‹ Les reposoirs de la procession [par] Saint Pol-RouxChapitre 15 sur 49 · LE PANIER DE FRUITS · texte numérisé non relu

LE PANIER DE FRUITS

A Austin de Croze.

Au seuil du marché de la Bôtise Humaine j'aperçus, extraordinaire, un panier devant ses pieds nus, ce vivant.

Les foules dédaigneuses, il souriait, d'ironie non, de pitié.

— (( Passants, des fruits nouveaux! » psalmodiait-il vers chaque groupe; et d'ajouter :

— « Pour la bagatelle d'introduire ses doigts en ce panier ! »

Le panier désigné par ses mains à l'usage des clous.

— « Le fou quotidien! » narguaient, avec

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un zézaiement de graines dans une courge sèche, tous ces gens pressés d'acquérir à n'importe quel prix les positives banalités du hall.

Approché :

— « Une de vos primeurs? » tentai-je sur un ton d'évidente compassion.

— « Soulevez le voile, seigneur, et choisissez ! »

Je crus déshabiller une infante.

Les merveilles de fruits!

Un pris au hasard, coutumièrement ou peut-être à dessein je tendis une pièce d'argent.

— « Gardez! »

m'infligea l'étrange personnage en secouant sa pluie de lion, et les hautains lingots de son œil posés sur mes épaules me firent bellement le saluer depuis le front jusqu'aux chevilles.

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Dèsque,dansla solitude (mon amour-propre appréhendait-il une mystification?), je livrai le fruit au pensionnat de mes dents,

Sur-le-champ, d'imprévues magies!

Une gamme de rideaux se lève devant ce regard du mystère que chacun nous recelons, baguette prestigieuse, et l'enchantement du Festin s'affirme.

Parfum et saveur me suggèrent d'abord l'histoire de ce fruit : la branche, le tronc, les rayons, l'arrosoir, les nids de la frondaison, la flûte de l'ombrage, le chien du portail, le parler du climat, la coiffe d'alentour...

Ensuite, identifié avec l'arbre, par ses rarincs je pénètre en de l'intelligible matière, une matière moins sa rigueur, ingénue, comme avant la genèse en la Pensée première ; alors m'apparaît, parmi des êtres et des choses à l'état futur, la Vérité sans linge.

Tandis que me divinise le miracle au travers duquel ma surprise passe, je me ris de la

guenille laissée sur le rivage de l'obstacle et de la pesanteur.

0 ce vierge domaine de Son Absence la Présence, oii les battements de cœur à venir tiennent lieu de papillons! ô les jardins d'yeux ! ô les vergers de carnations ! ô les champs de chevelures! ô les forets de gestes! ô les lacs de brise vêtus de cygnes qui sont des âmes en partance !..

N'ai-je donc vu que vos lèpres, primitivités, avant cette heure de lumière?

Enfin, de prodige en prodige, voici Dieu !!!

Ebloui, je savourais l'exil du Mensonge,, lorsque soudain, sur mon front, se pose une colombe d'argile — une main...

Cela me ressuscita dans une rue déserle,. la nuit.

Près de moi le héros au panier de fruits rares.

Ses yeux messianiques distillaient un miel radieux.

Il me dit :

— « J'offre à l'homme de fuir le tas d'erreurs dont il est le crabe, mais l'homme, jienant au lot d'ignominie qu'il jette au cours les ans sur ce diamant qu'était la Vie avant [ue ne la dissimulassent les gangues superposées par les générations, l'homme s'écarte de ma parole comme d'un signe de voleur, tant il chérit la lèpre superficielle moyennant laquelle, indivisément et d'âge en âge, il invisibilise la Vérité qui splendissait à l'aube, derrière à peine une pudeur de cristal. J'offre de dessiller l'être, d'améliorer sa prunelle, d'émonder l'horizon, et, par là, de restaurer Dieu r grandiose reflet de l'humanité pure. Offre stérile ! Loin d'utiliser l'esclave dévouement qui, perçant la distance épaisse, mène à la toison sublime, le prochain me récuse, repousse (à l'encontre de son habitude) le salaire de sa paresse, et ses grands bras de mé-

fiance étreignent le tas d'erreurs éperdument. A la gratuite chair de mes fruits de rédemption il préfèreles déprimantes et dispendieuses galimafrées. Que si, péroraison, je clangore : (( Visiter Dieu c'est le devenir; mange ce fruit, tu seras divin », je sens le lâche remonter aussitôt se blottir dans l'immémoriale peau d'Adam. Voir partout le traquenard originel, voilà bien le terrestre fléau. Quoique suranné, certes il existe encore le serpent des serpents; seulement il ne conseille plus : Mange ce fruit! mais : Ne le mange pas! Autrefois il eût aimé ramper parmi des dieux suscités par lui-même; trôner sur des zéros, œufs de néant, lui suffit à cette heure, — soit qu'il prenne la forme d'un intestin de magistrat, soit qu'il s'abrite en quelque bedaine d'aristarque. Ses sifflets, je le confesse, éteignent mon ode. Oui, le reptile a vaincu l'aigle, et je sers de bouffon à la Bêtise Humaine. Néanmoins l'humanité me regrettera, va, lorsque défunt j'habiterai ces magni-

ficences auxquelles je prélude. Alors, oh ! alors, unanimes les bras courtiseront mon peu de cendres, et l'opulence briguera le charme aujourd'hui vainement offert; mais point ne sera possible au prodigue de fruits rares db paraître derechef orner le seuil du monde converti : le souvenir de la place par moi jadis occupée subsistera seul, et si glorieuse semblera pourtant cette infinitésimale silhouette de fantôme que les peuples se la disputeront avec plus de passion qu'un clocher de cathédrale, et que Ton verra des princes follement la convoiter comme une insaisissable chrysalide de splendeur ! »

Le héros s'éloigna.

Il allait disparaître à l'angle.

— (( Qui donc es-tu? » clamai-je.

Il me répondit :

— ^ « Le poète nouveau. »

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