LE DÉSIR
A Touny-Léryi.
Il faisait vingt ans.
Enjolivé de mon amante, j'arrivai parmi des hommes qui tout de suite la convoitèrent.
Eve et moi, d'abord nous nous crûmes chaussés d'une chaloupe à la merci du noroit tant nous prenait de formidables nausées, — la hideur de ces hommes tenant lieu d'épouvante.
L'un, bossu; l'autre, pied bot; celui-ci, des yeux pourris; celui-là, un chancre aux lèvres; tel autre aux allures de bouc, et tel autre de squelette.
En cercle vif autour d'Eve, on eût dit Tas-
80 LES RErOSOIRS DE LA PROCESSION
saut d'une fleur par une escouade de crapauds.
Or, ces hommes faiseurs de poèmes splendides parce que sans maîtresse (nulle femme n'osant associer sa rose à leurs pustules), ces hommes, en le rayonnement de mon amante, ciselèrent des strophes si parfaites que mon enthousiasme éclata comme la joie d'un cirque entier.
Un soir, escomptant une manifestation plus grandiose encore, j'insinuai :
— « Belle , fais-leur l'aumône de ton corps ! »
Et d'aussitôt me déguiser d'absence.
Le festin consommé, les hommes, d'ailleurs après m'avoir raillé comme si j'ignorais, ces hommes, dis-je, glorifièrent la Beauté en des vers pitoyables.
Leur désir tué, ce n'était plus que des âmes quelconques, et la Beauté resta souillée.
Un des plus gros chagrins de ma vie !