Traité des Écritures cunéiformes, tom
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accepte avec joie tout ce que le Koran enseigne à cet égard; seulement, et là est sa particularité, elle l’exagère et profite du vague des formules pour aller bien au delà de ce que Mahomet a voulu. Sous ses apparences de piété dévouée, elle pousse le principe jusqu’au panthéisme le plus absolu, ne reconnaît d’étre, d'existence qu’en Dieu, nie tout ce qui n’est pas Dieu, voit Dieu partout et en tout et rejoint par toutes sortes de détours et de faux-fuyants l’araméisme le plus condamné. Mais, je le répète, ses allures sont d’un islamisme irréprochable. Le soufysme pratique le Ketmân mieux qu’aucune autre secte. 11 excelle dans l’art de dérouter les investigations menaçantes, et ce n’est que rarement qu’un de ses adeptes enivré se compromet au point de crier en public ce que tous les doctes pensent en secret : Dieu, c’est moil
Le soufysme, grâce à son Ketmân, grâce à son adresse, séduit toutes les classes de la société orientale. 11 a perfectionné à l’excès ses moyens d’action. 11 a des chefs, des conseils, des moines, des missionnaires et une si grande multiplicité de degrés, qu’il est bien difficile qu’un esprit quelconque ne rencontre pas à s’y loger. Les sages, les ouréfas, mesurent la science à chacun suivant la force ou la faiblesse de son esprit. S’ils s’aperçoivent qu’une maxime scandalise leur néophyte, ils ont toujours sous la main un double sens qui leur permet de lui démontrer qu’il s’est récrié à tort. Si, au contraire, son estomac théologique est robuste, ils lui prodiguent les aliments de la plus difficile digestion. Les rêveurs sont communs en Orient. Pour les rêveurs, ils tiennent prêts les plus amples, les plus séduisants sujets de divagation, et ne se fiant pas encore assez aux puissances naturelles de l’iiiia-
gination humaine surexcitée, pour aller aussi loin qu’ils le souhaitent, ils recommandent l’usage de l’opium et du beng, élevés ainsi à la dignité de véhicules religieux. On peut assez supposer ce que ces pratiques seules valent de •
popularité à une doctrine auprès d’un peuple qui a la passion effrénée de l’ivresse physique aussi bien que morale.
L’ivrognerie est, en effet, un vice général dans l’Asie centrale. On ne se douterait jamais que la religion officielle prohibe absolument l’usage même modéré des boissons fermentées, ni encore moins que la loi civile, sous cette inspiration, ait édicté et applique encore assez souvent, contre les contrevenants, des peines d’une dureté, on pourrait dire d’une férocité disproportionnée à l’objet.
Hien n’y fait, et les délits que Mahomet a voulu prévenir sont de tous tes jours, de tous les instants et de toutes les personnes. Les prêtres aussi bien que les princes passent les nuits à boire. Les dames de la famille royale, tout autant que les filles du bazar, tombent, vers le minuit, ivres mortes sur leurs tapis, et le thé froid, comme on appelle par décence l’arak, l’eau-de-vie d’Europe même, remplissent les théières et en coulent incessamment à flots. Ce n’est pas le plaisir de banqueter en compagnie ni de parcourir les degrés successifs de l’excitation et de la gaieté, c'est encore moins le goût du breuvage en lui-même qui amènent ces excès. Les Asiatiques n’aiment ni la saveur du vin, ni celle des spiritueux. Quand ils boivent, ils s’arment d’un mouchoir, font, avant d’avaler, une grimace de dégoût, s’exécutent comme un patient qui s’administre une médecine, et s'essuient ensuite la bouche avec toutes sortes de démonstrations d’horreur. Si quelques-uns des grands achètent à grands frais des vins d’Europe, c’est affaire d’ostentation et pour que leurs hôtes admirent leur
magnificence; en réalité, ils ne reconnaissent que deux classes de boissons : celles qui enivrent lentement et celles qui enivrent vite. Depuis quelques années, ils commencent à tenir le porter en haute estime, parce qu’ils le classent dans la seconde catégorie. Arriver le plus promptement possible à ne plus discerner la saveur de ce qu’ils avalent et à tomber dans la torpeur, voilà ce qui les charme. Le sommeil de l’abrutissement est l’objet de leurs vœux. Je connais des hommes profondément instruits, avides de connaissances, goûtant avec délices les jouissances philosophiques les plus raffinées, et qui ne sauraient se passer d'étre ivres-morts tous les soirs. Ce qu’il faut admirer, c’est la façon dégagée dont ils portent un pareil régime ; mais je reviens aux soufys, qui paraissent être, en grande partie, coupables d’avoir implanté ces habitudes dans les populations.
Ce n’est rien dire de nouveau que de les déclarer panthéistes; toutefois cette qualification, exacte si l’on considère les tendances de leur doctrine, ne peut rigoureusement s’appliquer en réalité qu’à certaines classes de soufys. Les degrés inférieurs n’ont pas toujours une conscience nette de la conséquence dernière de leurs opinions et s’en tiennent, avec plus ou moins de discernement, à la lettre des déclarations de leurs grands docteurs Mahmoud Shébestéry, Djélaleddin, surnommé « le Moulla du Roum •, ou FérydEddyn, « l'Épicier. > Sur la foi des apparences qu’ils n’ont pas pénétrées, ils reconnaissent le Dieu individuel du Koran, et ne supposent pas qu’après leur mort il leur soit réservé autre chose plus que de l’approcher dans une intimité supérieure à celle à la- (juelle seront appelés les religionnaires qui n’ont pas le bonheur de partager leurs doctrines. On n’est donc pas
tout à fait dans le vrai en prenant le panthéisme pour le dogme essentiel des soufys. Le plus grand nombre, au contraire, ne s’en doute pas. En réalité, le soufysme a pour caractère dominant d’offrir un enchaînement de doctrine fort lâche qui place en échelons des notions de significations très-différentes, si différentes qu’eJles n’ont entre elles qu’un seul et unique rapport, et ce rapport c’est un quiétisme adapté à chacune d'elles, une disposition d’àme passive qui entoure d’un nimbe de sentimentalité inerte toutes les conceptions imaginables de Dieu, de l’homme et . du monde. D’union entre les soufys des différents grades, il n’en existe pas d’autre que cette disposition générale à tout faire passer en spectacle devant l'homme intérieur, quel que soit cet homme et quelque jugement qu’il porte des choses du dehors. Aussi la concorde et la bonne entente ne sont-elles nullement des vertus à l’usage des différentes classes de soufys, dans leurs rapports réciproques. Elles se méprisent singulièrement. Les ouréfas, les hommes des hauts degrés, considèrent ceux des plus bas et même ceux des degrés moyens comme à peine supérieurs à la brute, et il n’y a pas de secte religieuse ou philosophique (jui réduise plus complètement en système l’usage du mépris dogmatique. Un soufy de grade supérieur, arrivé à se considérer lui-même comme Dieu, admet sans peine et professe avec hauteur que la création au milieu de laquelle il se trouve momentanément et i^aparfaitement détenu, est toute entière digne de ga8"Ôéaaftis. 11 parle des prophètes comme d’avortons <tjGi avaient encore grand chemin à faire pour arriver jusqu’à lui. Il ne reconnaît aucune distinction , quant à lui , entre le bien et le mal; car, au point de vue où il en est, toutes les antinomies se résolvent dans le fait unique de son exis-
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tence intérieure. Qu’on ne suppose pas, toutefois, pour rester juste, que cette abrogation de toute règle morale ait de bien grandes conséquences pratiques. Les ouréfas sont des vieillards sans force, assez ascétiques de fait, sauf l’opium ou le beng, et qui se sont fait de longue main une nature de l’indifférence. Ce qui les persuade surtout de leur qualité divine et l’attribut qu’ils en prisent davantage, c’est l’immobilité de leurs sensations. Que le prototype originel de ces ouréfas des premiers degrés se trouve chez les bouddhistes, c’est, je crois, ce qu’il serait difficile de révoquer en doute. En tout cas, on peut prononcer hardiment que la vaste association, ’ qui, à parler rigoureusement, n’en est pas une, dont je viens de retracer les principaux traits, a été, est encore excessivement funeste aux pays asiatiques par la nature de ses influences. Le quiétisme, le beng et l’opium, l’ivrognerie la plus abjecte, voilà surtout ce qu’elle a produit.
On a souvent reproché à l’islam d’avoir exagéré la croyance au fatalisme et partant propagé les principes délétères qui en sont la conséquence. C'est une erreur et une injustice. 11 n’est facile à la logique- d’aucun culte de faire concorder la prescience divine avec la liberté de l’homme, et, cependant, pas de religion positive qui ne reconnaisse la nécessité de concilier ces deux termes, et ne refuse d’admettre que l’un soit sacrifié à l’autre. Mahomet devait avoir plus de peine que tous les autres lé^|S)|j^s religieux à opérer la fusion, parce que, préoccupé su^ûut du soin de déterminer, à part et d’une façon bien distincte,, la personnalité divine, afin de sortir, une fois pour toutes, des pires conséquences du panthéisme araméen, il avait exagéré tant qu’il avait pu l’expression de l’omnipotence, de l’omniscience, et de
tous les attributs propres à mettre un abîme entre le Créateur et la créature. Cependant, il n’avait pas méconnu non plus le péril que cette façon de parler pouvait provoquer, et avait répété, en jdus d'une occasion, — on le voit dans le Koran, on le voit dans les hàdys ou traditions, — que l’homme est libre, qu'il répond de son salut et de sa damnation; qu’il peut être fidèle et qu'il peut être coupable, et qu’en lui ouvrant le paradis ou l’enfer. Dieu ne fait qu’exercer sa justice et le rémunérer d’après ce (ju’il a librement mérité.
