieu prouve sa vitalité par des rapports ininterrompus avec la créature, et ces rapports ont déjà trouvé leur expression dans une des parties constitutives du chiffre sept ; la révélation. La nature ignorante, oublieuse, s’élance vers Dieu pour connaître, car la science est le seul moyen qu’elle ait de se régénérer, et Dieu, qui l’aime, la lui dispense avec les précautions qu’exige sa faiblesse, résultat de son écart. 11 ramène l’homme, il le tire à lui, en quelque façon, au moyen d’une chaîne et par une série de .secousses ménagées; la chaîne, c’est la série des prophètes; les secousses, ce sont les révélations que ces personnages apportent.
Mais les hommes n’ont pas plus compris le caractère vrai, l’essence réelle des mandataires de Dieu, qu’ils n'ont compris Dieu lui-méme. Comment aurait-il pu se faire qu’un homme purement homme, soumis, même dans la moindre mesure que l’on voudra, aux humbles conditions d’esprit qu’entraine le mode d’existence terrestre , pùt jamais s’élever assez pour que la bouche de Dieu louchât son oreille et la pensée de Dieu son intelligence!
Il y a de grands rois, il y a de grands docteurs ; l'humanité a fourni, a connu des sages éclatants, pourtant si l’on mesure la distance qui sépare toutes ces natures si nobles, si élevées, sans doute, de la véritable nature prophétique telle que le monde l’a révérée dans un très-petit nombre d’apparitions inoubliables, on peut bien se convaincre qu’un mandataire de Dieu ne saurait être, à proprement parler, un homme. Que sera-ce donc?
Ce sera comme le monde, comme l’univers lui-méme, une émanation de la nature divine. Seulement cette émanation restant en communication constante avec son origine, et en étant un prolongement plus court dans le temps, en reste infiniment plus rapprochée et constitue réellement, par ses qualités et ses défectuosités réunies, un intermédiaire entre Dieu et l’univers. Au pointde' vue humain, c’est une personnalité, puisque la forme, l’apparence en est rigoureusement déterminée et finie, et que le corps de Jésus, celui de Mahomet, sont bien réellement des apparitions positives; mais au point de vue intellectuel, prophétique, ce sont des souffles de la bouche de Dieu, qui ne sont pas actuellement Dieu, mais qui viennent de lui plus réellemment, et retournent à lui plus rapidement que les autres êtres. Ce sont ses paroles, ce sont ses lettres. Ainsi, les prophètes sont à la fois des hommes et en mémo temps Dieu lui-méme, sans être tout à fait ni l’un ni l'autre.
Considérés dans leurs rapports entre eux et comparés quant à leur nature, on peut dire que ces envoyés célestes ne sont nullement différents les uns des autres. Il y a plus : on serait presque en droit d’affirmer qu’ils sont toujours les mêmes, puisqu’ils émanent identiquement de la même origine, qu’ils résultent de la même pensée.
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qu’ils. viennent pour le même objet, qu’ils retournent sans transition à la nature divine, ce que ne font pas les autres hommes. Cependant il y a entre eux une grande différence quant au rôle qu’ils ont à remplir.
Les prophètes primitifs venant agir sur une nature humaine extrêmement endormie, alourdie, paralysée dans sa chute, n’ont eu pour mission que de la réveiller dans la mesure du possible, et de l’acheminer vers l’intelligence de sa situation. Ils lui ont annoncé peu de vérités, et des plus simples; ils lui ont prescrit peu de règles, et les plus nécessaires ; lui laissant le temps de se réconforter sans trop d’efforts, ils n’ont pas voulu la brusquer, au risque de la faire choir encore en la menant trop vite. C’est là une des manifestations de cette bonté éternelle qui fait le fond de tous les actes divins ; et combien elle s’est trouvée être en cela prévoyante et sage, c’est ce que la difficulté avec laquelle les hommes ont toujours obéi à toutes les prescriptions, fei faciles et si modestes qu’elles fussent, s’est chargée de démontrer dans tous les siècles.
Graduellement, toutefois, et à pas bien chancelants, mais cependant ininterrompus , l’humanité marchait. La loi de Moïse devint bientôt insuffisante, et la nature divinê s’incarnant dans Jésus apporta le christianisme.. C’était un progrès immense. Le monde en profita assez pour que, après un laps de temps beaucoup moins considérable que celui qui s’est écoulé depuis David, ledernier prophète, ou, si l’on veut. Salomon, jusqu’à Jésus, Mahomet pùt apparaître. 11 entraîna encore les hommes un peu plus loin que Jésus ne les avait portés. Cependant, non plus que son prédécesseur, il ne vint pas à bout de leur imprimer un mouvement uniforme, et beaucoup d’entre eux restèrent obéissants aux révélations périmées, comme cela était ar-
rivé anlérieurement. Enfin le Bâb parut à son tour, et sa révélation, plus complète sans doute et, comme diraient chez nous certains politiques, plus progressive, a d'ailleurs revêtu des caractères assez particuliers, qui sont la démonstration et la preuve de son excellence.
Elle n’abroge aucune des prescriptions essentielles des lois précédentes, mais elle vient les compléter. Elle ne donne pas les autres prophètes comme ayant été inférieurs au Bàb, quant à leur essence ; ils ont seulement été plus réservés, plus discrets, et ils ont dû l’être. Du reste, 11 n’est nullement nécessaire maintenant de s’occuper d’eux, de leur rendre des honneurs rétrospectifs, de s’en référer à leurs paroles, de consulter leurs livres. Tout cela, fort bon dans son temps, mais aujourd’hui dénué de toute utilité, aurait l’inconvénient grave de retenir les hommes dans des bas-fonds où ils ne doivent pas rester. On aurait tort de croire qu’une négligence si absolue pût tourmenter ou aftligér l’âme des anciens prophètes ; ce serait ne pas connailre ce qu’elle est en réalité ; mais Dieu, de qui émanent, dans le temps, et les révélations et les révélateurs, s’affligerait, au contraire, de voir ses volontés paralysées par une aveugle reconnaissance, une indécente et maladroite piété, un esprit de routine contrecarrant ses vues de progrès indéfini. Ainsi, des religions mortes il ne faut rien garder, pas même la mémoire des donateurs.
Maintenant que le Bâb est le prophète du siècle, c’est à lui que doivent s’adresser provisoirement les hommages. Mais voici qui est très-remarquable, et j’y faisais allusion tout à l’heure en disant que la révélation nouvelle a des caractères qui lui sont spéciaux : Dieu n’a^pas voulu cette fois laisser croire à l’humanité quelle était arrivée à son
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terme, et surtout que la révélation qui lui était faite se renfermât dans un homme. Le Bâb, pour grand qu’il puisse être, n’est pas à lui seul le prophète, ou si l’on aime mieux, la prophétie actuelle. Elle se compose d’une unité toute entière, et'si l’on se reporte à ce qui a été dit précédemment, on comprendra de suite qu’une unité toute entière, c’est ici dix-neuf manifestations personnelles. Le Bâb en est le Point, il n’est pas à lui seul toute la manifestation.
