IV. — Le principe de la doctrine de Roland
Comment expliquer cette doctrine de Roland? Lui- même nous en donne la théorie. Dans la Summa Decreti , l’auteur veut expliquer les canons « quibus sacerdotalia ac clericalia officia monachis interdicta probantur ». Il écrit :
Verum et adhuc aliter ea reputo fore solvenda. Notandum est enim quod ad sacerdotalis dignitatis amministrationem, duo sunt necessaria : ordo et licentia ordinis exsequendi*. — Licentia enim absque ordine nichil confert; quamvis enim ab episcopo concedatur aut etiam iniungatur non diacono evangelica lectio, nondum sacerdoti missarum celebratio, erit tameu eis semper illicitum, quousque diaconii vel sacerdotii fuerint adepti ofEcium. — Item ordinatio quoque praestita absque licentia exseque.ndi nichil quod ad hoc
1. Roland ajoute : « Item ordinatorum ab habentibus potestatem in forma Ecclesiae — (c) alii tolerantur ab Ecclesio, — (c ) alii reprobantur. »
2 . Roland ajoute « (c) dum ab Ecclesia tolerantur, possunt, — (c f ) reprobati vero non ».
3. Dans la suite de la discussion, Roland écrit (Ibid., p. ioo) : a Sacramenta ab haereticis in forma Ecclesiae ministrata effeetu carere non possunt. » A cet endroit, Roland n’entend pas parler de tous les hérétiques indistinctement, mais de ceux-là seulement qui, d’après sa théorie, ont le pouvoir d’ordre.
4 . Cf. une distinction identique dons le texte de nufin cité p. 3ia, où il est question, dans le même sens, de Yordo et de Yexecutio ordinum .
LES DÉBUTS DE L’ÉCOLE DE BOLOGNE
spectat , con/erre videtur cum eadein subtracta, etiam post longi temporis amministrationem, sacerdotes cessare protinus ab ofHcio videamus. — Dicimus ergo etiam monachis sacerdotibus interdictum absque licentia episcoporum suorum sacerdotalia celebrare mysteria *.
Ce passage contient une théorie générale, dont les conditions de validité des ordinations faites en dehors de l’Église constituent simplement un cas particulier.
Cette théorie n’est pas nouvelle. Elle met seulement en œuvre, avec beaucoup de décision il est vrai, la distinction d’Hugues d’Amiens entre le sacramentum et Yofficium. Tout différemment des théologiens d’aujourd’hui, Roland ne considère pas le sacrement de l’ordre comme un pouvoir indéfiniment actif, pourvu qu’il s’exerce suivant la forme prescrite par l’Église. Pour lui, le pouvoir d’ordre d’un ministre peut être lié, rendu inactif, c’est-àdire pratiquement nul, par une décision de l’autorité ecclésiastique. C’est dire que Roland subordonne très nettement l’efficacité objective des sacrements à la ratification de l’Église ou licentia ordinis exsequendi.
Ainsi s’explique que, pour Roland, un prêtre dégradé ou déposé in perpetuum ne puisse pas consacrer validement l’Eucharistie 1 2 , bien qu’il emploie la forme prescrite. C’est que la dégradation et la déposition enlèvent au ministre la licentia exsequendi, et ne lui laissent pas plus de pouvoirs sacramentels qu’à un laïc.
Le même motif explique les conditions de transmission du pouvoir d’ordre. Un cas particulièrement bizarre, pour le théologien d’aujourd’hui, est celui de l’évêque consacré par un hérétique consacré lui-même par les catholiques. Comme on l’a vu : i° les clercs ordonnés par un tel évêque, même suivant la forme prescrite, ne reçoivent aucun vestige d’ordination; tout se passe absolument comme s’ils avaient reçu cette ordination d’un laïc; 2 0 cependant, ce même évêque, s’il revient à l’Église, ne sera pas réordonné; on se contentera de le réconcilier par une cérémonie spéciale. Donc dans le premier cas, ce personnage est traité comme un laïc; et dans le second,
1 . Die Summa Magistri Rolandi , p. 38. Il va sans dire que cette solution a, pour Roland, une valeur théorique. Il admet que pratiquement un moine qui reçoit les ordres reçoit en même temps et Yordo et la licentia exsequendi. Là, comme ailleurs, Roland veut affirmer la dépendance absolue du ministre vis-àvis de T glise. De plus, ici encore, Roland ne fait que systématiser des données de Gratien dans le Décret, C. XVI, q. i, c. 40 post, a. Cf., à ce sujet, les textes cités, p. 3o3, n. a.
LES RÉO RDI NATIONS. 20
LA THÉOLOGIE DE L'ÉCOLE DE BOLOGNE
comme un évêque; dans le premier cas, il est non ordinatus ; dans le second, il est ordinatus . Tout cela paraît incohérent et ne l’est pas. Un tel évêque avait Yordo, mais il lui manquait la licentia ordinis exsequendi ', sans laquelle l’ordre est pratiquement nul. Mais que penser de l’évêque hérétique ordonné précédemment par les catholiques? Roland lui accorde le droit de transmettre Yordo ou sacrement de l’ordre.
En résumé, pour Roland, seuls, les catholiques ont la pleine potestas ordinandi. Aussi est-ce seulement entre catholiques que peut avoir lieu la transmission ininterrompue et indéfinie du pouvoir d’ordre. Entre hérétiques, la transmission du pouvoir d’ordre est bientôt arrêtée, ipso facto, sans que l’Église ait à intervenir, comme elle fait dans la déposition et la dégradation.
On voit tout de suite le défaut d’une pareille théorie. C’est celui de l’incohérence. Si l’évêque hérétique précédemment ordonné dans l’Église peut transmettre Yordo, ainsi en est-il de l’évêque ordonné par lui, car entre ces deux évêques, il n’y a aucune différence. Tous les deux sont en dehors de l’Église. Cette argumentation est péremptoire. C’est celle-là même que Gandulph emploiera pour ramener, sur ce point, la vraie doctrine dans l’école de Bologne, mais Roland ne semble pas soupçonner ce défaut. La raison en est simple. Cette théorie n’a pas été inventée et formulée par Roland. Il a cru la trouver contenue dans des textes d’Urbain II, cités par Gratien 1 , et ne s’est pas permis de la discuter. Des Dicta de Gratien 2 paraissaient contenir une même interprétation; celle-ci pouvait d’ailleurs s’accorder très bien avec la théorie accréditée alors des effets de la dégradation ; il ne faut pas chercher ailleurs les origines de cette doctrine singulière de Maître Roland.
Une chose plus sûre encore, c’est que cette doctrine, loin de constituer un progrès, était au contraire une régression. C’était un recul par rapport à l’enseignement d’innocent II et d’Urbain II. On se rapprochait singulièrement du cardinal Humbert 3 . C’était