Que l'expression de deux ordres d'idées si différents offre ici des termes difficiles à concilier, cela, encore une fois, est incontestable. Il serait aisé, en opposant les uns aux autres, les passages que je rappelle, de les mettre en contradiction flagrante. On parviendrait, peut-être, à démontrer qu'en bonne logique l’une des thèses est plaidée avec une force supérieure, de sorte que l’autre reste anéantie ; peut-être aussi arriverait-on simplement à les détruire l’une par l’autre, de sorte qu'il ne resterait rien des deux propositions. Mais, en agissant de la sorte, on aurait prouvé seulement que le prophète arabe était un dialecticien assez faible qui ne connaissait pas les ressources de rKcole; je ne vois pas que ce résultat vaille la peine d’être recherché. Ce qu’il faut savoir, ce qu’il faut démêler, c’est son intention, et elle n’est pas douteuse. 11 a voulu, incontestablement, sauver le libre arbitre et donner, imposer à l’homme la responsabilité de ses actes. Les docteurs ne s’y sont pas mépris et ils ont appuyé dans le même sens. Aly, lui-même, a prononcé que tous ceux ([ui niaient le libre arbitre étaient des hérétiques. El Chazzaly n’est pas moins explicite et n’entend pas raillerie. Pour les sliyytes comme pour les sunnites, il n’y a pas le moindre doute
que c'est la doctrine orthodoxe. Mais ceux qui l’ont sapée, ceux qui la nient, ce sont les quiétistcs, ce sont les différentes classes de soufys, absolument comme, chez nous, les amis de madame Guyon et les jansénistes auraient fait si on les avait laissé aller, absolument comme les calvinistes zélés font de nos jours. Ce quiétisme, et non l’islam, voilà la grande plaie des pays orientaux, et quand je dis orientaux, il y faut comprendre l’Inde musulmane d’une part et l’Afrique de l’autre, tout aussi bien que la Turquie et l’Égypte. Le malheur a voulu qu’il y eût, pour lui venir en aide, des secours de toutes les natures. J’en ai nommé quelques-uns ; en voici deux autres encore : le spectacle constant des révolutions politiques et l’attrait de la poésie.
On ne comprend que trop avec quelle facilité devaient se laisser glisser dans l’atonie des gens qui voyaient se succéder sous leurs yeux, avec les dynasties différentes, la ruine des villes, la cessation du coiamerce, la dispersion des familles, le massacre des individus. Quand on a contemplé deux ou trois fois dans sa vie le cortège d’un prince latare venant couper la tète à un prédécesseur mongol, turk ou arabe qui en avait fait autant à son devancier, et qu'à la suite de ces événements on a passé par autant de situations fort diverses; quand on a été, comme Sùdy, un grand personnage, puis un soldat, puis le prisonnier d'un chef féodal chrétien; qu’on a travaillé comme terrassier aux fortifications du comte d’Antioche, et qu’enün on a regagné le Fars et Shyraz à pied, on n’est pas loin de convenir que rien de ce qui existe n’est réel ou du moins ne vaut la peine qu’on s’y attache. C'est la solidité des attaches qui fait les deux tiers de leur prix ; l’instabilité, à la longue, amène l'indifférence. Un scepti-
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cisme immense a de bonne heure, pour ces causes, envahi l’Orient tourmenté, et le quiétisme, après tout, qu’est-ce autre chose qu’une forme du scepticisme, où l’àme croit conserver encore assez de vigueur pour transporter ce qui lui reste de foi au sein d'une abstraction? Une fois là, ce trésor, cette foi prend vie, s’enfle, grandit, s’exalte, s’enfièvre dans l’impalpable, et d’autant plus énergique qu’elle ne travaille que sur elle-même, ne reconnaît plus la raison que dans ses rêves, et l’activité que dans le sommeil des facultés pratiques. Je le répète, voilà ce qu’a produit le soufysme; et ce qu’il souffle aux Orientaux, ce n’est pas l’annihilation de l’homme, c’est la dépravation de ses forces.
Mais la séduction n’eùt pas été aussi puissante, malgré tout ce qui l’appuyait, si, après s’être emparée de l’àmc et du cœur et avoir détourné les tendances actives de leurs buts véritables, elle n’avait su également conquérir l’esprit. Elle n’y manqua pas et le pouvait d’autant mieux que le soufysme, aux époques malheureuses, comptait dans ses rangs la plupart des hommes d’intelligence. Ces hommes, rebutés par les maîtres militaires, et, en face de la brutalité du sabre, n’ayant pas l’emploi de leurs facultés, se sont repliés sur eux-mêmes, et ils ont produit des œuvres littéraires qui sont souvent d’une admirable beauté. Voilà donc la poésie qui achève de conquérir ceux que le quiétisme ne suffisait pas à prendre. Les vers et le désenchantement des poêles soufys sont dans toutes les mémoires et dans toutes les bouches. On les cite dans le bazar, dans la boutique du marchand, chez les grands, comme dans les réunions dévotes du clergé. 11 serait extraordinaire que l’influence ne s’en fit pas sentir sur des hommes qui, dès l’enfance, bercés de ces maximes délé-
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tères, sont accoutumés à en faire cas comme de la plus sublime sagesse. A force d’ouïr répéter que le monde ne vaut rien et même n’existe pas, que l’affection de la femme et des enfants n’a rien que de faux, que l’homme sensé doit se renfermer en lui-méme, se borner à luiméme, no pas compter sur des amis qui le trahiraient, et que c’est dans son cœur seul qu’il peut trouver la félicité, la sécurité, le pardon facile de ses fautes, la plus tendre indulgence, et finalement Dieu, il serait bien extraordinaire que le plus grand nombre de ceux qui reçoivent de pareilles leçons et qui les voient si universellement approuvées, ne finissent pas par accepter comme des vertus l’égo’ïsme le plus naïf et toutes ses conséquences, dont la principale est le plus entier détachement de tout ce qui se passe autour d’eux dans la famille, dans la ville et dans la patrie.
C'est là qu’il faut chercher la source principale.de ce qui frappe d’abord dans la contemplation des populations orientales ; le dédain radical que ces nations éprouvent pour leurs gouvernements, quels qu’ils soient, et, en même temps, la facilité placide avec laquelle elles les acceptent et les sup])ortent. On peut penser et dire beaucoup de mal, en effet, du plus grand nombre des administrations asiatiques, et l’on restera encore au-dessous de la vérité. Cependant il n’y a pas plus dans ce monde de choses absolument mauvaises qu’il n’y en a de parfaitement bonnes. Les sujets persans, arabes , turcs, hindous sont loin d’être aussi opprimés qu’on se le figure, et si le but de ce livre le permettait, il ne me serait pas mal aisé de montrer que la liberté pratique leur est, au contraire, assurée sur une grande échelle , que les spoliations sont surtout des grapillages, et que des obstacles, résultant
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du code religieux, des mœurs et de l’imperfection des moyens gouvernementaux, arrêtent à chaque instant l’action même légitime du pouvoir. Il s’en faut donc de beaucoup que les peuples souffrent à un degré qui explique leur dégoût de toute vie publique. En outre, si mauvaise opinion que l’on puisse avoir de la masse des hommes qui conduisent d’ordinaire les affaires, il ne laisse pas de s’en trouver parmi eux, et plus souvent qu’on ne le croit, ayant à la fois capacité et bon vouloir. Règle générale, on ne leur sait gré ni de l’un ni de l’autre, et ce que l’opinion publique est portée à leur reprocher le plus amèrement, ce sont encore les tentatives de réformes; elle supporte ces essais plus impatiemment qu’elle ne fait les allures surannées, rapaces et souvent insensées, inhérentes aux vieux systèmes. C’est tout simplement parce que cette opinion publique s’y trouve moins dérangée dans sa somnolence. Son repos est troublé par les efforts d'une amélioration. Les novateurs lui demandent du travail, de la compréhension, un changement d'attitude. Les gens s’en indignent; mais, comme l’intelligence est vive en eux, elle s’éveille lorsque le ministre détesté est à peine tombé depuis deux jours; on lui rend justice, on analyse, on apprécie ses intentions, on le porte aux nues et les éloges servent à lapider ses successeurs.
Je dis que, dans cet ordre, les populations supportent aisément le pire régime, et cela, sans aucun doute, précisément par le même motif qui les mutine contre les réformes. Pour protester, il faudrait se lever et marcher, s’unir, s’entendre, agir; mais rester chacun dans son isolement, voilà ce qu’on est habitué à appeler sage. Un coup reçu de temps en temps est un inconvénient dont la
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douleur s’efface; quant aux coups qu’on voit distribuer à côté de soi , la sag;esse quiétisle enseigne essentiellement à ne pas se mêler des affaires des autres.
Tant que le soufysme, à ses différents degrés, régnera sur l’esprit asiatique, il n’y aura pas de ressources contre les maux qu’il engendre. Il est bien fort, il est bien ancien , il est bien ancré dans les mœurs et singulièrement servi par le climat, tout autant que par cette vieille expérience de la vie qu’on ne peut refuser à des sociétés qui, datant de si loin, ont vu tant de choses. Et, cependant, comme rien n’est plus compliqué que cet esprit asiati(iue, comme rien n’obéit à des ressorts plus nombreux, plus différents et agissant. Dieu sait comme, sous l’empire des causes les plus diverses et pour les buts les plus étrangers les uns aux autres, il ne faut pas méconnaître, tout en avouant que le soufysme est un des éléments intellectuels les plus puissants et les plus généralement agissant de ces pays, qu’il n’a réussi nulle part à supprimer, d’une façon aussi complète qu’il l’aurait voulu, les manifestations des autres instincts. Pas de soufy qui n’ait encore dans la tête, plus ou moins complètement, un, deux, trois systèmes ou fragments de systèmes agissant en sens inverse. De là cette agitation curieuse de tous les esprits, ce trouble dans la nonchalance, cette surexcitation dans la torpeur, cette passion de parler politique chez des gens qui posent en principe que la politique ne doit pas les intéresser; de là, enfin, chez des scepti([ues qui voudraient être somnolents, la continuation d’une recherche curieuse de la vérité ou pour mieux dire de la nouveauté.