C’est là un des caractères les plus originaux de la nouvelle foi. J’ai dit ailleurs que plusieurs des plus saints personnages de la secte n’avaient jamais vu le Bâb. Ils ne lui en étaient pas pour cela moins attachés, religieusement parlant, moins dévoués d’affection. Ce qu’il faut ajouter encore, c’est que le Bâb n’assistait pas au concile qui fut tenu sur la frontière du Khorassan, et qui détermina l’insurrection duMazendérân. Dans ce concile même, Yahya, avec ses quinze ans, occupa, dit-on aujourd’hui, la première place; mais l’influence dogmatique appartint à la Consolation-des-Yeux, tandis que Moulla Housseïn- Boushrewièh exerçait sans conteste la prépondérance politique. Il y a même des raisons de croire que le Bâb s’efforça d’arrêter les saints sur la voie de l’insurrection, la déclarant au moins prématurée. Dans tous les cas, il ne s’y joignit jamais, et de sa vie, très-courte à la vérité, il n’a ni préconisé la révolte, ni paru éprouver aucune velléité belliqueuse. Cependant il ne se sépara pas non plus des siens, et il accepta sans murmurer et sans protester les conséquences mortelles pour lui de la ligne de conduite qui avait été suivie sans qu'il l’agréât. Pour lui, il se consacra entièrement à l’enseignement réfléchi, à l’exposition de la foi. C’était évidemment une âme douce
et un peu rêveuse. Tandis qu’enfermé dans le fort de Tjchrig, il attendait le dernier supplice, qu’il savait bien devoir terminer sa vie dans un délai plus ou moins pmmpt, il s’occupait avec un soin minutieux à élaborer les articles de la nouvelle foi dans les différentes compositions qu’il a produites. On ne peut lire sans émotion ce qu’il écrit lui-méme sur le pays où il souffrira le martyre, ainsi que sur les sanctuaires qu’il faudra plus tard consacrer à sa mémoire et à celle de ses compagnons, de ceux qui, avec lui, auront composé l’IInité.
Car c’est là qu’il en faut arriver pour comprendre réellement l’essence du bâbysme. Sans doute Mirza Aly-Mohammed, autrement dit l’Altesse Sublime, est le côté le plus éminent, le Point de l’Unité; mais, je le répète, ce n’est pas l’Unité toute entière, qui se compose encore de dix-huit autres individualités, parmi lesquelles doit de toute nécessité se trouver une femme. C’était, au début, la Consolation-des-Veux; aujourd’hui, c’est Son Excellence la Purifiée. Voilà donc que l’organe révélateur qui se produit de nos jours possède un avantage bien saillant sur tout ce qu’on avait vu jusqu’alors. Il n’est pas seulement émané de la divinité, il est constitué comme elle, par ses dix-neuf façons d’étre. Comme la divinité, il forme ce genre d’unité primitive qui est l’unité féconde des différentes personnalités qui y sont comprises. Plusieurs d’entre elles ont été nommées dans ces pages : d’autres ne sauraient l’étre, parce qu’elles existent encore et se cachent. Maintenant il faut savoir ce quelles sont ou ont été au point de vue de leur essence.
Comme le Bàb, comme le Point, elles émanent de la substance divine ; prises chacune en leur particulier, elles ne sont pas inférieures au Bàb, parce qu’il n’y a pas de
relations de supériorité et d’infériorité dans la nature de Dieu; mais elles ont autre chose et moins à accomplir : c’est pour cela qu’il est le Point. Elles sont humaines, en ce sens qu’elles ont un corps, des besoins, des passions ; elles ne le sont pas, en ce sens que les âmes qui les animent sont directement des souffles divins. Et si l’on demande l’effet que produit la mort, la cessation de la vie chez ces membres de la manifestation prophétique, le voici : Le Bâb est martyrisé ; aussitôt l’activité qui était en lui s’adjoint à celle qui est dans un autre de ses compagnons et ainsi l’Unité continue à avoir le Point. 11 semble que certains bâbys tiennent pour assuré que cet agrandissement spirituel s*est manifesté tout d’abord, après la mort du Bâb, dans la personne de l’Altesse Éternelle; d’autres inclinent à croire que ce fut la Consolation-des-Yeux qui, après le Bâb et jusqu’au jour où ella fut brûlée, eut la puissance du Point dans l’unité prophétique des dix-neuf. A cause de cela, ils l’appellent le Point, et, suivant eux, ce serait seulement à la mort de Gourret-oul-Ayn que l’Altesse Éternelle serait devenue ce qu’elle est aujourd’hui. Mais cette opinion ne me parait pas tout à fait orthodoxe, et il serait possible quelle ne fût, chez quelques-uns, que le produit de l’espèce d’idolâtrie que la Consolation-des-Yeux avait fait naître.
Il en est de même pour tous les autres membres de l’Unité : leur essence, à leur mort, ne quitte point la terre. Elle reste, elle s’adjoint à une âme déjà vivante et remplit ainsi le vide qui avait semblé se faire. C’est pourquoi Moulla Uousseïn-Boushrewyèh et les autres saints ont généralement annoncé qu’ils allaient renaître dans quelques jours. Im réalité cependant, et à proprement parler, ce n’est pas une renaissance comme l’entendent les partisans
de la métempsycose indienne. L’âme animale, le corps, et, ce qui est plus, l’individualité physique et morale périssent; mais le souffle de vérité, le caractère divin ne périt en aucune manière, et allant s’unir à une existence terrestre qu’il en trouve digne, il lui donne une valeur égale à celle du martyr qui n’est plus. Ce n’est pas, à proprement parler, le même homme, c’est le même esprit.
11 n’y a pas seulement que l’Unité prophétique qui soit honorée de cette communication de l’essence divine. Cette infusion s’opère dans le sein de chaque fidèle à des degrés inférieurs comme le sont les fonctions auxquelles il §ont destinés. Sans sa présence, la nature humaine ne pourraitrien; mais là où l’on croit voir un des fidèles remplir une certaine mission qui a du rapport avec celle de quelque saint personnage, soitbâby, soit des révélations antérieures, on l’assimile à ce personnage et l’on dit ainsi : c’est l’Imam Riza, c’est Aly, c’est tel autre grand personnage. En effet, celui dont on parle agit, écrit, conseille, pense comme ceux auxquels on l’identifie ont agi , écrit, conseillé ou pensé; mais c’est la direction qui lui est imprimée par l’essence divine qui est identique à la direction précédemment suivie; en réalité, les hommes sont absolument différents. Cependant , comme l’imagination des fidèles est flattée de ces rapprochements et de ces confusions de personnes, on semble les autoriser et les accepter, au moins en paroles, et l’on admet que le Bàb est la reproduction de Mahomet, qui l’était du Christ, qui l’était de ses prédécesseurs.
Cette conception de ce que nous appelons la grâce, est essentiellement sémitique , et remonte aux sources les plus lointaines de la philosophie araméenne. Le chris-
tianisme ne l’a acceptée que tellement réduite et transfigurée, qu’on a quelque peine à la rapporter au type original .
C’est que le christianisme, avec grande raison, s’est préoccupé de bonne heure de la nécessité de sauver le libre arbitre, et il faut avouer qu’il a été puissamment aidé dans cette tâche par les tendances de l’esprit ger«ianitjue. *• ‘ L’Islam, sous l’influence chrétienne, s’est beaucoup débattu pour arriver aux mêmes résultats. Quoi qu’on en dise (^ordinaire, la théologie mahométane se préoccupe trèsfort de la liberté humaine , et la revendique à chaque instant, d’autant plus que, se trouvant dans les circonstances les plus défavorables pour sauvegarder ce dogme, à cause des habitudes d’esprit de la race à laquelle elle s’adresse, et à cause du besoin impérieux de garantir une unité divine, serrée par elle jusqu’à la folie, elle est contrainte de répéter à satiété que l’homme est libre et responsable, pour réussir à le faire admettre un peu. Aujourd’hui, les bâbys, donnant satisfaction aux tendances générales, ont réhabilité purement et simplement l’ancien fatalisme, en le concevant sous la forme d’une inoculation divine, laquelle a lieu ou n’a pas lieu dans les âmes.
