ACTE DEUXIEME
SEGARD
J' réclame point... j' réclame point...
Mon garde m'a dit que vous en aviez tué six, depuis l'ouverture.
SÉGARD
Six... six quoi ? six lapins ?
JEAN
Six faisans.
SÉGARD
Six faisans ! Moue, que j'aurais tué six faisans, moue... depuis... Ah I bonté du ciel !... moue tué six faisans !... Mais, que qu' j'en aurais fait?... Est-ce que des panv' cultivateurs comme nous, ça sait manger d' ces bètes-là ? Est-ce que n'savons des dents pour ça, dites? Non, mais que qu' j'en aurais fait ?... J' m'en irai point d'ici sans qu' vous disiez que qu' j'en aurais fait...
JEAN
C'est bon... c'est bon... Voulez-vous me les vendre, vos deux pièces de terre .-
SÉGARD
Celle au blé et celle au sarraz'n r
JEAN
Oui.
8o l'évasion
SEGARD
Ça, j' peux point, m'sieu Belmont.
Pourquoi?
SÉGARD
Parce que ve.ndre de la terre, ça porte malheur.
JEAN
Vous avez bien vendu celle de Longpré.
SÉGARD
C'est pas la même chose... c'était du bien qui m' venait d' ma belle-sœur. [Jean éclate de rire . A ce moment M. Beriry et le docteur paraissent sur le perron.)
JEAN
Enfin, au lieu de toucher des fermages, c'est moi qui vous dois de l'argent?
SÉGARD
C'est point m' faute, m'sieu Belmont, c'est la faute à vos lapins. A vous r'voir... [Poignée de main.) A vous r'voir, m'sieu Belmont, ce qui m' fait 1' plus d' peine, c'est l'affaire des six faisans... parce que... les Ségard, de père en fils... y a pas pus honnête dans le pays.
• JEAN, tout en reconduisant.
Je sais... et les fermages ?...
SÉGARD
'Voilà... J'ai donné cent francs au régisseur... vous l'a dit, pas vrai?
.CTE DEUXIÈME 8l
Comment cela?... (Ils sorlent par la gauche, en causant.)
SCÈNii II
LE DOCTEUR, MONSIEUR BERTRY. Ils sortent du Ciiâteau et traversent la scène pendant ce qui suit.
M. BERTRY
Eh bien !... rit-il d'assez bon cœur, notre ami Jean que tu avais condamné à la mélancolie perpétuelle ! Il lui a suffi, pour guérir, de ne plus croire à tes sombres prédictions, de s'emplir les poumons de grand air et de s'intéressera la vie. Hein! Ta fameuse science... ta science infaillible... elle est en défaut! Voilà six mois que Lucienne et Jean sont mariés, et ils sont parfaitement heureux!
LE DOCTEUR
Hum?
M. BERTRY
Jean n'est pas reconnaissable... Il a pris à cœur son métier de gentleman-farmer. Hier, je l'ai vu rentrer à neuf heures du matin, retour d'une longue course à cheval ; il était rayonnant de santé et de bonne humeur 1
LE DOCTEUR
Oui, l'état de Jean est meilleur, c'est certain. Il est
heureux et croit que tout le monde l'est. L'exercice au grand air lui a fait beaucoup de bien, mais au fond, il est resté ombrageux et jaloux.
M. BERTRY
Oh !
LE DOCTEUR
Tu ne vois rien, toi. Hier, à dîner, Lucienne a raconté que le jeune propriétaire du château voisin était venu lui rendre visite alors qu'elle était seule : le visage de Jean s'est assombri tout à coup...
M. BERTRY
C'est vrai !... (Reprise de la promenade.)
LE DOCTEUR
Quanta Lucienne, elle s'ennuie.
M. BERTRY
Oh:
LE DOCTEUR
Oui. Elle a d'abord joué à la châtelaine champêtre, visitantles culture, ss'occupant du potager... Elle promettait des réparations à tous les fermiers, et Jean a même dû calmer sa générosité. Alors, elle s'est subitement désintéressée de tout... Elle s'ennuie.
M. BERTRY
Elle s'ennuie, dis-tu?... Eh bien, le malheur, le malheur que nous devons redouter plus que tout, tu m'entends bien, c'est qu'elle n'attribue son ennui, non