La religion qu’ils ont faite à leur image, le shyysme, où ils ont transporté et ravivé les dogmes principaux des
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parsys ne donnait pas aux Persans une morale pratique appropriée suffisamment à leurs goûts. C’est pour cela qu'ils ont pris et développé le soufysme. Mais celui-ci ne saurait répondre non plus à toutes les questions que le shyysme a lui-méme soulevées et laissées de cûté. Il est bon de s’étre ressaisi du dualisme, mais faut-il pour cela abandonner l’idée unitaire? Le voudrait-on, on ne le pourrait pas. Cette idée est trop éclatante dans le Koran et, mieux que cela, trop inséparable des instincts sémitiques, et CCS instincts, on les a en grande partie dans les veines. Il faut donc quelque chose d’autre que la religion de l’État et que le soufysme, et voici la philosophie.
Elle est née en Asie, elle y est immortelle. Avant les temps historiques, elle s’y établissait toute puissante, et l’on pcutbicn admettre qu’elley vivra autantque lemonde. Si, dans des circonstances particulièrement contraires, il’ lui est arrivé d’y subir des éclipses, celles-ci ont été courtes; elle a toujours résisté aux plus violents orages et brûlant alors, comme une lampe abritée contre’ le vent, au fond de quelques chambres de savants, elle a bientôt remontré au monde sa flamme vacillante, diminuée, charbonneuse, obscurcie, jamais éteinte.
Les Mongols, au xiii* sièle, n’en purent venir à bout et, cependant, il n’y eut jamais d’adversaires plus acharnés et plus avides d’en finir avec elle. A leur arrivée, ils avaient été pris à son égard de cette haine que l’ignorance lui voue plus qu’à toutes lesautres connaissances humaines. Quand un peu calmés, ils voulurent organiser et administrer, ils découvrirent que, faisant obstacle à la religion, elle n’entrait pas dans leur plan et ils la livrèrent volontiers à toutes les sévérités des moullas. Les persécutions furent grandes et elles échouèrent. Le temps passa, ces vio-
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lences étaient usées et il vint un nionient où, dans l’iinpaticnce de la fatigue qu’éprouvaient le public et même les rois de sentir trop pesamment le joug de la cléricature shyyte, on se rappela Avicenne, on voulut le relire, et alors ses sectateurs, qui n’étaient nullement morts, sortirent de leurs retraites pleins de ses doctrines.
La dynastie des Séfewys commençait alors sa gloire. Les magnifuiucs collèges d’Ispahan participaient à la splendeur de l’Etat par l’activité de leurs éludes. On peut voir encore ces édifices, bétis vers la fin du xvii* siècle, et admirer leurs coupoles émaillées de bleu, leurs cellules alignées autour de jardins qu’encombrent les roses et les platanes. De nombreux et célèbres professeurs attiraient là des auditeurs de tous les âges et de tous les rangs, venus des différentes parties de l'Asie, et la maison régnante témoignait d'un zèle passionné pour les travaux de l’esprit, au point que la mère de Shah-Abbas le Grand s’était chargée elle-même d'aller toutes les semaines avec ses femmes recueillir le linge des étudiants et le remplacer par du linge neuf. Elle ne voulait pas, disait-elle, que des préoccupations d’un ordre si misérable pussent détourner l’esprit des élèves et des maîtres des contemplations sublimes auxquelles il devait rester uniquement attaché.
Dans une situation si favorable, au milieu des docteurs, des littérateurs de tout genre, des hommes de guerre et des hommes d'État, on ne tarda pas à distinguer un moulla, natif de Shyraz, qui se nommait Mohammed, fils d’ibrahim. Adonné principalement aux recherches philosophiques, ce personnage devint assez tôt fameux. Tout le monde se pressa à son cours, tout le monde voulut l’entendrè ; les rois lui prodiguèrent leur estime, les
peuples leur vénération, et c’est encore lui qui, après avoir fourni à l'ère des Séfew^s, cette recrudescence philosophique indispensable à toute grande époque, a maintenu jusqu’à nos jours son autorité sous le nom fameux de Moulla-Sadra, ou, comme on l’appelle plus couramment, Akhound, ■ le maître par excellence. •
Moulla-Sadra n’a point seulement beaucoup enseigné et formé de nombreux élèves; il a aussi beaucoup écrit, et on ne l’estime pas moins comme théologien que comme philosophe. Son œuvre se compose d’environ une vingtaine de volumes, dont plusieurs sont consacrés à des commentaires sur différents chapitres du Koran. On lui doit encore une dissertation sur les traditions authentiques. 11 a laissé environ cinquante traités sur la théodicée, où des recherches relatives à la nature divine l’entraînent plutôt vers le terrain philosophique qu’elles ne le soutiennent dans les domaines propres de la théologie orthodoxe. On a de lui quarante-quatre ouvrages sur des points obscurs de la doctrine, 'Composés pendant un long séjour dans les montagnes de Goûm, où il s’était retiré pour vaquer sans distraction à l’étude. 11 a écrit de plus quatre livres de voyages. Il fit sept pèlerinages à la Mecque, et, au retour du septième, il mourut à Basra.
Son père avait été vizir du Fars et, s’étant vu longtemps sans enfants, avait adressé à Dieu de nombreuses prières pour en obtenir. Il eut Sadra comme récompense d’incessantes aumônes et nommément pour avoir distribué un jour, à des passants, trois tomans qu’il avait sur lui. Dès son enfance, le philosophe fut surnommé Sadra, à cause de son mérite supérieur. Confié aux soins d’un précepteur habile, il ne tarda pas à faire de remarquables progrès. Un jour son père lui ayant confié le soin et la surveil-
lance de la maison et ayant, ensuite, voulu se rendre compte do la manière dont l’enfant s’acquittait de sa tâche, il remarqua qu’une somme de trois tomans figurait invariablement dans le compte de chaque jour au chapitre des aumônes. Surpris, le vizir demanda des explications. L’enfant lui dit : Mon père, c’est le prix que te coûte ton fils.
Devenu plus grand, il employait tout son argent à acheter des livres et était surtout avide d’apprendre ce que les Grecs avaient écrit. Étant venu de Shyraz à Ispahan, il fit connaissance, dans un bain de cette ville, avec le séyd Aboulkassem-Fenderesky, un des métaphysiciens lés plus subtils de l’époque. 11 n’était nullement connu de cet érudit, qui, en se voyant saluer, lui dit : Sans doute tu es étranger, mon enfant ? — Oui, répondit Sadra. — Et de quelle famille es-tu"? De quelle ville? Pour quel motif te trouves-tu à Ispahan ?
Sadra répondit : Je suis du Fars et venu ici pour suivre mes études.
— Et quel est celui de nos savants dont tu prétends entendre les leçons ?
— Celui-là même que vous me désignerez.
— Si ce que tu souhaites est de dégourdir ta cervelle, adresse-toi à Sheykh Behay ; mais si tu prétends dégourdir ta langue, prends pour maitre Einyr Mohammed Bagher.
Sadra répondit : Je ne me soucie point de ma langue, et, de ce pas, il s’en alla trouver Sheykh Behay et se mit à étudier, sous la discipline de ce professeur, les sciences philosophiques et théologiques, tant et si bien que celuici reconnut un jour n’avoir plus rien à lui apprendre. Il l’envoya donc, lui-même, trouver Emyr Mohammed Bagher sous prétexte d’un livre à emprunter.
Sadra, sans aucun soupçon des intentions de son maître,
se présenta devant le dialecticien et s’acquitta de sa commission. Dans ce moment même, Myr Mohammed Bagher donnait sa leçon, de sorte que Sadra y assista.
Lorsque le jeune étudiant revint auprès de Sheykh Bellay, celui-ci lui demanda : Que faisait le professeur?
Sadra répondit : 11 enseignait.
— Ses leçons, reprit Sheykh Behay, valent mieux que les miennes. Je n’avais nul besoin du livre que tu rapportes, mais je souhaitais que tu pusses juger par toiméme du mérite de l'homme. A dater d’aujourd’hui, quitte-moi et suis son enseignement.
Sadra obéit et, en peu d’années, il arriva à la perfection d’éloquence qu’on lui a connue.
Mais, avant de se fixer définitivement à Ispahan et d’y devenir le maître des maîtres, le philosophe eut à traverser beaucoup de peines et de fatigues. Car si, depuis l’avénementdes Séfewys, le développement philosophique était un besoin général des esprits et le desideratum des princes de la dynastie nouvelle, rien de solide n’avait réellement été fait et la science se contentait encore d’aspirations assez stériles. Surtout elle redoutait le clergé, et cette peur la paralysait. On a vu qu’une pression si fâcheuse avait pris naissance à la suite des invasions mongoles. Je ne l’ai peut-être pas assez expliqué.
Jusqu’au moment où Djenghyz-Khan et ses successeurs vinrent renverser l’établissement politique en Perse, les grands instituteurs philosophiques avaient été Avicenne et Mohy-Eddin. Le premier, surtout, usant largement de l’imposante situation qu'il s’était acquise, de son influence sur l’esprit des sultans, du respect qu’inspiraient sa grande indépendance de fortune et sa célébrité, n’avait pas pris beaucoup de précautions avec l’islam et,
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réagissant contre tout ce que la religion enseignait depuis quatre cents ans, s’était donné pour tâche de restaurer, au XI' siècle, la philosophie chaldéenne, en la déshabillant même un peu des voiles alexandrins sous lesquels les anciens philosophes la lui livraient. 11 y eut autour d’Avicenne une énorme éclaircie, une grande abattue dans le dogme mahométan. Les plus anciennes théories panthéistiques de l’Assyrie se réveillèrent.