Maintenant que nous savons ce qu’est Dieu , ce qu’est l’univers et ce qu’est la prophétie; d’où elle vient, comment elle opère, et sur qui en dernier lieu elle repose, nous allons être frappés d’une autre particularité : Le Bâb et, à certains égards, l’Unité entière dont il est le Point, ne constitue pas une révélation définitive, le Bâb n’est qu’un précurseur. Il attache le plus extrême intérêt, dans le Biyyan, à bien pénétrer le lecteur de ce fait. II n’est venu que pour révéler un certain nombre de vérités nouvelles; il n’abroge pas les prescriptions anciennes
dans ce qu’elles ont d'essentiel, il ne préjuge rien sur ce qui sera ordonné plus tard. 11 est tellement convaincu de son insuffisance et de la limitation de ses pouvoirs , qu’il l’a* marqué profondément dans son livre, ainsi qu’il suit ; Le Biyyan étant le livre divin par excellence, doit nécessairement être constitué sur le nombre divin, c’est-à-dire sur le nombre 19. Il est donc composé, en principe, de 19 unités ou divisions principales, qui, à leur tour, se subdivisent chacune en 19 paragraphes. Mais le Bâb n’a écrit que onze de ces unités, et il a laissé les huit autres au véritable et grand Révélateur , à celui qui complétera la doctrine, et à l’égard duquel le Bâb n’est autre chose que ce qu’était saint Jean-Baptiste devant Notre-Seigneur. La doctrine du Bâb est donc transitoire; elle sert de préparation à ce qui viendra plus tard ; elle déblaie le terrain ; elle ouvre les voies. Elle ne fait pas davantage, et se garde de conclure. Ainsi, par exemple, le Bâb abolit la kibla, c’està-dire l’usage musulman et juif de se tourner vers un point donné de l’horizon lorsqu’on fait la prière. On conçoit que ni la Mecque, ni Jérusalem n’inspirent une dévotion particulière aux bâbys. Mais il ne substitue pas de nouvelle kibla aux anciennes abrogées, et déclare que sur ce point il n’a rien à ordonner, dt que ce sera le grand Révélateur qui décidera.
Une grande partie du Biyyan est consacrée à annoncer, à expliquer, à faire prévoir l’avénement de cette fraction si importa-nte de la vérité. Le Bâb, qui ne veut pourtant pas trop en dire, n’y étant pas autorisé, appelle le Grand Inconnu « Celui que Dieu manifestera. » Cependant, il se laisse aller à exprimer l’avis que la valeur numérique de son nom sera égale à celle des Lettres de la Vie, c’est-àdire à 19, ce qui est, en effet, trè&-plausible, une fois le
système admis. Les fidèles se sont donc mis à la recherche du nom que pouvait cacher ce mystère, et ils inclinent à croire que ce nom estYahya, celui de l’Altesse Éternelle, du chef actuel de la religion.
La solution de ce problème n’est pas seulement, à leur point de vue, d’un intérêt pieux ou de curiosité, elle implique les plus graves résultats. Ainsi , le Bâb a prononcé que l’apparition de • Celui que Dieu manifestera » coïnciderait avec les apprêts du Dernier Jugement, et que ce serait ce prophète qui, en réalité, introduirait l’univers purifié dans le sein de la divinité qui l’attend. Sous ce rapport, « Celui que Dieu manifestera » sera rimam Mehdy, sera Jésus-Christ arrivant sur les nuées pour juger la terre. Si nous devons considérer l’Altesse Éternelle comme étant, en effet, • Celui que Dieu manifestera, • nos jours sont comptés, et la fin des temps approche. Mais plusieurs bàbys inclinent à croire qu’il ne faut pas comprendre ainsi les choses ; que l’Altesse Éternelle actuelle n’a pas le caractère définitif que l’on croit, et que ce n’est qu’une continuation du Bâb. Suivant cette manière de voir, qui, ce semble, pour peu que le monde ne prenne pas fin avant une vingtaine d’années, finira par s’établir universellement parmi les religionnaires, l’Altesse Eternelle, ainsi que les docteurs dont elle est entourée, continueront toujours, au nombre de 19, la permanence de l’Unité, qui s’est manifestée d'abord dans le Bâb et ses compagnons , de sorte que désormais le monde, suffisamment avancé dans la voie du progrès, jouira d’une continuité de communication intime avec Dieu, d’une émanation constante de grâce, d’une énergie régénératrice telle que les siècles précédents n’avaient pas été en état de la recevoir. Quant au Jugement, il n’y
a pas de doute que l’Altesse Éternelle, soit qu’on doive ou non voir en elle « Celui que Dieu manifestera , » y doive présider, attendu que le Bàb a annoncé deux espèces de Jugement. L’un prend place à la fin de chaque période prophétique : les hommes qui ont vécu dans cette période sont jugés par le nouveau prophète au point de vue de la doctrine qu’il a apportée. S'ils ont été obéissants à leur loi, s’ils ont accompli, en esprit et en vérité, toutes ses prescriptions, la grâce chez eux a abondé dans la mesure relative où elle pouvait le faire, et ils jouissent du bien, du bonheur que leur prophète particulier aura annoncé et promis. Pour les méchants, provisoirement, ils sont châtiés comme ils devaient s’attendre à l’étre.
Puis , au jour du Jugement Dernier, auquel présidera « Celui que Dieu manifestera, » tous les hommes purs des générations précédentes comparaitront. Le prophète les félicitera de leurs efforts, de leur piété, de leur soumission aux ordres qui leur avaient été transmis, et en récompense de leur vertu, il leur révélera ce qu’il pourra donner lui-même de vérité. Alors, préparés suffisamment, ils se réuniront à Dieu, et vivront en lui, participant à toutes ses perfections, à toutes ses félicités, en un mot, ils seront lui. Quant aux méchants, ils seront anéantis, le néant seul étant le véritable terme du mal. Ainsi les bâbys se proposent, comme suprême récompense, l’unification avec Dieu. C'était aussi la théorie de la plupart des gnostiques. Il n’est pas besoin d’ajouter que la nature entière partage le sort de l'humanité : ce qui en elle est bon et pur retourne à l’essence divine, et ce qui est mauvais tombe dans le néant.
Tous les grands linéaments de la doctrine étant ainsi
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tracés, nous pouvons descendre aux détails. Le Bâb semble établir pour la société bâbye un gouvernement à la fois monarchique, théocratique et démocratique. 11 y aura des rois, qui compteront avec un puissant clergé et seront tenus à protéger leurs sujets. Le clergé, formé, ainsi que je l’ai déjà dit, à l’image de l’unité divine et de l’unité prophétique, sera constitué en collèges de prêtres composés chacun de dix-neuf pontifes. Les sanctuaires les plus vénérables seront érigés sur les tombeaux des martyrs, et singulièrement, suivant la prescription du Bâb luimême , là où il aura été mis à mort. Puis , il y en aura d’autres nécessairement, dans les villes, surtout dans les capitales ; enfin, chaque maison devra contenir son oratoire.
