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SCÈNE IX

PLANCHOT, LE PÈRE PLA.XGHOT, plus LAZARETTE.

PLA.XCUOT

Pourquoi que tu l'as envoyé chez la Mathieu?

LE PÈRE PLANCHOT

Parce que je sais qu'elle n'est pas chez elle... et que Mathieu qui y est, lui, est plein comme une barrique. Sois tranquille.

PLAXCiioT, admiratif.

T'as du ju.^ement.

Maintenant, dis un peu à ta femme qu'elle vienne me parler.

PLA-XCHOT

Lazarette... Le père est là... Il te demande.

LAZARETTE, p titrant.

Bonjour, père.

LE PÈRE PLANCHOT

Bonjour.

iO I.r.S HRMrLAi.A.NTF.S

LAZARETTE

Qu'est-ce qu'il y a?

LE PÈRE PLANCHOT

Il y a que j'ai quelque chose à vous dire. Dans notre famille, il n'y a jamais eu de feignants ni de feignantes.

lAZARETTE

C'est pour moi que vous dites cela ?

LE PÈRE PLANCHOT

Non. C'est pour la voisine.

LAZARETTE

Mais, père, je suis levée le matin dès qu'il fait jour, et je travaille jusqu'au soir.

LE PÈRE PLANCHOT

Alors c'est que le fils Planchot a épousé une princesse.

LAZARETTE

Qu'est-ce que jai fait qui vous a déplu ?

LE PÈRE PLANCHOT

Rien du tout, puisqu'il est entré uuh princesse dans notre famille.

LAZARETTE

Ecoutez, père. Si vous voulez que je comprenne ce que j'ai fait de mal, il faut me le dire

Li:S REMPLAÇANTES 41

tout net. Chez nous, quand on a quelque chose à se reprocher...

LE PÈRE PLANCHOT

Je sais bien que chez vous, ça n'est pas chez nous. Nous, nous sommes des propres-à-rien, des paysans.

LAZARETTE

Mes parents aussi étaient des paysans.

LE PÈRE PLANCHOT

Mais il y a paysans et paysans, vous allez dire... Et nous...

LAZARETTE

Je vous assure...

LE PÈRE PLANCHOT

Chez nous, les enfants ne coupenl pas la parole à leurs parents. Je ne sais pas comment on fait dans votre pays. Dans le nôtre, c'est comme ca...

LAZARETTE

Alors, j'attends que vous me parliez do façon à ce que je puisse comprendre.

LE PÈRE PLANCHOT

Regardez-moi ces airs de poule qui veut faire le coq. Vous voulez que je mette les points sur les i, ça ne va pas être long. Après tout, je me trompe peut-être. Voilà ; il y a une bonne place

de nourrice sur lieu à prendre. Il faut partir ce soir... Eh ben?... vous partez?,.. C'est oui?

LAZARETTE

Non.

Pourquoi ?

LE PERE PLANCHOT

LAZARETTE

J'aime mieux rester avec mon petit et mon mari.

LE PÈRE PLAXCHOT

Parce que?

LAZARETTE

Parce qu'ils ont besoin de moi.

LE PÈRE PLA.NCllOT. Ù SOi) flb.

Tu ne peux pas te passer d'elle, toi ? On te mettra entre quatre planches si tu ne vois plus ta marquise tous les jours, hein?... Non, mais réponds-moi... Je veux que tu me répondes... Si c'est toi qui 1* empêches de partir, nous allons commencer une autre chanson.

PLA.NCllOT

.le ne lempèche pas de partir, moi.

LAZARETTE, douloureusement .

Ahl Planchotl C'est bien de respecter son père, je ne te conseillerai jamais de lever la tête devant lui. Seulement, tu n'es plus un enfant, et t'as trop peur de lui, vrai, t'as trop peur.

LES REMPLAi:A>'TES i3

LE PÈRE FLA-NCHOT

Eh ben, qu'y bouge donc... (Un silencp.)

LAZARETTE

Si Planchot peut se passer de moi. mon petit, lui, ne peut pas s'en passer.

LE PÈRE PLA.NCHûT

Qu est-ce quil a d'autrement que les autres, votre petit, hein? Est-ce que tous les enfants de nos pays ne poussent pas bien, pendant que leur mère gagne à Paris de quoi les <'4ever ?

LAZAKETTE

.le ne veux pas être nourrice.

Ma mère Ta été nourrice, et puis ma femme.. . Alors?

LAZAKETTE

.)e ne pourrai pas.

LE PÈRE PLACIIOT

Q,i>^t-pp que vous ne pourrez pas?