Mais quand les Mongols furent venus, au xin' siècle, ce mouvement s’arrêta. Les conquérants voulaient de l’ordre et de la régularité politique. C’est une observation peutêtre inattendue. On ne se fait pas, en Europe, une idée tout à fait juste de la domination mongole proprement dite, que l’on confond trop avec les premiers temps de la conquête. Ces maitres prétendaient créer une organisation civile aussi forte que possible, et quand, dans une préoccupation toute praticiue, ils eurent embrassé l’islam, ils trouvèrent logique de soutenir fortement cette religion et se montrèrent dès lors on ne peut moins favorables à la philosophie d’Avicenne et de ses continuateurs. Ce n’est pas qu’à ce moment ils fussent restés insensibles aux sciences ni aux arts. Ils protégèrent activement certaines branches de connaissances ; ils n’eurent pas un goût exquis en littérature, peut-être, mais ils donnèrent beaucoup d’argent et accordèrent beaucoup d’honneurs aux poètes et aux écrivains, et, quant aux artistes, ils en firent un cas tout particulier. Les constructions de l’époque mongole furent d’une magnificence inouïe; les mosquées de Tebriz, de Sultanieh, de Véramin, en portent encore témoignage, bien qu’en ruines; mais pour la philosophie, rien de bon. Ils n'eurent à son endroit que des rigueurs et se firent forts de
l’exterminer. On a vu plus haut qu’ils n’y avaient pas réussi . Ce n’est pas qu’à ce moment l’orthodoxie ait profité beaucoup de ces dispositions favorables et de la chute ou du moins de l’humiliation de sa rivale. Elle y poussa tant quelle put, il est vrai, mais ce fut pour être assaillie elle-même par un côté quelle ne songeait pas à défendre. Une erreur complète, abus désastreux de sa victoire, venait d’être commise en son nom, et ici se montrait, dans tout son jour, le génie persan. Le chaldaïsme, vaincu sous la forme avicenniste, garda le silence, et aussitôt ce fut le mazdaisme qui prit la parole et le fil avec autorité, sous l’habit du clergé mahométan. Ce fut, en effet, pendant la période écoulée du xui' siècle à la fin du xvi% que le Shyysme local, se développant de plus en plus, laissa le plus loin ses anciennes formes, ranima, restaura le magasin presque entier des idées, voire des habitudes guèbres, et leur fit prendre la place des prescriptions mohammediques. Ceful alors que, sous des apparences discrètes, on vit renaitre le véritable dualisme, dont j’ai déjà parlé. .\vec le retour à ces idées fondamentales, avec la fabrication illimitée des hadys ou traditions, qui fit rentrer l'ancienne théologie dans le domaine que la foi arabe croyait avoir conquis, le shyysme alla chaque j our se développant, s’admira avec raison comme expression véritable de la nationalité persane et, en même temps que, en dépit du Prophète, il rétablissait tout ce passé qu’on aurait pu croire à jamais décédé et qui se retrouva si vivant, il ressuscitait aussi l’institution d’un clergé hiérarchique dont Mahomet n’aurait jamais admis les constitutions. Les choses avaient marché ainsi jusqu’à l’avénement des Séfevvj s. Le premier de ces princes était de tous les Soufys le plus éloigné, non-seulement de l’islam, mais même d’une reli-
gion positive quelconque. C’était un panthéiste, et il est certain qu’il se proposa, pendant quelque temps, de laisser choir tout l'établissement islamique. Cependant il changea d’avis. Les dangers lui parurent trop grands et les avantages trop frivoles, et, voyant le shyysme si topique, lui et ses successeurs se prirent pour lui d’un amour sagace. Ils activèrent ses développements, lui donnèrent toute l’ampleur et toute l’autorité qu’il pouvait prétendre. Alors la religion de l'État fut fondée et elle ne se soucia ni du véritable islam ni non plus de la philosophie d’Avicenne.
Celle-ci remuait pourtant et donnait des signes d’existence. Elle trouvait un peuple disposé à l’accueillir, car, du moment que le shyysme était installé dans son triomphe, il cessait d’étre une philosophie, ne procédait que par décrets et ne satisfaisait plus à l’immortel instinct de méditation,, de spéculation, de transformation intellectuelle, qui partout est le ressort principal du cerveau humain, partout, dis-je, en Asie comme ailleurs. Les anciennes théories spéculatives commencèrent de nouveau à attirer tous les regards. Elles attirèrent ceux de Moulla- Sadra comme ceux de la multitude, et c’étaient là des regards pénétrants au delà de l’ordinaire.
Ainsi que nous l’avons vu tout à l’heure, le jeune homme avait renoncé au monde et aux dignités pour se consacrer entièrement à l’étude; et comme l’étude, en Asie, repose essentiellement sur l’enseignement oral ; que, d’ailleurs, les philosophes avicennistes étaient dispersés, peu nombreux, craintifs devant le clergé à demi mage (car cette dernière restauration, à peine en jouissance, étaitfort animée àcmpôcher l’avénementde l’autre), Moulla-Sadra passa plusieurs années soit dans sa retraite
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au fond des montagnes de Goum, soit à voyager dans toute la Perse, recueillant de bouche à oreille toutes les scholies que l’expi^rience et la confiance des sages lui pouvaient livrer. 11 commença lui-même bientôt à professer dans les villes où il passait, et comme il n’avait pas de rivaux ni pour l’éloquence, ni pour l’élégance de l’expression, ni pour la facilité de l’exposition, on l’écoutait avidement, et il eut de nombreux auditeurs, parmi lesquels il choisit et distingua des élèves d’une valeur hors ligne.
Mais, lui aussi, il avait peur des moullas. Exciter leur méfiance était inévitable, mais donner un fond solide, fournir une preuve à leurs accusations, c’eût été s’exposer à des persécutions sans fin et compromettre du même coup l’avenir de la restauration philosophique qu’il méditait. Il se conforma donc aux exigences des temps et recourut au grand et merveilleux moyen du Ketmân. Quand il arrivait dans une ville, il prenait soin de se présenter humblement à tous lesmoudjteheds ou docteurs du pays. 11 s’asseyait au bas de leur salon, de leur talar, se taisait beaucoup, parlait avec modestie, approuvait chaque parole échappée de ces bouches vénérables. On l’interrogeait sur ses connaissances; il n’exprimait que des idées empruntées à la théologie shyyte la plus stricte et n'indiquait par aucun côté qu’il s’occupât de philosophie. Au bout de quelques jours, le voyants! paisible, les moudjteheds l’engageaient d’eux-mômes à donner des leçons publiques. Il s’y mettait aussitôt, prenait pour texte la doctrine des ablutions ou quelque point semblable et raffinait sur les prescriptions et les cas de conscience des plus subtils théoriciens. Cette façon d’agir ravissait les moullas. Ils le portaient aux nues ; ils oubliaient de le surveiller. Ils désiraient eux-mêmes le voir promener leur imagination sur des
questions moins placides. Il ne s’y refusait pas. De la doctrine des ablutions il passait à celle de la prière, de celle de la prière à celle de la révélation, de la révélation à l’unité divine, et là, avec des prodiges d’adresse, de réticences, de confidences aux élèves les plus avancés, de démentis donnés à lui-méme, de propositions à double entente, de syllogismes fallacieux dont les initiés seuls pouvaient trouver l’issue, le tout saupoudré largement de professions de foi inattaquables, il parvenait à répandre l’avicennisme dans toute la classe lettrée, et lorsiiu’il croyait enfin pouvoir se livrer tout à fait, il écartait les voiles, niait l’islam et se montrait uniquement logicien, métaphysicien et le reste.
Le soin qu’il prenait de déguiser ses discours, il était nécessaire qu’il le prit surtout de déguiser ses livres; c'est ce qu’il a fait, et à les lire on se ferait l’idée la plus imparfaite de son enseignement. Je dis à les lire sans un maître qui possède la tradition. Autrement on y pénètre sans peine. De génération en génération, les élèves de -Moulla-Sadra ont hérité de sa pensée véritable et ils ont la clef des expressions dont il se sert pour ne pas exprimer mais pour leur indiquer à eux sa pensée. C’est avec ce correctif oral que les nombreux traités du maître sont aujourd’hui tenus en si grande considération et que, de son temps, ils ont fait les délices d’une société ivre de dialectique, âpre à l’opposition religieuse, amoureuse de hardiesses secrètes, enthousiaste de tromperies habiles. Kn réalité, Moulla-Sadra n’est pas un inventeur, ni un créateur, c’est un restaurateur seulement, mais restaurateur de la grande philosophie asiatique, et son originalité consiste à l’avoir habillée d’une telle sorte qu’elle fût acceptable et acceptée au temps où il llorissait. En Perse,
liE SOL'FYSME ET LA PHILOSOPHIE.
on trouve que le service est grand et vaut la gloire dont il a été payé. Cependant la sympathie qu’il a excitée et excite encore est telle qu’on ne se contente pas pour lui de l’éloge restreint que je viens d’en faire. On assure que l’Akhound a fait plus que de raviver la flamme d’Avicenne et de la faire brûler dans une nouvelle lampe; on prétend que, sur plusieurs points, il a exprimé une opinion indépendante de celle du grand homme et l’a même contredite. Il est difficile, en effet, que dans le long cours d’une existence philosophique très-active et trèssavante, l’Akhound, vivant d’ailleurs dans des temps et dans un milieu fort différents de ceux d’Avicenne, n'ait pas trouvé l'occasion de faire acte de personnalité doctrinale. Je n’ai pourtant rien vu qui impliquât des différences bien sérieuses, et personne n’a jamais pu m’en indiquer qui valussent la peine d’être relevées. Presque tout ce qu’on cite ne consiste que dans des questions de méthode ou porte sur des points secondaires. Non; le vrai, l’incontestable mérite de Moulla-Sadra reste celui que j’ai indiqué plus haut : c’est d’avoir ranimé, rajeuni, pour le temps où il vivait, la philosophie antique, en lui conservant le moins possible de ses formes avicenniques, et de l’avoir rétablie dans de telles conditions que, non-seulement elle s’est répandue dans toutes les écoles de la Perse, les a fécondées, a fait reculer la théologie dogmatique, a forcé celle-ci, bon gré mal gré, à lui céder une place à côté d’elle, mais a, pour ainsi dire, réparé au bénéfice de la postérité, dont les générations actuelles font partie, toutes les ruines métaphysiques causées par l’invasion mongole. Surtout elle a fourni les moyens d’arriver au grand résultat que voici : depuis Moulla- Sadra, la trace de la science n’a plus été perdue, ni
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effacée ; elle est constamment restée visible sur le sol, et, malgré des circonstances qui se sont montrées trèsdéfavorables, la flamme de la torche a tenu bon ; elle a vacillé sous le vent, mais ne s’est point éteinte. Rien de plus équitable que de conserver beaucoup d’estime et de reconnaissance pour le grand esprit qui l’avait su si bien allumer.