Dans les temples seront employées les matières les plus précieuses, les plus riches étoffes. Tout ce qu’il y aura de plus excellent dans le pays devra y être consacré et y figurer, de même que les oratoires privés devront être embellis de ce que chaque maître de maison possédera de plus beau et de plus précieux. Le service divin, dans les occasions d’ailleurs rares où il est prescrit, se célébrera au son des instruments de musique et par des chants. Chaque fidèle sera assis pour prendre part à ces solennités; les prêtres auront des trônes élevés, d’où ils présideront à tout. Quant aux fidèles, ils mettront dans les talismans une confiance entière et absolue, et d’abord, en témoignage de cette confiance, chaque homme portera constamment sur soi une amulette en forme d’étoile, dont les rayons seront formés par des lignes contenant des noms de Dieu; chaque femme doit avoir, de même, une autre amulette, combinée d’une manière analogue, mais avec d’autres noms, et en forme de cercle. C’est ce que
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le Béb appelle dans le Biyyan les Formes et les Cercles; il y fait parler Dieu ainsi :
« En vérité, je t’ai donné les Formes et les Cercles, « et je t’ai témoigné ainsi ma faveur. Dis : « Toute € l’Exposition est contenue dans ceux-ci. Certes, tracez- « en autant que vous pourrez, afin de les lire (constam- • ment) I »
La raison de ce respect, de cette passion pour les talismans est facHe à concevoir. Puisque nous avons vu précédemment l’identité des lettres, des sons, avec les noms, avec les attributs divins desquels résultent les mondes, puisque toute la création et ses énergies sont exprimées par des harmonies de chiffres et de nombres qui s’emboitent les uns dans les autres, il est clair que l’homme est amené naturellement à mettre une confiance extrême dans le pouvoir qu’il possède de combiner aussi les nombres, de disposer des sons et des signes. De là, s’adressant à toute la nature, comme lui émanée du sein de Dieu, il interrogera ses forces, qui répondront partout. C’est ainsi que le Bàb recommande avec insistance les cachets de cornaline; il veut qu’on en porte; il veut qu’on en mette aux doigts des morts; il décide ce qu’on devra inscrire dessus; enfin il adopte pleinement, il consacre à nouveau la science talismanique et la relève sans hésiter de la condamnation prononcée contre elle par le Christianisme, et, avec regret, prononcée aussi par l’Islam. Si l’on rapproche ce trait bien frappant de ce qu’on a vu plus haut sur la renaissance des temples et des collèges de prêtres, on en conclura que le Bûb veut simplement ramener les populations à ce paganisme araméen qui ne fit explosion qu’ assez tard dans le polythéisme grec et romain, mais qui s’en empara si bien, que l’em-
pereur Julien, prétendant revenir au passé, ne put pas s’élever au-delà du chaldaïsme ; il lui fut impossible de remonter aux vrais cultes de la Grèce et de Rome. Au-, jourd’hui, cet ancien araméisme, que l’on devait croire bien mort, bien oublié, bien effacé de la surface de la terre jusqu’en ses dernières traces, on le revoit, et on peut juger s’il est faible, s’il est mourant, s’il manque d’énergie. On dirait que son sommeil n’a fait que le retremper.
Personne ne saurait se laisser aveugler par le dogme unitaire au point de croire que le polythéisme n’est pas là erî germe, et en germe patent. Toutes ces manifestations, tous ces Éons que nous avons connus, auxquels nous avons parlé, que nous connaissons encore, qui ont combattu dans le Mazendérân, qui ont souffert à Téhéran ou à Tebriz, auront des symboles dans dix ans, des statues dans vingt; dans cent ans les critiques pourront contester leur existence réelle, tout aussi bien que celle du Yaldabaoth gnostique. Voilà donc l’Asie prise sur le fait. Elle n’oublie rien, rien au monde, et son génie a une obstination logique , un entêtement qui ne se laisse jamais détourner et ne sera jamais définitivement vaincu. Je ne puis m’empêcher d’admirer dans son genre cette obstination grandiose qui prétend de nouveau faire promener sous nos yeux les prêtres de Ninive, les sages de Babylone ; nous faire assister à leurs discours, et nous rouvrir les savantes écoles de Poumbedita et de Boushyr, afin de reprendre les leçons là où le Christianisme et l’Islam les ont interrompues. Et ce n’est jtas à dire qu’une renaissance si singulière soit l’œuvre de quelques lettrés maniaques, de quelques cerveaux archéologiques : les populations ne la comprennent que trop, ne la veulent
que trop, et l’on a vu si, pour la défendre, elles savent tuer et mourir.
. Les bâbys ont, d’ailleurs, le grand et principal caractère de la foi religieuse, celui des époques croyantes : ils ne demandent pas la tolérance et ne la promettent pas.
Au contraire : dans ce même temps où te Bàb, enfermé au fort de Tjehrig, attendait la mort, ce jeune homme de vingt-sept ans adressait à ses sectateurs cet ordre émané de Dieu :
• Certainement, vous prendrez à celui qui n’a jamais « pénétré dans l’Exposition (à l'infidèle) tout ce qu’il pos-
• sède. Et s’il embrasse la foi, rendez-le lui. Cette règle
• doit être observée partout, si ce n’est dans les pays où « vous n’avez pas l’autorité. •
Ainsi l’infidèle, celui qui n’est pas bâby, n’a pas le droit de rien posséder; ce ne saurait être une personne civile, un membre de l'État. « L’Exposition » ne dit pas qu’on doive le réduire en esclavage ; mais sous quelque forme que se manifeste la nullité sociale et légale de l’infidèle dans la société bâbye, elle n’en est pas moins une réalité. Cette nullité, on a tout lieu de le croire, trouverait dans la pratique de telles difficultés à s’établir, qu’on peut bien admettre qu’elle n’aurait pas lieu d’une manière bien stricte ; mais elle est de dogme et a pour double cause, d’abord le sentiment de répulsion qu’inspire tout partisan . obstiné de l’erreur, ensuite le désir d’amener l’universalité des hommes à la vraie foi. C’est ce qui a déterminé le Bûb, dans un autre passage de l’Exposition, à prononcer que l’infidélité ne devait pas être permise dans les cinq contrées dont les noms suivent : l’Aragh,' l’Azerbeydjan, le Fars, le Khorassan et le Mazendéràn, c’est-à-dire dans le noyau deTempire persan.
Pourtant, le bâbysme n’est nullement sanguinaire dans ses préceptes. Après avoir prononcé que l’on devait dépouiller les infidèles, le Bâb ajoute ;
« Si une terre est conquise par les sectateurs de l’Ex- « position, qu’on y prenne ce qui a le plus de valeur « pour le donner à celui qui commandera les fidèles, et < ensuite conservez les existences (ne mettez personne à « mort). •
On voit qu’il n’est pas commandé, et même qu’il n’est pas permis d’ôter la vie à qui que ce soit pour cause religieuse. Il y a plus, il est licite, d’après un autre passage, de faire le commerce et d’entretenir des relations d’amitié avec les infidèles. Dans les circonstances actuelles, lesbâbys,qui éprouvent une haine très-âpre pour les musulmans, montrent beaucoup de sympathie aux juifs, aux guèbres, aux chrétiens même. 11 faudrait voir ce que tout cela deviendrait au jour du triomphe. J'observe, cependant, que deux grandes causes de haine sont écartées : les bàbys ne font pas de prières, excepté dans des circonstances solennelles et prévues par la loi ; ensuite ils n’admettent pas l’idée de l’impureté légale. Le Bâb prend même grand soin de faire remarquer que l’on peut se laver si cela convient, et pour son propre agrément, mais que les ablutions n’ont absolument aucune valeur religieuse et ne causent à Dieu ni peine ni plaisir. La différence des formes d’oraison est, entre les gens du commun, une des sources les plus ordinaires de mépris mutuel. Les bâbys, en les supprimant pour leur compte, à très-peu de chose près, ont simplifié la situation. Quant à l’impureté légale, l’opinion publique a déjà fléchi sous ce rapport parmi les musulmans. On s’en moque volontiers ; c’est pourtant encore une prétention chez les uns,
une hypocrisie chez les autres, mais ce n’est plus une conviction chez personne. L’orgueil intraitable des juifs continue seul à en faire grand usage; mais, en somme et fort heureusement, cette doctrine est en décadence manifeste, et si les bàbys réussissent à l'abroger, ils rendront un service véritable à la société asiatique. C’était une des plus riches sources de mauvais sentiments et une cause perpétuelle d’antipathies.
Les bàbys, comme les musulmans, sont très-aumôniers. Voici, du reste, comment le Bàb ordonne que se fera le partage du butin dans toute ville ou tout pays conquis.
On commencera par nommer un préposé chargé nonseulement de recueillir, mais encore de faire valoir la part de conquête prélevée la première et qui appartient à • Celui que Dieu manifestera. » Cette part est destinée à s’ajouter à d’autres et à être perpétuellement grossie, de manière à former un fonds de réserve pour le jour où le révélateur suprême pourra en avoir besoin. En attendant, ce trésor sera administré par un préposé dont le Bâb n’indique pas l’origine, mais qui, de toute évidence, sera nommé par les représentants de l’unité prophétique ou par le Point, et relèvera d’eux. Voilà le trésor de la religion constitué.