LAZARETTE

Eh bien, je ne pourrai pas soigner un autre enfant, un enfant que je ne connais point, le débarbouiller, le caresser, pendant que le mien... Je ne sais pas comment vous expliquer ça... Je me ferais lelTet d'une voleuse... oui... pour moi... je vendrais quelque chose qui n'est pas à

vendre, qui (^sl à lui, et pas à moi. Et puis, j'aurais trop peur de le perdre, comme le premier.

LE PÈRE PLANCHOT

S'il n'y a que ca qui vous empêche de partir î

LAZARETTE

C'est pas assez?

LE PÈRE PLA.NCJlOï

C'est des idées... A la première nourriture, ça arrive souvent, que même des femmes de chez nous se mettent comme ca des manigances dans la caboche... Ça vous passera.

LAZARETTE

Père... mon petit... Enfin, s'il allait mourir...

.1' suis t'y mort, moi?... Non, mais je vous demande un peu de me dire si je suis mort... Et Planchot qui est là... est-y mort?... Dites-moi. est-il mort, Planchot?... Et tous les autres, est-ce qu'ils sont morts?

LAZARETTE, à dle-m^mp.

Ceux qui sont morts, on ne les voit pas.

LE PÈRE PLANCHOT

Ils vivent tous, ceux qui sont bien soignés.

LAZARETTE

Personne ne saura le soigner comme moi.

LE PERE PLA.NCHOT

C'est entendu, vous êtes un ange du bon Dieu descendu sur la terre... Personne ne saura le soigner comme vousl... Vous donnez pas de coups de pied, ça pourrait vous l'aire du mal... Et votre premier qui est mort à trois ans, vous l'avez soigné, hein, vous ne Tavez pas quitté, hein? Eh bien? Eh bien, peut-être que si vous aviez été à Paris, il vivrait encore...

LAZARETÏE

Oh ! père 1 ce que vous me dites là I ce que vous me dites là!... Mon petit Georges...

LE PÈRE PLA-NCUOT

Je ne dis point que ça soit, je dis « peutêtre ». Peut-être empêche de mentir... La mère en a élevé dix-sept, des enfants... vous ne direz pas qu'elle ne s'y connaît pas aussi bien que vous? Et avec l'argent que vous enverrez de Paris on donnera à votre gosse tout ce qui lui faudra... plus que vous ne pouvez lui donner maintenant. Et s'il est malade, on pourra ne pas regarder au prix des médicaments... Il sera chez nous... Nous, les vieux, nous n'aurons plus que ça à faire, on le cajolera, en s'occupera de lui du matin au soir...

PLA.NCHOT

Et puis moi, je serai là.

4H LES KEMPLAÇA.NTES

LAZARETTE

Oui... mais on ma dit que le biberon...

LE l'ÈKE PLA.NCUOT

Avec quoi donc que j'ai été élevé, moi? J"ai soixante-dix ans, et je ne crains personne pour la santé.

LAZAKETTE

Je veux rester avec mon petit.

LE PÈRE PLAXCUOT

Oui. [A -son fils.) Alors, c'est elle qui dit « je veux » dans ton ménage, espèce de Nicodème I

PLANCUOT

Lazarette, c'est pas à toi de dire « je veux. »

LE PÈRE PLA.XCHOT

Si c'est pas à elle, c'est à toi de le dire, à moins que tu ne sois aussi bète qu'un Parisien devant les femmes.

PLANCHUT. ''/ Lazdi'ptte.

Tu devrais accepter ce qu'on te propose.

LAZARETTE

Non.

LE PÈRE PLAiNCHOT

Elle ne te l'envoie pas dire, ta princesse, mon pauvre moutard.

LES KEMPLAÇAiNTES 47

PLWCiioï, 0 Lazaretb'.

J'ai ruminé tout ça depuis tantùt. Il faut que tu ailles à Paris. [Sans énerfjie.) Je le veux, là î

LE PÈRE PLA.xciiuï, ricanant.

T'as des façons de dire « je veux ! ■^> Mets-toi à genoux, pendant que tu y es. Je vas lui parler, moi... Dites donc, la belle, combien que vous avez eu, en vous mariant ?

LAZARETTE

Vous le savez bien.

LE PÈRE PL\NCHOT

Dites-le tout de même.

LAZARETTE

Rien.

LE PÈRE PLAXCHOT

il n'a pas fallu de charrette pour amener votre butin, ni de sacoche pour mettre vos louis d'or. Vous êtes arrivée avec ce que vous aviez sur le dos. C'est y vrai ?

LAZARFtlTTE

Oui.

LE PERE PLAXCHOT

Eh bien ?

■Silence.)

LAZARETTE

Quoi... Parlez...

