SCÈNE XI
LE !)>• HICHON, LE D' TIRELLE
LE D*" RICHON
Je me présente moi-même, monsieur et cher confrère... Modeste praticien de campagne.-.
LE D"" TIRELLE
i\i. le D'" Riclion ?... Enchanté, mon cher confrère... Je vous ai prié de venir pour vous demander des renseignements sur la femme Planchot, que nous examinerons tout à Theure, d'ailleurs.
Ils sont excellents à tous points de vue.
LE D' TIRELLE
Primipare ?
LE I>' RICHON
Secondipare.
LE D*^ TIRELLE
Tant mieux .
LE D'' RICHON
Le premier enfant, mort d'accident.
LE D"" TIRELLE
Très bien. Parfait. Antériorités?
LE D' RICHON
Très bonnes.
58 LES REMPLAÇAMES
LE D"" TTRELLE
Très bien... Uuf I il l'ait chaud dans votre patelin. Ça va, la clientèle?
LE D"" RTC H ON
Peu.
LE D'' TIHELLE
C'est comme partout. Il y a trop de médecins et pas assez de malades. Si nous pouvons remmener la nourrice, ma cliente va être contente.
Elle est trop faible pour nourir elle-même ?...
LE D"' TIRELLE
Elle est un peu faible, en effet, et sur sa demande, j'ai déconseillé Tallaitement. Mais nous avons affaire à un nourrisson de six mois, dont la nourrice est partie subitement. Passe, au fond, un pauvre homme dont la moitié de la figure est cachée par un bandeau noir. Le />'' Tirelle le remarque.)
LE D'" RIClltiN
Très bien.
LE D' TIRELLE
Elles allaitent elles-mêmes, ici, les bourgeoises? •
LE D'' RlCllU.N
Je ne permettrais pas à une de mes clientes de faire autrement.
LES REMPLACA.NTES O^
LE D' TIRELLE
En province, oui... mais à Paris.
LE D' KlCliU.N
Je sais bien... Cependant, à Paris, on y laiL les enfants de la même manière qu'à la campagne.
LE D' TIRELLE
Oui et non. Mais ça serait trop long à vous expliquer. Voyez-vous, mon cher confrère, une femme un peu répandue dans le monde, a des devoirs vis-à-vis de ce monde, vis-à-vis d'ellemême, vis-à-vis de son mari, si vous voulez. L'allaitement, c'est la claustration forcée pendant un an. Vous ne pouvez raisonnablement pas demander cela à une femme jolie, spirituelle, ambitieuse... On n'a pas le droit d'exiger d'elle le sacrifice de sa jeunesse et de sa beauté parce qu'un hasard malheureux l'a rendue mère...
LE D"" RICIIOX
Du moment qu'à Paris on appelle ça un hasard malheureux...
LE D' TIRELLE
Evidemment ici, c'est le contraire. Un enfant, c'est un gagne-pain. Toutes les femmes vont à Paris pour être nourrices n'est-ce pas ?
LE D' KICUO.N
Presque toutes. Les autres prennent en garde les enfants que l'Assistance publique leur envoie, les petits abandonnés. Ce pays est entretenu par la misère et le vice de Paris.
LE D'" TiRELLE, Comme à lui-même.
Je m'étais toujours douté que le vice devait avoir du bon ..
LE n'" RICllON
(Comment, monsieur?
LE D*" TIRELLE
Je dis cela pour plaisanter, mon cher confrère. Alors ici, vous avez peu de malades?
LE D' RICIIGN
Nous n'avons guère que les enfants. Ceux des nourrices sur lieu... et les autres. Nos paysannes à force de considérer l'enfant comme un gagnepain, ont perdu pour la plupart l'instinct de la maternité. Hier, une de ces malheureuses, fatiguée de voir ses petits s'en aller, me disait en pleurant : « Mais enfin, monsieur, les médecins ne pourraient donc pas trouver le moyen de donner du lait à une femme sans qu'elle ail besoin d'avoir un pnfant? »
LE D*" TIRELLE
Ça, c'est amusant... [fiegardanl au loin.,
LES REMPLAÇANTES Ht
Arrivent-ils, avec leur teuf-teuf?... Quest-ce que c'est que ce mendiant que je vois là-bas, et qui a passé là tout à l'heure, avec un bandeau noir sur la figure.
LE D' RICHON
Une victime.
LE D*" ÏIUELLE
Je ne comprends pas.
LE D' RICHO.N
Vous y tenez? Eh bien, voici. X>n nourrisson de l'Assistance publique était atteint p^ir hérédité, de la plus redoutée des maladies contagieuses. Vous savez laquelle. L'enfant Ta communiquée à la nourrice. Une gerçure du sein a sufti. L'homme qui vient de passer, c'est le mari de cette nourrice. Il paraît soixante ans, et n'en a pas quarante. Ses enfants sont contaminés également. Lui, il est perdu... Et malgré les examens les plus attentifs, un danger semblable plane sur toutes les maisons de nos campagnes...
LE D' TIRELLE
Mais ceux à qui pareil malheur arri\e, on doit les couvrir dor.
LE D' RICHON
Oui?... Eh bien, savez-vous ce qu'on a fait
62 LES REMPLAÇAMES
pour le malheureux que vous venez de voir et qui sera aveugle dans six mois ? Le directeur de l'Agence, le médecin inspecteur sont allés, au début, trouver la nourrice, ils lui ont dit que ce n'était rien, qu'on la soignerait gratuitement. Puis, comme elle était dans la misère, car elle ne pouvait plus exercer son métier, on lui a donné deiu: cents francs, ea lui faisant signer une renonciation à tous ses droits. C'est avec deux cents francs que l'Assistance publique paye la santé d'une famille qu'elle a empoisonnée. Et le directeur de 1 Agence qui a fait cela est bien noté par ses chefs parce qu'il sait éviter des ennuis à l'administration I
LE IV TIHELLE, f^nns arCP/U.
C'est épouvantable.
LE IMJCTELR RICUON
•le n'ai pas dit le contraire.
LE DOCTEUR TIHELLE
Ahl je les entends 1... Alors, vous dites, se- Condipare. premier enfant mort d'accident, saine...