Ensuite on j)rélèvera un cinquième, qui appartiendra aux Lettres Primitives, c’est-à-dire à la réunion des dixneuf inspirés.
Après cela, le sixième sera consacré à l'entretien des tombeaux des martyrs et à celui de leurs femmes, ainsi que de leurs enfants. Quant à ce qui restera, on l’emploiera à doter et à marier les pauvres, et s’il se trouve encore quelque chose qui n’ait pas été compris dans
la somme du butin, on pourra l’appliquer aux dépenses des temples. Cependant le Bàb ajoute expressément ceci :
« On le donnera tout entier aux fidèles, ce qui vaut « mieux, suivant la prescription du livre de Dieu; et on le « donnera de manière à ce que tous sur la terre aient du • butin. C’est là le bienfait de Dieu. En vérité, Lui, il est « le bienfaisant, le généreux ! •
Ainsi, le clergé et les pauvres, il n’y a guère que ces deux partageants. Cependant on a vu ailleurs que celui qui commandera les fidèles a droit à la meilleure part. Il est douteux que ce chef puisse jamais être pris hors du sacerdoce ; nous en avons eu quelques preuves par les premiers guides des croyants, qui ont tous été des hommes prophétiques. Cependant il est question des rois quelque part, mais très-peu. Le rôle du souverain sera probablement très-effacé, s’il ne fait pas partie lui-même des -dix-neuf; mais il est d’autant plus probable qu’il en fera partie, que la légitimité royale ne pouvant se séparer de l’Imamat, ou plutôt de l’héritage de l’Imamat, le Bâb, et par lui le Point qui lui succède et ceux qui viendront après, doivent être considérés comme les seuls prétendants légitimes. Quoi qu’il en soit, le roi a son devoir tracé : défendre la religion et en être Tardent propagateur. Quant à ses droits, ils sont également définis, mais d’une manière très-brève. De chaque misk’al d’or on doit lui donner cinq cents dinars; de chaque miskal d’argent, cinquante. C’est la loi. Si Ton paye, on fait son devoir, et Dieu vous en saura gré. Mais, si Ton ne paye pas, on ne saurait être contraint, et c’est à Dieu seul qu’il appartient de punir.
« Ne demandez pas aux hommes la somme pour la-
quelle ils sont inscrits au rôle des contributions, afin de n’affliger personne; car, eux-mémes savent ce qu’ils ont à faire. S’ils ne donnent pas ce qu’ils doivent légalement au fisc, certes, en vérité, ils tomberont dans les comptes de Dieu. •
Les populations asiatiques n’ont jamais aimé l’impôt. Il leur semble dur de donner leur argent, sous quelque prétexte que ce soit. Ce qui se révolte surtout en elles, en pareil cas, c’est l’idée de la valeur immense accumulée par leur imagination sur la moindre pièce de monnaie. Tous les prophètes, sans exception, ont donné raison à cette répugnance nationale et l’ontflattée. LeBâb a répété là-dessus ce qu’on avait déjà dit avant lui; mais il est à croire que, bien qu’il défende même aux prêtres d’exiger leur dû, et même de le demander, il n’a pas beaucoup plus de chances d’être obéi au pied de la lettre que ses prédécesseurs. Cependant, on ne voit pas trop, non plus, comment s’y pourront prendre les autorités politiques ou religieuses pour contraindre les résistances; car si le Bàb leur laisse, en certains cas, quelques moyens d’action, ces moyens sont extrêmement faibles. Pas une seule fois, dans l’énumération des châtiments qu’il autorise, on ne voit figurer la peine de mort. Cela peut paraître singulier chez une secte qui a trop prouvé à quel point elle possédait l’énefgie guerrière et qui a pratiqué sur ses ennemis tous les excès de férocité dont elle avait eu elle-même à souffrir. Mais tout cela se passait entre croyants et infidèles; c’était dans un moment d’exaspération et de luttes. On ne saurait s’en autoriser comme d’un exemple de la conduite à tenir envers les fidèles. Ici, les prescriptions n’ont rien d’équivoque : non-seulement elles n’autorisent pas et ne nomment pas même la
peine de mort, mais elles interdisent formellement la torture et les coups.
« En vérité, Dieu vous a défendu dans l’Exposition de recourir aux coups, quand bien même on vous frapperait de la main sur l’épaule. •
Il n’existe que deux sortes de* châtiments légaux : 1® les amendes multipliées, suivant la gravité des faits, par le nombre mystique 19. Les riches doivent les acquitter en or, les pauvres en argent; ainsi là où les premiers auront à payer 19 miskals d'or, les autres ne donneront que 19 miskals d’argent; 2® l’interdiction d’approcher des femmes pendant un nombre de jours ou de mois proportionné à la gravité du délit. Hors de là, point de pénalité.
Nous avons vu tout à l’heure que le butin devait une part assez considérable aux nécessiteux. Comme le Bâb n’a pas trouvé cela suffisant, il fait de l’aumône une obligation étroite. Il rappelle aux riches qu’ils ne sont que des dépositaires, que personne sur la terre ne possède rien et que tout est à Dieu; en conséquence, les riches doivent donner pour la religion et pour ceux qui n’ont rien ou qui n’ont pas assez. Mais il défend absolument la mendicité, il la flétrit, ne la tolère sous aucun prétexte. Je ne regarde pas comme impossible que le Bâb se soit inspiré ici de quelques renseignements qui lui seront parvenus sur les idées des Anglais à cet égard. Du moins je dois dire que des natifs eux-mémes ont cette opinion et me l’ont communiquée. En tout cas, une telle prescription tranche avec les notions les plus répandues parmi les Asiatiques, qui, d’ordinaire, sont portés à considérer la profession de mendiant commè plutôt méritoire que honteuse. Ils y voient volontiers un renonce-
ment philosophique à la vaine gloire du monde, et ils estiment sage celui qui se met au-dessus des humiliations et consent à abandonner tous les soins de cette vie.
Je ferai toutefois remarquer que le mépris systématique de la mendicité se déduit assez logiquement de l’ensemble des doctrines du Bâb. Sans doute il était luiméme un mystique, mais il recommande fortement la vie pratique et fait un cas particulier du commerce. On a vu qu’à propos du butin il veut qu’on le confie à un préposé chargé de faire valoir par la spéculation la part afférente à • Celui que Dieu manifestera. • Il imagine évidemment une société où l’état de guerre n’existera plus, qui vivra pour fonder et augmenter le bien-être. C’est ainsi que le repos, la tranquillité d’esprit, les relations affectueuses, une extrême, politesse sont recommandées par* le Bâb. Il va jusqu’à stipuler que lorsqu’on reçoit une lettre, il faut y répondre par écrit, attendu qu’il ne serait pas convenable de répondre de vive voix. 11 veut qu’on évite avec le plus grand soin les discussions de tout genre; et c’est sans doute pour fonder cette harmonie absolue dans sa république que, tout en ordonnant à l’homme de tendre constamment à développer son esprit par la pratique des livres, il ordonne aussi de détruire/de brûler avec un soin jaloux les productions intellectuelles étrangères à sa doctrine. On ne doit pas s’en occuper, on doit les craindre, les haïr; ce sont autant d’instruments de désordre et de perdition. Le moindre mal qu’elles puissent produire, c’est d’empécher les fidèles de marcher d’un pas ferme dans la route qu’il leur a ouverte, et de les soumettre à l’influence délétère de doutes constants.