LE PERE PLANCHOT

Eh bea ? Ça ne vous a pas étonnée que moi, qu'aime mon gars, je lui donne mon consentement à se marier avec vous... lui qui avait quinze cents francs et du linge, et deux costumes de dimanche, et tout ce qu'il faut?

LAZAHETTE

Je ne sais pas...

LE PÈRE PI^\NCH0T

Je me suis dit : Voilà une fille qui n'est pas une beauté, elle n*a pas un rouge liard. mais elle a dans la frimousse un je ne sais pas quoi qui plaira aux Parisiens ; elle a Tair futé, elle nous gagnera des sous. A son fils.) C"est-y vrai. Planchot, que je fai dit ca?...

FLA.VCllUT

Oui, c'est vrai.

A votre premier enfant, je me suis déjà douté que j'étais refait. Vous avez été malade — comme une dame, s'il vous plaît — ce nigaudlà vous a soutenue... enfin, c'a été une nourriture de perdue. Cette fois, vous êtes bien portante. Alors, moi je vous dis que si vous ne voulez pas en profiter, vous êtes une vilaine engeance.

LAZARETTE

Mon Dieu I Est-ce que vous m'aviez dit ça, à moi, que vous comptiez là-dessus.

LE PÈRE PLANCUOT

Je ne vous Fai point dit ?... D'abord... c'est-y sur que je ne vous Fai point dit ?... Mais quand même... je veux bien. Je suis t'y un imbécile ou un père qui n'a pas de souci de son fils et qui l'aurait laissé faire son malheur en épousant une fille sans argent ?

LAZARETTE

L'argent ! Fargent ! Ah 1 ça vous tient, l'argent ! Vous ne vivez que pour ça, vous ne pensez qu'à ça 1... Pour en avoir un peu plus, vous vendriez tout, jusqu'à la santé des petits... Vous dites que dans mon pays on vaut moins que chez vous. Eh bien, ça n'est pas vrai.

PLANCHOT

Dis-donc, tu ne vas pas parler comme ça!... Tu m'entends.

LAZARETTE

Laisse-moi tranquille, toi... Tu veux faire le maître parce que ton père est là... Tu ne m'empêcheras pas de dire que dans mon pays, les femmes gardent leur ^ein pour leurs petits. Elles ne vont pas porter tout à Paris, à des enfants de

bourgeois, en abandonnant ceux qu'elles ont faits. Les filles, chez nous, quand on les marie, ne sont pas comme des femelles danimal qu'on mène au mâle pour tirer profit de leur lait... L'argent ! vous n'avez que ce mot-là à la bouche, l'argent! Vous me reprochez de n'être pas dici, eh bien, maintenant que je vois tout ça. j'en suis orgueilleuse...

PLANCHOT

Lazarette. tu vas te taire.

LAZARETTE

Tu ne vaux pas mieux que les autres, toi... Je t'aimais bien, je t'avais dans le sang, avant de nous marier... eh bien, parole, si j'avais su que tu ne m'épousais que dans lespoir que je te rapporterais de l'argent en me louant, en me cédant à d'autres, même si ça expose notre enfant à la mort, je t'aurais laissé où tu étais, toi et tes quinze cents francs!... On dit qu'à Paris il y a des hommes qui vivent aux crochets des femmes, vous êtes pareils.

PLANCHOT

Tu vas te taire ! lu vas te taire!

LAZAHETTE

Oui. vous êtes pareils!... L'argent! T'aimes mieux Targent que ta femme, t'aimes mieux Targent que ton gosse... Tout le monde est

comme toi, ici... Il n'y a qu'à voir voir votre cimetière, il est plein de toutes petites croix, sur des tombes grandes comme des berceaux I J"en ai un là-bas... et vous voulez... Les sanglots rempêchenl de continuer.

PLANCHOT, ému malgré lui.

Allons, pleure pas comme ça, voyons... Te voilà Ijien avancée'de te mettre dans un état pareil... Tu dis des choses, je ne sais pas où tu vas les chercher... Puisqu'on te jure qu'il sera bien soigné, allons, comme si c'était par toi...

LAZARETTE, effondrée.

Si j'en étais bien sûre, mais là bien sûre...

LE PÈRE PLAXCIIOT, troublé.

Je vous dis que vous nous prenez pour des sauvages.. . I .Je ne sais pas ce que nous avons fait, mais vous ne pouvez pas nous voir. Vous m'avez parlé, là. tout à l'heure, comme personne ne m'a parlé... Eh bien, je vous donne le pardon, parce que c'est par amitié pour votre petit que vous disiez toutes ces bêtises.

PLANCHOT

Tu vois bien que le père est bon... qu'il te comprend... Hein?

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