Mais il ne faudrait pas se figurer Moulla-Sadra vivant à perpétuité en derviche et courant sans fin les villes et les déserts. Sans doute, il garda toute sa vie cet extérieur ascétique, ces habitudes de détachement mondain qui sont les marques nécessaires de la haute science en Asie ; cependant, appelé par les rois, sollicité par eux avec respect, tour à tour vénéré et suspect, il devint le professeur le plus éminent du premier collège d'Ispahan, alors capitale de l’Empire, et tint un rang considérable parmi les grands du siècle.
Il eut pour contemporains et pour élèves une série de philosophes plus ou moins connus aujourd’hui. Je me contenterai de nommer ceux qui ont acquis et conservé une certaine célébrité et dont les ouvrages sont encore dans les mains des étudiants. Autant que possible je réduirai le nombre de ces célébrités exotiques. Pourtant je crois d’autant moins inutile d’en présenter la dynastie jusqu’à nos jours, qu’on n’est pas en Europe sans se faire une opinion beaucoup trop sévère, tranchons le mot, tout à fait inexacte de l’état intellectuel des Asiatiques depuis deux cents ans. On les suppose tombés dans un état d’ignorance qui n’est pas vrai. Voici donc la liste des philosophes les plus célèbres qui ont vécu depuis Moulla-Sadra. 11 s’agit ici, bien entendu, de philosophes et non de théologiens. Les traités théologiques des hommes que je vais
LE SÜÜFYSME ET LA PIllLUSüPHlE. '.M
citer ne sont que des déguisements nécessaires et qui recouvrent fréquemment l’expression d'idées métaphysiques fort hérétiques.
Moulla-Mohsen-Feyz, élève de Moulla-Sadra, s’occupa particulièrement de lalogitpie et de la métaphysique. Il a laissé sur ces matières près de trois cents traités, qui sont, pour la plupart, des commentaires sur différentes parties des travaux de son maitre.
Moulla-Abd-Ourrezàk a écrit des commentaires et des annotations. Il est à remarquer en passant que certains manuscrits portent sur les marges les scholies de l’un ou de quelques-uns de leurs possesseurs successifs. Quand ce possesseur est célèbre, ou seulement que ses opinions sont goûtées , les commentaires ainsi tracés par lui sont recueillis plus tard, forment un livre et entrent dans la circulation scientifique, sans qu’il y ait eu, à proprement parler^ de la part de l’auteur, aucun effort pour en amener la publication. Remarquons encore qu'au moyen de ces annotations, qui sont dans les habitudes de tous les savants orientaux, ceux-ci ont trouvé, pour se débarrasser du courant de leurs idées et de tout ce dont ils ne veulent ou ne pourraient pas faire un livre, un moyen qui leur tient lieu de ce que les revues et les journaux sont pour les savants d’Europe. Il est cependant probable que cet exutoire est moins épuisant et aussi moins frivole, partant moins menaçant pour l’avenir de la science que celui auquel nos érudits sacrifient aujourd’hui. Moulla-Abd- Ourrezàk marque une phase particulière dans l’emploi du Kctmân. 11 semble que les soupçons des moullas et leur . antipathie pour cet enseignement aient augmenté après la mort de Moulla-Sadra. Ils firent, à cette époque, quelques démonstrations contre les élèves du maitre et cher-
92 LE SOL'FVSME ET LA IMIILOSOPIIIE.
chèrcnt à soulever contre eux l’opinion des grands et du peuple, en les accusant d'hérésie. Moulla Abd-Ourrezàk perfectionna alors l'arme ordinaire. Il multiplia les professions de foi shyytes au delà de ce que Moulla-Sadra avait jugé nécessaire. 11 alla plus loin : il accabla d’injures Avicenne et Mohy-Eddyn, les traitant d’hérétiques impénitents et d'esprits diabolicpies. Les convenances sociales le dispensèrent heureusement d’en faire autant à l’éfiard de Moulla-Sadra; on eût trouvé déplacé qu'il injuriât son maître; pour tout concilier, cependant, il eut soin de déplorer avec fracas « les erreurs de nos professeurs. • Les moullas furent ainsi mis sur la voie du nom qu’ils devaient supposer là-dessous. Quantaux livres nombreux du moulla Abd-Ourrezàk, ils ne présentent à l'oeil du lecteur le plus curieux absolument rien qui puisse exciter le soupçon, et il faut tomber d’accord, quand on les a lus, de leur orthodoxie parfaite. Cependant les disciples, aidés par la tradition orale, savent à quoi s’en tenir et reconnaissent, dans ces œuvres, la vraie doctrine de Moulla-Sadra, c’està-dire d’Avicenne.
Kazy-Sayd-Goumy a laissé un renom véritable. C’était un jurisconsulte distingué. 11 est l’auteur de trois ouvrages philosophiques assez répandus.
Dans la génération qui succéda à Moulla-Sadra et à son école on compte surtout ;
Aga Mohammed- Bydabâdy. — Ce savant a écrit sur la morale. 11 a joui d’une grande réputation et d’un crédit considérable sur le peuple d’Ispahan. Sa mémoire est encore respectée dans cette ville.
Mirza Mohammed Aly, fils de Mirza Mozaffer, s’est surtout attaché à la métaphysique pure. Comme le précédent, il a vécu surtout à Ispahan.
Mirza Aboulkassein >Uulorri-s. — Ainsi que son titre l’indique, ce savant était attaché au collège royal à Ispahan. Il s’est signalé par la popularité de son enseignement et la grande variété de ses connaissances.
Moulla Moustafa, natif du village de Ooumshèh, aux environs d’Ispahan, et qui, de là, est appelé Goumshêhy, a moins brillé dans la philosophie proprement dite, qu’il enseignait cependant, que dans rétiide des doctrines soufystes.
Moulla Mehdy Naraghy a été également profond dans la métaphysique et la logique.
A la seconde génération après Moulla-Sadra, on distingue :
Moulla AlyNoury. — Disciple d’Aga Mohammed Bydabàdy, de Mirza Mohammed Aly, maître de peu de réputation parmi les élèves de l’Akhound, et de Mirza Aboulkassem Muderrès, Moulla Aly Noury s’attacha principalement à la métaphysique. Ses leçons étaient fort suivies. On cite parmi ses élèves plus de deux cents philosophes qui ont laissé un nom.
Moulla Mohammed Aly Noury. — Élève de Mirza Aboulkassem Muderrès, et parent très-proche de Mirza Aly Noury, sinon son frère. La réputation de celui-ci est grande, mais la sienne l’est encore davantage, et je l’ai entendu traiter de penseur sans égal par un homme, Aga Aly ïéhérany, pour lequel je professe une haute estime, et qui figurera à son rang dans ce catalogue. 11 s’occupa également de métaphysique, de logique, et d’éthique, et y excella. 11 a formé un grand nombre d’élèves. Cependant, malgré le mérite de Moulla Mohammed Aly Noury, il arriva après lui des événements tels que les excellentes instructions qu’il laissa à ses élèves ne purent tout à fait
prévaloir. La philosophie se trouva dans une crise analogue à celle qu’elle avait traversée sous la domination mongole, bien que moins dangereuse et surtout moins longue. Les Afghans, ayant renversé la dynastie régnante, l’anarchie s’ensuivit, puis le régime militaire de Nader Shah, et les convulsions civiles amenées par la compétition des Zendys et des Kadjars, de sorte qu’à la fin du siècle dernier, les sciences spéculatives privées de l’attention, et partant de la protection des princes et des grands, se trouvèrent en butte à toute l’animosité du clergé. Alors les précautions de Moulla Abd-Ourrezàk ne furent pas trouvées de trop. On en eut grand besoin pour se soutenir contre les accusations passionnées de moullas malveillants, plaidant devant des chefs militaires grossiers. Pendant cette période difficile, on fit beaucoup usage, beaucoup abus du Ketmân, dans les livres d’abord, puis aussi dans l’enseignement oral, et les choses furent poussées si loin que le désordre se mit dans l’école; les uns crurent que la philosophie n’enseignait à peu près que ce qu’elle disait ; les autres admirent, au contraire, qu’elle en pensait beaucoup plus long qu’elle n’en divulguait sous le manteau et qu’èlle dépassait Avicenne. On exagéra encore les principes panthéistes sous l’influence des idées soufytes. En somme, il y eut en ce temps, un trouble marqué dansladicsiplinephilosophique.
Après Moulla Mohammed Aly Noury , Moulla Mohammed Hérendy passa pour exceller en métaphysique. 11 avait étudié sousMirza Aboulkassem Muderrès. 11 s’occupa aussi de théologie et de jurisprudence. 11 a laissé un livre trèsconsulté sur ces matières; mais les mathématiques l’ont surtout occupé, et il a composé nombre de traités sur cette science.
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LE SOl'FYSME ET LA PHILOSOPHIE.
Aga Seyd Jouséf, surnommé • l’Aveugle, » ne fut pas arrêté par son infirmité. Bien ([u’occupé de jurisprudence, à titre spécial, il n’en devint pas moins professeur pour les sciences philosopliiques, et jouit, ù titre de métaphysicien, d’une grande considération. 11 était élève de Mirza Aboulkassem Muderrès.
Shey kh Mehdy Meshhedy n’a pas formé d’élèves qui aient fait parler d’eux. On le cite comme bon métaphysicien.