Les bâbys, plus heureux et plus libres que les musul-
mans, ne doivent pas craindre ce qui contribue à donner de la joie et du plaisir. Les riches vêtements, les étoffes de soie et d’or, les broderies, sont recommandés non moins que les pierres précieuses et les joyaux. Les fidèles peuvent, ils doivent, dans la mesure de leurs ressources, s’cn procurer et en jouir en pleine satisfaction d’esprit. C’est surtout au jour de leur mariage qu’il leur faut s’entourer de tout l’éclat et de toute la félicité possibles.
« Habillez-vous de vêtements de soie au jour de vos « noces, et, si vos moyens vous le permettent, ne portez « que cela. Et quant à ces vêtements dont vous serez
• couverts au moment du mystère de votre bonheur, « faites les faire d'or et d’argent; mais si vous n’en pos- « sédez pas de tels, ne soyez pas affligés. En vérité, moi
• quisuis votre Seigneur, je vous en donnerai, dans votre « dernier jugement, si vous êtes croyants à moi et à mes « préceptes. »
Le Bâb attache une importance extrême au mariage Il est en cela d’accord avec tous les sages orientaux, quant à l’apparence du moins ; car il faut avouer qu’il diffère d’eux en cette matière sur des points essentiels et que sa religion a une bien autre portée. Tandis que l’Islam ne songe qu’à la propagation de l'espèce, les préceptes du Bâb tendent à constituer ce grand desideratum des civilisations asiastiques, la famille, qui n’existe là que par exception. 11 débute en exposant les motifs qui le portent à ordonner le mariage.
• 11 est nécessaire pour tous les êtres, dit-il, qu’il reste « de leur existence une existence, et certes il faut qu’ils « se marient entre eux lorsqu’ils ont passé l’àge de onze
• ans, et celui qui le peut et n’accomplit pas la tâche de
• la propagation , son œuvre ne se fait pas. »
Lorsque les époux sont mariés, il tolère qu’on prenne une seconde femme, mais il ne le recommande en aucune façon ; il interdit sévèrement les concubines, et il est si manifestement opposé d’intention à la polygamie, que ses successeurs considèrent comme mauvais d’user de la tolérance qu’il a montrée quant à la dualité des femmes. Je ne crois pas qu'il y ait dans cette sévérité une bien grande difficulté aux yeux des Asiatiques; en réalité, les gens qui ont plusieurs femmes constituent l’exception même parmi les musulmans. La majorité se contente d’un unique mariage, et les Orientaux, parce qu’ils connaissent de visu les inconvénients de la situation contraire, apprécient tous nos arguments mieux que nous ne pouvons le faire nous-mêmes; ils nous en fourniraient de nouveaux au besoin. 11 faut, d’ailleurs, tenir cqmpte de ceci, que le Koran n’a permis la pluralité des femmes qu’à cause de • la dureté de nos cœurs. • Les Arabes, pour des raisons faciles à apprécier, ne peuvent trop faire autrement dans le désert que d'avoir plusieurs femmes. Ce sont des servantes qu'ils se donnent à bon marché et que leurs moyens ne leur permettraient pas d’obtenir autrement; c’est aussi une protection gratuite et légitime qu’ils étendent autour d’eux sur des êtres faibles, incapables de s’en passer. On prétend que des raisons analogues expliquent jusqu’à un certain point des faits analogues chez les Mormons. En outre, l’organisation même de la tribu et son genre de vie neutralisent dans une grande mesure les inconvénients du système, et en donnant à la famille une autre forme, lui permettent cependant d’exister.
Mahomet avait été sensible aux inconvénients manifestes de la polygamie, et il en restreignait beaucoup
l’usage, contrariant par là tous les droits anciens. Aujourd’hui, le Bâb s’étant trouvé en face d’une société où, sur vingt hommes, dix-neuf au moins n’ont qu’une femme, il est allé plus loin que son devancier, et il a manifestement tendu à interdire ce que l’autre acceptait, bien qu’avec répugnance. Ajoutons aussi que les nossayrys et les chrétiens sont là, les premiers surtout, en nombre considérable, pour l’autoriser de leur exemple. Mais il a fait deux pas de plus, bien autrement décisifs ; il a défendu le divorce et abrogé l’usage du voile.
En ce qui est du premier, c’est la plaie de la société persane. La facilité de changer de femme à tout moment et pour le plus futile prétexte, les mariages à terme qui en sont la conséquence, ont plus fait que la polygamie pour dépraver la société en rendant impossible l’union réelle des époux. Il est peu de femmes de vingt-deux à vingt quatre ans qui n’aient eu deux ou trois maris. Le Bâb s’est exprimé ainsi à ce sujet :
« Ne rapproche pas le tha du gaf (ne divorce jamais) ; ou si tu es dans l’obligation de le faire, attends le cycle d’une année. 11 se peut que tu te reprennes d’affection pour l’unité (pour l’union). Et sache qu’il y a une permission donnée à ceux qui tiennent à leurs femmes de se réconcilier avec elles quatre-vingt-dix fois, même après qu’ils ont attendu un mois. Puissiez-vous ne pas demeurer dans l’ombre des portes qui mènent en dehors de la vérité I »
Pour comprendre ce que signifie l’attente d'un mois, il faut se rappeler que la loi musulmane n’a pas trouvé de meilleur moyen jpour empêcher les divorces hâtifs, que de stipuler qu’on ne pourrait reprendre la même
femme que trois fois ; que si on voulait la rappeler une quatrième, il fallait auparavant qu’elle eût contracté une autre union suivie d’un divorce et de trois mois de délai. Ainsi le bâbysme met fin à un grand désordre moral, en détruisant ces facilités et même ces obstacles.
Il ne tend pas moins à ce but en retirant aux femmes l’usage du voile. Cette habitude couvre des désordres infinis, entraine tous les inconvénients de l’isolement de l’homme et rend l’éducation première des enfants 6n ne peut plus dangereuse et même perverse, car des mères qui ont toujours vécu dans la licence complète de l’intérieur ont, à tout le moins, des habitudes de langage d’une grossièreté sauvage et un laisser-aller du plus mauvais exemple. Cette singulière habitude de cacher le visage des femmes repose du reste s.ur le motif le plus futile. Ce n’est pas une prescription religieuse ; ce n'est pas non plus, comme on le suppose en Europe, une précaution de la jalousie. C'est tout simplement une convenance. Les anciens rois de Perse, avant l’Islam, et les grands seigneurs qui se trouvaient assez considérables pour vivre sur le môme ton, se montraient ^le moins possible en public. La plupart du temps les gens qui avaient à les entretenir leur parlaient derrière un rideau. C’était un signe de grandeur; ce fut bientôt la marque nécessaire d’un certain rang dans le monde. Sous les Arsacides, gens brusques, peu raffinés et qui vivaient à l’ancienne mode, non-seulement les hommes, pour grands qu’ils fussent, n’avaient pas de pareilles idées, mais les femmes ne se cachaient pas non plus.
Vasthi est qualifiée d’altière Vasthi pour cette raison seule quelle refusa de venir prendre part aux joyeusetés publiques d’Assuérus; les conseillers du monarque se dé-
clarèrent indignés d’une pareille conduite, qui, si elle n’était réprimée, les exposerait au mépris de leurs femmes, tenues, il faut le croire, à figurer régulièrement dans les banquets où les hommes s'enivraient et où elles s’enivraient elles-mêmes. Quand on s’amuse en Orient , on s’affole; il n’y a pas de nuances.
Il fut donc convenu un jour qu’une femme distinguée et de belles manières devait se tenir à l’écart de tout et ne pas même se laisser voir. Les femmes des tribus arabes, qui ne suivaient pas les modes , conservèrent les anciens usages libres, elles ne s’enfermèrent pas dans leurs tentes, non plus que celles qui habitaient les villes, dans leurs chambres. Mahomet trouva les choses dans cet état, et pendant longtemps il n’y changea rien. Ses femmes conversaient avec les musulmans, se montraient sans difliculté, recevaient des visites, en rendaient sans que l’on fit sortir les hommes. 11 leur arriva même de prendre part à des repas où des compagnons de leur mari assistaient, et personne n’y trouvait à redire. Mais lorsque le Prophète fut devenu un grand personnage suivant 1e monde, qu’il fut un prince, qu’il sentit le besoin de prendre des manières et de suivre des usages conformes à l’idée qu’on devait se faire de son rang, il copia les habitudes domestiques régnant à la cour des Sassanides, ce modèle de toutes les grandeurs contemporaines , et les femmes se voilèrent , s’enfermèrent et n’admirent plus aucun homme auprès d’elles, absolument comme chez nous une ouvrière qui devient une dame se met à porter un chapeau. La preuve que, danli la réclusion et la voilure des femmes du prophète, il n'y eut jamais autre chose que ce que j’indique ici, c'est que, si les femmes qui pouvaient prétendre à un
certain rang dans le monde s’empressèrent de les imiter, le peuple ne s’en piqua pas; surtout dans les tribus on ne s’er. soucia jamais. 11 vint cependant une époque où pour les gens scrupuleux ce fut un grand cas de voir à découvert le visage d’une femme; mais ce sont des subtilités et des raffinements qui n’ont pas de raison solide d’exister, et si l’usage du voile a fini par se généraliser, par descendre jusqu’aux plus basses classes de la population urbaine et même des villages, c’est par la même raison qu’aujourd’hui, dans les rues de Téhéran, les épiciers et les muletiers se traitent d’ Excellences. 11 suffit de voir la facilité avec laquelle le voile disparait dans les mœurs de Constantinople, — et certes, s’il existait quelque motif vraiment sérieux pour le maintenir, les Turcs, d’ailleurs fort étroits dans leurs idées, s’y cramponneraient obstinément, — pour concevoir que cette coutume n’est ni aussi solide ni aussi liée aux mœurs des pays orientaux qu’on se l’imagine d'ordinaire. C’est pourquoi le Bâb, qui montre ailleurs encore que ses réflexions s’étaient attachées avec force à la constitution de la famille, n’a plus voulu tolérer un usage qui contribue à la perversion des mœurs et a pu écrire ceci dans son Exposition :
« Celui qui est instruit dans la nation (tout bâby) est autorisé à voir toutes les femmes, à leur parler et de même à être vu d’elles. En vérité, ô mes serviteurs! vénérez-moi, respectez-moi ; et si les rapports libres entre les deux sexes ont lieu en dehors de ce qui est nécessaire entre deux personnes, dites : Au-dessus de dix-huit paroles, craignez de continuer l’entretien. Sachez que que vous ne sauriez en tirer aucun profit. »
On voit que, par cette réserve, le Bâb cherche à pré-
venir les dangers d’un commerce trop familier et qu’il les redoute,* comme font les autres législateurs. Les musulmans, cependant, accusent les bâbys d’avoir des agapes secrètes où l’on éteint les lumières et où toutes les promiscuités sont permises. C’est un ge,nre d’accusation respectable par son antiquité, et peut-être doit-on le considérer comme 'le monument de la haine confessionnelle le plus ancien qui soit au monde. Les juifs et les pa’iens adressaient ce même reproche aux chrétiens primitifs, et il est plus que douteux qu’ils en fussent les inventeurs. Depuis ce temps, les différentes sectes n’ont pas cessé de se le prêter comme arme de guerre. On en a -fait usage contre les ophites, contre les carpocratiens, contre les disciples de Manichée, contre bien d’autres; les musulmans s’en escriment contre les nossayrys et, on le voit, contre les bâbys. Ainsi généralisé, cet argument perd un peu de sa valeur, et d’après ce qu’on vient de lire des prescriptions de l’Altesse Sublime, il parait qu’il faut ici le considérer comme une simple injure.
Malgré ses précautions de prudence quant aux rapports entre les sexes, le Bâb veut que la sociabilité existe à un degré suprême et il y convie les femmes. Chaque jour, un fidèle doit recevoir des hôtes à sa table, et il les doit avoir nombreux dans la proportion de sa fortune et dans un rapport mystique avec le grand nombre dix-neuf. Les femmes sont admises à ces repas.
Le Bâb tém, oigne pour ellesune sollicitude, une attention constante. Sachant combien elles attachent de prix aux pratiques religieuses et sont passionnées pour les pèlerinages, il ne veut pas les leur interdire absolument, mais il marque, autant qu’il peut, que c’est par pure condes-
cendance; encore veut-il qu’il n’en puisse résulter aucune fatigue, aucun danger pour leur santé; s’il devait en être autrement, il s’y oppose. A peine leur recommande-t-il la prière, et il la leur fait, autant que possible, douce et aisée. Voici, par exemple, ce qu’il dit sur les pratiques pieuses :
• Si vous voulez empêcher que les fêmmes ne se fassent du chagrin, ne leur refusez pas cequ’elles désirent quant au fait d’aller en pèlerinage, pourvu qu’elles n’aient pas à essuyer trop de fatigues dans le chemin , et lorsqu’elles sont domiciliées sur le territoire du sanctuaire... Si elles désirent l’amour de leurs maris, de leurs enfants, cela vaut mieux pour elles, et qu’elles ne s’occupent pas de ce qui pourrait leur donner du souci. En vérité, vous, femmes, vous avez été créées pour vous-mêmes et pour vos enfants; donc, vous n’êies pas maitresses de faire des voyages, et certes, rendez grâce à Dieu pour ce dont il vous dispensées, et Dieu est le savant, le sage! »
Ailleurs, en parlant de la fiancée, il dit aux fidèles, en leur recommandant de lui prodiguer les parures et tout ce qui peut lui causer de la joie et augmenter sa beauté :
« Ornez votre ornement! glorifiez votre gloire! •
La même affection qu’il porte aux femmes, il la répand sur les enfants. Dans sa prison, il se rappela les douleurs de son plus jeune âge quand , obligé d'aller à l’école, il avait souffert des mauvais traitements de son maitre. C'est pourquoi il a mis le nom de ce maitre , avec un reproche détourné, dans ce passage de l’Exposition, où il fait parler ainsi un petit écolier :
• En vérité, ô Mohammed, ômon maitre, ne me frappe pas jusqu’à ce que je sois arrivé à l’âge de cinq ans, et si même il ne s’en fallait que d'un clin d’œil que j’eusse
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atteint cette limite. Assurément, mon cœur est délicat et faible. Et cet âge de cinq ans une fois accompli, donne-moi de l’éducation, et ne me fais pas outrepasser les bornes de ce qui est convenable, et si tu veux me frapper, ne me donne pas plus de cinq coups, et ne me bats pas sur la chair sans qu’il y ait, entre elle et le bâton ou la jnain, une couverture. — En vérité, si tu enfreins le droit à cet égard, ta femme t’est interdite pour quatre-vingt-dix jours, et si tu n’as pas de femme, tu donneras à celui que tu auras frappé 90 miskals d’or. Si tu veux être au nombre des fidèles, ne frappe jamais que très-doucement, et, lorsque tu apprends à lire aux enfants, toi et eux, soyez également assis sur un siège, banc ou fauteuil. En vérité, le temps qu’ils passent à étudier n’est pas compté dans leur vie et, certes, perinets-leur tout ce qui peut les rendre heureux ; les rires, le jeu. »
On aperçoit dans ce passage et dans un autre encore un ressouvenir amplifié sans doute, mais cependant reconnaissable de l’Evangile. Le fait ne me parait pas contestable. Je crois voir aussi une intluence pieuse, une idée d’imitation dans la prescription plusieurs fois renouvelée de s’asseoir sur des fauteuils, sur des chaises, contrairement à l’usage du pays, qui est de s’asseoir à terre. Enfin, je remarque encore une grande nouveauté, qui ne peut provenir cette fois que de la même source ; le Bàb recommande à ses sectateurs de se raser la barbe et de porter le visage tout à fait imberbe. C’est la première fois, ce me semble, qu’une pareille prescription a eu lieu en Orient.