Moulla Ahmed Yezdy, savant exercé, et avec cela hardi métaphysicien, a écrit des commentaires estimés sur les marges d’un grand nombre de livres. Il a exécuté le même travail pour beaucoup de poètes soufys. Il était élève de Moulla Moustafa Goumshehy.
Moulla Ismaïl a occupé une place considérable parmi les philosophes de son temps. Il a écrit quatre traités cités et consultés journellement. 11 avait étudié sous Moulla Aly Noury.
Iladjy Méhémed Djafer Lahedjy étudia pendant environ quarante ans, et professa ensuite pendant trente ans. Il a écrit des commentaires sur les poètes soufys. 11 a été commenté lui-même jiar Aga Aly, actuellement professeur au collège du Sipèhsalar à Téhéran. C'était encore un élève de Moulla Aly Moury.
Moulla Agay Kazwyny, célèbre par ses connaissances en philosophie, par sa subtilité à comprendre et à exposer les doctrines des soufys. Aga Aly Téhérany a travaillé sur les livres de ce savant, qui sortait de l’école de Moulla Aly Noury.
Moulla Abdoullah Zenvéry, Muderrès, ouïe Professeur. — 11 est le père d’Aga Aly Téhérany. Excellent théologien et métaphysicien profond, également versé dans l’éthique et dans les mathématiques, il s’ est fait et a con-
servé une grande réputation par l’élévation de sa pensée et de sa pénétration. Il a composé un commentaire estimé sur les hadys. Un ouvrage de lui, j)lus célèbre encore, et d’une orthodoxie fort scabreuse, c’est un traité sur l’unité divine. En théologie, il était élève d'Aga Seyd .Mohammed Bydabàdy, et en philosophie il avait eu les leçons de Moulla Aly Noury. Il lui est arrivé l'aventure suivante : Un jour qu’il donnait sa leçon, un de ses élèves entra précipitamment dans la salle et s’écria que les ferrashs du roi remplissaient la rue. Moulla Abdoullah poursuivit le raisonnement qu’il avait commencé. Mais, bientôt, un domestique parait et annonce que les ferrashs et les officiers se dirigeaient vers la maison. En effet, quelques instants après, le roi lui-méme, avec les grands de l’empire, arrêtait son cheval devant la porte. Il mit pied à terre, et entrant seul dans la classe, alla s’asseoir dans un coin, après avoir engagé Moulla Abdoullah à continuer. Cependant lui-même ouvrait un livre, et prenait connaissance du passage commenté. La leçon finie, le monarque, qui l’avait écoutée avec l’attention la plus soutenue (car Feth-Aly-Shah s’occupait personnellement de philosophie), demanda au professeur de lui indiquer les élèves les plus distingués. A tous ceux-là il fit distribuer immédiatement une certaine somme à titre de récompense, alloua des traitements pour tous les élèves, afin qu’ils pussent suivre sans distraction leurs études, et ayant fait un beau cadeau au professeur, il le quitta après l’avoir salué avec beaucoup de respect. 11 est admis, en Asie, par tout le monde, que la science est au-dessus de tout, et si la pratique est loin de toujours répondre à cette théorie, on n’est pourtant jamais que charmé, on n’est jamais étonné de voir les souverains y rendre hommage.
En même temps que Moulla Abdoullah, enseignait Iladjy Mohammed Ibrahym Nakhshè-Fouroush , ou « le vendeur de peintures. » 11 a fait preuve de vivacité d’esprit en métaphysique. 11 s’est aussi distingué parmi les soufys. 11 a été particulièrement étudié et commenté dans ces derniers temps par Aga Aly Têhérany, dans ses leçons au collège de la Mère du Roi. Moulla Aly Noury et .Moulla Isma'il furent ses maîtres.
Aa Séyd Riza Laredjany. — Son enseignement a été fort suivi et estimé. 11 était élève de Moulla Aly Noury. 11 a été également l’objet des leçons et des travaux critiques d’Aa Aly Téhérany.
Moulla Mohammed Taghy Khorassany. — Versé dans les études théologiques et dans la philosophie, il a consacré sa vie à l’enseignement. 11 était élève de .Moulla Aly Noury.
Moulla Ibrahim Noudjoumabady. — Excellent dans les différentes branches de la théologie, et également accompli comme métaphysicien. Élève de .Moulla .\ly Noury.
.Moulla Ragher Feshendy, habile en théologie et en métaphysique, a surtout élaboré la théodicée, terrain dangereux pour les philoso[)hos, et où les guette l'œil du clergé shyyte. Moulla Ragher Feshendy s est tiré d’affaire en empruntant la phraséologie des soufys, et surtout en se couvrant de nombreuses citations de Üjelaleddin Rüumy, l’auteur du Mesnévy. Au fond il est avicenniste déclaré, comme son maitrc, .Moulla Aly Noury.
Aga Séyd Gawwam Kazwyny, très-versé dans la métaphysique, et même assez hardi, écrivait sous Feth Aly Shah, et ce roi, comme on l’a vu, autorisait et protégeait beaucoup les travaux intellectuels. Aga Séyd Gawvvam jouit aussi de beaucoup d estime comme théologien. 11 a
même écrit un commentaire sur le Koran. Il s’élait formé sous Moulla Aly Noury.
Moulla Rizay Tebrizy était fort habile en métaphysique. 11 connaissait à fond les doctrines de Moulla Sadra, et les a enseignées avec éclat. II était élo(juent. Son maitre avait été Moulla Aly Noury. 11 professa à Ispahan, au collège de la Grande-Aïeule.
Moulla Sefer Aly Kazwyny, habile traditionniste, a été aussi fort remarc[uable comme philosophe. Il a étudié sous Moulla Aly Noury.
Sheykh Sadray Tenkany. — Estimé comme théologien, il étudia la philosophie sous Moulla Aly Noury.
Mirza Selman Tebrizy. — Excellent métaphysicien et médecin trés-estimé, élève de Moulla Aly Noury.
Mirza Mohammed Hassan Neway, flls de Moulla Aly Goury. — Très-apprécié comme philosophe et comme soufy, d’un esprit pénétrant, il se forma sous son père, et sous Moulla Mohammed Aly Noury pour la philosophie ; mais dans toutes les autres branches de connaissances, ce fut son père seul qui l’instruisit. Aa Aly Téhérany a passé cinq ans à étudier auprès de lui le Ketab-è-Esfar, le Shewahed d’Avicenne, le Heyyat-esh-Shefa et le Ketab-Mefatih-algaïb.
Moulla Mohammed Hamzé, de Balfouroush, très-habile en théologie et en philosophie, a écrit un commentaire sur les opinions de Moulla Sadra, et réfuté les idées de Sheykh Ahmed Akhshany.
Mirza Aly Naghy Noury, fils de Moulla Aly Noury, élève en philosophie de son père et de son oncle, a laissé une réputation de grand savoir.
Moulla Abdoullah Goumshey, bon métaphysicien. Il a beaucoup enseigné.
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LE SOL'KÏSME ET LA PHILUSUPHIE. 99
La cinquième génération après Moulla Sadra a compté parmi ses philosophes les plus éminents :
Son Excellence le Hadjy Moulla llady, de Sebzewar, qui vit encore aujourd'hui, âgé à peu près de soixante-dix ans. Il est tout à fait hors ligne. C’est un savant éminent, un érudit solide, un maître accompli dans les études métaphysiques, et dans tout ce qui tient aux hautes connaissances. Il a composé un grand nombre de commentaires sur les œuvres diverses de Moulla Sadra. 11 est élève de Moulla Isma'il. Ce personnage jouit en Perse d'une considération sans égale, et il n’est pas de membre du clergé qui ne lui cède dans le respect qu’il inspire aux populations et môme au gouvernement. Sa réputation de science est tellement étendue, qu’il lui vient à Sebzewar, son lieu de naissance, où il est rentré depuis longues années, pour n’en plus sortir, des élèves et des auditeurs partis de l'Inde, de la Turquie et de l’Arabie. Il appartient à une famille modeste, mais non dénuée de fortune, et de ce qu’il a hérité de son père, il a toujours vécu fort humblement sans avoir jamais cherché, par aucun moyen, ni le commerce, ni la poursuite des emplois, à augmenter son revenu. Il s’est absorbé dans l’étude. Sa coutume est, au commencement de chaque année, de recevoir de son fermier ce qui lui revient en espèces et en nature du produit de sa terre. Il met à part une certaine somme pour son entretien, en ayant soin de le calculer sur le pied le plus modique. Le reste, il le donne immédiatement aux pauvres, et ne reçoit jamais de cadeaux d’aucune nature ni de qui que ce soit. Chaque jour, à la même heure, avec une grande précision, rappelant en cela, comme sous d’autres rapports, la mémoire du professeur Kant, il se rend à la mosquée pour donner sa leçon
cl ses nombreux élèves. Quand il parait à la porte de sa petite maison, appuyé sur son bâton, la foule, qui l’attend, le salue avec une vénération profonde et l’accompagne jusqu’à sa chaire. Il y monte et parle au milieu d’un silence respectueux. Tout ce qu'il dit est écrit à l’instant par les auditeurs. On lui reconnaît une éloquence égale à la hauteur de sa doctrine. Sa leçon terminée, il rentre dans sa demeure, où, sauf quelques instants donnés au sommeil, et quelques instants plus courts encore employés à scs repas, d’une frugalité ascétique, il travaille et médite. Le peuple ne doute pas qu’il n’ait le don des miracles. Parmi ceux en assez grand nombre qu’on lui attribue, je citerai celui-ci. 11 y a peu d'années, des cavaliers du gouverneur du Khorassan, venant de Meshhed pour se rendre à Téhéran, demandèrent à Sebzewar de l’orge pour leurs montures. Comme on ne voulait pas leur en livrer, ou que le prix qu’on en demandait leur semblait exagéré, ils prirent l’orge de force; mais les chevaux refusèrent de manger. La population ne manqua pas de redoubler de clameurs contre les ghoulams, et de leur faire bien sentir que c’était le ciel qui châtiait leur brutalité. Les cavaliers, très-surpris et plus effrayés encore, se rendirent à la maison de Son Excellence lladj y Moulla Hady,etle supplièrent d’intercéder près de Dieu en leur faveur. Le Moulla, après leur avoir vivement reproché leur méchanceté et leur endurcissement, leur imposa de payer immédiatement l’orge volée, ce qu’ils firent sans hésitation. — Allez maintenant, leur dit-il, les chevaux mangent! Et ils mangeaient, en effet. Le principal ouvrage de Hadjy Moulla Hady a été imprimé à Téhéran. C’est le Shereh-menzoumêh, ou « Commentaire sur lePoëme. • L’ouvrage est formé de trois parties distinctes. D’abord un texte poétique, où les
idées du philosophe sont exprimées avec une concision élégante mais serrée, par conséquent obscure; puis un commentaire perpétuel, où le sens de chaque vers est analysé mot par mot; enfin des scholies marginales qui renchérissent sur les interprétations du commentaire et ne les rendent pas toujours plus' saisissables, car, suivant la méthode commune, s’il s’agit d’éclairer les adeptes, il n’est pas moins important d’égarer les autres, de sorte qu’on peut se perdre aisément dans un réseau artistement disposé de contradictions voulues. Le grand mérite de Hadjy Moulla Hady est d’avoir repris l’œuvre de Moulla Sadra. De même que celui-ci restaurait Avicenne dans la mesure possible, de même celui-là restaure à la fois et Moulla Sadra lui-même et son auteur, usant de toute la latitude que peut lui donner la liberté plus grande du temps où nous vivons. Il est, en effet, bien que voilé encore, plus explicite que l’Akhound, et se rapproche du grand maître avec une plénitude de franchise qui n’avait pas été vue depuis des siècles. Là est la cause de l’enthousiasme qu’il excite, et pour cette raison on ne peut nier qu’il marque un moment intéressant dans l'histoire philosophique du pays. Je connais plusieurs de ses élèves, et la pente de hardiesse sur laquelle il les a mis est descendue par eux avec un élan tout à fait remarquable, et qui ne saurait manquer d'avoir des résultats. C’est en vue de cette école principalement que j’ai traduit en persan, avec l’aide d’un savant rabbin, Moulla Lalazàr Hamâdany, le Discours sur lu méthode de Descartes, que le roi Nasreddyn Shah a daigné faire publier.