11 paraîtrait, toutefois, que si le Révélateur a approuvé et accepté quelques-unes de nos idées et de nos coutumes, son intention bien arrêtée a été de s’en
tenir là, et de ne pas pousser plus loin les emprunts ni même les rapports. On a vu qu’il défendait strictement de rien lire que les livres de la religion, et de s’occuper d’aucune autre branche de connaissances que celles dont la foi est l’origine; de même, il interdit les voyages. 11 ne veut pas qu’on quitte son pays, ni surtout sa famille.
- Je viens de présenter rapidement les prescriptions caractéristiques du code nouveau, on trouvera le reste et les détails dans le livre intitulé • Exposition. • C’est un objet d’étonnement pour tout esprit qui n’est pas accoutumé à la nature particulière des intelligences orientales, que de voir à quelles minuties le législateur religieux s’y est cru obligé de descendre; mais rien ne saurait nous surprendre plus que le dédain manifeste avec lequel il traite ce qui est gouvernement proprement dit. Il n’entre à ce sujet dans aucune considération sérieuse: évidemment, une telle matière ne lui parait pas valoir la peine de s’y arrêter. 11 considère toute administration humaine comme constituant un mal plus ou moins nécessaire, et, désespérant de l’améliorer, il ne s’en occupe pas.
Une telle façon de sentir, d’apprécier les choses de la vie, est un signe auquel on peut reconnaître sûrement les sociétés vieillies. On le rencontre dans toute l’Asie, à une époque déjà bien ancienne; la Rome impériale suggère une semblable disposition de pensée à ses philosophes et à ses poètes , et de nos jours, nous voyons en Europe ce qui s’appelle « les partis avancés, les gens du progrès » penser à peu près la môme chose, et le dire. C’est là leur motif principal d’admiration pour les États- Unis d’Amérique, où le gouvernement, systématiquement
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méprisé et abandonné par l’indifférence de l’esprit public aux médiocrités qui le veulent prendre, vaut à peu près le sentiment qu’il inspire.
Au rebours des sociétés jeunes et vivaces , où nul homme ne conçoit un plus bel emploi de sa fortune ou de ses talents , de son influence ou de sa bravoure , que de l’employer à la chose publique, où l’opinion commune ne découvre de gloire véritable que chez les guerriers et les hommes d'État, les bàbys, raisonnant comme les économistes européens, imaginent une organisation politique disposée de manière à donner à l’homme la plus grande somme possible de tranquillité, de sécurité et de bienêtre; chez eux, l’habit est oriental , mais la pensée ne diffère pas essentiellement au fond de celle des hommes nouveaux de nos pays. Les uns et les autres imaginent une humanité éclairée, douce, riche, productrice, sociable, heureuse, ne se battant pas, et, ce qui est la partie du problème que la pratique seule pourra résoudre ou ne pas résoudre, n’étant pas un jour, à la lin, bien battue. Le rôle que les bâbys font jouer dans tout cela à l’intervention du Dieu qui vit au fond de la conscience de chaque fidèle, c’est le même que celui prêté par M. Proudhon *à ce qu’il appelle la Justice, et en analysant de près les deux conceptions, peut-être les trouverait-on plus étroitement parentes qu’il ne semble. De cela je conclurai qu’en fait d’idées dissolvantes, le bàbysme peut servir de preuve que les Orientaux ne sont pas en arrière de nous. Si le bàbysme est une utopie, des utopies semblables existent également chez les sectes philanthropiques d’Angleterre, d’Allemagne et de France; s’il est susceptible de recevoir une réalisation, les utopies européennes pourront également, sous une forme ou sous une autre, faire subir
quelque jour à une portion quelconque de nos sociétés les effets de leur expérimentation.
Je ne vois pas pourquoi le fait n’aurait pas lieu; car ce n’est pas prouver l’impossibilité de la mise à l’essai d’un système, que de le déclarer déraisonnable ou nuisible. Peu de systèmes auront l’honneur d’étre plus répugnants à l’intelligence et à la morale que celui qui a régné de 1791 à 1795, et cela fait quatre ans. Je serais donc porté à croire que telle ou telle partie du biibysme qui semble peu applicable ne saurait cependant empêcher un jour ou l’autre l’ensemble de cette conception de triompher et de s’introniser dans l’Asie centrale. On le peut supposer d’autant plus aisément (jue, d’une part, les partisans de cette religion font constamment des prosélytes, et, de l’autre, le dogme n’étant pas immuable et se prêtant singulièrement bien aux modifications que peuvent réclamer les circonstances, on doit admettre qu’en cas de besoin, l’Altesse Éternelle et ses assesseurs, ou leurs successeurs auraient le droit de transformer tel principe jugé nuisible ou dangereux. J’avoue mérrte que, si je vojais en Europe une secte d'une nature analogue au bàbysme se présenter avec des avantages tels que les siens, foi aveugle, enthousiasme extrême, courage et dévouement éprouvés, respect inspiré aux indifférents, terreur profonde inspirée aux adversaires, et de plus, comme je l’ai dit, un prosélytisme qui ne s’arrête pas, et dont les succès sont constants dans toutes les classes de la société ; si je voyais, dis-je, tout cela exister en Europe, je n’hésiterais pas à prédire que, dans un temps donné, la puissance et le sceptre appartiendront de toute nécessité aux possesseurs de ces grands avantages.
Mais les bàbys ne sont pas en Europe, et ils sont ex-
posés à une cause de paralysie extrêmement puissante dans les régions asiatiques. 11 se peut faire que l’Altesse Éternelle et son conseil, que tous les fidèles ensemble, heureux de la seule contemplation religieuse, oublient complètement l’application de leur idée, et ne la jugent pas indispensable. Déjà ils distinguent deux états, deux situations dans leur histoire idéale : l’une, c’est la période de « la Manifestation; » ils y sont aujourd'hui; l’autre sera le règne de • l'Kxplosion. » Viendra-t-elle cette explosion, ou bien sera-telle toujours prédite' par des hommes heureux d’y penser, heureux de s’en représenter les joies, les possédant dans leurs méditations, et par cela piéme moins pressés de se heurter contre les difficultés de fait à travers lesquelles il leur faudrait cependant passer? Sans doute, lesbàbys ont donné de grandes preuves d’énergie, d’audace et de volonté effectives, mais les donneront-ils encore? On voit, en Orient, les juifs pleurer des larmes sincères en parlant de Jérusalem et du rétablissement de Juda , mais, pas un seul de ces personnages attendris n’irait jusqu’au bout de la rue pour voir et embrasser la réalité de la Porte-Sainte. 11 leur suffit de se la figurer, et je n’ai pas toutes les raisons du monde pour être convaincu que les bàbys ne finiront pas par se contenter du môme bonheur que ces juifs-là.
Dans celte hypothèse, d’ailleurs incertaine et seulement plausible, la religion pour laquelle viennent de souffrir tant de martys se rangerait paisiblement aux côtés de tant d’autres opinions théologiques ou philosophiques qui , après avoir débuté par faire un grand tapage, sont devenues les plus accommodantes du monde. Nous avons vu chez nous, dans ce genre, lés anabaptistes. La flamme, le massacre leur étaient des moyens trop doux.
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et chacun de leurs pas faisait vaciller sur leurs bases les églises et les châteaux. Aujourd’hui, les anabaptistes boivent du lait, et, pourvu qu’ils ne portent pas de boutons, leurs vœux sont comblés. Il est possible que les bâbys finissent de même. Cependant je me défie, d’une part, de la débilité des pouvoirs persans, et, d’autre part,- de l’incontestable activité actuelle des novateurs.