Au temps que Iladjy Moulla Hady commençait à étudier, on comptait encore d'autres célébrités.
Moulla Abdoullah Ghylany était un érudit pénétrant
et d’un jugement sain. 11 a enseigné la philosophie h Kazwyn, et il y avait étudié sous le Moulla Agay.
Moulla Jouséf de Kazwyn. — Aussi bien que le précédent, ce savant a contrihué à donner aux écoles de sa ville la grande réputation qu’elles avaient conquise dans ces dernières années. Kazwyn a été et est encore un des points principaux de la doctrine sheykhye, et les théologiens ont dû beaucoup de leurs arguments et de l’éclat de leurs leçons au voisinage immédiat des philosophes qui leur ont prêté un secours utile, dont ils ne se vantent pas. Moulla Jousèf était élève de Moulla Agay.
Aga Séyd Aly Tenkany. — C’était un homme d’une vaste instruction. 11 a professé la philosophie à Téhéran. 11 était élève de Moulla Abdoullah Muderrès.
Moulla llousseyn Aly Thalegany. — Homme très-laborieux et fort instruit dans les traditions et dans les choses philosophiques, il a enseigné à Téhéran et était élève de Moulla Abdoullah Muderrès.
Redjeb Aly Kény, à peu près l’égal du précédent, a enseigné comme lui à Téhéran, et a eu le même maître.
Aa Mohammed Rézy Goumshehy. — On lui reconnaît une intelligence de premier ordre et une grande science. 11 a étudié sous lladjy Mohammed Djœfer Laredjany et sous Mirza Mohammed Hassan Noury, quant à la philosophie et à la théologie; pour ce qui est des doctrines du soufysme, où il excelle, il a eu pour maître lladjy Séyd Ryza. Il professe, en ce moment, à Ispahan.
Mirza Mohammed Hassan Üjelyny. — Homme habile, professeur à Ispahan, où il occujiait une chaire il y a peu d’années et commentait les poètes soufys, les traditions du Prophète et des Imams. Elève de lladjy Mohammed Djœfer Laredjany.
Aga Riza Kouly, dcKazwyn. — Il se distinguait par des connaissances élevées et un jugement sain. Établi à Kazwj’n, il avait été l’élève de Moulla Agay, de cette ville.
Aga Séyd Sâdek Kashany. — Cet homme très-distingué a professé à Kashan, sa ville natale. Il a laissé une grande réputation de dialecticien.
Moulla Murteza Kouly Thalégany. — Très-versé dans les sciences philosophiques, élève de Moulla Abdoullah Muderrès, il a professé à Téhéran.
Mirza Mohammed llousseyn Kermany. — Soufy et, en même temps, profond dans la doctrine avicenniste. Il a étudié sous .Mirza Mohammed Hassan Ujelyny, à Ispahan, et il a travaillé aussi sous la discipline de Hadjy Mulla Hady, à Sebzewar. Pendant quelque temps, il a professé à Téhéran. Mais s’étant soustrait un beau jour aux opinions diverses qu’il avait acceptées jusqu’alors pour embrasser les doctrines exclusives des Bàbys, il lui a fallu fuir, et il est aujourd’hui compté parmi les docteurs les plus éminents et les plus zélés de la secte nouvelle. Il a réussi à faire beaucoup de partisans à ses coreligionnaires actuels parmi les philosophes et les étudiants.
Moulla Aboulhassan Ardcstany est célèbre et considéré parmi les philosophes et les soufys. Il enseigne en ce moment à Téhéran. 11 a étudié sous Mirza Mohammed Hassan Djelyny et sous Mirza Mohammed Hassan Noury.
Sheykh Aly Naghy Thalégany. — C’est un docteur d’un esprit vif, juste, perçant et d’une grande érudition. Excellent métaphysicien, élève de Moulla Agay Kazwyny, il professe actuellement à Téhéran.
Moulla Zeyn-Alabedyn Mazendérany. — Ha écrit des commentaires estimés sur des ouvrages célèbres; il est
également bon théologien. Son maître était Hadjy Mohammed Djœfer Larcdjany.
Mirza Mohammed Ilady, séyd d’Ispahan , bon philosophe, élève de Moulla Ismaïl ; il était estimé comme traditionniste.
Aga Hady Shyrazy. — Homme supérieur par les dons de l’intelligence; habile, tout à la fois, en philosophie et en théologie. 11 était élève de Mirza Hassan Djelyny.
Hadjy Mohammed Ismaél Ispahany, très-docte en philosophie, est élève de Hadjy Mohammed Djœfer Laredjany et de Mirza Mohammed Hassan Noury. C’est un homme d’une ferme intelligence. H enseigne aujourd’hui à Ispahan.
Aga Aly Téhérany, professeur au Collège de la Mère du Roi à Téhéran, est un personnage remarquable à tous égards. Faible de corps, petit, noir, maigre, avec des yeux de feu et une intelligence au-dessus de la portée moyenne. H a étudié sous son père Moulla Abdoullah Muderrès, sous Moulla Agay, de Kazwyn, sous Hadjy Mohammed Djæfer Laredjany, sous Hadjy Mohammed Ibrahim, sous Seyd Rézy et, enfin, sous Mirza Mohammed Hassan Xoury. On lui doit déjà un assez grand nombre de scholies sur des philosophes connus. La théologie, qu’il a d’ahord enseignée, a été abandonnée par lui, et sa réputation est telle qu’ayant quitté le Collège de la Mère du Roi, où il professait, il a pu continuer ses cours dans sa propre maison, sans rien perdre de sa popularité ni du nombre de ses élèves. H prépare en ce moment un livre sur l’histoire de la philosophie depuis Moulla Sadra jusqu’à ce jour, et ce sera, je crois, le premier qu’on ait fait sur une pareille matière depuis Shahrestany.
H est à observer que le catalogue qui précède est ex-
Irémement incomplet. D’abord il ne contient que les noms des hommes qui ont tenu ou qui occupent aujourd’hui les positions les plus éminentes dans la science en quelque sorte officielle , c’est-à-dire les noms des professeurs de collèges depuis 1666 jusqu’à ce jour. Mais il y aurait erreur grave à ne pas remarquer qu’un très-grand nombre des élèves de ces doctes personnages sont entrés dans la vie civile ou se sont renfermés dans la retraite, sans renoncer aucunement aux études qui avaient occupé plusieurs années de leur vie. Les disciples des philosophes persans n’ont pas d’âge ni d’état propres; on en voit aussi bien de soixante ans que de vingt autour des chaires des mosquées, et aussi bien des cavaliers et des personnages administratifs ou politiques, des princes ou des gouverneurs que de jeunes moullas. 11 en est aujourd’hui en Asie comme chez nous au moyen âge, quand, autour de la chaire d’Abélard, se pressaient des écoliers, mais aussi des docteurs, des chevaliers, des bourgeois, qui venaient écouter avec une égale passion les leçons du métaphysicien.
En outre, on a pu observer qu’à l’exception du lladjy Moulla Ilady, de Sebzewar, personnage absolument incomparable , et qu’il n’était pas possible de passer sous silence, les notes sur lesquelles j’ai travaillé ne s’occupent que des trois écoles d’Ispahan , de Kazwyn et de Téhéran. Mais il s’en faut que le mouvement intellectuel soit renfermé dans ce cercle. Il y a eu , il y a aujourd’hui, des philosophes considérés et savants à Hamadan, à Kirmanshah, à Tebriz, à Shyraz, à Yezd, à Kerman, à Meshhed et dans beaucoup d’autres localités. Si le voisinage des Turkomans inspire aux théologiens d’Asterabad une soif et une âcreté de polémique qui les rend aussi célè-
LE SÜL'FYSME ET LA l’IllLOSOPHlE.
brcs qu’insupportables aux docteurs des autres villes, il est d'autre part certain que l’école de Nedjèf, qui, bien que située en pays turk, est toute persane, fournit, en général des argunientateurs beaucoup plus doux, et que la théologie n’y est pas tellement et si exclusivement en honneur qu’on n’y rencontre des philosophes habiles. Il faut compter parmi eux pour le savoir, non moins que pour le rang, Séyd Murléza, Imam-Djumé de Nedjèf, le personnage le plus considérable du shyysme et qui, de l'aveu unanime, est digne par l’ascétisme de sa vie, la pureté de ses mœurs, l’étendue de ses connaissances philosophiques aussi bien que théologiques, d’ètre compare à Iladjy Moulla llady de Sebzewar, bien que moins érudit.
Comme, cependant, il faut être exact, on ne peut pas nier que l’école de Nedjéf a fourni dans ces derniers temps le modèle des théologiens emportés. Mais ce docteur doit à cette réputation méritée une existence si avantureuse et si agitée, qu’il porte avec lui la preuve que ses procédés d’enseignement et de discussion ne sont pas ce qu’ils devraient être pour cadrer avec le goût général.
Ce polémiste si turbulent s'aijpelle Moulla Aga, et il est lesghy de nation, né à Derbend, sur les bords de la Caspienne. Cette origine est une circonstance atténuante assurément pour ses vivacités; mais si un Lesghy, de Derbend, est fort excusable de se montrer peu endurant, il l’est moins de s’étre fait docteur. A la vérité, il est resté guerrier. On le voit monter dans sa chaire, le gama ou sabre droit au côté, le sourcil froncé et l’aspect, comme on dit, un peu loiq>-garou. Cependant, ses cours sont très-suivis, parce que sa science est réelle et son habileté profonde. Il se plait même à traiter les questions
les plus ardues et les plus (^'pineuscs, et on assure que, lorsqu’il n’est pas contredit, lorsqu’il ne suppose pas (pi'il pourrait l’ètrc, lorsqu’il trouve son auditoire attentif à son gré et à son gré intelligent, il sc laisse guider par les idées seules et devient fort éloquent, fort instructif et très-persuasif. Mais, pour qu’il en soit ainsi, il est indispensable que tout marche à sa guise, et il suffit de bien peu de chose jiour déranger l'équilibre très-délicat de ses facultés. S’il s'aperçoit qu’un seul des auditeurs est inattentif, ou, ce qui est pire, que ses élèves n’ont pas l’air de comprendre ses déductions, il ne tarde pas à s’irriter. 11 insiste avec emportement sur les points malencontreux. 11 commence à mêler d’assez gros mots à son argumentation, il s’emporte, se jette en basdesa chaire et tire le gama sur son troupeau, qui crie et s’enfuit.
C’est surtout dans la controverse contre les hétérodoxes qu’il est tenté violemment de recourir aux armes temporelles. Alors le zèle et la foi, très-vifs chez lui, l’emportent Irrésistiblement, et lorsque ses arguments intellectuels ne font pas tout l’effet qu’ils devraient, l’indignation le saisit, cl il met encore la main au sabre. Mais il lui est arrivé de trouver dans ce genre de discussion des adversaires aussi véhéments que lui-méme, et d’une de ces conférences il est sorti avec une large cicatrice qui, lui partage le visage en deux.
Cet accident n’a nullement refroidi la passion du théologien lesghy. Il est venu il y a quelques mois à Téhéran ; et précédé comme il l'était de sa grande réputation, les plus grands personnages de l’empire se sont disputé l’honneur de lui offrir l’hospitalité. Le Moayyir-el-Memalek, grand trésorier, l’a emporté sur scs rivaux.
Ce dignitaire est un homme dévot, mais c'est aussi un
homme du monde qui a des goûts délicats, somptueux et variés. 11 aime à bâtir. L’enceinte de son palais, ou plutôt de ses palais et de ses jardins, va bientôt avoir envahi tout un quartier. 11 est célébré pour ses collections d'anciennes porcelaines chinoises, qu’il fait rechercher et acheter partout. 11 se procure à grands frais toutes sortes de produits de l’industrie européenne. 11 veut avoir, dans ses serres, des arbres et des plantes de toutes les contrées de la Perse, et, malgré tant d'affaires, il trouve des loisirs pour des distractions d'une toute autre espèce. La chronique scandaleuse du bazar s'occupe fréquemment de lui; il est rare qu’une anecdote scabreuse se produise dans Téhéran sans que les beaux garçons qui le servent ou les dames qui habitent son enderoun n'y soient pour quelque chose. Enfin, c'est un homme fort occupé, trèsélégant dans scs mœurs, très-poli , on ne saurait lui contester ce mérite; mais qui, malgré la grande piété dont il se pique, ne peut naturellement pas réunir des mérites si différents, sans prêter un peu le liane à la médisance.
Le premier jour où iladjy Moulla Aga Derbendy, vint s’installer chez lui, il fut facile de voir (jue l'austère philosophe ne serait pas longtemps satisfait. On l'avait logé superbement dans un pavillon à trois étages, et on s’empressa, sur les ordres du Moayyir, d'apporter le llie. Le moulla crut remarquer tout d'abord que le samovar et les différents ustensiles étaient d argent. C'est là ce qu'on peut appeler l'abomination de la désolation pour un musulman exact; car le prophète a défendu, quoique sans succès, l’usage de ces superfluités, voulant expressément que les métaux précieux fussent réservés à l’usage exclusif du commerce. Le moulla en fit l’observation avec quelque sévérité. Sur quoi le Moayyir, un peu confus,
répondit que son service à thé n’était qu'en plaqué. Le moulla fronça le sourcil, et jetant un coup d’œil scandalisé sur les trop jolis serviteurs qui s'empressaient à le servir, demanda si ceux-là aussi étaient en plaqué?
Après un début pareil, il n’était guère possible que la bonne intelligence se maintint longtemps entre le docteur et son hôte. Peu de jours s’écoulèrent et le moulla, prenant son bâton, déclara que ce n’était pas un séjour agréable pour lui qu’une maison où scs méditations étaient sans cesse troublées par le bruit du contour et du dombek ; que, d’ailleurs, il avait cru saisir dans l’air les émanations révoltantes du vin et de l'arak; que, dès lors, il s’en allait, et il s’en alla.
11 vint se loger dans une petite maison, à l’aspect tout à fait ascétique, auprès de la Mosquée Royale. Les nouvellistes et les mauvaises langues de Téhéran, qui s’étaient beaucoup et joyeusement occupés de ses débuts, attendaient de lui plus encore, et leur espoir ne fut pas trompé.
Iladjy Moulla Aga Derbendy ne tarda pas à monter en chaire, et il commença une série de sermons sur l'état moral du gouvernement. Il dit que l'islam n’existait pas dans la capitale de la Perse, ou bien que, s’il existait, il y était chaque jour foulé aux pieds dans ses prescriptions les plus importantes. 11 consacra un sermon spécial à peindre, en traits fort accusés, les rapines du Ministre des Travaux Publics, et comme son auditoire n’était pas moins plein de ce sujet que lui-mémo, il eut un succès énorme. A quelques jours de là, il continua la démonstraaon de sa thèse, en prenant à partie les vertus du Ministre de l’Intérieur, et l’enthousiasme des auditeurs no fut pas moins considérable.
Le roi ne tarda pas à être instruit par les victimes des travaux apostoliques d’IIadjy Moulla Aga Derbendy. Il ne déteste pas, en thèse générale, que ses ministres soient vilipendés et il ne parait tenir, en aucune occasion, à ce que le public ail sur leur compte des illusions qu’il serait d’ailleurs difficile de lui imposer. Cependant, quand le prédicateur eut paisiblement raconté à un auditoire, aussi attentif que nombreux, pourquoi je Débyr-el-Moulk, secrétaire général de l'État, n’avait pas d'enfants et ne jugeait pas même à propos d’entrer jamais dans son enderoun, trouvant ailleurs son plaisir, le roi parut trouver que les choses avaient été poussées assez loin et il fit prier l’Imam-Djumê d’interdire l’abord de la chaire au savant professeur. L’imam-Djumè mit beaucoup d’égards dans l'accomplissement de sa mission et Hadjy Moulla Aga promit de ne plus prêcher. Mais il ne promit pas de s’enfermer dans la solitude. Il était devenu le personnage populaire de la capitale. Une foule d.’admirateurs l’entourait sans cesse et l’entourait pour recueillir de sa bouche tous les jugements hardis dont on était devenu si friand et qu’il ne croyait pas devoir celer à ce qu’il voulait bien considérer comme son intimité. De sorte que les Colonnes de l’État, pour employer l’expression persane officielle, n’avaient presque rien gagné à l'intervention royale. Ces Colonnes firent tant que le roi finit par nommer Hadjy Moulla Derbendy à un grand emploi ecclésiastique qui l’envoyait à Kermanshah et lui fixa, dans cette résidence, de beaux appointements. Comme le moulla, dont les mœurs sont d’ailleurs austères et justifient l’àpreté de ses principes, n’est pas, tout à fait, à l’abri du soupçon d’aimer l’argent, il est parti pour se rendre à son poste. Le public se moque de lui et les dignitaires respirent.
LE SOLTYSME ET LA PHILOSOPHIE. Ml
Je dois ajouter en finissant que Hadjy Moulla Aga peut être cité comme un exemple rare en Perse d'un théologien ouvertement hostile à toute étude hétérodoxe. Il n’est nullement soufy ; il proteste avec emportement contre les idées des sheykhys ; il proscrit les akhbarys ; c’est un raoushtehedy opiniâtre. En un mot, il se renferme avec soin dans les limites rigoureusement tracées de l’islamisme shyyte. Aussi, faut-il observer, une fois de plus, que cet argumentateur si rigoureux est un Lesghy et qu’il porte sur un terrain mouvant et varié par excellence les habitudes raides et absolues de sa race.